‹ Le Maréchal Davout, Prince d'EckmühlChapitre 18 sur 63 · Pjge35odu 1" volume · texte numérisé non relu

Pjge35odu 1" volume

py'ince d’ Eckmïüd. » On cherche très ordinairement à rabaisser ceux qui dépassent le niveau commun, ou bien, avec plus de perfidie encore, on exalte les grands talents d’un homme, en déplorant son orgueil, son infatuation de lui-même, fût-il, comme le prince d’Eckmühl, grand par sa modestie, plus encore que par son génie militaire; or il est facile d’irriter le maître, surtout à l’heure des revers, contre celui qui a eu trop raison.

Redisons une fois encore la parole de Shakespeare, tant elle résume la situation : « Celui qui fait mieux que son général devient le général de son général et mécontente son général. »

Nous ne résistons pas au désir d’appuyer ce mot trop vrai par quelques paroles empruntées au livre môme du baron Fain. Page 198 : « C’est une troupe d’élite que ce maréchal (Davout) a formé et qui ne compte pas moins de 70 mille baïonnettes. » Page 209, on trouve le maréchal Davout maître de Minsk, et Bagration pressé entre le roi de Westplialie et le prince d’Eckmühl. Pages 230 et 232 : « Des ordres pressants commandent au roi Jérôme d’avancer et il n’avance pas, et Bagration est sauvé par cette désobéissance. » La scène retracée, comme à regret, par le baron Fain est curieuse ; l’empereur , en apprenant que son frère s’est retiré de l’armée, s’écrie : « Quelle incartade! puis il renferme bientôt ce grief dans

CORRESPONDANCE INÉDITE

son cœur, et désormais il restera silencieux sur celte circonstance grave de la campagne. »

C’élait, bien do la l’aihlesso pour son jeune frère, lui si terrible dans ses colères, luèine coufre le noble prince F]ngène qn’il fait tancer par Bertbier de la plus dure façon. Page 270, on lit : « Le prince d’Eckinübl (‘St de nouveau en état de s’opposer à ce nouveau rendez-vous des troupes ennemies. »Page 273, ou voille prince d’Eckuiübl, vaimpieur à Soultanowka, à sa montre,

épier le canon français qui doit assure)' la victoire ! Mais bêlas! il attend en vain !

Le mot de l’eniperenr lors de. la bataille d(' W' agraui et d’Eckiniibl : « Voyez ce Davout , coïime il manœuvre, il va encore me gagner cette bataille-là ! » est célèbre. Un tel cri d’admiration ressendile à nue arme à deux trauebants; lors de cette double bataille, après l’admirable condiat de Tbann, aussi extraordinaire (pie la bataille d’Auerstaëdt, le marêcbal Davout avait simplement répondu à l’ empereur lui envoyant l’ordre d’arrivi'r au plus vite à la rescousse : « J’y serai! » et en elfet il était là, b' grand soldat, pour cbanger en victoire une ti'rrible (d incertaine inèléf'. peut-être pour sauvei- l’armée ; n’était-il pas d’ailleurs toujours au danger et à la victoire?

La table raisonnée du second volume de l’bis-

Loire de 1812, par M. Fain. en parlant du maréchal prince d’Eckmüld , ressemble à une épopée ; et cependant on assure que le maréchal prince de la Moskowa s’est laissé entraîner à accuser mon père de ne l’avoir pas soutenu à temps, de l’avoir abandonné lors de la cruelle retraite de Russie ; il s’est trompé. Le futur défenseur de l’accusé de 1815, va nous le dire luimème, on ii’exalte point ainsi l’homme envers lequel on a eu des torts.

En novembre 1883, j’ai eu l’hetireuse fortune de pouvoir acquérir à une vente d’autographes onze lettres de mon père, toutes belles et témoignant d’une étrange unité de nature; je dois ajouter d’une certaine allure dramali([ue, tout à fait naturelle à cette grande àine, mais de laquelle résulte une impression singulière, une admiration étonnée qui voile d’abord pour le cœur l’exquise et haute bonté du soldat.

Nous donnons toutes ces pièces. La plus belle est incontestablement une lettre adressée au chevalier Guillaume de Vaudoncourt en laquelle, de son château de Savigny, dès 1814, le maréchal Davout demandait qu’il fût rendu justice à l’héroïsme des solda ts lors du passage de la Bérésina, et surtout justice au prince de la Moskowa, (pii l’avait méconnu, livré aux jalouses rancunes de Napoléon, tourmenté par un souvenir

CORRESPONDANCE INÉDITE

iniporluii : en vain reiupereur cherchait à étoulFer la pensée (pie, s’il eût daigné écouter le prince d’Eckinühl an déhnt et nièine à la lin de cette terrihle campagne de Russie, les désastres de la retraite eussent été épargnés à l’armée et à la France ; sa conscience protestait et aigrissait son hnmeiir. Mais laissons parlei’ le maréchal ; cette lettre, dans sa noble et généreuse simplicité, dans son mâle esprit de justice, est pins éloipiente que ne saurait l’ètre aucune parole de louange.

A M. LE MARÉCHAL DE CAMP, CHEVALIER GUILLAUME DE VAUDO^'COURT, RUE RAII LKT, N'’ 10.

Savigny, le 22 novembre 181 i.

Monsieur le Général,

J’ai reçu la lettre que vous m’avez lait riionneur de m’écrire en m’envoyant votre relation du passage de la Bérézina. Je suis très sensible aux sentiments que vous exprimez dans cette lettre sur mon compte, et je me ferai un plaisir de vous commimiipier mes notes sur la marche du 1" corps de la Grande Armée en 1812, et sur les mouvements de l’armée française auparavant le passage du Niémen. J’ai reconnu dans votre relation rintention d’être impartial, et lorsque vous ne réussirez pas, il m’est démontré (|ue ce sera parce qu’on vous aura donné des renseignements inexacts. Ainsi je crois que vous ne trouverez pas mauvais (pie je vous fasse remarquer des omissions ipii m’ont frappé dans la relation du passage de la Hérézina.

LE MAHECIIAL DAYOüT

L’empereur Napoléon arriva à Weselow à la pointe du jour du 20 ; il fit passer à la nage quelques cavaliers polonais et quelques voltigeurs ; il tit placer une formidable artillerie sur la berge élevée de la Bérézina. Il lit construire deux pouts, et toute l’armée admira le courageux dévouement des sapeurs et pontonniers, qui passèrent des heures entières dans l’eau glacée, pour placer des chevalets ; c’est ce dévouement qui fut apprécié de toute l’armée que l’on regrette de ne pas voir citer.

Une autre omission est relative au combat du 28, sur la route de Borisow, dans la relation duquel j’ai remarqué que vous ne faisiez pas connaître tes grands services ([ue le prince de la MoskoAva a rendus à l’armée dans cette journée.

Le maréchal prit le commandement au milieu de l’affaire, lors de la blessure du duc de Reggio; il s’y battit avec le 2' corps et le corps polonais avec une grande habileté et bravoure, et lit faire cette belle charge de cuirassiers qui produisit 3,000 prisonniers, qui passèrent devant toute l’armée française; succès qui décida de la journée et par conséquent du passage.

Je vous observei’ai aussi. Monsieur le général, que c’est atténuer le mérite du combat que de faire figurer le corps du prince de la Moskowa et du prince Poniatowski , sans faire connaître qu’ils étaient réduits presqu’à rien. En résultat, le général Tschittchakoff n’a eu affaire dans cette journée que tout au plus à 7,000 hommes.

Parmi les traits de bravoure qui ont été admirés dans cette journée, on a remarqué le dévouement et le courage du général Zayouscheck ; il y eut une cuisse emportée.

Les détails dans les(iuels j’eutre sont une preuve pour vous, Monsieur le général, de la conviction que j’ai de votre impartialité et de votre amour pour la vérité.

Recevez, Monsieur le général, l’assurance de ma parfaite considération.

I.,e Mai’éclial de France, Duc d'AuERSTAEDT, Prince d EcivMum,.

En lisanlcette hdire. reiilliousiasino de M. Charles (le Saint-Nexanl nous l’evienl, en inéinoire. Nous avons trop peu parlé, dans notre ])récédente pnhlicalion, de l’étrange livre qui pai-aissait chez Plon, en 1803, sous ce titre ; « Des événements qui ont amené la fin du règne de Napoléon D’’. »

Le princ(‘ d’Eckniühl (“sl h' vrai héros de ce volume, écrit sous la dicté(‘ de l’ainour le plus passionné, mais le plus sévèiav pour l’empereur. M. de Sainl-Ne.xanI compte avec dés(‘spoir les fautes par lui commis('s (d, s’écrie à peu près toujours : « A/i.' si Davout eût été là ! »

Celte opinion est d’autant plus llatteuse (pu* l’auteur n’a connu du maréchal que ses actes : il est vrai (pi’il a l'onconlré comme une tradition vivante, en rencontrant le comte Zaluski. et que. sans nul doute, c<dui-ci lui a commimi(|ué ses vives sympathies pour « l’ami de la Pologne ». llernadottt; est très durement mené, .Marnion!

LE MARÉCHAL ÜAVOUT

écrasé, Clarke peu ménagé : Soult et Grouchy sont fustigés sans miséricorde, Fouché est montré dans toute sa laideur, plusieurs autres personnages sont grièvement accusés et, comme pour reprendre haleine, l’écrivain revient à Davout : « La vue de son uniforme valait une armée! » dit-il.

Le prince d’Eckmülil est nommé quatre-’singt (juatre fois dans ce volume de SOO pages. N’étant point obligé de tenir son admiration en hride comme la lille du héros que l’on pourrait accuser de juger son père avec trop de partialité, M. de Saint-Nexant lui donne libre cours.

Passionné dans ses haines comme dans ses sympathies, vrai et courageux dans ses opinions, M. de Saint-Nexant refait le règne de Napoléon à sa fantaisie. Il serait à désirer, pour le bonheur de la France, que les événements eussent suivi le cours indiqué par le rêveur, dont la pénétration bizarre, dont la connaissance, pour ainsi dire magnétique, des choses et des hommes revêt un cachet tout personnel, et passionne l’histoire comme un roman.

Cet enthousiaste de l’empereur est parfois un ami terrible; il ne voile aucun des défauts, aucune des fautes de Napoléon, mais il les attribue à un excès de générosité et de tendresse de cœur; ce jugement singulier et nouveau a eu son heure de

COHUESPüiNDANCE INÉDITE

Ho

fatale vérité; au début de la caïupagiie de Russie, Napoléon s’est luoutré trop bon parent pour le salut de l’année.

La marche droite et noble suivie par le maréchal DavouL tout au travers de l’épopée impériale pénètre M. de Saiut-Nexaut du regret de voir l’empereur éloigner le héros, le j)atriok‘, l’hoiiiiète homme, et commetire de daugt'reuses erreurs « que le prince d’ Eckmïihl aurait su réparer ».

M. de Saiut-Ne.vaiit montre enfin le maréchal insistant, avec le jjriuce Lucien, pour engager Napoléon à prendre la dictature; puis, tout espoir perdu de ce coté, demandant ipi’on prenne acte du démenti formel donné par lui'ù tous ceux (jui répandent le bruit (pi’il refuse de combattre.

« Fouché irrité s’écriant d’un ton amer : « Vous olfrez de combattre, mais j)onvez-vous répondre de vaincre ? — « Oui, répondit rimmortel maréchal avec une fermeté sublime, o\\\,fen réponds si je ne suis pas tué dans les deux premières heures. » Nous ne saurions citer tous les superbes témoignages de justice rendus ici au prince d’Eckmiild, on nous accuserait de les arraimer. Nous aimons mieux conseiller la lecture de ce volume original, bizarrement fait, mais très pensé, très médité, et nous ajouterons, ce qui est cliose rare eu pareille matière, aussi amusant qu’instructif.

]\I. d(‘ Saint-Nexunt a jugé riiomnie par ses ados et non d’après les écrits dictés par l’ignorance on les passions politicjnes. Profonde est la parole du psaume : « Tout homme est menteur! » Nous ajouterons : et souvent menteur involontaire: le dernier mot do l’Iiistoire ne saurait être que te jugement de Dieu, Dieu seul connaissant le mobile des actes et ressence de l’âme de ses créatures.

Avant de quitter la Russie, nous dirons qu’Alix de Cboiseul, vicomtesse de Janzé, nous écrivait en octobre 1880 « avoir vu, dans l’église métropolitaine de Saint-Pétersbourg, Notre-Dame de Kazan, célèlii'e par sa magnificence, un bâton de marécbal de France conservé dans un tube de cristal, et placé parmi des clefs de ville et d’autres trophées de victoire. » Au-dessous de ce bâton, on lit, en langue latine et en langue russe, l’inscription dont voici la traduction telle qu’elle a bien voulu nous la donner, en même temps que la représentation du texte russe et du texte latin : « Bâton de Davout, marécbal de France, enlevé avec d’autres trophées dans le carnage (ou la déroute) de l’armée qu’il commandait auprès de Kr^asnoë, le 5'"® jour de novembre de l’année 1812. »

Nous devons à la vérité de dire que ce bâton a été pris avec les papiers et les effets du prince d’Eckmühl, dans ses fourgons de campagne.

CORRESPONDANCE INÉDITE

Nous nous soniinos laissée cinporLer par le passionneinent du sujet ; avant de retourner en arrière, nous donnerons encore une lettre ((ui nous ramènera, pour un moment, en Pologne; puis nous reprendrons l’ordre chronologicpie des pièces en notre possession.

La guerre et la paix, — roman liistorique du comte Léon Tolsloï, a eu un trop grand succès, a été trop lu, pour ipie nous en répondions point à la scène d’indillérente crnaulé prêtée au prince d’Eckmühl par une li'ttre adressée au comte Potocki et qui nous semble montrer le maréchal sous un jour bien dillérent.

Page 1