LE MARECHAL DUC DE MAGENTA
Le 6 an matin, l'Empereur envoya cette dépêche à l'Impératrice : « Milan s'est insurgé. Les Autrichiens ont évacué la ville, emportant des canons et même des sacs d'or. Nous sommes encombrés de prisonniers; nous avons douze mille fusils. Je vais très bien. Au revoir. »
Puis il monta à cheval et se dirigea sur Magenta. En route, il rencontra la division Renault qui lui rendit les honneurs et battit aux champs. Après avoir serré la main au général Renault, l'Empereur, continuant sa route, atteignit le 2e corps qui était en colonne aux abords de Magenta, et aussitôt le général de Mac- Mahon se présenta pour le saluer. L'Empereur lui tendit la main en souriant et l'entraîna jusqu'à une grande ferme dans la cour de laquelle ils entrèrent tous deux, et où ils mirent pied à terre.
Les officiers de l'état-major, également descendus de cheval, se tenaient à distance observant ce qui allait se passer. L'Empereur remercia chaleureusement le général et prononça ces mots qui furent entendus distinctement : « Vous avez sauvé la France et l'Empire. » C'est alors qu'il annonça au général qu'il l'avait nommé maréchal de France et duc de Magenta. Le nouveau maréchal, d'ordinaire si froid, si réservé, était fort ému, et il se confondait en remerciements, s'embrouillant dans ses phrases. L'Empereur l'arrêtant alors lui dit : a Vous avez dû être mécontent du Roi, avant-hier? — Mais non, Sire. Le Roi me suivait; il était derrière la division Fanti. S'il n'est pas arrivé à temps, c'est que sa marche a été retardée par des obstacles. » Alors, seulement, le maréchal apprit de la bouche de l'Empereur que l'armée sarde, avec le Roi,
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était — sauf la division Fanti — restée sur la rive droite du Tessin. Gomme tout se sait dans les armées, le Roi ne fut pas longtemps à apprendre que le maréchal, au lieu d'exciter l'Empereur contre lui, ainsi que plusieurs l'avaient fait, s'était, sans en avoir été prévenu, chargé de plaider sa cause, et, clans la journée, il trouva moyen de joindre le maréchal sur la route et de lui exprimer sa satisfaction.
Le maréchal, aussitôt après avoir quitté l'Empereur, courut au télégraphe pour annoncer sa double dignité à Mme de Mac-Mahon et, dans son émotion, au lieu de mettre son propre titre, il signa : a Duc de Malakoff. » On répète la chose à l'Empereur : « Eh bien, dit celui-ci, si ça n'avait pas été Pélissier qui eût été nommé, c'aurait été lui. »
L'Impératrice, qui était régente, n'avait pas voulu que l'Empereur signât cette double nomination. Ce n'avait été que le 5, à neuf heures cinquante-cinq et à dix heures cinquante du matin, qu'elle avait reçu, à Saint-Gloud, les deux dépêches de l'Empereur écrites le soir même de la bataille. A la première de ces dépèches : « Une victoire, mais chèrement achetée... » , l'Impératrice avait compris que la lutte avait dû être bien longtemps indécise. La seconde l'avait confirmée dans ses suppositions et lui avait fait comprendre que la valeur des généraux et des soldats avait seule décidé de la journée.
Femme d'une haute intelligence et d'une énergie peu commune, elle avait la passion de gouverner. C'était pour elle le suprême bonheur d'être Régente et elle tenait à affirmer, à tout propos, son autorité. Aussi saisit-elle l'occasion qui se présentait et décida-t-elle
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de publier la première dépêche moins le « chèrement achetée » et de modifier la seconde du tout au tout.
La première phrase de cette dépêche de l'Empereur était ainsi conçue : a Hier, l'armée devait se diriger sur Milan en passant sur les ponts jetés à Turbigo et par le pont de Magenta. »
L'Impératrice mit le contraire au Moniteur : « Hier, l'armée devait se diriger sur Milan en passant par les ponts jetés à Turbigo et non par le pont de Magenta. »
Elle effaça ensuite les deux phrases suivantes :
« Cependant, le général de Mac-Mahon s'emparant de Magenta après des combats sanglants, l'avantage nous est resté. Les généraux de Mac-Mahon, Regnaud de Saint-Jean-d'Àngely, le maréchal Ganrobert et le général Vinoy se sont couverts de gloire. »
Et, en même temps, elle télégraphiait en chiffres à l'Empereur qu'elle n'avait pas pu laisser la phrase où il était dit que c'était l'intervention du général de Mac- Mahon qui, en s'emparant de Magenta, avait décidé de la victoire, ni celle relative aux quatre généraux qui s'étaient couverts de gloire, parce que le public traduirait ainsi la dépêche : « L'Empereur a compromis la situation et les généraux l'ont sauvée. » En agissant de cette façon, disait-elle, elle pensait surtout à l'avenir de leur fils.
Ces observations firent d'autant plus réfléchir l'Empereur qu'autour de lui plusieurs de ses officiers, particulièrement le général Fleury, émettaient les mêmes avis.
Mais conscient du danger qu'il avait couru, et encore
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sous le coup de l'agonie morale qu'il avait subie et dont il n'avait été tiré que par l'annonce de la prise de Magenta, l'Empereur s'en tint à son premier sentiment et, en cette circonstance comme toujours, il se montra homme de cœur, reconnaissant d'un service rendu, beaucoup plus qu'homme politique. Seulement pour ne pas récompenser exclusivement le général de Mac-Mahon, il nomma également le commandant de la garde maréchal de France et écrivit à l'Impératrice cette dépèche qui mettait une conclusion à tout ce débat :
• Magenta, 6 juin, dix heures du matin.
« L1 Empereur à V Impératri
ce.
« J'ai nommé le général de Mac-Mahon maréchal et duc de Magenta; le général Regnaud de Saint-Jean^ d'Angely, maréchal. Nous mangeons le pain fabrique par les Autrichiens. C'est bien heureux, car nous ne saurions comment nourrir les prisonniers. Faire savoir aux deux femmes. A revoir. »
En même temps qu'il écrivait ce télégramme, l'Empereur apprit que le corps du général Urban n'avait pas rejoint l'armée autrichienne. Il était au nord, du côté du lac de Corne, s'efforçant degagnerMonza, ayant Garibaldi à ses trousses. L'Empereur avisa de suite le général Desvaux, commandant les chasseurs d'Afrique, d'aller à sa poursuite.
Le général était, avec sa division, assez loin vers le sud, occupé à faire des reconnaissances. Il envoya séance tenante deux escadrons restés à San Martino sous les ordres du capitaine de Contenson, depuis tué