‹ Le maréchal Davout, prince d'Eckmühl; correspondance inédite, 179O-1815. Pologne--Russie--HambourgChapitre 16 sur 55 · AU COLONEL COMTE POTOCKI · texte numérisé non relu

AU COLONEL COMTE POTOCKI

Je m'empresse. Monsieur le colonel, de vous témoigner ma satisfaction, pour le zèle et l'activité que vous

avez mis à exécuter les diverses demandés que je vous ai adressées et notamment pour des levées d'avoine, de bestiaux et de légumes secs.

C'est en servant ainsi qu'un officier particulier témoigne le zèle qui Tanime pour le bien du service de son souverain.

Je n'oublierai pas, et je saisirai l'occasion de faire connaître que si les chevaux de l'artillerie du 3* corps . sont en état de faire un service actif, c'est à vos bons soins et à votre zèle qu'on doit cet avantage.

Je vous invite à rassembler, en prenant s'il le faut sur votre réserve, 600 rations d'avoine que vous ferez passer de suite à la l""*» division et autant à la 3®, et, en cas de nécessité, vous feriez remplacer cette quantité par l'avoine que vous avez envoyé chercher à Wraktowieck.

J'ai l'honneur de vous saluer.

Osterode le 15 mai 1807.

Continuez vos envois de légumes secs, ils nous rendent les plus grands services.

a m. le c^*^ félix potocki, colonel du 4* régiment d'infanterie polonaise.

Son Exe. M. le maréchal a lu, Monsieur lecolonel, avec leplusgrand intérêt votre lettre. Ce que vous lui mandez sur la quantité de gens sans aveu, déserteurs russes et prussiens, qui se trouvent dans le pays où vous êtes et menacent de troubler la tranquillité a particulièrement fixé l'attention de Son Exe. ainsi que*fo disposition où

paraissent être quelques paysans de troubler le bon ordre, en donnant une fausse interprétation à Tarticle de notre constitution qui abolit le servage.

H. le maréchal pense que cette mesure sera aussi avantageuse aux seigneurs qu'aux paysans, parce que ces derniers ayant un grand intérêt, à travailler, puisqu'ils en retireront plus de bénéfice, les seigneurs en auront de plus grands revenus ; d'ailleurs l'expérience des autres nations rend superflus les raisonnements, car là les faits parlent.

Ici la terre est aussi féconde que dans beaucoup d'autres pays, et cependant il est notoire que la différence entre les produits est d'un à dix. Mais les rai-^ sonnements seraient encore inutiles dans un pays où cette mesure a été appelée par le vœu général et n'a eu contre elle que des individus qui ont toujoure passé pour les ennemis de leur patrie. La seule crainte des esprits sages était dans le mode d'exécution : or, autant il a été difficile de l'établir dans les temps orageux où la loi avait été portée, autant cela sera facile et sans inconvénient dans les circonstances actuelles , puisque les lois qui seront faites pour y parvenir le seront par les seigneurs les plus intéressés eux-mêmes à adopter les meilleures mesures.

En attendant que les autorités établies par la constitution soient organisées, l'intention de M. le maréchal estdeprendre des mesures provisoires pour assurer là tranquillité dans un pays où il a cru ne devoir mettre que peu de troupes à raison des surcharges que le pays avait éprouvées par la présence d'armées nombreuses : il vous invite en conséquence. Monsieur le colonel, à organiser les propjciêtaires en garde nationale, dans tout le pays ap]^é^tenant au duché de Varsovie, entre

la rive droite du Bug, le pays appartenant aux Russes jusqu'à Zohansburg et la frontière de TOst Preussen, et en descendant rOmulef par sa rive gauche jusqu'à son embouchure dans la Narew, les troupes françaises ou alliées qui s'y trouvent étant suffisantes pour maintenir l'ordre.

Les gardes nationales que vous aurez organisées n'auront d'autre service à faire que d'arrêter, sur les réquisitions des autorités locales, les déserteurs russes et prussiens et les gens sans aveu qui parcourent le pays, et de réprimer les désordres attentatoires aux personnes et aux propriétés.

Dans tout le pays Augustowo et Johansburg, les gens sans aveu et déserteurs seront conduits à Augustowo et le Bug, on les réunira à Ostrolunska ; ces hommes seront gardés et nourris jusqu'à ce qu'il s'en trouve un détachement de vingt ; alors ils seront conduits, sous escorte, devant le commandant de place de Varsovie.

Vous demandez par votre lettre. Monsieur le colonel, les lois sur l'établissement des gardes nationaux de France; n'en ayant point ici, je vais vous donner quelques idées sur cette organisation ; elles vous seront suffisantes pour faire un travail provisoire * ;

!• Inscrire tous les propriétaires en état de porter les armes par arrondissement détermii^ par les autorités civiles, et depuis l'âge de 2l^ns jusqu'à celui de 60.

St"" Par 120 hommes former une compagnie sur le

1 On nous pardonnera d'émettre Tidée qae le maréchal, qai portait dans ses bagages codes et cartes en grand nombre, trouvait ainsi le mojen d'indiquer un règlement meilleur que le règlement ayant cours.

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même pied que les troupes de ligne. Désigner provisoirement les officiers et sous-officiers parmi les hommes le plus en état de commander.

3*. Sur 120 hommes former une compagnie sur le même pied que les troupes de ligne^ désigner par 8 compagnies un chef de bataillon et par 16 un colonel.

Il n'est pas nécessaire de créer d'autre état-major, cette force n'étant destinée à se réunir que dans le cas où Tordre public viendrait à être troublé.

II n'y a nulle apparence que même la réunion des 8 compagnies doive jamais être nécessaire ; avec une ou deux Compagnies, on aura toujours assez de moyens pour réprimer les désordres.

Les compagnies seront numérotées, et^ en cas de besoin, lorsque deux compagnies seront réunies, le capitaine qui aura le premier N^ eu prendra le commandement.

Les troupes de ligne ne cesseront pas pour cela d'être, pour le même objet, à la disposition des autorités constituées.

En organisant provisoirement cette garde du pays, on doit compter sur le maintien de Tordre.

Votre gouvernement est prévenu, Monsieur le colonel, que M. le maréchal vous a choisi pour faire cette organisation afin que toutes les autorités du pays soient invitées à vous seconder.

Il a été également écrit aux commandants français et polonais pour qu'ils aient à obtempérer aux réquisitions des autorités du pays pour la répression des désordres; ces commandants feront leurs rapports sur

les réquisitions qui leur seraient adressées par les autorités et sur leurs résultats.

J'ai ITionneur de vous saluer, Le général chef d'état-major par intérim,

Hervô.

P. S. M. le maréchal me charge de vous recommander de mesurer vos démarches de manière à ce que cette opération, qui n'a d'autre but que le maintien de l'ordre, ne puisse pas être faussement interprétée chez les puissances voisines.

Hervô.

De 18H à 1815

Avant de donner ici les lettres par nous achetées, datées des années 1811, 1812, 1813, 1814, lettres dont l'importance n'échappera à personne, nous voulons faire un aveu qui nous est arraché par la lecture attentive d'un livre moins lyrique certainement, mais tout aussi dramatique que la superbe épopée du comte de Ségur. Cette lecture, en nous pénétrant du sentiment de notre injustice envers la puissance particulière que donnait à Napoléon la nature même de son incontestable génie, nous a fait regretter certains jugements trop absolus émis par nous.

Nous entendons parler ici du Manuscrit de 1812, pour servir à l' histoire de Napoléon, par le baron Fain.

Ce récit, appuyé aux pièces justificatives, dans sa simplicité loyale, plus qu'aucun autre livre m'a fait comprendre les dévouements exaltés inspirés par l'empereur, que M. Fain fait aimer, tant il parle de lui avec amour. Il le montre vraiment grand pendant cette terrible retraite de Russie, et son occupation constante des blessés le rend sympathique. Si l'empereur a eu des torts au début et à la fin de la campagne, il convient de se rappeler qu'il était homme et qu'aucun génie ne saurait échapper aux défaillances de l'humanité.

J'ai donc été injuste envers l'empereur par piété filiale. En lisant dans le recueil de M. Fain les brutales lettres adressées par Napoléon à son fils d'adoption, l'aimable prince Eugène, j'ai excusé certains ordres adressés à mon père, et puisque la brutalité était une coutume de l'empereur , il faut se contenter de répéter, après M. de Talley, rand : « Quel dommage qu'un aussi grand homme ait été si mal élevé t »

On nous permettra d'ajouter que le livre du baron Fain, entièrement consacré à la gloire de l'empereur , est tout à fait considérable pour l'histoire du maréchal Davout.

M. Fain ne quittait pas Napoléon, et il ne rapporte de lui aucune parole amère contre le prince d'Eckmiihl, nommé de 50 à 60 fois dans le

premier volume, de 80 à 90 fois dans le second. Je dirai de plus que M. Fain semble tacitement regretter que l'on ait privé le prince d'Eckmûhl de plusieurs de ses divisions, par cela même qu'il constate, avec un plaisir secret *, la joie qui éclate sur le visage du maréchal en se retrouvant à la tête de ses soldats et la joie des soldats d'avoir reconquis leur maréchal.

Cette constatation, pour qui sait lire, est tout à fait importante.

De deux choses Tune : ou les dissentiments ont surgi pendant le séjour à Thorn du maréchal Davout, dissentiments suscités après coup par les jalousies de l'entourage, puisque le plus léger blâme ne se trouve jamais sous la plume de M. Fain, bienveillant par nature, il est vrai, mais qui enregistre néanmoins les fautes commises par d'autres maréchaux et signalées par l'empereur; ou M. Fain, témoin de l'héroïque conduite du prince d'Eckmiihl pendant toute cette campagne, a peutêtre craint de nuire à Napoléon, son idole, en rapportant d'injustes paroles lancées contre un soldat sans peur et sans reproche. L'historien Russe de cette superbe et terrible guerre, M. de Butterlin, dit : « Les yeux de la Russie étaient fixés sur le

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prince d'Eckmûhl, » On cherche très ordinairement à rabaisser ceux qui dépassent le niveau commun, ou bien, avec plus de perfidie encore, on exalte les grands talents d'un homme, en déplorant son orgueil, son infatuation de lui-même, fût-il, comme le prince d'Eckmûhl, grand par sa modestie, plus encore que par son génie milit^re ; or il est facile d'irriter le maître, surtout à l'heure des revers, contre celui qui a eu trop raison.

Redisons une fois encore la parole de Shakespeare, tant elle résume la situation : t Celui qui fait mieux que son général devient le général de son général et mécontente son général. »

Nous ne résistons pas au désir d'appuyer ce mot trop vrai par quelques paroles empruntées au livre même du baron Fain. Page 198 : « C'est une troupe d'élite que ce maréchal (Davout) a formé et qui ne compte pas moins de 70 mille baïonnettes. » Page 209, on trouve le maréchal Davout maître de Minsk, et Bagration pressé entre le roi de Westphalie et le prince d'Eckmûhl. Pages 230 et 232 : < Des ordres pressants commandent au roi Jérôme d'avancer et il n'avance pas, et Bagration est sauvé par cette désobéissance. » La scène retracée, comme à regret, par le baron Fain est curieuse ; l'empereur, en apprenant que son frère s'est retiré de l'armée, s'écrie : « Quelle incartade! puis il renferme bientôt ce grief dans

son cœur, et désormais il restera silencieux sur cette circonstance grave de la campagne. »

C'était bien de la faiblesse pour son jeune frère, lui si terrible dans ses colères, même contre le noble prince Eugène qu'il fait tancer par Berthier de la plus dure façon. Page 270, on lit : « Le prince d'Eckmuhl est de nouveau en état de s'opposer à ce nouveau rendez-vous des troupes ennemies. » Page 273, on voitle prince d'Eckmûhl, vainqueur à Soultanowka, regarder à sa montre^ épier le canon français qui doit assurer la victoire ! Mais hélas ! il attend en vain I

Le mot de l'empereur lors de la bataille de Wagram et d'Eckmiihl : « Voyez ce Davout , comme il manœuvre^ il va encore me gagner cette bataille-là! » est célèbre. Un tel cri d'admiration ressemble à une arme à deux tranchants ; lors de cette double bataille, après l'admirable combat de Thann, aussi extraordinaire que la bataille d'Auerstaëdt, le maréchal Davout avait simplement répondu à l'empereur lui envoyant l'ordre d'arriver au plus vite à la rescousse : « J'y serai! » et en effet il était là, le grand soldat, pour changer en victoire une terrible et incertaine mêlée, peut-être pour sauver l'armée ; n'était-il pas d'ailleurs toujours au danger et à

la victoire?

La table raisonnée du second volume de l'his-

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toire de 1812, par M. Fain, en parlant du maréchal prince d'Eckmûhl , ressemble à une épopée ; et cependant on assure que le maréchal prince de la Moskowa s'est laissé entraîner à accuser mon père de ne Tavoir pas soutenu à temps, de l'avoir abandonné lors de la cruelle retraite de Russie; il s'est trompé. Le futur défenseur de l'accusé de 1815, va nous le dire luimême, on n'exalte point ainsi -l'homme envers lequel on a eu des torts.

En novembre 1883, j'ai eu l'heureuse fortune de pouvoir acquérir à une vente d'autographes onze lettres de mon père, toutes belles et témoignant d'une étrange unité de nature; je dois ajouter d'une certaine allure dramatique, tout à fait naturelle à cette grande âme, mais de laquelle résulte une impression singulière , une admiration étonnée qui voile d'abord pour le cœur l'exquise et haute bonté du soldat.

Nous donnons toutes ces pièces. La plus belle est incontestablement une lettre adressée au chevalier Guillaume de Vaudoncourt en laquelle, de son château de Savigny, dès 1814, le maréchal Davout demandait qu'il fût rendu justice à l'héroïsme des soldats lors du passage de la Bérésina, et surtout justice au prince de la Moskowa, qui l'avait méconnu, livré aux jalouses rancunes de Napoléon, tourmenté par un souvenir

CORRESPONDANCE INÉDITE lli

importun : en vain l'empereur cherchait à étouffer la pensée que, s'il eût daigné écouter le prince d'Eckmuhl au début et même à la fin de cette terrible campagne de Russie, les désastres de la retraite eussent été épargnés à l'armée et à la France ; sa conscience protestait et aigrissait son humeur. Mais laissons parler le maréchal : cette lettre, dans s^noble et généreuse simplicité, dans son mâle esprit de justice, est plus éloquente que ne saurait l'être aucune parole de louange.

A M. LE Maréchal de camp, chevalier Guillaume

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