‹ Le maréchal Davout, prince d'Eckmühl; correspondance inédite, 179O-1815. Pologne--Russie--HambourgChapitre 17 sur 55 · DE VAUDONCOURT, RUE BAILLET, N · texte numérisé non relu

DE VAUDONCOURT, RUE BAILLET, N

Savigny, le 22 novembre 181 i.

Monsieur le Général,

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire en m'envoyant votre relation du passage de la Bérézina. Je suis très sensible aux sentiments que vous exprimez dans cette lettre sur mon compte, et je me ferai un plaisir de vous communiquer mes notes sur la marche du I" corps de la Grande Armée en 1812, et sur les mouvements de l'armée française auparavant le passage du Niémen. J'ai reconnu dans votre relation l'intention d'être impartial, et lorsque vous ne réussirez pas, il m'est démontré que ce sera parce qu'on vous aura donné des renseignements inexacts. Ainsi je crois que vous ne trouverez pas mauvais que je vous fasse remarquer des omissions qui m'ont frappé dans la relation du passage de la Bérézina.

il3 LE MARÉCHAL DAVOUT

L'empereur Napoléon arriva à Weselow à la pointe du jour du 26 ; il fit passer à la nage quelques cavaliers polonais et quelques voltigeurs ; il fit placer une formidable artillerie sur la berge élevée de la Bérézina. Il fit construire deux^ ponts, et toute Tarmée admira le courageux dévouement des sapeurs et pontonniers, qui passèrent des heures entières dans l'eau glacée, pour placer des chevalets ; c'est ce dévouement qui fut apprécié de toute l'armée que l'on regrette de ne pas voir citer.

Une autre omission est relative au combat du 28, sur la route de Borisow, dans la relation duquel j'ai remarqué que vous ne faisiez pas connaître les grands services (lue le prince de la Moskowa a rendus à l'armée dans cette journée.

Le maréchal prit le commandement au milieu de l'affaire, lors de la blessure du duc de Reggio; il s'y battit avec le 2* corps et le corps polonais avec une grande habileté et bravoure, et fit faire cette belle charge de cuirassiers qui produisit 3,000 prisonniers, qui passèrent devant toute l'armée française; succès qui décida de la journée et par conséquent du passage.

Je vous observerai aussi. Monsieur le général, que c'est atténuer le mérite du combat que de faire figurer le corps du prince de la Moskowa et du prince Poniatowski, sans faire connaître qu'ils étaient réduits presqu'à rien. En résultat, le général Tschittchakoff n'a eu affaire dans cette journée que tout au plus à 7,000 hommes.

Parmi les traits de bravoure qui ont été admirés dans cette journée, on a remarqué le dévouement et le courage du général Zayonscheck ; il y eut une cuisse emportée.

Les détails dans lesquels j'entre sont une preuve pour vous, Monsieur le général, de la conviction que j'ai de votre impartialité et de votre amour pour la vérité.

Recevez, Monsieur le général, l'assurance de ma parfaite considération.

Le Maréchal de France, Duc d'AuERSTASOT ,

Prince d'EcKMUHL.

Enlisantcette lettre, l'enthousiasme de M. Charles de Saint-Nexant nous revient en mémoire.

Nous avons trop peu parlé, dans notre précédente publication, de l'étrange livre qui paraissait chez Pion, en 1863, sous ce titre : « Des événements qui ont amené la fin du règne de Napoléon I^.. »

Le prince d'Eckmiihl est le vrai héros de ce volume, écrit sous la dictée de l'amour le plus passionné, mais le plus sévère, pour l'empereur. M. de Saint-Nexant compte avec désespoir les fautes par lui commises et s'écrie à peu près toujours : « Ah! si Davout eût été là ! »

Cette opinion est d'autant plus flatteuse que l'auteur n'a connu du maréchal que ses actes ; il est vrai qu'il a rencontré comme une tradition vivante, en rencontrant le comte Zaluski, et que, sans nul doute, celui-ci lui a communiqué ses vives sympathies pour « Vami de la Pologne ».

Bernadotte est très durement mené, Marmont

écrasé, Clarke peu ménagé ; Soult et Grouchy sont fustigés sans miséricorde, Fouché est montré dans toute sa laideur, plusieurs autres personnages sont grièvement accusés et, comme pour reprendre haleine, l'écrivain revient à Davout : « La vue de son uniforme valait une armée! »

dit-il.

Le prince d'Eckmùhl est nommé quatre-vingt quatre fois dans ce volume de 500 pages. N'étant point obligé de tenir son admiration en bride comme la fille du héros que Ton pourrait accuser de juger son père avec trop de partialité, M. de Saint-Nexant lui donne libre cours.

Passionné dans ses haines comme dans ses sympathies, vrai et courageux dans ses opinions, M. de Saint-Nexant refait le règne de Napoléon à sa fantaisie. Il serait à désirer, pour le bonheur de la France, que les événements eussent suivi le cours indiqué par le rêveur, dont la pénétration bizarre, dont la connaissance, pour ainsi dire magnétique, des choses et des hommes revêt un cachet tout personnel, et passionne l'histoire comme un roman.

Cet enthousiaste de Tempereur est parfois un ami terrible; il ne voile aucun des défauts, aucune des fautes de Napoléon, mais il les attribue à un excès de générosité et de tendresse de cœur; ce jugement singulier et nouveau a eu son heure de

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fatale vérité; au début de la campagne de Russie, Napoléon s'est montré trop bon parent pour le salut de l'armée.

La marche droite et noble suivie par le marechai Davout tout au travers de l'épopée impériale pénètre M. de Saint-Nexant du regret de voir l'empereur éloigner le héros, le patriote, l'honnête homme, et commettre de dangereuses erreurs « qve le prince d'EckmûM aurait su réparer ».

M. de Saint-Nexant montre enfin le maréchal insistant, avec le prince Lucien, pour engager Napoléon à prendre la dictature; puis, tout espoir perdu de ce côté, demandant qu'on prenne acte du démenti formel donné par lui à tous ceux qui répandent le bruit qu'il refuse de combattre.

a Fouché irrité s'écriant d'un ton amer : « Vous offrez de combattre, mais pouvez-vous répondre de vaincre ? -^ « Oui, répondit l'immortel maréchal avec une fermeté sublime, onï^ j'en réponds si je ne suis pas tué dans les deux premières heures. » Nous ne saurions citer tous les superbes témoignages de justice rendus ici au prince d'Eckmûhl, on nous accuserait de les arranger. Nous aimons mieux conseiller la lecture de ce volume original, bizarrement fait, mais très pensé, très médité, et nous ajouterons, ce qui est chose rare en pareille matière, aussi amusant qu'instructif.

il6 LE MARECHAL DAVOUT

M. de Saint-Nexant a jugé riiomme par ses actes et non d'après les écrits dictés par l'ignorance ou les passions politiques. Profonde est la parole du psaume : « Tout homtne est menteur! » Nous ajouterons : et souvent menteur involontaire; le dernier mot de l'histoire ne saurait être que le jugement de Dieu, Dieu seul connaissant le mobile des actes et l'essence de l'âme de ses créatures.

Avant de quitter la Russie, nous dirons qu'Alix de Choiseul, vicomtesse de Janzé, nous écrivait en octobre 1880 « avoir vu, dans l'église métropolitaine de Saint-Pétersbourg, Notre-Dame de Kazan, célèbre par sa magnificence, un bâton de maréchal de France conservé dans un tube de cristal, et placé parmi des clefs de ville et d'autres trophées de victoire. » Au-dessous de ce bâton, on lit, en langue latine et en langue russe, l'inscription dont voici la traduction telle qu'elle a bien voulu nous la donner, en même temps que la représentation du texte russe et du texte latin : « Bàton« de Davout, maréchal de France, enlevé avec d'autres trophées dans le carnage (ou la déroute) de l'armée qu'il commandait auprès de Krasnoë, le 5™* jour de novembre de l'année 1812. »

Nous devons à la vérité de dire que ce bâton a été pris avec les papiers et les effets du prince d'Eckmûhl, dans ses fourgons de campagne.

Nous nous sommes laissée emporter par le passionnément du sujet ; avant de retourner en arrière, nous donnerons encore une lettre qui nous ramènera, pour un moment, en Pologne; puis nous reprendrons Tordre chronologique des pièces en notre possession.

La guerre et la paiœ^ — roman historique du comte Léon Tolstoï, a eu un trop grand succès, a été trop lu, pour que nous en répondions point à la scène d'indifférente cruauté prêtée au prince d'Eckmûhl par une lettre adressée au comte Potocki et qui nous semble montrer le maréchal sous un jour bien différent.

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