I. Lettiîe de M. Ciiai.le a la M*” de Blocqueville
J’admire fort le magnifique travail de M. .Moiitégut. intitulé ; « L? maréchal Duvoiil »; il est cependant un point sur lequel je ne puis partager son avis, c'est sur l’approbation que, selon lui, le maréchal a donné à la grande expédition de Russie. Le maréchal n’a pas dit, dans le passage qu’il cite à la page 1S2, que le succès était possible avec d’autres chefs, d’autres mesures et la bonne santé de l’empereur. Il a dit seulement que peut-être elle eut eu d’autres résuUats, cette campagne, qui, après l'événement, était traitée d’extravagante. Mais cette assertion n’est pas inconciliable avec les presaenüments de tristesse qu’il ressentait avant le départ de sa femme, au printempsde 1812, pressentiments qu’il n’a pu lui cacher, et qui apparaissent ensuite, dans plusieurs de ses lettres, à qui veut les étudier avec attention. »
Le major Louis (’diiala, l’élégant historien italien du maréchal Davout, partage entièrement la façon de voir de ,M. Challe; et mes souvenirs me commandent de penser comme eux. Ma mère m’a cent fois dit et toujours dans les mêmes termes : « Ton père avait tout prévu et n’a pas caché son opinion à l'empereur qui ne lui a pas pardonné d’avoir eu trop raison!... Ne pouvant rien empêcher, le maréchal a tout fait pour préparer un succès uwjuel it ne croijatt pas; et, après les désastres qu’il avait pressentis, il a eu la grandeur d’àme de ne jamais faire allusion à ses prévisions, trop justifiées par l’événement! Le maréchal était un homme admirable, et si l’empereur l’eût écttti'é, il serait mort empereur ; mais on aime rarement ceux qui voient mieux que nous, surtout quand on est Napoléon ! »
Je n’ai pas changé un mot à ces chères paroles, qui me semblent clore triomjihalement le débat.
LE MAHECIIAL DAVOUT
semble digne de notre plus reconnaissante admirai ion, et les paroles que rautciir de ce volume a bien voulu consacrer « à la fille du lion » m’ont été tout droit au cœur.
Je ne saurais résister au besoin de remercier ceux qui ont essayé de comprendre mon père et qui ont parlé de lui avec loyauté et sympathie.
M. Cousin, un des premiers, a encouragé mes essais de piété liliale; il m’écrivait de Cannes le 3 janvier 18G2 : « Je vous vois agréablement occupée à rechercher l’iiistoire de votre famille. Recueillez avec soin les moindres faits de votre illustre père, puisqu’il ne vous reste plus qu’à y glaner; mais la moisson est si riche que vous trouverez encore bien de nobles épis à recueillir. »
Il y a éloges et éloges, tout ce qui ressemble à un compliment de complaisance froisse certaines âmes, mais il y a de gracieuses louanges qui épanouissent le cœur et le remplissent d’une bienfaisante émotion.
Je n’ai pas l’avantage de connaître M. Bougier, mais un article à propos des Bases de Noël trouvé dans le Natio7ial, en avril 1884, et signé de lui, m’a été singulièrement doux. On le comprendra en lisant ces lignes : « Aimable, M™ de Blocqueville sait l’être; sa philosophie est souriante, sa morale, pour être chrétienne, n’a rien d’austère, et, dans ce rôle d’aïeule qu’elle se donne avec coquetterie.
COKRESPONDANGE INÉDITE
elle est excellente. Ce nest pas à la fille de Davout, l’impeccable soldat, qu’il faut demander de cacher son drapeau. M"'® de Blocqueville arbore fièrement ses couleurs et ne dissimule pas sa foi. »
Je veux aussi remercier M. Pellerin d’avoir à peu près seul rappelé, à propos de la publication de M. de Mazade : « que la fille de Davout avait cherché à révéler l’ànie de son père. »
Plus d’une fois M. Pellerin a témoigné par de nobles et gracieuses paroles de la plus bienveillante sympathie pour mes œuvres, et cette sympathie me touchait d’autant plus qu’elle ne pouvait m’être susj)ecte, puisque j’ai le regret de ne pas connaître M. Pellerin. PnissenI ces mots de sincère et haute gratitude arriver juscju’à lui !
Les articles (pie 31. Eruest Bertin a publié dans le Journal des Débats sont noblement pensés, et donnent une si juste idée de l’àme et du caractère du j)rince d’Eckmühl, qu(“ nous avions songé à les donner ici, mais ce volume est déjà très chargé et les longues lectures effraient beaucoup de lecteurs.
Nous ue saurions oublier une belle étude inédite qu’il nous a été donné de lire, étude faite par M. l’abbé Léon Brocard, sur la vio du maréchal Davout. Ce travail contient dos pages excellentes à propos de la marche qui précéda la bataille
(rEckniülil. Le mot de rempercur, déjà cité, est considéré par la charité de l’écrivain comme nn cri d’admiration. Nous le croyons ici dans l’erreur, et le diflicile gouvernement des villes lianséatiques, imposé an prince d’Eckmüld, n’était-il point un éloignement, une disgrâce, plutôt ([u’une récompense?... Le cœur de l’épouse ne s’y trompa pas, et une fort belle lettre de la maréchale, publiée dans notre troisième volume intitulé « Hambourg », le dit avec éloquence.
Nous tenons à reproduire une note de M. l’abbé Brocard, introduite en cette étude, tant elle nous semble juste : « Il est impossible de ne pas être saisi d’étonnement en voyant le tomljeau du maréchal au Père-Lachaise. C’est une grande pbujue de , granit, surmontée d’un tumulus, également de granit, sans aucune inscription ni sculpture. Rien " de plus majestueux et de plus sévère. Le sépulcre a ])ris quebiue chose de la })bysionomie de celui qu’il recouvre. » i
Sa veuve l’a voulu tel, et, en effet, cette simpli- 1 cité auguste convient à celui dont la qualité maîtresse était une rare modestie : modestie qui le portait à estimer les autres et à se délier de luimême.
Cette salutaire défiance lui imposait le soin de j tout prévoir, de tout préparer, avant d’entre- [| prendre une action de gucTTe. Celui ({ui oublie de jj
CORRESPONDANCE INÉDITE
compter avec renaemi est déjà à demi vaincu, et les constants succès du maréchal ont été le fruit de cette suj)ériorité trop rare : la modestie.
M. Léon Hennet a publié, à la librairie militaire, une excellente brocbnre propre à faire penser ce que nous disons ici : la fréquentation des archives de la g^uerre l’a initié au beau mystère [de cette fidélité de la fortune envers le maréchal, (ie travail est d’autant plus précieux pour les paresseux et les avares de leur temps , (pi’il dit Ijeauconp de choses et donne même qnehpies détails nouveaux en très peu de paroles. J’ai à le remercier de m’avoir révélé une erreur involontaire qui s’est g^lissée dans mon (piatrième volume. [Je ne pécherais jamais volontairement contre la vérité,, par obéissance même au plus noble sentimtmt (pie puisse contenir le cœur humain, l’amour filial.
Nombreux sont les écrivains (pie j’aurais encore à remercier. L(‘ baron de Saint-Amand a parlé du maréchal, dans ses intéressants écrits, avec nue sympatbi(pie admiration, [ d’autant plus touchante (pie c’est chez lui sentiment d'héritage.
A M. Claretie je dois d’avoir retrouvé une noble lettre, longtemjis cherchée sur une indication trop vague de M. E. ()uiuet. MM. d(‘ Saint-Valrv, Uacot, Huet, et d’autiH's^ ('ucore , ont hiioi venin saluer les récits de l’àine et de l’esprit du mai échal, par imu édités.
Je no voudrais pas imiter M. Charles de Mazade, en passant sons silence son importante publication deslettres militaires dumaréchal prince d’Eckmühl. Je rimiterai d’autant moins, que l’Italie et même l’Allemagne ont pensé que le docte écrivain avait en tort de ne point relier le grand capitaine au grand homme de bien. J’ai reçu d’Italie des paroles empreintes dn plus vif étonnement, de voir la publication « qui a fait aimer le maréchal, même de ses adversaires », entièrement passée sous silence, bien que l’éditeur en cite certains passages, à l’abri du plus discret mystère.
Un juge éminent, et considéré comme tel, de toutes les (juestions délicates, auquel je demandais son opinion sur ma publication et sur celle de M. de Mazade, à propos du maréchal prince d’Eckmübl, me répondit textuellement :
Votre livre sur votre père, Madame, contient des documents essentiels qui éclairent tout particulièrement, non seulement le caractère du maréchal, mais l’esprit et les mœurs de l’époque impériale. Cela est absolument vrai, et je ne l’ai jamais mieux compris qu’en lisant la publication Mazade. Certainement elle est intéressante, mais je n’hésite pas à le dire, il n’y a aucun de ces documents qui, pour la connaissance de l’ame, des opinions, des passions, même de l’esprit militaire (j’entends ici parler de la manière dont le maréchal comprenait la nature de son état, l’étendue de ses devoirs, les prescriptions particulières qu’il impose.
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ses points d’honneur, etc.), vaille le plus petit des documents donnés par vous. Je suis arrivé à la tin de ces quatre volumes, et si je comprends mieux la marche des événements militaires, je me dis ipie si vous n’aviez pas publié votre livre, je ne saurais absolument rien de l’homme, et c’est là une supériorité incontestable (jue garde votre livre et (ju’il gardera pour l’avenir : l’historien futur le consultera plus volontiers que l’autre, et avec juste raison, car vos documents sont plus significatifs.
Cette parole, recueillie d’une bouche ennemie de la flatterie, m’a prouvé (jne je n’avais pas dépensé en vain pour la mémoire de mon père beaucoup d’années de ma vie.
Nous aurions été plus étonnée encore de voir M. de Mazade passer sous silence l’existence de mon neveu, le comte Yigier, fds unique de la fille favorite du maréchal, et celle du dernier enfant du prince d’Eckmübl, consolation et sourire des années d’exil et de maladie de son père, si V Introduction de l’éciâvain, dont je suis loin de partager toutes les opinions, no m’avait semblée l’oeuvre d’un homme soumis à une do ces étonnantes sujétions dont la science moderne nous parle tant.
On dit M. de Mazade, que je n’ai point eu l’occasion de rencontrer, très honnête homme ; ayant l’honneur d’être académicien, il doit nécessairement savoir écrire, et on no le dirait
LE MARECHAL DAVOÜÏ
vraiment pas en lisant sa lourde préface. La parole de l’écrivain, sans doute tracassé par sa conscience, se fait liésitanto comme sa pensée; si bien que parole et pensée finissent par se perdre dans une petite forêt vierge de qui et de que très pénible à explorer.
On peut être immortel, puisqu’il est convenu d’appeler ainsi les trop mortels membres de l’Académie française, sans être infaillible, et nous dirons donc franchement que nous trouvons l’histoire militaire du maréclial Davout entièrement à refaire.
Toute manifestation de la pensée d’un anssi illustre homme de guerre ne saurait manquer d’attirer l’attention ; mais cette publication, de l’avis de personnes très compétentes en pareille matière, aurait pu et dû être comprise autrement.
On accuse même l’auteur d’avoir amputé certaines lettres et d’avoir retranché certains beaux passages, ne rentrant probablement point dans le plan de l’esprit auquel l’écrivain semble fatalement soumis. Nous le répétons, leclioixdes documents a sans doute été fait sous le coup d’une bizarre obsession intellectuelle, et nous voudrions voir l’Iiistoire du prince d’Eckmübl écrite par un philosophe sans amour autre que l’amour de la vérité et ne séparant pas l’homme du soldat, car c’est le caractère de l’homme plus que la
CORRESPONDANCE INÉDITE
science et le Ixjnlieur du guerrier, (jui fait de Davout un hoiuine auliciue, un liouuue qui ne fut ni pour ceux qu’il aimait, ni pour ceux qui le flattaient, mais toujours et (juaud même pour le Devoir, ce grand mot (|uo le Maréchal écrivait avec un 1) majuscule. Oui!... pour le Devoir et pour la France !
Même l'iionneur, cette vertu hiâllanle, mais s(‘Condaire, Davout n’eùt point hésité à la sacrifier au devoir, et c’est là la maiapie particulière de cette âme à la fois anti((m' et chrétienne de race (d de sentiment, pnis(pi’à une heure de terrihle angoisse il éciavait à sa femme ces paroles déchirantes: « Je t’avais j)romis, mon Aimée, à l’éporpie d(' ton rétahlissement.de t’(‘xpli(pier quel- (pies j)hrases obscures sur notre campagne: il faudrait eutiT'r dans trop de détails sur les j)eines (pi’a éprouvées ton Louis ; elles ont été si vives (pie, malgré qu’il te soit très attaché ainsi ipi’à ses enfants, il s(‘ serait détiaiit s’il avait eu une heure de suite des idées d’athéisim?. Leipii l’en a empêché c’est l’espérance ipi’il reste (pud([ue chosi' de nous: alors notre souverain ap[)récit‘ra sivs amis et ses eimemis ; fasse le ciel (pi’il les connaisse himiti'it, car ils nous font himi du mal ! Peut-être ipi’il les connaîtrait déjà, si je n’étais pas aussi délicat. »
Lu décemhri' 188d, {lar unt‘ vtmie d’autographes, je suis entrée en possi'ssiou d’une lettre signée :
« Ch^'' Davout », lettre (riiae très g-i'ande importance pour moi, car elle confirme l’assertion, timidement émise dans le premier volume du Maréchal Davout raconté par les siens et par lui-même^, à propos des relations de Louis Davout avec Mirabeau, assertion vivement contredite par les plus intelligents criti(pies. « A V âge qu avait votre père, comment aurait-il p)u entrer en relations avec un homme tel que Mirabeau! En vérité, Madame, cela est tout simplement impossible ! me disait-on, et cependant... CELA ÉTAIT.
Cette lettre al'firme, ce semble, que l’intuition est souvent plus perspicace que le jugement des esprits justement considérés comme éminents!
Hesdin, 24 avril 1790.
Monsieur,
Un jeune officier, mais quoique cela bon patriote, a l’honneur de vous prévenir d’une chose qui se pratique dans presque tous les régiments de l’armée, qui est attentatoire à la liberté, aux droits de l’homme et aux décrets de l’Assemblée Nationale. Voici le fait :
La plupart des chefs des régiments font main-basse sur les paquets, les lettres, etc., qui sont adressés au corps des officiers, sous-officiers, cavaliers, soldats, etc. Cette vexation est, je crois, autorisée par une loi de l’ancien despotisme des ministres ; la chose va plus loin, car