LA FIANCÉE DU CÉSARÉVITCH
l'église russe. Les chasseurs à pied de la garde et les troupes de la garnison faisaient la haie, tandis qu'une sotnia de cosaques arrivés la veille avec le papache de fourrures et la chaude bourka formaient l'escorte du cortège.
« Aux pieds de l'autel, devant le cercueil était arboré l'étendard du césarévitch. L'Empereur et les grandsducs, en grande tenue, étaient à droite, au premier rang et un peu avant que l'office commençât, la princesse Dagmar et sa mère vinrent se placer sur l'autre bascôté également au premier rang. L'arrivée de la jeune princesse produisit une émotion profonde sur l'assistance. Petite et toute mignonne sous son long voile de crêpe, elle parut une statuette de Tanagra représentant la douleur. Les yeux bleus ombragés de longs cils peignaient le désespoir de cette âme dont le rêve d'amour venait de s'envoler.
a Elle n'avait encore que dix-sept ans et ne se doutait pas que le frère de son fiancé, profondément touché de son chagrin et séduit par sa grâce et sa douceur, lui offrirait sa main. Elle trouva en effet auprès d'Alexandre III l'affection la plus délicate et une tendresse de tous les moments.
« Du jour où l'effroyable attentat du 13 mars 1881 fit périr Alexandre II, la jeune Impératrice ne quitta plus son mari : elle s'interposa entre lui et les assassins, le couvrant de son élégante et délicate personne. Elle le suivit partout, et en toutes circonstances, au théâtre, dans les fêtes, dans les promenades, dans les voyages et aux revues, montant à cheval avec lui par tous les temps, portant, quand il faisait trop mauvais, la large et imperméable bourka
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cle poil de chameau des cosaques sur ses épaules délicates.
« Qand le service fut terminé, le Tzar, après avoir fait enlever la glace qui recouvrait le corps, embrassa encore son fils à plusieurs reprises, puis lorsqu'on apporta le couvercle d'acajou massif, lui-même donna devant l'assistance le premier coup de marteau pour le fixer. « Les grands-ducs chargèrent ensuite la bière sur leurs épaules et la portèrent au char funèbre. L'Empereur les aida à l'y placer et à arranger le pal de pourpre avec lequel on la recouvrit et sur lequel on déposa le casque et l'épée.
« Le cortège, s'étant formé, suivit la route qui côtoie la mer dans la direction de Villefranche où la frégate Y Alexandre News/a attendait en rade pour prendre le corps et le transporter à Pétersbourg.
« L'Empereur, en grand uniforme, le casque avec le cimier de crins blancs, la tunique verte et le pantalon amaranthe, suivait à cheval seul, et derrière lui, sur un rang, venaient, également à cheval et aussi en grand uniforme, les cinq grands-ducs, frères du défunt : dans une voiture de deuil était la princesse Dagmar avec sa mère, et son frère, actuellement roi de Danemark.
« Les chasseurs à pied de la garde, échelonnés, faisaient la haie et les cosaques formaient l'escorte.
« Le soleil était splendide : partout des fleurs, et la délicieuse presqu'île de Villefranche, éclatante de verdure, apparaissait toute riante dans cette journée superbe de printemps. Toute la nature semblait témoigner la joie, contraste saisissant, avec le deuil de ce cortège et la disparition de cet être si jeune dont la