A MONSIEUR LE MARÉCHAL D^EMPIRE DAVODST, DUC D*AUERSTAEDT
Monsieur le Maréchal,
J*aî eu l'honneur de vous adresser plusieurs lettres, et nommément une de Mansanarès dans la Manche, en date du 15 avril.
Je vous ai détaillé, dans cette dernière lettre, Tamertunie de notre position sous tous les rapports, en sorte que vous ne vous étonnerez pas, monsieur le Maréchal, delà détermination définitive que j'ai prise de quitter le service.
J'ai adressé ma demande à S. M. l'Empereur, par la voye de S. E. le Ministre de la guerre.
Vous êtes le seul entre vos compatriotes^ monsieur le Maréchal j à V opinion duquel je tienne ; aussi j'ai à cœur
La lettre du colonel Polonais s'arrête malheureusement là. Les Mémoires du comte Zaluski expliquent ce découragement en racontant, avec un terrible accent de vérité, comment les régiments polonais, en Espagne, toujours envoyés au péril, étaient dépouillés de l'honneur au profit des divisions françaises, qui avaient assez de gloire pour n'en pas priver les autres.
Le comte Potocki, sans doute par les conseils du maréchal, ne donna pas sa démission. C'est à
lui qu'il dépeint Télat de misère où se trouve son régiment, sans solde, sans vêtements, en quittant TEspagne. Nous trouvons encore une série de rapports sur la situation de la Pologne, sur ce qui serait à faire pour la relever , qui n'est pas l'œuvre d'un esprit ordinaire. Le comte sait voir, sait observer, et il a des idées. Les fautes commises par le gouvernement, constitué trop imparfaitement, le désolent, et il en parle au maréchal^ qui, dans le même temps, ne pouvant suivre ses idées, ni remédier à rien, écrit à la maréchale : € Depuis un mois j'éprouve beaucoup moins de contrariétés. C'est malgré cela un rude métier, bien peu dans mes goûts. » Page 312. nous lisons. « Mes occupations sont toujours bien ennuyeuses et bien discordantes avec mes goûts ; mais dans cette circonstance comme dans toutes je ne consulterai que ce que me prescrit le service de l'Empereur. »
Servitude et grandeur militaire d'Alfred de Vigny est un beau livre, auquel tout vrai soldat, à une heure donnée, ajoute quelques pages écrites avec le sang de son cœur.
En Pologne et en Russie, le prince d'Eckmuhl a rongé un dur frein sans chercher à s'y dérober; mais, page 313 du volume déjà cité, on le voit pour ainsi dire sourire à l'idée de la disgrâce : « Je n'en éprouverais aucun mécontentement ne l'ayant
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pas méritée, et mon bonheur particulier en serait peut-être plus certain. »
Les ambitieux feraient sagement de méditer cette page d'une philosophie si douce et si haute. Il nous faut revenir au colonel Potocki et à ses remarquables rapports : le premier il observe les mouvements soigneusement dissimulés de la Russie, et il renseigne admirablement le maréchal, qui ne cesse de l'interroger.
L'ordre du maréchal pour indiquer la façon d'organiser une garde du pays est admirable; il dit n'avoir pas le règlement de la garde-nationale, afin, libre de gauches entraves, de former un corps capable de servir au lieu de nuire.
Le défaut d'espace nous contraint à donner seulement une rapide analyse des vingt-six lettres et rapports souvent fort détaillés du comte Potocki. Je le regrette, car l'ensemble de ces papiers donne une haute idée de l'homme qui avait pressenti les espérances du maréchal au sujet de la Pologne, et qui se montre tout à fait digne de travailler à en faire une réalité solide.
Nous donnerons encore la traduction, faite par un ami Polonais, d'un passage du livre intitulé « Obrazy, scènes de la vie des quelques dernières génét ations en Pologne », par Jules Falkowski.
Le prince Poniatowski s'appliquait lui-même avec le plus grand zèle à faire réaliser à la nouvelle armée
polonaise les progrès nécessaires, passant chaque jour quelques heures à exercer sa division, de manière à ce qu'elle fît bonne figure devant le maréchal Davout. Cet illustre capitaine français avait été en effet appelé par TEmpereur à prendre le commandement en chef de toutes les troupes devant avoir leurs quartiers dans le grand duché de Varsovie dont le nombre avait été fixé par Napoléon à 30,000 et en réalité dépassait de beaucoup ce chiffre. Davout eut en tout sous ses ordresjusqu'à 60,000 hommes que le grand-duché dut nourrir à ses frais pendant toute une année, tout en fournissant à Tentretien complet de 37,000 soldats composant son propre contingent. Le 16 août 1808, Davout arriva à Varsovie et se mit bientôt en devoir de passer en revue les trois anciennes légions polonaises, converties en divisions
Le Maréchal commença son inspection par la division du prince Joseph, dont Tétat- major se trouvait à Varsovie. La bonne tenue, la discipline et Tair martial qu'il trouva parmi ces troupes le surprirent ; il en exprima son étonnement dans Tallocution qu'il fit aux officiers après avoir terminé sa revue. « // faut être, dit-il, témoin oculaire d'une armée si rapidement réunie et présentant déjà un aspect si parfaitement militaire pour se convaincre de la véracité des historiens qui nous ont représenté la nation polonaise connue de tous temps vaillante et créée pour le métier des armes. Cette jeune armée a déjà fait ses preuves , preuves qui la mettent au niveau de ses ancêtres.
Après avoir exposé les devoirs du soldat et de l'officier, il termina par ces paroles pleines d'encouragement : (( Cette nation, renaissant de ses cendres, doit
faire tovs ses efforts pour se rendre digne des vues que . le grand empereur mon maître a sur elle^ et des destinées qui l'* attendent. »
En parlant ainsi, Davout était profondément sincère. Il rêvait en effet, lui aussi, à la couronne de Pologne *. C'est pourquoi il cherchait à se concilier les affections des Polonais par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, et son pouvoir ne se bornait pas au commandement de Tarmée réunie dans le Grand-Duché. Il fut, non pas officiellement sans doute, mais bien effectivement, gouverneur militaire de ce nouvel état, pendant la première année de son existence. Il représentait l'empereur lui-même, qui lui avait confié le contrôle suprême de tous les pouvoirs civils de ce pays en vole d'organisation, afin d'assurer l'exécution fidèle et énergique de Tordre imaginé par lui. Le comte Ostrowski compare la situation assignée au maréchal dans le Grand-Duché aux fonctions d'un précepteur auprès d'un adolescent émancipé en apparence. Il définit ainsi qu'il suit les limites du pouvoir et de l'activité de l'illustre guerrier que Napoléon nous avait laissé en 1807.
Le Maréchal Davout tenait le rôle d'un gouverneur militaire, ou plutôt d'un vice-roi du grand-duché, avec des pouvoirs très étendus, devant lesquels tremblaient les autorités locales, voire les Français euxmêmes demeurés parmi nous. Bien qu'il nous rappelât par sa présence que notre indépendance était encore à conquérir, bien que ce fût lui qui gouvernât en réalité par l'entremise des magistratures nationales et qu'il
{. Villemain, Souvenirs^ p. i71.
exerçât son influence sur toutes les branches de Tadministration, néanmoins, par son honnêteté bien connue, la sévérité militaire, Ténergie qui faisaient le fond de son caractère, par la discipline exemplaire qu'il maintint dans Tarmée, il contribua beaucoup à établir en peu de temps quelciue ordre dans le pays et il stimula heureusement l'activité du gouvernement.
Le comte Potocki nous a révélé les hésitations, les faiblesses, les fautes de ce gouvernement.
Je n'ai pas voulu interrompre le récit de M. Falkowski, auquel je ne saurais d'ailleurs reprocher sans injustice d'avoir cité les paroles d'un Français, d'un grand écrivain, mais d'un historien fantaisiste, écoutant plus souvent son cipricc ou sa passion politique, que la voix de la vérité.
J'ai réfute M. Villemain dans le second volume du Maréchal Davoid raconté par les siens et par lui-même, et je redirai :
Non ! le maréchal ne désirait point devenir roi do Pologne ; mais son bon sens et le véritable esprit politique lui faisaient vouloir une Pologne libre et forte, boulevard de l'Europe latine contre les barbares du Nord, parmi lesquels je comprends les Allemands.
Il y a des âmes si hautes, si désintéressées, que ce n'est pas l'affaire de tous do les deviner
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ni de les comprendre, quelque dose d'esprit que Ton puisse rencontrer parmi le public appelé à juger.
J'oserai ajouter à cette protestation absolument sincère que si le maréchal Davout fût devenu roi de Pologne, bien des larmes, bien des malheurs, bien du sang eussent été épargnés au monde, et sans doute à cette heure il y aurait une Pologne. Davout valait au moins Bernadotte.
Le même ami a bien voulu traduire cette page do la correspondance de la comtesse Anna Nakwaska avec sa sœur.
Cet hiver sera probablement très coûteux grâce au luxe qui règne dans les toilettes. Les soirées sont très fréquentes, se renouvelant toutes les semaines chez le prince Joseph Poniatowski. On annonce des bals chez le maréchal Matachowski et chez la comtesse Stanislas Potocka, chez le Ministre de France, M. de Bourgoing, et chez le maréchal Davout, qui donne une grande fête mercredi, jour anniversaire du couronnement de Tempcreur. Demain réception à la cour... Je dois ajouter que Ton ne s'amuse guère à toutes ces réunions
3 décembre. Le bal d'hier soir, donné par le maréchal Davout, a été magnifique. Il eut lieu dans la salle du tliéàtre disposée comme pour le bal donné par Tarraée française ; seulement Féclairage laissait moins à désirer. Leurs Majestés prirent d'abord place dans leur loge, avec la Princesse; la fête a été commencée, en effet, par une représentation théâtrale adaptée à la circonstance. Tous les rôles étaient tenus par des personnes de la société.
9i LE MARÉCHAL DAVOUT
Parmi les femmes,M™'Gichocka,M"*Zajaceket la femme du colonel commandaût la place, M™' Target.
Les danses commencèrent ensuite, ouvertes par un quadrille où le maréchal Davout dansa avec la Princesse royale. La foule était énorme, surtout aux abords du souper, qui ne justifiait d'ailleurs pas cet empressement.
Celte noie de critique doit être exacte. La table du maréchal, le moins gourmand des hommes, était des plus frugales; ma mère m'a plusieurs fois raconté comment les officiers de l'état-major se réjouissaient de son arrivée par 1 1 pensée qu'il y aurait un dessert et que le repas se prolongerait au delà des dix minutes ou du quart d'heure réglementaire. A Paris encore, le prince d'Eckmiihl en sortant de la chambre des pairs ou de quelque réunion, rentrait assez tard en annonçant à la maréchale quatre ou cinq convives et répondait à ses justes plaintes de maîtresse de maison : « que Ton fasse une omelette ».
Avant de continuer la transcription de ces lettres anecdoliques, nous croyons devoir donner le billet adressé par le maréchal Davout à la princesse Radziwill, afin de l'inviter à la fête ci-dessus décrite par la comtesse Anna.
Madame,
J'espérais aller moi-même à TArcadie pour vous prier de me faire l'honneur d'assister au spectacle qui
aura lieu le 14, dans la salle du théâtre polonais et au bal que je donnerai le io de ce mois, pour célébrer Taiiniversaire de mon auguste souverain.
Vous connaissez le désastre qui , en m'éloignant de votre voisinage, m'a privé d'avoir l'honneur d'aller vous faire ma cour et vous porter mon invitation *.
J'espère que celle-cy ne vous arrivera pas trop tard et que vous voudrez bien quitter un moment votre campagne pour venir à Varsovie célébrer avec nous la fête de l'empereur Napoléon.
J'ai l'honneur d'être avec respect, Madame,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Le Maréchal d'Empire,
Varsovie, le 12 août 1808.
P. S. Permettez que monsieur le prince de Radziwill trouve ici la même invitation de ma part 2.
1. Uincendie de Thabitation d'été du Maréchal, charmant palais^ tout en bois, qui brûla comme un paquet d'aUumettes. Ma mère m'a souvent raconté qu'elle s'était sauvée avec ses enfants dans les bras et qu'en dehors de ses bijoux, arrachés au feu par le dévoument de sa femme de chambre, il ne lui resta rien de toutes les élégances de cette délicieuse demeure, ni- des parures apportées de Paris.
2. Cette lettre fut-elle adressée à la spirituelle et originale princesse Radziwill que les souvenirs de la comtesse de Choiseul Gouffier nous montrent deman'dant à l'empereur Alexandre de lui céder une portion de terrain afin d'agrandir l'Ârcadie, sa demeure favorite? Le ministre Novosittzoff mettant peu d'entrain dans son obéissance aux ordres de l'empereur, la princesse s'écria en s'adressant à Alexandre : « Est-ce ma faute si je n'ai pu terminer cette affaire avec deux Primats et Davout t.. Ils ont tous dégringolé; mais vous, Sire, j'espère que vous ne dégringolerez pas I ».
Varsovie, mai 1808,
Les fêtes données à Foccasion de la naissance du prince Joseph Poniatowski avaient pris fin et la plus grande partie de la haute société Polonaise quittait Varsovie, quand arriva une dame destinée à tenir la première place en cette société ; je veux dire la maréchale Davout, duchesse d'Auerstàëdt.
Son arrivée tardive ne Tempêcha pas d'être accueillie, dès son entrée dans les limites du grand duché, avec les mêmes honneurs, à peu près, que ceux qui avaient été rendus précédemment à la famille royale. Elle fit son entrée à Posen au milieu de salves d'artillerie et des éclats de la musique militaire. Les troupes françaises et polonaises faisaient haie sur son passage. Dès qu'elle fut descendue dans l'appartement qui avait été préparé pour elle, les autorités civiles et militaires vinrent lui rendre leurs devoirs.
Le soir, la ville fut illuminée. Après un séjour de trois jours, les mêmes honneurs accompagnèrent son départ. Elle ne se rendit pas directement à Varsovie, mais s'arrêta quelque temps dans la magnifique terre de son mari qui ne devait pas en rester longtemps possesseur; la terre de Skiernicwice.
Ce fut le 21 mai seulement qu'elle fit son entrée triomphale à Varsovie, en compagnie du maréchal.
Le prince Joseph fut à sa rencontre avec une escorte d'officiers polonais. Tous les généraux français en firent autant, ainsi qu'une quantité innombrable d'officiers et de personnages civils.
Tout ce monde accompagna le couple illuslre, à cheval ou en voiture, à travers toute la ville jusqu'à la
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rue Napoléon *, jusqu'à Thôtel Pepper où demeurait le maréchal.
Les troupes polonaises et françaises bordaient la rue desdeuK côtés et la musique ne cessa de jouer. Immédiatement après son arrivée, toutes les autorités vinrent rendre leurs devoirs à Madame la maréchale. Le soir rhôtel de ville et tous les édifices publics furent illuminés. Enfin, le lendemain, les dames de qualités restées à Varsovie vinrent se faire présenter.
Il nous semble curieux de faire succéder à ce récit triomphal la lettre par laquelle le maréchal demandait à Napoléon Tautorisation d'aller audevant de celle que la Pologne avait ainsi fêtée.