IV
pouvoir vous dire les grands souvenirs que votre oncle a laissés en Allemagne. Je ne parle pas de son génie militaire, votre oncle est considéré par tout soldat comme le premier homme de guerre de son temps ; pour nous, le nom que vous portez est synonyme d'honneur, de loyauté, d'attachement au devoir : quelle discipline dans son armée î Quel respect du droit des populations I Quel esprit de justice ! Vous portez là le plus grand nom que Ton puisse rêver. Tout militaire doit ravoir constamment sous les yeux comme le modèle le plus parfait. »
L'officier allemand qui savait ainsi apprécier un ancien ennemi témoignait certes en faveur de la hauteur de ses vues. Dans cinquante ans peut-être les Français à leur tour seront-ils équitables, — du moins partiellement, — comme messieurs les Allemands; déjà ils savent distinguer entre tel ou tel chef étranger, et séparer rivraie du bon grain. Même à la guerre, il y a le bien et le mal, mais ce bien-là commande encore, hélas I assez de sévérités et de rudesses, pour qu'on n'y ajoute point ses haines ou ses avidités personnelles I
Il est dangereux en ce monde de se tenir au repos, appuyé sur son bon droit, ceux qui agissent, qui parlent, qui s'agitent et calomnient, étant trop souvent écoutés. Mon excellent ami le baron Baude m'écrivait d'Âix-Ia- Chapelle, le 1*' septembre 1861 :
Pourquoi ne pas faire imprimer les mémoires de votre père? Ce serait un devoirà remplirenvers lui, envers Tarmée, envers la France. Quand on se rapproche du Rhin et qu'on le passe, il y a quelque chose de plus : c'est une mémoire calomniée à rétablir, à venger. Les hommes sont également injustes dans leurs haines et dans leurs admirations. L'Allemagne u
fait an mai^ëchal Davout fantastique comme ces fig^ures avec lesquelles on épouvante les petits enfants, et cette mémoire odieusement travestie pèse sur tout notre pays. Les gouvernements ont été les premiers à exploiter ces mensonges cruels. Ils les ont grossis, envenimés, dans l'intérêt de leurs vengeances et de leur popularité. J'ai vu cette semaine même, dans une discussion sur Hambourg avec des gens qui n'étaient pourtant nullement malveillants, combien est acre et profonde la trace laissée par ce venin. Par qui sera-t-elle effacée si ce n'est pas par la famille du marécbal ? Je n'ai pas besoin de vous dire que je suis là. Je fouillerai les archives de la guerre, et, pour peu que vous trouviez qu'il y ait des éclaircissements à compléter, j'en irai chercher à Hambourg où je saurais faire ressortir la vérité du foyer même de la calomnie. Hétléchissez à tout cela et souvenez-vous combien ce serait un grand bonheur pour moi de devenir un instrument de votre piété filiale, et de la restauration d'une des gloires les plus pares de notre pays.
Le noble et généreux ami qui s^ofTrait à aider mon inexpérience de sa grande expérience et de son habitude du travail, hélas ! n'est plus à cette heure oti j'aurais tant besoin de lui !
Malheureusement ce n'est pas seulement en Allemagne que la calomnie s'est attachée à la mémoire du maréchal Davout; un auteur contemporain, près duquel j'avais fait réclamer par une amie commune, a bien voulu m'accorder « que la famille du maréchal Davout pouvait savoir son nonr mieux que lui * » ; mais, sans prendre la peine de lire le Mémoire sur Hambourg publié par le prince d'Eckmùhl, il assurait en avoir parlé d'après M, Duvergiei* de Hauranne^ qui le citait probablement lui-même de troisième ou quatrième main ; et enûq, non sans raison, puisqu'elle n'a pas été dé-
* La réclamation portait toujours sur la lettre S.
oOO APPENDICE.
mentie, il me renvoyait àThistoire de M. deVaulabelle, me faisant naïvement assurer qu'il n'avait rien dit de son chef sur mon ph*e ! Hélas! c'est précisément là ce que je reproche au diplomate historien ; quand on se pique d'écrire l'histoire, il importe d'interroger les documents inédits, car si l'on n'apporte point une parcelle de lumière ou de vérité nouvelle aux archives de l'humanité, on ferait beaucoup mieux de ne point écrire.
La passion politique, comme toutes les passions, est aveugle et féroce : le maréchal Davout ne pensant qu'à la France, s'est trouvé seul entre tous les partis qu'il a également mécontentés. Les parlementaires ne lui ont jamais pardonné d'avoir conseillé à l'Empereur de dissoudre l'Assemblée et les bonapartistes fanatiques auraient voulu lui voir sacrifier les intérêts du pays au suprême caprice de pouvoir de l'Empereur.
Heureusement pour l'humanité il y a encore des esprits prêts à protester contre l'iniquité des attaques mensongères. Dans le premier volume de ces Souvenirs, nous avons fait allusion à un travail manuscrit, aujourd'hui déposé aux archives du ministère de la guerre et qui répond vertement, sous ce titre, aux injures de M. de Bourrienne :
Des officiers qui ont servi sous les ordres du maréchal prince d'Echnûhl à M, de Bounienne K
A l'abri de cette déclaration, le 19 novembre 18S9, de braves cœurs, qui se souvenaient, réclamaient chaleureusement en faveur de leur maréchal, dont le ûls adolescent ne pouvait défendre la mémoire contre les
* La Réponse de MM. les officiers ayant set^i sous les ordres du maréchal Davout se trouve non seulement aux archives du ministère de la guerre, mais enîore à la bibliothèque d'Eckmûhl à Auxerre.
calomnies qaé M. de Bourrienne n'eût sans doute jamais écrites contre un vivant. M. de Bourrienne oubliait que si les morts ne peuvent répondre, leur vie entière répond pour eux.
M. le marquis de Fayet a également publié une brochure dont nous avons déjà parlé, par laquelle il repousse avec indignation les assertions contenues dans les mémoires de M. de Bourrienne. Ce noble cœur se sentait atteint, et dans la renommée du général sous les ordres duquel il avait servi, et dans son propre honneur, Timpudcnt conteur ayant osé dire que k prince cfEckmiihl avait introduit ou du moins voulu introduire l'espionnage à titre d'institution parmi les officiers de son corps d'armée! Le haineux écrivain est vraiment aussi bien renseigné à ce propos que lorsqu'il fait mourir le général Vandamme sous les murs de Hambourg.
M. de Bourrienne a été remercié par le roi Louis XVIIl des services qu'il lui avait rendus à Hambourg. Nous voudrions savoir si le roi de Prusse Ta également remercié d'une liaison intime avec son grand chambellan, remontant à la môme époque.
La plume qui rédigeait les impressions de messieurs les officiers n'est certainement pas la plume d'un écrivain de profession, mais nous l'en aimons mieux ; elle répond aux étonnemcnts de M. de Bourrienne au sujet de la haute fortune d'un homme tel que Davuut, avec une éloquence indignée : «Le grand secret de Davout était un désintéressement à toute épreuve, et une intégrité que ses ennemis les plus déclarés étaient forcés de respecter. W aurait été sans aucune illustration celui à qui la nation polonaise avait accordé cette grande décoration qui, depuis tant d'années, n'avait point été
«•>rit f^t*^ Cil? m** p«*nn<H ÇnI:* «!•» •iii^n*r p«*Œ5 Uia^temp^ l'impriKrif jQ de œ ■i<?aii''»«r; : r^rm^èv^ -ittes^i ipK j« la justifie de l'estime qn'étHe a tôaj^/orî m^iQtr^ p«î«r moL
Le maréchal n'obtint pas d'être jngé ; ce jaçement eût été an triomphe, et tr»3p dlndlTidos araient intérêt à éloigner one telle personnalité des con:»eîls du Roi poor Toaloir dune enquête et d'une éclatante absolution.
Le maréchal, en 1815, Tovant les légitimistes revenir avec enthousiasme à la suite de l'étranger et les trouvant anli'françaiSy a lutté contre eux avec vaillance. Comme ministre de la guerre, pour protéger ses soldats, il avait donné des ordres terribles contre certains des plus considérables du parti royaliste. Il servait Napoléon, il avait combattu sous lui, pour lui, et il n*était pas de ceux qui trahissent le devoir. Le maréchal avait trop de fermeté, trop de suite dans les idées pour abandonner ce qu^il pensait être la cause de la France avant de s*ètre assuré qu'elle n'était plus soutenable. Cependant, dès que les chefs vendéens, révoltés des exigences des alliés, semblent vouloir se réunir au chef de Tarmée de la Loire, on sent la joie du patriote et de rhonnête homme, percer dans les paroles du prince d'Eckmiihl.
Nous citerons encore quelques lignes écrites par M. de Riancey dans le journal VUnion, en réponse à un article du Siècle:
Aux heures redoutables et douloureuses de Finvasion, on vous voyait marcher vers le camp des étrangers, et solliciter de leurs mains un roi qui ne fût pas le chef auguste de la maison de Bourbon. Vous eussiez tout accepté alors, tout, jusqu'à un monarque étranger, jusqu'à un prince protestant
né d*une race ennemie de la France. Ah ! quel conlraî^te que celte conduite avec celle de la nation, avec celle de notre armée, de cette armée à laquelle le maréchal d'Eckmi'ihl disait : « Nous ferons cause commune avec ces braves Vendéens qui viennent de nous donner un si touchant exemple en nous disant qu'ils marcheraient avec nous contre les ennemis de la France. »
Le général Becker, chargé d'escorter l'Empereur de la Malmaison à Rocbefort,a dix fois raconte à ma mère devant moi, que « Napoléon parlant sans cesse de ses désastres, de leurs causes, et y revenant malgré lui avec amertume, s'était un jour écrié : « Ah î je croyais que Davout m'aimait, mais il n'aimait que la France I a Un tel blâme équivaut, ce semble, à un éloge. Ce cri de regret et de douleur n'implique aucunement les rancunes que Napoléon, tombé, aurait certainement gardées contre le ministre brutal et mal appris : contre la f..,,. bête, que nous montrent les récits émanés de Bourrienne et du courtois et ingénieux comte de Flahaut, exilé par le prince d'Ëckmiihl , avec quelque impatience peut-être, des bureaux de la guerre où ses visites étaient infiniment plus importunes qu'utiles.
M. le comte de Flahaut, avec une véritable entente des effets dramatiques, a justement pensé que les paroles du maréchal Davout seraient beaucoup moins intéressantes au point de vue historique en s'adressant à lui que si elles s'attaquaient à l'Empereur, et il a généreusement donné à César ce qui n'était certainement destiné qu'à M. de Flahaut.