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LETTRE C

M. Yillemain, dans le second volume des Souvenirs contemporains, intitulé les Cent-Jours, a été souverainement injuste pour le prince d*EcknQuhl * : il semble l'accuser tacitement de trahison ; il fait dire à Caulaincourt par l'Empereur: « Si je ne vous laissais pas à Paris, sur qui pourrais-je compter?» et ne tient, lui, aucun compte des instances du maréchal Davout pour obtenir un commandement actif, instances constamment repoussées en ces termes par l'Empereur : « Restez à Paris; vous me serez plus utile là où je ne suis pas. »

Le spirituel historien de Pindare, plus épris du grec que de la vérité, dit encore avec son habituelle malveillance « que Caulaincourt et Garnot étaient les seuls appuis sincères de Napoléon. » Il s'arrange de façon que les éloges, justement prodigués à Carnot, semblent un reproche pour Davout, et ne daigne même pas constater que le prince d'Eckmuhl et Carnot ont

* M. Cousin, à propos des Souvenirs contemporains, où le maréchal Davout est diminué de parti pris et vaguement insulté quand il n'est pas directement nommé, tout en exaltant le talent de M. Villemain, nous a doucement insinué jadis » que ce livre serait beaucoup lu par esprit de parti et n*aurait qu'un succès momentané ». Nous donnons ici le jugement sévère qu'il portait sur cette œuvre : « M. Villemain n'entend rien à la guerre, ni au caractèi'e du guerrier qui sera la gloire durable du maréchal Davout. Thiefs et moi, seuls, nous avons raconté des batailles ; seuls nous avons étudié Tart difficile du soldat capitaine. Thiers a fait ses études sous Napoléon et moi sous le grand Condé, infiniment supérieur à Napoléon dans le grand art de la guerre. M. Villemain n*j e*ntend rien... mais rien!... entendez bien... Qu'il retourne donc aux choses quMl sait et ne nous trouble pas de ses souvenirs qui n'auront qu'une durée éphémère. »

toujours agi de concert. M. Villemain parle enfin d'une façon dénigrante de tesprit de transaction prématurée du prince d'Eckmuhl, et peint sa soumission, sa défé- 7'ence envers la Chambre comme un présage d'abdication^ tandis que le ministre de la guerre avait tout tenté pour sortir Napoléon de cet état de torpeur et pour rengager à dissoudre TAssemblée législative. C'est après l'abdication, c'est après avoir désespéré de l'Empereur qui avait, par un tel acte, solennellement dégagé ses serviteurs de tous devoirs envers lui, que le maréchal Davout qui aimait avant tout la France I (c'est Napoléon qui l'a dit) voulut espérer en la maison de Bourbon. Le sentiment que M. Villemain n'hésite point à traiter de rechute du prince d'Eckmûhl ^ était l'hésitation d'un bon citoyen craignant pour la France et non pour lui-même, un calcul personnel ou timide ne pouvant approcher de ce cœur qui plaçait le repos de la conscience bien au-dessus de la gloire. L'entourage des Bourbons et l'esprit de réaction de cet entourage épouvantaient le prince d'Eckmiihl. Tout en aimant et en estimant Charles X, que le maréchal n'a d'ailleurs jamais connu que comte d'Artois, il avait cent fois prédit sa chute, si jamais il devenait Roi; un esprit aussi perspicace ne se jetait donc point avec confiance vers une dynastie qu'il croyait en opposition avec l'esprit du pays, et qu'il fallait la sagesse ferme de Louis XVllI pour maintenir.

M. Villemain insiste sur le zèle de pacification de Davout d'une façon perfide, el se garde bien de dire que le choix par lui fait de M. Bignon, traité d'ami zélé et fidèle de Napoléon, prouve qu'il ne craignait pas les bons serviteurs de son ancien maître. Le prince d'Eckmuhl, si la loyauté suprême de sa nature le ren-

'dait incrédule à la trahison, n'était et ne pouvait se montrer Tami des traîtres. Davout n*était certainement pas le bras de la poltlique, dont M, Villematn ne voudrait pas dire que Fouehé fUt l'âme. La postérité reprochera à Tillustre secrétaire perpétuel de l'Académie française d'avoir, uni deux noms que l'avenir séparera à jamais, si les malheurs de la France ont pour un moment rapproché deux hommes qui n'avaient heureusement rien de commun.

M. Yillemain, après avoir attaqué le caractère, — il est vrai par insinuations, — attaque l'esprit du maréchal qui avait, ne lui en déplaise, infiniment plus qu'un bon sens rigoureux; il ressentait de l'enthousiasme pour ce qui méritait de l'enthousiasme, ainsi pour Yauban, pour Marc-Aurèle, pour tous les caractères purs. Avant la guerre d'Espagne, Davout avait eu un vif enthousiasme pour Napoléon, et s'il était sans ardeur pour timpossibley il a montré à Auerstaedt^ à Thann, à Eylau, qu'il savait reculer les bornes du possible»

Le maréchal ne se lassait pas du devoir, n'avait nulle impatience personnelle et ne trouvait odieux que la présence de l'étranger sur le sol de la France. Le prince d'Ëckmuhl a certainement dit : « Si j'avais eu cent mille hommes, j'aurais chassé les alliés, » puisqu'il avait promis^ avec bien moins de cent mille hommes, de les battre sous Paris. Une calomnie, indigne d'être tracée par une plume française, est l'imputation lancée au hasard par M. Yillemain à propos du désir secret du maréchal de sauver Saviyny et son bel hôtel. Nul n'était aussi désintéressa que le prince d'Eckmiihl, sa main savait aussi peu se fermer quand il s'agissait de donner, que s'ouvrir pour prendre. Uniquement épris de la valeur personnelle, le maréchal négligeait de s'appuyer

sur une longue lignée d'aïeux, attachant d'ailleurs fort' peu d'importance aux titres qu'on ne lui disputait pas ; on le voit, sous l'Empire, signer toutes ses lettres non officielles : «L. Davout», et ce n'est que lorsque la jalousie maladroite de la vieille noblesse eut cherché à contester la gloire de nos armes que le maréchal s'est pris à revendiquer ses titres, car ils rappelaient deux victoires françaises ; c'était là non seulement son droit, mais son devoir, les fastes de l'Empire appartenant à la France*.

Je ne comprends pas comment le tact de M. Villemain n'a pas dédaigné de ramasser certaines calomnies dont l'histoire contemporaine aurait bonne grâce à faire justice par un dédaigneux silence. L'étude de l'histoire aurait dû enseigner au brillant professeur que les grandeurs apparentes, et l'élévation du caractère plus encore, ont toujours suscité l'envie et la rancune de ceux qu'elles froissent. 11 y a certaines calomnies trop au-dessous de certaines âmes, pour qu'on ne les laisse pas tomber d'elles-mêmes dans le mépris qu'elles méritent.

Le prince d*Ëckmûhl a compté sur l'impartialité de l'avenir, et n'a jamais voulu réclamer contre des outrages qu'il pensait devoir retomber sur leurs auteurs. Il me souvient que j'avais terminé par la phrase suivante une longue suite de récriminations contre l'auteur des Souvenirs contemporains : « Que M. Villemain veuille bien méditer davantage les épreuves douloureuses d'une âme indépendante et haute, qu'il est si

1 Nous avons trouvé dans les papiers du maréchal une note par laquelle il réclamait contre Teffacement de son titre de prince d'Ëckmûhl dans certains documents officiels, et, à dater de ce jour, il signa toujours : « Le maréchal prince d*EckmOhl. »

propre à comprendre (on n^attrappe pas les mouches avec du vinaigre, dit un sage vieux dicton), et M. Villemain se prendra d'une réelle affection pour le guerrier et le ministre, pour Vhomme enfin, auquel nul ne serait plus digne de rendre hommage. » Je fus cette fois à peu près prophète I En 1859, comme je me promenais avec M. Villemain, dans le parc de Savigny, après une longue séance où il avait feuilleté les papiers du maréchal portant la date de Hambourg; il me dit brusquement n'avoir pas tout d'abord compris la nature loyale et indépendante de mon père et rôver maintenant une étude de guerrier pensant (ce mot est le sien), dont le type serait le prince d'Eckmuhl ; « L'historien de l'Empire (M. Thiers) n'a fait du maréchal qu'un bon serviteur; il y a plus et mieux en lui. Seul, il était guerrier par esprit politique, mais trop organisateur pour ne point aimer la paix. » J'avoue avoir très fort goûté cette parole qui me semble une réparation arrachée au spirituel jaloux par la force de la vérité. Quelques années auparavant, et déjà à propos du premier volume de M. Villemain, j'avais prié l'ancien gouverneur de mon frère de vouloir bien rédiger une notice répondant aux paroles dont je me sentais justement froissée. Voici la lettre que je reçus de lui :

Savigny, 18 mars 1855.

Vous me demandez. Madame, de recueillir mes souvenirs an sujet d'une phrase adressée, dil-on, à M. le comte de Flahaut et reproduite par M. Villemain dans son dernier ouvrage, sur la foi de M. Fleury de Chaboulon. Rien ne m*est plus facile que de vous satisfaire, ayant écrit, sous la dictée de votre illustre père, ce qui a trait à l'époque des Cent-Jours et ayant reçu de lui ces explications familières qui n'entrent

pas dans le cadre de l'histoire, bien que soarent elles l'éclairent et la placent dans son véritable jonr.

En 1815, FEmpereur avait anprès de lui, dans les généraux Bertrand et Drouot, deux hommes relativement nouveaux dans son intimité^ qu'il honorait et aimait, comme ils le méritaient, mais poar lesqaels il n'éprouvait pas cet attrait particulier qui est un besoin inhérent à la -souveraineté, sans doute pour Tindemniser de Tennuyeux fardeau de la grandeur. Son aide de camp, le général de Flahaut, devait à des influences d'une nature toute particulière d'être alors une espèce de favori et, comme il était fort jeune, il n'est pas étonnant qu'il en eût la tête tournée.

Dès avant 1814, il appartenait, à l'armée comme à la cour, à des coteries très hostiles à votre père, qui, de son côté, le leur rendait bien et ne faisait peut-être pas assez mystère de ses sentiments. Plus répandues que lui dans les salons, ces personnes se sont vengées de ses justes sévérités, en égarant de leur mieux l'opinion sur son compte; tandis que tous ceux qui ont servi sous lui et qui sont censés avoir été ses victimes, ont conservé de lui un pieux et enthousiaste souvenir. Avec ces préventions réciproques, il n'est pas étonnant qu'il se soit établi des relations plus que froides entre l'aide de camp favori et le ministre de la guerre : au reste, M. de Flahaut semblait avoir pris à tâche de les rendre aussi mauvaises que possible.

Se couvrant du nom de l'Empereur, il venait d^ns les bureaux, se faisait rendre des comptes qui ne lui étaient pas dus, conïpulsait les dossiers, prenait des notes, et, es qui était bien plus grave encore, se permettait parfois de donner, de la pari de Sa Majesté, des ordres en contradiction avec ceux émanés du cabinet. Puis il faisait à l'Empereur des rapports qui, trop facilement écoutés, amenaient jies malentendus et des froissements. Tout cela créait la confusion, l'anarchie et la perte de temps, à une époque où c'était à peine assez de Tactirité surhumaine imprimée an travail par l'énergique volonté de votre père. Il n'est pas un ministre qui n'eût été blessé de de ces procédés : jugez, Madame, s'ils devaient exaspérer un homme qui toute sa vie a été l'incarnation de Tordre, et la personnification de l'autorité. Aussi déclara-t-il à l'Empereur que, si ce n'eût été une lâcheté d'abandonner son poste en de

telles eirconstances^ il eût donné sa démission et ne Mt pas resté ane heure de plus ministre.

Quand, après le désastre de Waterloo, l'Empereur fut de retour à Pans, votre père fut le premier des ministres admis auprès de lui; il le trouva le corps brisé par la fatigue, Tâme accablée par le malheur. Il lui donna inutilement le conseil dicté par les circonstances, celui de proroger les Chambres comme il en avait le droit constitutionnel et de se saisir d*une dictature militaire, aussi légale que rationnelle en face de l'ennemi. La prostration physique et morale de l'Empereur fit qu'on perdit du temps quand les minutes étaient comptées ; on fut gagné de vitesse par la Chambre des représentants et réduit au moyen extrême de l'abdication, qui, écartant la personne de l'Empereur, auquel seul les étrangers prétendaient faire la guerre, permettait d'ouvrir des négociations avec eux, de conclure un armistice et de sauver Paris d'une seconde invasion.

Pour que la mission des plénipotentiaires français eût une chance de succès, il était indispensable que cette abdication fût sérieuse, que des faits patents ne vinssent pas, aux yeux de tous, lui donner un démenti et autoriser à n^y voir qu'une comédie. Or, après les premiers moments d'abattement, quand on avait su que l'armée de Grouchy, qu'on croyait anéantie aussi, se repliait en bon ordre sur Paris ; quoiqu'elle fût bien loin encore, on avait repris, dans les alentours de l'Empereur, des allures telles que le gouvernement provisoire jugea indispensable l'éloignement de ce prince hors de Paris et que, avec tous les ménagements nécessaires, il lui fit connaître sa pensée à cet égard. L'Empereur en fut très blessé, et M. de Flahaut fut chargé de notifier au ministre de la guerre ses intentions, qui étaient de s'offrir pour commander l'armée non plus comme souverain, mais comme général en chef.

Même avec un autre messager, cette proposition n'eût pu être accueillie parle maréchal, trop bien instruit du véritable état des choses pour partager les illusions qu'on se faisait à rÉlysée. Il savait que c'eût été le signal de la guerre civile dans Paris, où trop de gens s'étaient compromis contre l'Empereur pour souffrir, sous quelque forme que ce fût, son retour au pouvoir. Il n'y avait pas dans la ville dix-huit cents

hommes de troupe de ligne ; la garde nationale était hostile et rangée sous les ordres de la Chambre; quant à s'appuyer sur les fédérés des faubourgs, c/était courir une aventure dont il était impossible de mesurer la portée. Votre père insista donc auprès de M. de Flahaut, pour qu'il fît comprendre à l'Empereur qu'il était de son intérêt comme de sa gloire de déférer aux désirs du gouvernement; M. de Flahaut refusa cette mission. Sa personnalité, le ton qu'il se permit, oubliant la supériorité d'âge, de grade et de position de son interlocuteur, amena un échange de paroles inconvenantes d'une part, acerbes de l'autre, et détermina probablement chez votre père une de ces explosions qui étaient dans son caractère quand il était violemment provoqué ; mais il n'a pas dit les paroles qu'on lui a prêtées et si eflfectivement, ce que j'ignore, M. de Flahaut les a répétées comme croyant les avoir entendues, il est évident que c'est par suite d'une fausse appréciation de sa part et parce qu'il leur a attaché un sens qu'elles n'avaient pas, qu'elles ne pouvaient avoir, comme il est aisé de s'en convaincre, non par des dénégations qui ne prouvent rien, mais par les actes qui sont le meilleur des commentaires.

Sur le refus formel de M. de Flahaut de se charger du message, votre père s'écria : Eh bien, moi, j'irai et je ferai partir l'Empef*eur. Cela ne voulait pas dire que,, se transformant en gendarme, il irait empoigner l'illustre récalcitrant et qu'il emploierait contre lui la force brutale, comme l'a imaginé la prévention ou la calomnie : les faits vont nous dire ce que cela signiGait.

Votre père courut à l'Elysée : il trouva la cour du palais pleine de ces aventuriers au zèle équivoque, qu'on est sûr de rencontrer dans toutes les crises, et d'une masse d'officiers et de militaires, les uns sans emploi, les autres déserteurs de l'armée, qui avaient fui jusqu'à Paris au lieu de se rendre aux lieux de ralliement indiqués. Il leur parla avec sévérité, leur dit que ce n'était à aucun d'eux leur place; que les uns devraient être sous leur drapeau, les autres au Champ de Mars, où on avait donné rendez-vous k tous les militaires isolés pour les organiser; que la patrie était en danger et que tout soldat qui n'était pas à son poste méritait d'être

traité de lâche ou de traître. Après cette allocution, il entra dans les appartements et fut introduit près de l'Empereur. Il le trouva en proie à une violente émotion ; il le laissa, sans rinterrompre, exhaler avec véhémence ses ressentiments contre la Chambre des représentants. L'Empereur parlait en marchant et, sans s'en apercevoir, il s'avança sur le perron du jardin. A sa vue, les gens du peuple qui étaient dans les Champs-Elysées, poussèrent un vigoureux cri de : Vive l'Empereur! — « Entendez-vous ? dit-il. Ce brave peuple, dans son instinct, a plus le sentiment des nécessités de la patrie que ces conspirateurs ou ces imbéciles du palais Bourbon ! »

Ce sentiment de sa popularité avait, par sa douce iniluence, détendu les nerfs de l'Empereur : le maréchal en proOte pour se faire écouter, pour lui exposer la situation dans toute sa réalité ; l'incertitude du succès militaire ; les chances presque infaillibles de guerre civile ; ce Paris qu'il aimait tant livré aux horreurs de l'anarchie et probablement à celles d'une prise d'assaut ; ce peuple, pour lequel il avait tant fait, condamné à subir d'effroyables calamités et sa gloire à lui-même exposée à s'éclipser dans cette catastrophe. Il expliqua à l'Empereur les vrais motifs qui avaient déterminé le vœu du gouvernement provisoire et fît si bien que non seulement il consentit à partir, mais que même, pour éviter le scandale d'un obstacle apporté à son départ par les gens qui encombraient le palais, il vint se placer sur le perron de la cour, et que là, après quelques paroles affectueuses de remerciement, il intima un ordre formel de retraite qui fut immédiatement exécuté.

Il n'y a pas d'esprit, si prévenu qu'il soit, qui ne comprenne que si votre père se fût laissé emporter à une indigne menace contre l'Empereur, contre sa personne même, il ne fût pas allé seul à l'Elysée braver par sa présence le courroux qu'il eût si justement provoqué; il est évident aussi que l'Empereur eût refusé de le recevoir et de l'entendre. De plus, si une menace eût été cachée ou réservée derrière les paroles de votre père, est-ce que la dignité de l'Empereur lui eût permis de se laisser persuader ? Est-ce qu'il eût lui-môme dispersé par sa voix, encore toute-puissante, cette réunion qui pouvait être son premier noyau de résistance aux tentatives

d*an enlèvement par la force? Toat cela me paraît si concluant que je suis presque honteux d*y insister autant.

Votre père n*a jamais repoussé cette calomnie, pas plus que les autres; il avait fait de si grandes choses qu'il ne s'inquiétait pas pour sa gloire de vaines attaques qu'il méprisait. Il n'a publié qu'un mémoire justificatif, celui sur la défense de Hambourg, et encore parce qu'il en avait reçu Tordre du gouvernement de Louis XVTII, et que d'ailleurs il n'était pas seul en cause puiqu'il était accusé d'avoir rendu le nom français odieux à l'étranger. Il pensait que, quand les petites passions sont éteintes, la vérité prend le dessus et qu'elle brille d'un éclat d'autant plus pur qu'on aperçoit moins le soin pris po9r la faire luire. Ces sentiments honorent cette ftme si haute, ce caractère antique aux grandes proportions d'autrefois ; ils auront leur récompense dans l'histoire ; mais nous, qui voyons à peine commencer la postérité, il faut nous résigner à subir ces erreurs passagères sur l'origine et les causes desquelles j'aurais bien des choses à vous dii*e, s'il n'était pas temps de clore cette lettre démesurément longue, où j'ai laissé courir ma plume à toute bride, sachant bien que le sujet ferait passer sur le bavardage de l'écrivain. J'ai à peine la place pour vous oflErir, Madame la marquise, le tendre et respectueux hommage du vieil ami qui, enfant, vous a portée.

Signé : James Gordon.

Un curieux livre, écrit par le roi Louis-Philippe sur les événements de 1815, vient confirmer le témoignage de cette lettre en jetant quelque lumière sur Tappui que les haines, que les jalousies contre le prince d*Eckmiihl ont trouvé près du Roi et des écrivains royalistes ^

Monseigneur le duc d'Orléans, page 257 du premier Tolume de son Journal sur les événements de 1815, raconte comment, Louis XYIII parti de Lille, il songea lui-

* M<m Journal, événements de 1815, par Louis-Philippe d'Orléans, roi des Français, 1849.

même à partir pour rAngleterre, mais citons le texte même : «Ce ne fut que lorsque j*eus pris cette résolution que j*appris par le maréchal duc de Trévise (ce qu'il avait eu Textrème délicatesse de me cacher, ainsi qu*au Roi) qu'une dépèche télégraphique lui avait été transmise de quinze lieues, par laquelle il lui était enjoint d'arrêter le Roi et tous les Bourbons qui pouvaient être à Lille. Il me dit, en outre^ que, depuis le départ du Roi, un aide de camp du maréchal Davout^ s'était présenté aux portes, quïl se Tétait fait amener, et qu'il l'avait trouvé porteur d'ordres, dont l'objet était de faire arrêter le Roi ainsi que moi. Il ajouta qu'il s'était assuré de cet aide de camp, et, me priant de n'avoir aucun égard à ce qu'il venait de m'apprendre, il me demanda de rester à Lille aussi longtemps que je l'aurais fait si je n'en avais pas eu connaissance. J'appréciais déjà toutes les qualités du maréchal duc de Trévise, pour qui j'avais une amitié sincère, et je n'avais pas besoiù de ce nouveau trait de loyauté pour rendre justice à la noblesse de son caractère. »

Nous applaudissons de tout cœur aux justes éloges donnés à un des hommes pour lesquels nous nous sentons le plus de respectueuse sympathie. Ayant prêté serment au Roi, sa conduite était certes digne d'applaudissements, mais nous ajouterons que la conduite du maréchal prince d'Eckmiihl, qui, lui, n'avait prêté aucun serment à Sa Majesté, ne Tétait pas moins. La dislocation de l'armée, la condescendance envers les alliés avaient dû blesser ce cœur si profondément français. Monseigneur le duc d'Orléans, sans y songer,

^ Le maréchal Dayoïut venait d'être nommé miaistre de la guerre par Buonaparte. {Note du JournaL)

explique la conduite du maréchal Davout quand il dit, tome II, page 13, dans une lettre toute politique adressée à Louis XVIII, « que, si Tunique moyen de détrôner Buonaparte est Feutrée des armées étrangères en France; il regarde comme essentiel que la famille royale se tienne en dehors de ce mouvement européen : afin qu'il s'élève^ comme en avril 1814, un m national qui détermine l'armée à se soumettre au Roi, et par conséquent il semble très essentiel d'agir avec l'at*mée française de manière à diminuer autant que possible la répugnance pour le Roi. » Toute cette lettre, qui traite de la nécessité en France d'avoir une belle et bonne armée, est de la plus haute sagesse, et certes monseigneur le duc d'Orléans devait, sur ce chapitre, s'entendre avec le prince d'Eckmùhl qu'il daigna plus tard traiter en ami ; mais les autres, mais la terrible maison du Roi, redoutée, détestée de l'armée, n'oublia point l'ordre donné par le ministre de la guerre, qui ne pouvait réellement croire à une complète conversion des idées royales de 1814 à 1815. Le prince d'Eckmiihl pensait servir la cause de la France en se tournant vers l'Empereur; il n'avait d'ailleurs rien promis, et si le maréchal avait accepté la légitimité comme une égide, s'il avait cru à un nouveau Louis XII, en ouvrant les yeux il trouvait un émigré de beaucoup d'esprit, mais qui n'avait rien du cœur ni de l'esprit de Henri lY ; il était donc entièrement et noblement libre '.

1 Nous doanons ici la copie de la lettre de Napoléon, iadiquant à son ministre de la guerre ce qu'il attendait du maréchal duc de Trévise :

« Mon cousin, il serait convenable d'envoyer le duc de Trévise en mission extraordinaire dans le Nord et de lui adjoindre un officier du génie et un officier d'artillerie. — Il parcourrait, depuis Calais, toute notre double ligne de places fortes jusqu'à Landau. Il se ferait

Nous nous plaisons à rappeler que le duc de Trévise avait été délié par le Roi de ses engagements envers lui. En quittant le maréchal à Lille, Louis XYIII lavait autorisé «à changer de cocarde, si les événements Texigeaient. » Le maréchal Mortier avait donc le droit de revenir à TEmpereur, et nous n'avons connaissance d*aucune attaque dirigée contre lui. Le prince d'Eckmiihl n*a point eu le môme bonheur. Nous ajouterons que ce n'est sûrement pas dans sa propre patrie que Ton rencontre le plus souvent équité et justice! « Nul n'est prophète dans son pays !» dit TEcriture, et la vérité des livres saints est de tous les temps, <( puisque le ciel et la t^rre passeront, mais qu'elle ne passera pas. »

Un neveu du maréchal ayant été se promener à Lunebourg, de Metz où il était en garnison, écrivait à la maréchale le 17 avril 1867, que l'attention avec laquelle il observait toutes choses ayant paru suspecte aux factionnaires, il avait dû décliner son nom à un officier. Dès lors, fêté, accueilli, invité à dîner, puis conduit chez le gouverneur, ce dernier lui dit en français au moment où il le quittait : « Je suis très heureux de

rendre compte de tout, et prendrait toutes les mesures que prescrivent les circonstances pour compléter le système de défense des places, assurer leurs approvisionnements, accélérer les travaux du génie et de Tartillerie, et opérer tous les déplacements nécessaires dans les commandants de place, ofliciers, adjudants, gardes-magasins ; enfin il serait chargé de faire tout ce qui est convenable pour mettre nos places dans la meilleure situation possible. Il passerait la revue des gardes nationales, il rallierait tout le monde au devoir; il ferait même des proclamations, et comme un des premiers habitants du département du Nord, il stimulerait le zèle de ses concitoyens et leur patriotisme. — Parlez-en au duc de Trévise et présentez-moi demain dimanche au conseil un projet de décret là-dessus.

w Napoléon. »> « Paris, le 29 avril 1813. »

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