Paris, le 20 juin
LE MINISTRE DE LA GUERRE AU GÉNÉRAL BEKER
Général,
J’ai l’honneur de vous informer que, conformément aux intentions
CORRESPONDANCE INÉDITE
OÙ la patrie était en dang-or, le général Beker était investi à la fois de la confiance de l’Einperenr et de celle de la Cfiand)re.
Le 21 juin, depuis 4 heures dn matin, Napoléon était arrivé an palais de l’Elysée. Paris l’inquiétait; il espérait, au moment de ses revers, ranimer par sa présence l’élan national et saisir une dictainre indispensable dans ce grand péril.
11 oubliait que sa force était ilans l’armée, dont il aurait pu rassembler les débris épars pour arrêter les progrès de rennenii et intimider les factions à l’intérieur.
Des préventions funestes accueillirent son retour dans la caj)ilale, on son apparition excita le mécontentement et un découragement universel. Son premier soin fut de convo({ner autour de lui les ministres, les grands dignitaires, afin de connaître leurs dispositions avant de se présenter aux Cbambres, et d’arrêter de concert les mesures que réclamaient la défense du i)ays et la conservation de sa couronne. L’Empereur put bientôt se convaincre que le zèle di* ses anciens conseil-
de l’Empereur, vous êtes mis il la disposition de M. le lieutenantgénéral comte Grenier, pour être employé, sous ses ordres, à la défense de Paris.
Vous voudrez bien vous rendre sur-le-champ auprès de cet officier général. Je lui adresse vos lettres de service.
Signé : le .Ministre de la guerre.
Prince n’ECK.ML'IIL.
lers s’éLaiL siiigulièrenieut refroidi depuis ses défaites, et que quehjues dévoueiuejits avaient faibli autour de sa personne.
Dans cet intervalle, des scènes tumultueuses éclataient dans la Chambre des représentants, où Lafayette faisait proclamer traître à la patrie quiconque se rendrait coupable d'une tentative ayant pour but de la dissoudre. C’était une première atteinte portée par les élus de la nation à l’autorité chancelante de l’Empereur.
Néanmoins Napoléon voulut tenter une démarche auprès du Corps législatif; il y envoya une déjmtation de ses ministres, et leur adjoignit son frère Lucien, dont le courage et le sang-froid, au milieu des orages parlementaires, lui avaient été d’un si grand secours au dix-huit brumaire.
Mais c’est en vain que Lucien, Caulaincourt, Davout tracent avec chaleur le sombre tableau des dangers dans lesquels Waterloo vient de précipiter la France; c’est en vain qu’ils font sentir l’impérieuse nécessité d’un bras assez puissant pour réunir en un seul faisceau les elforts divisés, et qu’ils énumèrent les immenses ressources qui restent encore disponibles; plusieurs voix murmurent le mot d’abdication.
La Chambre, en proie à mille tiraillements, Hotte indécise et finit par arrêter qu’une commission, formée de députés choisis dans son sein et
COURE SPONDANCE INEDITE
parmi les pairs, devra assisler les ministres pour aviser aux moyens de salut. Ce conseil se réunit immédiatement, et dans ses délibérations, qui se prolong^ent fort avant dans la nnil. la (piestion de l’abdication est nettement posée.
22 au 2o juin.
Napoléon, surpris j)ar les résistances (pii surpassaient de tontes jiarls, vil avec douleur ses inlenlions patriolicpu's méconnnes. Lui, qui napni're avait été porté en liaomjdie aux Tuileries, n’osait pins faire ancnn appel aux masses, malp'ia; les cris d’enibousiasme (pii, parfois eiicori'. se faisaient entendri', et se résignait à une abdication qui lui s(miblait être le vomi général. 11 assembla (1(( noiivean son considl dont b's membres jiarurent eiix-mèmes pencber vers riqiporlunité d’une pareille mesure, si elle était jirise sjiontanéimnit; jiersnadés, disaient-ils, ipie ce grand acte de patriotisme faciliterait la conclnsion de la pai.x générale à bupielle Sa Majesté ferait olistacle tant (pi’idle n’anrait pas di'qiosé le sci'plre. Alors Napoléon annomja rinlmilion d’abdiipn'r. à condition que, suivant l(“s constitutions de l’Empire, la conronne serait Iransmise à son lils, (d, séance tenante, il dicta une adresse an peuple fram^ais : (( Je m’olfre en sacrilice à la haine des ennemis de la France... Ma vie politiipie (‘st l(‘rminée ; )(> jiro-
LE MARÉCHAL DAVOUÏ
clame ^mon fils, sous le titre de Napoléon II, Empereur des Français. »
Depuis le malin, la nécessité de la renonciation de l’Empereur au trône était l’objet des débats de la Cbambre des représentants, lorsque les ministres vinrent apporter l’acte d’abdication. Le duc d’Otrante qui, par d’babiles manœuvres, avait su se créer nue inlluence mystérieuse dans le Corps législatif, fit aussitôt décréter qu’il serait nommé une commission provisoire de gouvernement, dont trois membres seraient pris dans la Cbambre des représentants, et deux autres dans la Cbambre des pairs.
La déclaration de Napoléon fui acceptée par les deux assemblées; et, comme dernier hommage, une députation alla le remercier du grand sacrifice qu’il venait de faire à la France.
Jusqu’alors la question d’hérédité semblait résolue; cependant les luttes les plus véhémentes allaient s’engager sur ce nouveau terrain. Plusieurs drapeaux s’agitaient dans la Cbambre élective; les partis divers ne craignaient plus de demander le triomphe de leur cause.
Les Royalistes étaient nombreux et actifs; les Orléanistes étaient prêts à saisir la couronne eu faveur du duc d’Orléans, que toute sa vie politique leur présentait comme le prince le plus digne, le plus capable de rallier les esprits et de terminer
correspondance INEDITE
la révolution; quelques synipalliies enfin se manifestaient pour la République. Mais la majorité (les votes était bien acquise à Napoléon II.
Les discours de Béranger, de Boulay (de la Meurtbe) et de plusieurs autres députés avaient enlevé les suffrages et l’avaient tait jiroclamer Empereur des Français, en renonçant aux qualifications pompeuses de Roi d’Italie, de protecteur de la Confédération germani(|ue, etc. A la suite de cette reconnaissance, (jul avait excité tant de tumnlte dans le Palais législatif, et (pii n’avait pas été explicite au Luxembourg, malgré les paroles chaleureuses de cpielques Pairs, on pourvut à la composition du gouvernement jirovisoire. Le duc d’Otrante, le général comte (1 renier, le général Carnot, le duc do Vicence et le baron Quinette furent investis du pouvoir suprême pendant l’inlerrègne; lo mot de régence était écarté; la commission, présidée par Foucbé, rendait tous ses actes au nom dn peupb' français. Des commissaires, {iris dans le sein des assemblées législalatives, furent immédiatement envoyés aiqirès des souverains étrangers {lonr les informer officiellement des résolutions adoptées, et {lour solliciter la reconnaissance de Najioléon II. Si le nonvcd Eni- (lerenr était reconnu, Napoléon aniionçail l’intenlion de passer aux Etats-Unis et d’abandonner à jamais le tliéàtre des grands événements ([iii,
depuis Yiug'l.-ciiKj ans, avaient, éliranlé l’Europe.
Le nouveau gouverueiueul était impatient d’éloigner de Paris l’homme dont le nom pouvait encore servir de ralliement à reuthousiasme mal éteint. Le duc d’Otrante lui faisait insinuer qu’il était de sou devoir, qu’il y allait de sa gloire et des ititérèts de son lils, de quitter Paris.
L’Empereur, cédant à ces suggestions, voulut compléter sou sacrilice; il demauda au gouvernement deux frégates pour se rendre eu Améri(pn‘, et se retira, le même jour, à la Malmaison, pour y attendre le résultat de cette proposition.
Dans cette circonstance, lorsque, pour donner la paix à la France, Napoléon était descendu du trône, la dignité d’une grande nation, l’éclat qu’il avait jeté sur elle pendant son règne, le soin des intérêts du pays, tout imposait aux membres du gouvernement provisoii’e l’obligation de ne pas délaisser leur ancien souverain dans un château sans défense, où quehjues journées pouvaient amener l’ennemi.
La commission exécutive <lut s’empresser de pourvoir à la sûreté de l’Empereur et dut appelei’ au connnandement de sa garde un homme dont le rang, la position et les antécédents pussent garantir aux Chambres ([u’nne mission aussi importante serait dignement remplie. Son choix se fixa sur le lieutenant-général comte Beker. Sa (jualité
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(le llepiTsciilant, ses longs services aux années, sa fermeté de caractère bien connue, tels furent, ainsi (lue le constatent les pièces officielles, ses titres à cette haute confiance.
Les membres du gouvernement savaient (jue la loyauté du général ne transigerait avec aucunparti, (pie, si son dévouement était mis à l’épreuve, il n’bésiterait pas à sacrifier sa vie pour assurer celle de rEinpereur. D’ailleurs, après le dernier acte de déférence de Napoléon à des déclarations (pii lui semblaient exjirimer le vœu de la France, le comte lîeker aurait cru rnaïujuer de patriotisme en refusant une mission délicate (jue l’elfervescence des j)0[)ulati()ns, dont l’afiection ou la haine étaient égahmient à craindre, pouvait rendre périlleuse.