DE SENNEVILLE ET LE GÉNÉRAL CLER
autrichienne à Venise, à son frère, colonel du régiment Roi-des-Belges. Ces deux documents étaient fort importants. Le premier indiquait les manœuvres, les pertes et la situation morale de l'armée autrichienne jusqu'au 3 juin; le second donnait des détails fort curieux et très utiles sur les défenses de Venise.
Dans l'après-midi du 5, on rendit les derniers honneurs aux morts de la veille.
Vers quatre heures, le maréchal se rendit à un petit pavillon couvert de plantes grasses où avait été transporté le corps de son ami, le colonel de Senneville, dépouillé de ses épaulettes et de ses aiguillettes. Il ordonna de creuser une fosse entre des mûriers dont le feuillage formait un dôme de verdure. Avant d'y faire déposer son compagnon, il pria un des soldats présents de se coucher dans le fond pour juger si l'excavation était suffisamment grande.
— Ça vous portera bonheur, mon ami ! dit-il.
Le corps déposé, le maréchal fit ses adieux qu'il termina par ces mots : « Au revoir, Senneville! » comme s'il pensait lui-même tomber, un jour ou l'autre, sur le champ de bataille.
A quelques centaines de mètres de là, le 90e régiment rendait aussi les honneurs à son colonel, et, à Ponte Nuovo, zouaves et grenadiers enterraient le général Cler.
Le soir, le maréchal Ganrobert entretint son étatmajor de ce général qu'il avait eu souvent sous ses ordres, particulièrement en Grimée : « Le maréchal Pélissier faisait grand cas de lui, mais il lui en avait voulu mortellement un instant parce que le général Cler ou plutôt l'ordonnance du général Gler s'était
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« payé sa tête » , et si le duc de Malakoff aimait bien user des autres comme tête de turc il n'admettait pas la réciprocité. »
Voici ce qui s'était passé. C'était en Afrique, dans le désert, le maréchal Pélissier avait pour son dîner un magnifique poulet. L'ordonnance du général Cler, en quête de quelque victuaille, ne trouva rien de mieux que de chaparder le poulet du maréchal qui, le soir, dut se contenter de pain sec, ce qui le fit déjà beaucoup maugréer. En outre, l'ordonnance planta les deux pattes du poulet comme deux trophées devant l'entrée de la tente du maréchal Pélissier et celui-ci, en se levant le lendemain matin, les aperçut : ce qui mit le comble à sa colère, et s'étant douté d'où venait le coup, il trouva moyen de brimer terriblement le colonel Cler le lendemain de la prise de Laghouat.
Tandis que les officiers et les soldats dans l'aprèsmidi rendaient les derniers devoirs aux camarades tués et plantaient des croix avec leur nom sur leur sépulture, deux voyageurs vêtus de blanc allaient à la découverte. Us longeaient la voie du chemin de fer de Milan. Ils étaient parvenus à Rho, dernière station avant la capitale lombarde, sans rencontrer le moindre Autrichien.
Le chef de gare de cette localité, attendant les Sardes, avait orné sa boutonnière et sa casquette de flots de rubans tricolores. De loin, il aperçut les touristes, de blanc vêtus. Seraient-ce des Autrichiens? Par prudence, il retira ses rubans patriotiques. Il en fut pour sa peine. C'étaient deux habitants de Novare : le comte Tornielli, l'aimable ambassadeur actuel d'Italie à Paris, et l'un de ses amis.