‹ Le Maréchal CanrobertChapitre 29 sur 33 · CANROBERT INTIME · texte numérisé non relu

CANROBERT INTIME

Le bon cœur de Canrobert. — Canrobert et le colonel Decaen. — Définition de l'homme politique.— Une interview du maréchal. — Canroberl el les épiciers de Londres. — Les membres de la corporation. — Lo mariage de Canrobert. — Son désintéressement. — Un portrait de Canrobert par un diplomate .

Nous croyons que le maréchal Canrobert a eu bien peu d'ennemis, si toutefois il en a eu : courtois, discret, aimant les soldats comme ses enfants, il était adoré de tous ceux qui l'approchaient, et nous trouvons dans sa vie de beaux exemples de sa touchante sollicitude.

Aucun sentiment d'égoïsme, aucune jalousie ne profanait l'âme de Canrobert. Le maréchal aimait ses collègues, ses compagnons d'armes, et ne manquait aucune occasion de les complimenter et de les féliciter.

Citons un exemple :

A l'assaut de la tour de Malakoff, le colonel Decaen, chargé de commander la brigade d'attaque, déploya dans celle mission les qualités les plus bril-

lantes. Le poste qu'on lui avait assigné prouvait d'ailleurs en quelle estime le commandant en chef tenait un tel officier.

Au jour fixé, le S septembre, Decaen parut devant sa troupe avec un visage calme ; avec- quelques paroles énergiques, il enflamma l'ardeur de ses soldats.

Lorsque le signal fut donné, une fusée s'éleva dans les airs ; comme midi sonnait, Decaen montra les aigles de la pointe de son épée et jeta ce cri : « En avant, mes enfants ! » franchit en courant le fossé profond, gravit, suivi de ses braves, le talus escarpé, et parut enfin sur le parapet où la lutte fut acharnée.

Au plus fort de la mêlée terrible où tout se confondait, la colonne française eut un moment d'hésitation et sembla reculer.

Le colonel Decaen s'arrêta et, d'un superbe geste, il rappela ses soldats. C'est alors qu'il saisit le drapeau et courut le planter sur la muraille.

Le lendemain, Decaen écrivait à sa femme :

«.... J'ai eu l'honneur de commander la brigade d'attaque, dans cette belle journée, et mon cher régiment a marché de front avec le 1er zouaves, en se précipitant sur les fossés comme un torrent, au signal du brave Mao-Mahon, placé avec nous dans les ouvrages les plus avancés.

« Je n'ai pas besoin de te dire où était ma place de combat, tu le sauras plus tard. Quelle journée ! quel feu pendant cinq heures consécutives ! que de courage déployé par nos intrépides soldats, gravissant les parapets, combattant corps

à corps à la baïonnette, è coups de pierres, à huit ou dix pas, au milieu de la fusillade, de la canonnade, de la mitraille, et bravant mille fris la mort ! Que c'esl donc beau un grand combat comme celui-là! Que c'est grandiose et solennel! Aussi que d'actions de grâces ne devons-nous pas rendre à Dieu pour ma conservation ! Je l'ai bien vivement remercie de sa protection si visible el si incessante, souvent j'ai élevé mon âme vers lui el ma pensée vers toi, el je le remerciais du tond de mon cœur en me rejetanl dans cette lutte terrible dont nous sommes sortis victorieux, après t\f< efforts surnaturels. Tous mes officiers supérieurs sont blessés ou tués.

« Tu vois, lorsqu'on revient d'une telle bagarre, on doit s'estimer heureux et remercier le Ciel.

« J'oubliais de te dire que j'ai reçu un biscaïen sur la plaque de mon ceinturon, mais, grâce à cet obstacle, il n'a produit qu'une contusion assez forte, dont je souffre peu, quoiqu'elle soit fortement marquée sur ma peau. Le drapeau de mon régiment est en lambeaux, percé de balles, de boulets et d'éclats d'obus; l'aigle a été aussi mutilée, et le 2e de ligne sera lier de le montrer à la France, quand il sera de retour dans sa chère patrie. »

Ce drapeau dont il parle dans sa lettre avait été successivement aux mains de quatorze officiers ou sous-officiers, tous tués en le soutenant. Le colonel Decaen prit le drapeau qui gisait à terre et le soutint élevé pour rallier ses soldats.

Après l'assaut, Théodore Decaen fut acclamé par les troupes; le général Bosquet l'embrassa,

les généraux Gamou et Mac-Mahon le félicitèrent. Quant au général en chef, Pélissier, il lui fit comprendre par les termes les plus flatteurs que le grade de général de brigade lui serait donné.

Le général Canrobert écrivit alors au général Decaen : « Quand on conquiert, comme vous l'avez fait, son grade de général et sa croix d'officier devant l'ennemi, on n'a besoin de l'aide de personne, mais on a droit aux félicitations de tous les gens de cœur! Recevez les miennes, mon cher Decaen, elles parlent du cœur de votre ancien général et de votre ami. Inutile de vous dire que j'ai applaudi des deux mains au brillant succès de mon ancienne et belle division. Pourquoi ne m'a-t-il pas été permis de partager sa gloire ?

« Votre Canrobert tout dévoué. »

Cette lettre, tout à l'honneur de celui qui l'a écrite, ne témoigne-t-elle pas d'une belle âme? Elle suffit ù justifier Canrobert de toutes les attaques passionnées dont il fut l'objet de la part de ses ennemis politiques.

Dans une de ses conversations, Canrobert donna un jour cette belle définition du véritable homme politique et du véritable chef :

« Pour occuper dignement le pouvoir, disaitil, pour diriger les grandes masses, on ne peut se tirer d'affaires que de deux façons: il faut avoir du génie, des qualités hors lignes, être vraiment supérieur: lorsque le génie manque, on ne peut le

remplacer que par une honnêteté profonde et par le sentiment du devoir. »

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