‹ Le Maréchal Davout, Prince d'EckmühlChapitre 44 sur 63 · DÉPÊCHE DU GÉNÉRAL BEKER AU MINISTRE DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

DÉPÊCHE DU GÉNÉRAL BEKER AU MINISTRE DE LA GUERRE

Rochefort, le IS juillet 1815, 11 heures du soir.

Mou seigneur,

J’ai riionneur d’informer Votre Excellence que la mission dont m’avait chargé le Gouvernement provisoii’e pour accompagner l’Empereur jusqu’à Rochefort a été terminée aujourd’hui en rade de l’île d’Aix, à trois heures du matin.

Sa Majesté, convaincue de l’impossibilité de sortir sur les bâtiments de guerre pour se rendre aux États- Unis, dédaignant, en outre, les moyens secondaires qui pouvaient favoriser son passage en Amérique, a pris la noble résolution d’écrire à son Altesse Royale le Prince Régent d’Angleterre, pour lui demander l’hospitalité.

En conséquence de cette détermination, l’Empereur s’est rendu à bord du vaisseau anglais, le Bellérophon , capitaine Maitland,qui, en vertu des ordres qu’il a reçus de son Gouvernement, a fait à Sa Majesté l’accueil digne du haut rang qu’elle a occupé parmi les Souverains de l’Europe.

Si Votre Excellence le désire, j’aurai l'iionueurde lui faire, à mon arrivée à Paris, un rapport plus détaillé sur l’exécution des ordres qui m’étaient confiés. Je me borne, ce soir, à confirmer l’installation de Napoléon

1. Le Ministre delà guerre d'afors était le Maréchal üouvion Saint-Cyr.

CÜRUESPUNDANCE INÉDITE

à bord de l’escadre anglaise, et son départ pour la Grande-Bretagne, qu’il a effectué en renouvelant ses voeux pour le rétablissement de la paix et l’indépendance de notre patrie.

Signé : Le Lieutenant général.

Comte Bekeu.

Le général Beker avait passé vingt et un jours auprès de la personne de Napoléon. ïonjonrs plein de déférences pour ses moindres désirs, il avait obtenu une confiance illimitée. Il n’agissait que, suivant ses ordres, il ne recevait aucune nouvelle, aucune instruction sans les lui coinmuiiiijuer aussitôt. Un l’a vu tantôt allant plaider la cause de Napoléon au sein de la Cominission exécutive, malgré les injonctions contraires qu’elle lui avait adressées ; tantôt traçant dans ses dépêches officielles les vœux et les paroles de l’Empereur lui-même. Si, dans le prineipe, le général avait accepté avec douleur cette mission délicate, bientôt la^ certitude des services (jue sa position lui permettrait de rendre à l’Empereur enchaîna son dévouement.

Pendant trois semaines, jiresque en permanence auprès de Napoléon, puisqu’il avait riionneur de dîner tons les jours à sa table, excepté pendant les courts instants qui réunirent les deux frères, à Bochefort et à l’îled’Aix, le général peut observer le souverain détrôné dans tontes les phases

d’une siUialion cruelleinenl critique. Maisjainais il ne lui fut donné de pénétrer dans les rejjlis de cette grande âme, de deviner le caractère des sensations, et encore moins les pensées secrètes de cet liomme extraordinaire. C’était un spectacle à la fois douloureux et sublime que cette lutte où le génie, tombé du faîte de la puissance, apparaissait aux prises avec l’adversité. Calme et résigné comme à l’époque de sa plus grande splendeur. Napoléon n’avait rien perdu de cette' aménité qui faisait le charme de ses conversations familières ; il ne semblait Jiullement préoccupé du sort que lui réservait l’avenir.

Alfable envers les personnes qui l’approchaient, il avait pour tous des eucouragements et des conseils utiles dans ces tristes circonstances.

Il subissait sa destinée, sans manifester ni émotion, ni abattement, sans proférer une plainte contre ceux (jui l’avaient abandonné dans ses malheurs.

Une seule fois, à Rocliefort, il ne peut contenir une impression douloureuse; les journaux venaient de lui apprendre la capitulation de Paris; il jeta la feuille sur un guéridon et rentra dans ses appartements.

L’irrésolution de l’Empereur, pendant ce voyage, peut exciter la surprise ; mais s’il a été lui-même, pur ses incertitudes, un obstacle à son

évasion, c’est qu’il ne j)Ouvail se résoudre à quitter laFrauce eu fugitif, à s’échapper eu proscrit.

Le seiitiiueiit de sa dignité dominait dans tous ses actes ; sou attitude, toujours empreinte de noblesse, ne cessa d’être eu harmonie avec sa position.

Lui seul s’est montré grand dans la tempête qui l’avait précipité du troue.

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