‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècle (volume 2)Chapitre 170 sur 194 · ON CRIE : « VICTOIRE! » :J · texte numérisé non relu

ON CRIE : « VICTOIRE! » :J

«esse, il dit au général Jarras d'envoyer des officiers prévenir les corps de continuer la retraite commencée sans prendre un instant de repos et sans autre indication.

Toutefois la bataille de Borny, dans la soirée du 14 et le lendemain, fut considérée dans l'armée française comme une victoire, « A la bonne heure nous les avons vus hors des bois et nous savons ce qu'il leur en coûte » , disait un des combattants rentrant dans Metz. « L'affaire a été bonne, disait un autre, mais c'est vexant d'avoir été vainqueur et de quitter le champ de bataille comme un voleur. » Le colonel Saint-Gyr Nugues, de l'état-major général, écrivait à une heure du matin avant de se coucher : « Les Prussiens nous ont attaqués ; ils ont été repoussés avec de grandes pertes : c'est un véritable et excellent succès : un ravin était entièrement rempli de cadavres allemands. » De tous le plus enthousiaste était le général de Gissey, d'ordinaire si calme et dont la division avait brillamment donné : le lendemain matin il s'exprimait ainsi dans une lettre à sa femme : « Hier 14, nous avons changé la face des affaires et nous avons battu les Prussiens de la bonne façon... Fais dire une messe à Sainte-Anne d'Auray. Je t'embrasse mille fois dans la joie du triomphe de la France. »

A Metz, le général Coffinières fait afficher cette «dépêche :

« 8 h. 10> soir.

« Le feu est à peu près fini : les lignes prussiennes •avaient trois lieues d'étendue; terrain gagné partout. » Les cafés et les brasseries du centre de la ville regor-

geaient de consommateurs qui vidaient des chopes pour fêter notre succès.

L'Empereur, arrivé à Longeville vers 2 heures de l'après-midi, y était demeuré dans la maison du colonel Hénocque, et aux premiers coups de canon était monté sur le toit avec le maréchal Le Bœuf, et de là il avait cherché à distinguer ce qui se passait. A 10 h. 10 du soir un officier, envoyé aux nouvelles, lui rapporte le télégramme affiché à l'hôtel du gouvernenr et lui fait croire à la victoire qu'il annonce en ces termes à l'Impératrice par le télégraphe :

« Longeville, 10 h. 10, soir.

a L'armée a commencé à passer sur la rive gauche de la Moselle. Ce matin nos reconnaissances n'avaient signalé la présence d'aucun corps, mais lorsque la moitié de l'armée a eu passé, les Prussiens ont attaqué en grande masse.

« Après une lutte de quatre heures ils ont été repoussés avec de grandes pertes.

« Napoléon. »

Cette dépêche arriva aux Tuileries à 10 heures et demie, et aussitôt traduite, elle fut, de même qu'à Metz, considérée comme la nouvelle d'un succès. Le capitaine de frégate Duperré, présent à son déchiffrement, fut prié par l'Impératrice de la porter sans perdre une minute au ministre de l'Intérieur pour qu'elle fût communiquée dans la nuit aux journaux qui l'annonceraient le lendemain matin. Il courut aussitôt après le ministre qu'il trouva en compagnie de son frère, M. Léon Chevreau, à

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la préfecture de police. Du plus loin qu'il le vit, il lui cria tout joyeux en agitant le papier : «Victoire! victoire! » Non moins heureux MM. Chevreau retournèrent place Beauvau, où ils arrivèrent au moment où quelques journalistes, venus aux nouvelles, étaient réunis devant la grille. M. Henri Chevreau les appela, leur dicta le télégramme, tandis que M. Léon Chevreau, qui l'avait recopié, l'affichait à un des barreaux de la grille.

Quant au maréchal Bazaine, à en croire un de ceux qui l'accompagnaient, il aurait adressé ce télégramme à la maréchale : « Moi et mes neveux debout, bataille gagnée » , et lorsque à une heure du matin, descendu de cheval à Longeville, il entra dans la villa Hénocque où toute la Maison impériale l'attendait, il fut entouré, félicité, choyé : « Maintenant, nous pouvons l'affirmer, nous avons un grand général » , dit l'un des présents. Et quand il fut introduit dans la chambre de l'Empereur, celui-ci couché, en se relevant sur son séant, l'accueillit en le félicitant par ces mots : « Enfin, vous avez brisé le charme. »

S'il est une preuve indéniable de la valeur de l'armée du Rhin, c'est cette persuasion d'être victorieuse qu'elle avait, huit jours après les défaites de Forbach et de Frœschviller et son épouvantable retraite par une pluie diluvienne sous Metz.

Lorsqu'une armée a un moral aussi puissant et quand elle croit être victorieuse, elle est bien près de l'être pour de bon; les batailles ne se gagnent pas à raison des pertes que l'on fait éprouver, ni de la supériorité des armes et du nombre des combattants, elles se gagnent uniquement par des courants moraux, quand l'un des combattants se persuade qu'il est vie-

torieux, convainc son adversaire qu'il est vaincu et le démoralise au point de l'amener à croire que toute prolongation de lutte est inutile : comme chez l'homme, à la guerre, l'illusion est plus efficace que la réalité.

Dans les circonstances présentes, non seulement l'armée française se croyait victorieuse, mais elle attribuait son succès aux mérites de son général en chef auquel elle accordait une confiance entière.

Que ce général ait un moment le feu sacré, qu'il souffle à tous les échelons l'esprit d'initiative, qu'il envoie l'ordre d'offensive coûte que coûte, qu'il dise : « Partout où vous rencontrerez l'ennemi, tombez dessus et frappez, frappez : faites tout au monde pour foncer ensemble sur lui : accourez dès que l'on se bat et engagez-vous à fond : de l'offensive à outrance... » et la bataille est bien près d'être gagnée!

Si le général en chef avait parlé ainsi, toute combinaison savante eût été inutile : nous n'aurions pas perdu la partie .

Gomment donc se fait-il que, sans avoir subi de défaites, cette admirable armée du Rhin fut d'abord investie et ensuite obligée de mettre bas les armes?

C'est ce que la suite des événements expliquera.

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