ON DÉCULOTTE LES CADAVRES
En tète de la division est le 2e hussards. Une centaine de cavaliers suivent à pied en bourgerons. Ils viennent d'être rappelés de congé et ne sont pas montés. On leur fournira plus tard des chevaux pris aux Autrichiens, mais l'occasion est propice de leur donner au moins des vêtements plus guerriers que ceux de grosse toile grise dont ils sont affublés. Puisque leur régiment porte des pantalons bleus, on prendra les culottes des Autrichiens restés sur le terrain et on les leur distribuera; en conséquence le colonel commande une corvée de cinquante hommes pour déculotter cent vingt cadavres.
L'attitude de l'Empereur avait frappé les généraux qui l'accompagnaient. En retournant auprès des généraux Ducrot et Vergé, le général Bourbaki leur dit : « Je regrette d'avoir montré le champ de bataille à l'Empereur, parce que ça lui a fait une telle impression qu il va s'arrêter. »
Le général Bourbaki a vu juste, car, le soir même, l'Empereur écrit à l'Impératrice : « C'est un bon début; mais quelle triste chose que de voir des blessés, des mourants! »
Et le lendemain, dès son lever, il télégraphie au ministre de la Guerre :
« 1er juin, h heures matin.
« Envoyez, le plus tôt possible, des aumôniers à l'armée, en raison d'un par division. »
Avant de rentrer à Verceil, l'Empereur annonça au Roi qu'il lui donnait les canons pris aux Autrichiens et dans la soirée les zouaves décidèrent d'envoyer une députation lui offrir les galons de caporal. Victor-
Emmanuel la reçut avec une satisfaction visible, car rien ne pouvait lui être plus agréable que ce témoignage de bravoure de la part d'une troupe qui passait pour la première du monde. Ne voulant pas demeurer en reste, le Roi, à son tour, offrit au 3e zouaves une médaille en or de la valore mililare de Sardaigne qui pouvait être attachée, comme la Légion d'honneur, à la cravate de l'aigle de ce régiment. Quelques jours après, un officier d'ordonnance du Roi vint apporter la médaille que l'on reçut avec solennité; mais, quand le colonel de Ghabron ouvrit l'étui, à la grande stupéfaction des assistants, on ne trouva rien dedans... Le Roi, mis au courant de cet incident fâcheux, renvoya une seconde médaille qui arriva, cette fois, à bon port, le surlendemain de Solferino.
Les deux combats des 30 et 31 mai étaient glorieux pour l'armée sarde et ils avaient un résultat considérable sur lequel les relations françaises n'ont pas assez insisté : le 30 mai, l'armée du Roi avait dégagé le terrain et occupé les positions nécessaires pour couvrir la marche de flanc et le passage de la Sesia par l'armée française; le 31 mai, elle s'était maintenue dans ces positions en repoussant les Autrichiens revenus à la rescousse pour les reprendre. Si elle n'avait pas réussi, l'armée française n'aurait pas pu pénétrer à Novare le lendemain, 1er juin.
Pendant cette journée du 31, en effet, le mouvement de l'armée s'est presque achevé. Tout s'est opéré comme l'a prescrit Jomini, dont l'Empereur a fini par adopter entièrement les idées. L'armée sarde, avec le corps du maréchal Ganrobert en réserve, a fait rideau pour arrêter le mouvement agressif des Autrichiens, et,