LES DÉBUTS D'UN SOLDAT
Le père de Canroberti — Un brava de l'armée de Condé. — A Saint-Cyr.
— Les épaulettes. — L'ambition. — Le maréchal Clauzel. — En Afrique.
— A Mascara. — Le général Damrémont. — Le capitaine, — La prise de Constantine. — Le e ilonel Combes:
Françt »is-Certain de( Ianr< >bert naquit à Saint-Céré [Lot (1)], le 27 juin 1809, d'une famille du Quercy.
Le père du maréchal, M. de Certain de Ganrobert, vieux soldat royaliste, avait servi, dans l'armée de Condé, comme capitaine de grenadiers au régimenl de Penthièvre (infanterie). Les deCertain étaient alliés à la famille de Marbot. Les généraux de Marbot el le maréchal Canrobert eurent la même grand'mère maternelle : Madame de Verdal, qu'épousa M. de Certain de Laval, de Saint-Céré. Le commandant Grandin, qui a pu consulter les papiers de famille, a trouvé dans le tableau du régiment de Penthièvre, de 1776 à 1787, plusieurs Verdal, Certain et Canrobert. Selon l'usage de la noblesse, chaque membre de la
(1) Aux environs de Saint-Céré s'élèvent les ruines d'un vieux château féodal uù lu famille de Certain habita pendant plusieurs siècles.
famille ajoutait au nom patronymique celui d'une terre. Ce fut ainsi que le père du maréchal s'appela de Certain deCanrobert. Comme la Révolution supprimait 1rs particules, à partir de 1789. il devint Certain- Canrobert et conserva dès lors celle forme de son nom.
Le maréchal avait donc pour ancêtres des soldats de l'ancien régime. Par bien des côtés, il t'était resté lui-même. A lire sa vie et ses actions d'éclat, on s'imagine volontiers que ce preux aurait pu tout aussi bien guerroyer avec les croisés, à Azincourt ou à Fontenoy, que sur la brèche de Constantine. Même enthousiasme, même insouciance du danger; il n'est pas jusqu'à l'affectation deCanrobert, lieutenant, capitaine, colonel ou maréchal, à conserver de longs cheveux flottants, en dépit des ordonnances, qui n'imprime à celte originale figure un cachet d'un autre âge. Ce fut un chevalier égaré parmi nous, un de ces lions chevaliers des ballades, capables de grandes chevauchées et de formidables prouesses, plus que de la direction des armées de nos jours.
Le jeune Canrobert vil se dessiner de lionne heure sa vocation pour le métier des armes. Tout jeune, il se livrait déjà avec plaisir aux exercices du corps. Comme fils d'un chevalier de Saint-Louis, il lit .ses études classiques au collège de Vaugie&rd.
Admis à l'école de Saint-Cyr le 15 novembre 1S26, ,-'i peine âgé de dix— sept ans, il y devenait caporal le 18 mai 1828 et obtenait le n° 18 aux examens de sortie. Deux ans plus tard, le filsdu ci >ndéen entrait au 47'" de ligne, avec le grade de sous-lieutenant, le Ier octobre.
Le jeune officier aurait bien voulu permuter pour
aller en Afrique el prendre part a la campagne d'Algérie; mais les places étaient prises, el ceux qui se trouvaienl sur le chemin delà gloirene tenaient pas à revenir en France.
Nommé lieutenanl le 20 juin 1S32, il s'adonna à des études profondes sur l'art militaire.
Enfin, en L835, il entend sonner l'heure du dépari pour l'Afrique. On prépare une expédition contre Mascara.
Les nouveaux régiments débarqués sollicitenl l'honneur d'aller au feu, et le maréchal Clauzel (1) donne plein assentiment à leur requête. Canroberi se distingue dans cet le campagne. Il y dëpL tie lec< lurage et le calme héroïque d'un officier qui a vu l'ennemi dans vingl batailles. Les soldats l'adorent. En le voyanl humer avec délices l'odeur de la pondre el se jeter au pins fort de la mêlée, tons le suivenl avec enthousiasme.
Mascara tond n notre pouvoir après une lutte
sanglante.
Canr» iberl entre le premier dans un faubourg el s'y maintient, malgré les attaques réitérées des Arabes. Instruil de ce fail d'armes, le colonel Combes fait demander le lieutenanl Canrobert et lui dil qu'il va le proposer pour la croix. Canrobert refuse et prie le colonel de l'aire conférer cette distinction à son capitaine, vieux soldai de Marengo,que legouverne-
(1) Le comte Bertrand Clan /.ri était né à Mirepoix, dans l'Ariège, en 177'J. Engagé volontaire en 1791, il commandait déjà une brigade en 1799. En 1812, il dirigea la retraite du Portugal, qui lut comparée ù celle de Ney en Russi .
En lS.'ii), il avait été nommé gouverneur de l'Algérie
ment a oublié de décorer. Cette instance l'ut accueillie avec faveur : le vieux brave eut la croix.
Ganrobert contribue vaillammenl ensuite à la prise de Tlemcen, autre ville importante de la province d'Oran ; il assiste aux chaudes affaires de Sidi-Yacoub, de la Tafna et de la Sikkak, donne partout la preuve d'une bravoure exceptionnelle et conquierl le grade de capitaine. Il n'avait pas encore vingt-huit ans.
L'année précédente, le maréchal Clauzel avait échoué devant Constantine, et la vieille cité romaine (1), campée sur son roc gigantesque, continuait de jeter un orgueilleux défi à l'intrépidité française.
On nomma le général Damrémont (2) gouverneur de nos provinces dans le sud de l'Afrique, et il reçut l'ordre de diriger une seconde attaque contre la ville insoumise.
Mais ce brave militaire, après avoir dirigé les opérations du siège avec un talent remarquable et une activité pleine de vigueur, ne put jouir du triomphe qu'il avait préparé. S'exposant au feu d'une batterie, dont il voulait reconnaître l'importance, il mourut connue Turenne el fut emporté par un boulet de cale >n.
Le désir de venger sa mort électrisa nos troupes.
Les soldats suppliaient à grands cris le général
ili Ancienne Ciria des Numides.
(2) Le général comte Denis de Damrémont était né à Chaumont en 1783. 11 ■ tait déjà capitaine en 1809 et colonel en 1813. Le 25 avril 1821, il était nommé maréchal de camp. Le 12 février 1837, le gouverni nient le plaça à la tête des | ossi ssions françaises en Algérie.
Vallée (1), qui venait de prendre le commandement, de les conduire à l'assaul . La compagnie de Canrobeii était l'une des plus ardentes.
On saii que la rivière d'Oued-el-Kébir entoure 1(3 roc escarpé sur lequel esl bâti Constantine et le rend partout inaccessible, excepté du côté de l'ouest. C'était doue une attaque de front qu'il fallait tenter, une attaque sur un seul point, sans diversion possible, et la défense y concentrait naturellement tous ses efforts. L'histoire des sièges célèbres offre peu d'exemples d'une position plus inexpugnable.
Ganrobert, nommé capitaine au 47e l'année précédente (2), sollicite du colonel Combes l'honneur de prendre la tète des colonnes d'assaut.
Il escalade rapidement le nie, au cri répété de : << Vive la France ! »
Un l'eu continuel et meurtrier n'arrête pas son ascension rapide. Autour du vaillant officier pleuvent les Italie.-; mais il avance toujours, criant :« Allons! nies enfants ! » entraînant les colonnes par son héroïsme, et, au moment où il s'élance pour soutenir le colonel Combes frappé d'un éclat de mitraille, il reçoit lui-même une première et glorieuse blessure.
Mais l'élan victorieux esl donné. On plante le drapeau français sur la brèche inondée de sang : La ville de Constantine est prise!
( 1 1 Le maréchal Vallée naquit à Brienne-le-Chàteau, le 1T décembre lTT^i. Il lui nommé lieutenant d'artillerie en 1793. Il rendit d'éminents services en Espagne. Lu 1814, l'empereur le créa comte de l'Empire; Charles X l'éleva a la pairie. Le 5 octobre 1837, il fin nommé gouverneur de l'Algérie, et, li' 11 novembre, il l'ut élevé à la dignité de maréchal de France.
(2) 26 aviil in:;:.
Le même décret, qui apporte au général Vallée le bâton de maréchal de France, attache la croix de la Légion d'honneur sur la poitrine du jeune capitaine.
Avant di1 mourir de sa blessure, le colonel Combes avait fait venir le capitaine Canrobert* el il le présenta au chef de l'expédition, en disant :
« Voilà, monsieur le maréchal, un de vos meilleurs officiers. J'ai vu sa contenance au feu : c'est un lion. Je vous réponds de lui pour le présent c imme pour l'avenir. ■»
LE COLONEL CANROSERT
Canroberl on France. — Le 6- bataillon d'Orléans. — A Mouzaïa. Canrobert chef de bataillon. — A boni de l'aviso l'Etna. — Les chasseurs à pied. — Le 5* bataillon. — Les zouaves. — La garde impériale de l'Afrique. — Saint-Arnaud et 1rs zouaves. — Un récit du capitaine Blanc.
En 1839, Canrobert revint en France et fut chargé d'organiser un bataillon de légion étrangère.
En 1840, il retourna en Algérie comme capitaine adjudant-major du 6e bataillon d'Orléans (1); ce bataillon lil partie de la cuit m ne qui se mil eu route le 21 octobre 1841 pour ravitailler Médéah.
En descendant les pentes de Nador, In colonne esl assaillie par une bande de Kabyles. « Le 6e bataillon d'Orléans, en tète duquel se tait remarquer le capitaine adjudant-major Certain-Canrobert, fond sur l'ennemi el l'ait lâcher pied aux Kabyles; malheureusement, les pentes du terrain ne permettent pas aux chasseurs de poursuivre l'ennemi cl d'achever leur victoire. Ils avaient néanmoins, grâce à leur
il) Il avait pour chef de bataillon Forey, qui devint maréchal île France.
bravoure et à leur énergie, dispersé celui— ci et rendu libre la route de Mouzaïa, où le 6e bataillon d'< >rléans arrive le 26 (1). »
Durant l'hiver, le bataillon de Canrobert prit so> quartiers sous Blidah.
En 1842, au commencement de mars, le 6e bataillon d'Orléans lit partie de la colonne commandée par le général Rumiguy et chargée d'explorer le Sahel ; en avril, il se trouva sous les ordres du général Bugeaud (2). Le 4 juin, il fui assailli ù Mahadi par quatre cents Kabyles qui, occupant des hauteurs, pouvaient infliger un grave échec à l'arrière— garde, si Canrobert, par unesavante tactique, n'avait infligé à l'ennemi des pertes
sibles.
Pour ce beau t'ait d'armes, Canrobert fut cité à l'ordre du jour de Ta nuée et nommé chef de bataillon du i^e léger, le 22 mai 1843. Le 16 octobre suivant, il remplaçait Mellinet au 5' bataillon d'Orléans.
Il s'embarqua alors à Mostaganem sur l'aviso l'Etna pour rejoindre son nouveau corps ; il y avait à bord le sous-lieutenant du Barail, qui devait devenir plus tard un de nos meilleurs généraux de division de cavalerie. Dans ses Souvenirs (3), le général du Barail, parlant de son voyage, consacre quelques lignes ù Canrobert : « Je fis le voyage A bord de l'aviso YEtna, commandé par le lieutenant de vaisseau de Maisonneuve, qui avait pour second un de mes
(1) Historique du G- bataillon de chasseur-,.
(2) Voir notre livre sur le maréchal Bugeaud. — Taffin-Lefort, éditeur. <3) Général Du Barail. Mes souvenirs, t. I ', pages 166, liiT.
anciens camarades de collège, le fils de l'amiral de Missiessy, enseigne de vaisseau. Ces deux officiers sympathisaient peu, car le lieutenant était aussi exubérant et en dehors que l'enseigne était compassé et en dedans; en même temps que nous, avail pris passage sur Y Etna le commandant Canrobert, < j u i allait remplacer, à la tète du 5e bataillon de chasseurs de Vincennes, son collègue Mellinet, promu lieutenant—colonel. // était déjà populaire dans l'armée d'Afrique, autant par son imperturbable bravoure que par.cel amour du soldat qui a marqué sa longue et glorieuse carrière. Le mot de « famille » appliqué à l'armée est d'une justesse extrême, car le métier militaire, par la communauté des peines et des joies, développe, parmi ceux qui l'exercent, Ions les sentiments qui caractérisent la famille. Il y a, dans l'armée comme dans la famille, des fraternités tendres et des paternités touchantes. Les frères d'armes s'aiment comme (h^ ïi-cn^ de nature et, chez le chef digne de son rang, éclosent de véritables sentiments de père.
« Tel a toujours été Canrobert, tel il m'apparul alors, lorsque, appuyé sur le bastingage du bateau, laissant au vent d'Afrique sa longue chevelure qui flottait comme une crinière autour de sa belle figure léonine, il (''coulait el encourageait le babil du sousofficier de spahis (1). »
(1) Et le général du Barail ajoute : « Tel il m'apparait encore aujourd'hui, après plus d'un demi-siècle, lorsque, courbé sous le poids des ans et de la gloire, il vient familièrement s'appuyer sur la table où j'écris ces lignes. »
Le 3 juillet L843, Canrobert, à la tête de son 5e bataillon de chasseurs, détermina la soumission des khalifats d'Abd-el-Kader.
Le 25 octobre 1845, se trouvant à l'embouchure de la Sensig, le commandant Canrobert recevait sa nomination de lieutenant-colonel du 22e de ligne.
Avec une colonne composée de 1200 hommes, il tint tête aux escarmouches continuelles des Arabes jusqu'en juin 1846.
L'année suivante, à la suite d'un brillant fait d'armes, où il avait sauvé un convoi près de l'Oued- Sidi-Brahim, Canrobert était nommé colonel (8 novembre 1847). Placé à la tête des zouaves, il dirigea l'expédition contre Ahmed-Sglin et battit les Kabyles.
Ces zouaves, que commandait Canrobert, tout le monde les aimait, les adorait même dans l'armée.
Saint-Arnaud les appelait avec enthousiasme : la garde impériale de l'Afrique.
Le duc d'Aumale les a glorifiés aussi. Comme général il avait su les conduire avec un mélange d'affection et de fermeté, détendant, quand cela était nécessaire, les ressorts de la discipline. C'est ainsi qu'il fermait les yeux lorsque, « l'ordinaire » se trouvant à sec, les zouaves le complétaient par des tortues, des poules, même des moutons qui avaient le tort de passer trop près de leur bivouac. La belle et saine jovialité de ces braves troupiers inclinait le prince à l'indulgence. Le due d'Aumale affectionnait lui-même beaucoup «cette gaieté vrai-
mont gauloise, qui résistait ù des,']!) lieues, franchies en trente-six heures, sans eau, marches si dures que le sang colorai/ en rouge les blanches guêtres. »
« Pauvres soldats! Quelle résignation! écrivait à son tour, dans sa correspondance intime, Saint- Arnaud, qui les avait commandés. Quel courage! Nous, nous avons un mobile : la gloire, l'ambition, et, par-dessus le marché, nous sommes bien vêtus et bien nourris; mais eux, rien, rien, et chantant au moindre rayon de soleil ! C'est à faire pleurer. Je les aime comme mes enfants, tout en désirant leur faire entendre quelques balles d'un peu près », ajoutait-il peu de temps avant la prise de la smalah (1) d'Abd-el-Kader.
Je laisse la parole à un témoin de ces luttes, à un brave capitaine de zouaves qui a raconté quelquesuns des intéressants épisodes de ces guerres d'Afrique où il a combattu.
« Le général Blangini, dit le capitaine Blanc, reçut la mission de se porter chez les Guechtoula, qui habitent les contreforts du Djurjurah (2). Il partit en conséquence de Blidab, dont il avait le commandement, et, prenant en passant les troupes de la garnison d'Aumale, il campa, le 18 mai, sur l'Oued-Jemmaa et, le 19, à Bordj-Boghni. Une heure axant d'arriver au bivouac, nous lûmes brusquement attaqués sur
(1) Smalah. Réunion d'abris, de tentes, de ramilles, de serviteurs, d'animaux domestiques et de soldais qui suit un grand chef arabe.
(2) En 1849.
notre flanc droit, dans le défilé de Sidi-Rhaman, par les Guechtoula et les contingents venus à leur secours. Quelques bataillons leur firent face et, après un combat assez vif, les refoulèrent dans leurs montagnes; Notre bivouac était à peine établi que les Kabyles revinrent à la charge; Le colonel Canrobert fui chargé de les repousser à la tète de nos bataillons; mais, n'étant pus autorisé à dépasser la crête des collines, qui dominaient notre bivouac, pour chasser l'ennemi et le rejeter au loin, il dut se borner ù le contenir de l'autre côté d'un grand ravin. La fusillade menaçai! de durer forl longtemps, lorsque 1<% général arriva lui-même sur le lieu du conduit, à la tête d'un autre bataillon et d'une section d'artillerie. Les Guechtoula furent refoulés au loin et la nuit fut tranquille.
« Le général, résolu à châtier les Kabyles et à ruiner les villages, changea de camp le lendemain 20 mai, et alla s'établir un peu en arrière de Bordj- Boghni, dans une position plus militaire. Il étail évident que les Kabyles, prenant notre mouvement pour une retraite, viendraient, en nombre considérable, assaillir notre arrière-garde et notre gauche, pendant que nous serions engagés dans le défilé. Aussi le général fit-il marcher les bagages et une partie des troupes dans le fond de la vallée, tandis que quatre bataillons sans sac, un escadron de cavalerie et une section d'artillerie de montagne suivaient le liane du coteau, en se tenant à quelques mètres audessous de la crête sur laquelle nous avions combattu la veille.
« Les prévisions du général se réalisèrent de point
en point : 1rs Kabyles, descendanl en grandes masses des montagnes où ils se tenaienl en observai ion, traversèrent le grand ravin qui les séparail de nous, ainsi que le torrent qui coule au fond, el gravirent la berge opposée pour arriver sur la crête en arrière de laquelle nous nous tenions, sans qu'ils puissent nous voir.
«A peine les premiers montraient-ils leurs tètes que la charge reten lissait et que le colonel Canrobert, le pistolet an poing, s'élançait sur eux, à la lèfe dn 1er bataillon de zouaves, pendanl que le commandanl Espinasse, nvcc le 2e, prenait à droite, et que l'escadron de chasseurs chargeait à gauche, le long du chemin que nous venions de parcourir.
« Nous n'avions pas couru l'espace de 20 mètres, que nous étions au milieu des Arabes. Ceux-ci cherchèrent aussitôt à fuir, mais la chose ne leur était pas Facile ; quelques-uns se jetaient à plat ventre sous nos pieds, d'autres se couchaient dans le lit du torrent, d'autres se blottissaienl dans les lauriers-roses qui le bordent ; ceux qui se trouvaient les moins avancés purent regagner la montagne, foudroyés par notre artillerie et criblés de halles par les carabines de nos chasseurs à pied.
« La charge ne s'arrêta pas au fond du ravin, elle suivit les fuyards et atteignit en même temps le plateau qui domine le pa\ s.
«De là, nous nous répandîmes dans tontes les maisons qui s'offraient à nous. A la nuit, tout le monde avait rallié le camp.
« Revenons maintenant vers le centre de nos possessii ms et arrêtons-nous au Djurjurah, où vont avoir
lieu des luttes opiniâtres entre les soldais les mieux aguerris et les Kabyles les plus belliqueux de l'Algérie.
«La tribu deBeni-Yala ayant pris une attitude hostile, le colonel Canrobert marche contre elle à la tète des troupes d'Aumale. Il devait agir dans la partie la plus sauvage du Djurjurah ; il lui fallait, pour réussir, une promptitude et une vigueur particulières : ses mouvements furent combinés et exécutés de telle sorte qu'il enleva successivement et livra aux flammes, malgré une vive résistance qui nous coûta une trentaine d'hommes, les petites villes de Semeur el (YAljihi, ainsi que le gros village d'Ambouck, situé dans la partie la plus escarpée du Djurjurah.
« Les Béni- Yala, surpris par la rapidité de l'opération, n'avaient, pu appeler à leur secours qu'une faible partie des Zouaouas, leurs formidables voisins ; ils avaient travaillé jour et nuit à dc^. retranchements en pierres sèches, qui barraient ou dominaient tous les sentiers, et ils lesavaient énergiquemenl défendus.
» A la lin de la journée, ils étaient tellement démoralisés de voir que les obstacles n'avaienl pu nous arrêter et que nous leur avions tué leurs principaux guerriers, incendié leurs villages réputés inaccessibles, qu'ils nous laissèrent regagner, sans un seul coup de fusil, notre camp à Nef-Radjel.
« De là, le colonel alla camper au delà du pic d'Ahbon ; il eut une conférence avec un marabout très influent et dévoué à notre cause. Ce marabout réussit à persuader à plusieurs tribus de se soumettre; niais l'une d'entre elles, celle de^ Beni-Melikeucli, après avoir fait <\c> promesses au colonel, se déclara pour la guerre. Ce qui avait tant enhardi ces
Kabyles, c'était l'arrivée des Zouaouas, conduits par le fameux Sidi-Dioudi, notre ennemi acharné, que nous étions sûrs de I rouver parti ml où nous avions à combattre, et qui dirigeait les Guechtoula, dans les journées des 19, 20 et 21 mai. Sidi-Dioudi écrivil une lettre insolente au colonel, dans laquelle il lui disait qu'il avail pris Béni— Melikeuch sous sa protection el le sommait de rétrograder.
« C'était plus qu'il n'en fallait, pour que Canrobert l'attaquât immédiatement.
« Le 12 juillet, à deux heures et demie du matin, à la laveur d'un magnifique clair de lune, la colonne gravit la montagne des Beni-Melikeuch. Cette fois, les Zouaouas étaient en forces, et les préparatifs plus complets qu'à Semeur; malgré cela, le résultat fut le même, les retranchements furenl escaladés à la pointe du jour et les villages enlevés et livrés aux flammes, Ce fut un combat terrible, le gros des Zouaouas se trouvait devant noire droite, formée par le troisième bataillon de zouaves. Ces premiers, pour soutenir leur réputation de bravoure, nous attaquèrent à plusieurs reprises avec v\y\o grande impétuosité; mais notre bataillon les attendait de pied ferme pour les cribler de balles, ou bien s'élançait à leur rencontre à la baïonnette, el il s'engageait alors des combats corps à corps, ou, n'ayant pas le temps de recharger son fusil, on se buttait à coups de yatagan, de crosse de fusil et même à coups de pierres.
« Deux fois, un gros village fut pris et repris; tous les eff iris des combat tants Unirent par se pi »rter sur ce point ; mais, malgré la supériorité de leur
nombre, les Zouaouas durent nous l'abandonner définitivement. Nos pertes dans cette journée furent de 11 tués et 41 blessés et sur ce nombre, 8 morts el 34 blessés appartenaient au 3e- bataillon de zouaves, commandés par M. de Lavarande, tué depuis à Sêbastopol. A Semeur, le 12, on perdit un sous-lieutenant, M. Aulion, tué <IV,u coup de feu.
« Après cette rude journée, Sidi-Dioudi regagna ses montagnes avec les Zouaouas, abandonnant à leur sort les Beni-Melikeuch qui s'empressèrent de demander l'aman.
« Après cette victoire,les troupes se remirent en marche; mais bientôt l'eau manquait à la colonne épuisée par les privations et la fatigue
« Pour comble de malheur le choléra fit son apparition.
« Beaucoup de soldats que n'atteignait pas le fléau se brûlaient la cervelle de crain te et dedésespoir.
« Contre la démoralisation de ses hommes, Canrobert se montra énergique et suppléa à tout.
« Il annonça que celui qui se suiciderait serait mis à l'ordre du jour comme traître à la patrie et lâche devant l'ennemi.
a Et les suicides cessèrent.
« Nul mieux que Canrobert ne savait entraîner de la voix, du geste, de l'exemple, ces soldats intrépides qu'il avait étonnés souvent par un courage fougueux, dont rien ne donnerait l'idée. Ainsi, dans l'Aurès, il était à cheval en tète de ses hommes, devant un~^ grande embuscade très rude à enlever.
« Fatigué d'une fusillade qui se prolongeait, voyant ses zouaves, peu disposés à l'attaque, non par
LE MARÉCHAL CANROBERT ji
manque de valeur, mais tellemenl harassés d'une longue lutte qu'ils n'avaient plus le souffle, Canroberl voulu! les jeter sur l'ennemi quand même.
« — ■ En avanl ! » cria— t-il.
« Et il lança son cheval au galop de charge.
a On le vit arriver seul sur l'embuscade, faire feu de ses pistolets sur l'ennemi stupéfié et le saluer ensuite; une minute durant, il soutint contre des nuées <le Kabyles un de ces combats homériques que l'on croit relégués parmi les légendes antiques et que Canroberl rem nivela, maintes fois.
» Les zouaves accoururent et le dégagèrent.
« Il dul essuyer les reproches de sss soldats; ils étaient furieux que leur chef se fût exposé ainsi :
« Canrobert souriant leur dit :
(( — Vous tiriez la langue comme des chiens qui ont soif, mes enfants ; j'ai vu que vous en aviez assez et qu'une seule chose pouvait vous arracher un effort impossible... et je l'ai faite... »
(( Les zouaves étaient habitués à ces tours </<• Canroberl qui, dans les crises de fatigues, les fi irçait à se lever du sol où ils haletaient, pour se reporter en avanl; ils juraient de l'abandonner et ne le suivaient que de plus belle à la prochaine occasion. »
Les anciens racontent qu'un jour les zouaves crièrent tout haut sur son passage :
« La première fois que Canrobert fait emballer (emporter) son sacré cheval sur les Kabyles, nous le fichons en plan. »
Le bouillant colonel sourit. Le soir même, il trouva l'ennemi, partit à tond de train, sans mot dire, et le régiment le suivit à toutes jambes, tout en jurant contre lui.
L'affaire terminée, Canrobert dit aux zouaves en frisant sa moustache :
— Je croyais que c'était auj< »urd'hui qu'on me laissait couper le cou !
Le régiment se mit à rire.
Tel était Canrobert, lorsqu'il accomplit l'étonnant fail d'armes de Zaatcha (1).
ili L. Noir, les Guerres de mon temps.