‹ Le Maréchal Canrobert, souvenirs d'un siècleChapitre 145 sur 255 · COMBAT DE PALESTRO · texte numérisé non relu

COMBAT DE PALESTRO

jette. Heureusement, les autres sont de calibre et Ton commence le feu.

Cent quatre-vingts coups sont tirés sans résultat, les obus allant se ficher dans le talus, derrière lequel se dérobent les Autrichiens ou passant au-dessus de leurs têtes.

Cette colonne, qui remonte le cours de la Sesia, a déjà occupé sur la route une ferme et elle approche de Palestro.

Placé sur un petit tertre, le maréchal Ganrobert la voit s'avancer. Il a derrière lui d'abord la division Trochu; puis, plus en arrière du côté de Gonfienza où est le Roi, la division Renault. Le général Trochu lui demande de marcher aux Autrichiens. Le maréchal s'y refuse.

Quelques minutes après, le général Trochu renouvelle sa demande; le maréchal s'y refuse encore.

La colonne avance toujours, massive et serrée et ayant derrière elle, sur un pont en pierre, une batterie. De cette batterie part une décharge qui enlève la tête du commandant Duhamel du 43e qui passe le pont de bateaux et, à la minute même, le maréchal Ganrobert voit le 3e zouaves, jusque-là immobile, se mettre à courir par le flanc le long d'une allée de peupliers, en sens inverse à la colonne autrichienne. Tout d'un coup, les zouaves tournent et disparaissent dans un marais et un canal. Les voilà qui reparaissent; ils sautent pardessus le talus qui couvre les Autrichiens. Ils tombent au milieu de la colonne, la coupent en deux et, se rabattant à droite et à gauche, ils en poussent les deux tronçons devant eux, sur la chaussée bordée de marais.

Le colonel de Ghabron, sur un cheval blanc, s'agite,

hurle, tempête : « Alignez-vous ! Pas si vite! «Personne ne l'écoute et, pendant qu'il se remue, arrive, au galop de son arabe gris-pommelé, le roi Victor-Emmanuel flairant un combat ardent. Le colonel de Chabron veut le retenir : » Ce n'est pas votre place, Sire! — Ma place est au milieu des miens, et aujourd'hui vous êtes des miens! » Et il part comme une flèche au milieu des zouaves, redressant la tète et ouvrant sa large poitrine aux balles.

La tête de colonne autrichienne, qui touchait déjà Palestro, entendant derrière elle des cris et des coups de fusil, prend peur. Une partie se jette dans les marais; d'autres veulent reculer, mais ils se heurtent aux zouaves et, de là, bousculade et débandade en tous sens.

Bientôt, devant Palestro, la chaussée est vide. Au delà de la percée les Autrichiens, refoulés par l'autre partie des assaillants, résistent d'abord, puis reculent, et, enfin, lâchent pied. Ils courent au pont où est leur batterie. Là, l'encombrement des pièces et des soldats qui veulent tous passer à la fois est indescriptible. Les zouaves, accourant, poussant des cris et lardant de leurs larges baïonnettes ceux qu'ils trouvent devant eux, se précipitent sur le pont et jettent dans le canal profond, aux berges élevées et à pic, une masse confuse et ahurie d'ennemis. Le capitaine Hasenfraz, vieux soldat aux cheveux blancs, qui commande la batterie autrichienne, maintient ses hommes et leur ordonne encore de faire feu; mais la marée montante des fuyards, pêle-mêle avec les zouaves, est telle qu'il est entouré et pris avec ses pièces, tandis que des grappes d'Autrichiens dévalent et tombent dans le canal avec plusieurs Français.

Le capitaine Hasenfraz, resté seul au milieu des zouaves hurlant, échauffés, trempés jusqu'aux os, noirs de poudre et les baïonnettes rouges de sang, croit voir des démons. Il crie en français : « Le droit des gens! le droit des gens ! . . . On ne se bat pas comme ça ! »

De la rive droite, la division Bourbaki, qui assiste en spectatrice à l'échauffourée du pont, se met à battre des mains et à crier : « Bravo, les chacals! »

Partout, les Autrichiens se sont jetés derrière les fourrés et demeurent cachés dans les hautes herbes, si bien qu'il n'y a plus personne sur la grand'route. Aussi, les clairons sonnent le ralliement, le feu cesse partout et les zouaves se reforment sur la route.

Il est deux heures. L'Empereur a entendu le canon et il vient à son tour. Le général Ducrot va à lui et le conduit au général Bourbaki, qui crie de loin : « Sire, vos troupes, aujourd'hui, ont fait l'impossible! » Puis, le général, proposant de lui montrer le champ de bataille, le conduit au pont branlant et le passe avec lui. Arrivé de l'autre côté, l'Empereur suit la grande route superbe entre des blés épais que dore le soleil; des blessés arrivant, il est de suite transfiguré. Plus un mot : son regard se voile; il s'absorbe, il ne voit plus rien, ne semble plus entendre. Le Roi vient à sa rencontre avec le maréchal Ganrobertet l'emmène vers les zouaves.

Ils sont en bataille sur la route où ils ont bousculé les Autrichiens, et leurs officiers s'efforcent de les aligner. Leur aspect est saisissant : essoufflés, frémissants, excités, criant, gesticulant, s'appelant, riant, la figure noire de poudre, les yeux brillants, quelques-uns blessés, les uns avec des barbes superbes, des colosses ; m. 21

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d'autres, chétifs et presque imberbes, avec leurs larges pantalons dégouttant d'eau et de vase, ils sont sur le côté droit de la route ; à gauche, sont les tués.

L'Empereur passe au pas avec Victor-Emmanuel et le maréchal Ganrobert, entre cette haie d'êtres exubérants de vie et la traînée de cadavres qui remplit le restant de la route ; parmi ceux-ci, à la hauteur des tambours et des clairons, presque à sa place de bataille, est l'adjudant-major Drut et son cheval : le cheval a le poitrail coupé en deux et le capitaine le dessus de la tête enlevé et le crâne vidé, comme si on l'avait nettoyé avec une cuiller.

L'Empereur détourne son regard et passe impassible devant le régiment en délire, puis s'en retourne sans un mot.

Quelques moments après, le Roi et le maréchal Ganrobert, qui sont restés là, entendent des cris. Ce sont des zouaves qui ramènent les canons pris. Ils les font traîner par les Autrichiens prisonniers et eux-mêmes, couronnés de verdure, se prélassent sur les pièces. Envoyant Victor-Emmanuel, ils l'entourent et crient à tue-tête : « Vive le Roi! » Le maréchal Ganrobert, qui aperçoit des officiers prisonniers, va à eux, les salue et les interroge; reconnaissant le capitaine Hasenfraz, il le félicite de sa belle conduite et lui serre la main. Puis il s'informe de sa cavalerie qui devrait être là. On n'en a pas de nouvelles. On court après elle : elle s'est égarée. Le général Partouneaux, qui la commande, toujours pommadé et roulant son ventre sur sa selle, arrive en maugréant : « C'est impossible de manoeuvrer dans un pays comme celui-ci. C'est sur un champ de Mars ou dans des terrains sablés que l'on fait de belles évolutions! >>

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