IV
Tavait fait en beaucoup d*autres occasions, le prince d'Ëckmûhl aurait-il dû lutter contre Vimpérieux vouloir impérial. Son jugement^ sûr d*ordinaire, a pu se laisser égarer par ses rancunes de Français. Cependant le prince de Suède le disculpe en écrivant à TEmpereur : « Personne en Europe ne se méprendra sur le blâme que Votre Majesté jette sur ses généraux. »
Bernadotte, par politique, attribue les désastres de Moscou à Tarmée française, mais il rend fatalement justice à Davout toujours sans le nommer, par ces paroles : u Napoléon négligea l'avis de ceux d'entre ses généraux, qui voulaient qu'on s'emparât de la Volhinie, de la Padolie et de la Kiovie, oîi on aurait trouvé des vivres, des chevaux, des dépôts de l'ennemi. » Reconstituer un royaume de Pologne est enfin l'avis de Bernadotte , comme il avait été celui de Davout. Il est remarquable de constater comment ces deux hommes si divers, l'un, par esprit politique, l'autre, par la belle lucidité que donne à une âme haute l'absence complète d'ambition, arrivent au même but. Il nous est venu la pensée que Bemadotte, jaloux par eissence (il l'a trop prouvé à Auerstaëdt), avait le besoin d'être le premier pour valoir quelque chose. Il est terrible de renoncer son pays et son Dieu par ambition ; cependant, tout en faisant nos résenes de catholique et de Française, nous ne saurions nier les mérites du prince de Suède, non plus que l'habileté dont il a fait preuve comme gouvernant. Le maréchal Davout avait l'esprit trop large et trop loyal pour nier le mérite de ses ennemis, mais il assistait à l'œuvre patricide de ce prince royal d'occasion ; il le voyait grossir mensongèrement les pertes de l'armée française, se vanter de désertions et de succès fictifs, se réjouir surtout des malheurs de son ancienne
patrie, et rindignation du prince d*Ëckmuhl grondait en lui avant d'éclater parfois comme un brusque orage au travers des lettres qu'il écrivait à sa femme.
En abandonnant la France, Bernadette hâtait sa perte et on Tavait vu non seulement, armé d'une lorgnette, épier Teffet de ses canons, mais rire quand ils fauchaient de longues files de ces vaillants soldats qu'il avait peutêtre autrefois conduits au combat !
L*homme enfin qui s'écriait : « Les bulletins ne sont pas de l'histoire et il s'agit d'atténuer l'effet de la mort de Moreau sur l'esprit des troupes, » ne pouvait plaire au loyal Davout qui avouait ses échecs avec une mâle simplicité, comme il racontait modestement ses plus belles victoires. L'homme enfin qui avait répondu à TEmpereur : « Je mourrai Français! » ne pouvait amnistier l'ambition d'un Macbeth méridional, qui n'a pas plus craint d'immoler sa patrie pour devenir roi que le sombre thane de Cawdor n'a hésité à tuer son bienfaiteur Duncan pour ceindre son diadème.
Nous respectons passionnément les couronnes noblement portées en ^-ue de l'honneur et du bonheur des peuples; mais, en ce cas, abandonnant le prince triomphant à ses heureux destins, nous répéterons avec un tendre orgueil, en songeant à l'exilé de Louviers ; « Gloire au vaincu! »