RAPPORT DU GÉNÉRAL . COMTE BEKER AU GOUVERNEMENT PROVISOIRE
Niort, leSjaillet 1815.
Pour accélérer la remise de mon rapport au Gouvernement provisoire, j'ai Thonneur de Tinformer directement par un courrier extraordinaire, que TEmpereur est arrivé la nuit dernière à Niort bien latigué et très inquiet du sort de la France.
Sans être reconnu, Napoléon a été très sensible à la curieuse inquiétude avec laquelle on demandait de ses nouvelles sur son passage. Ces démonstrations d'intérêt lui ont fait dire à plusieurs reprises : Le Gouvernement connaît mal Tesprit de la France, il s'est trop pressé de m'éloigner de Paris, et s'il avait accepté ma dernière proposition, les affaires auraient changé de face. Je pouvais encore exercer, au nom de la nation, une grande influence dans les affaires politiques en appuyant les négociations du Gouvernement par une armée à laquelle mon nom aurait servi de point de ralliement, etc.
Arrivée à Niort Sa Majesté a été informée par le préfet maritime de Rochefort que, depuis le 29 juin, Tescadre anglaise, en doublant sa croisière et sa vigilance, rendait la sortie des bâtiments impossible. Dans cet état de choses, l'Empereur désire que le Ministre de la marine autorise le capitaine de la frégate qu'il montera à communiquer avec le commandant de l'escadre anglaise, si des circonstances extraordinaires rendent cette démarche indispensable, tant pour la sûreté personnelle de Sa Majesté que pour épargner à la France la douleur et la honte de le voir enlevé de son dernier asile, pour être livré à la discrétion de ses ennemis.
Dans cette circonstance diflîcile, nous attendons des nouvelles de Paris. Nous avons l'espoir que la capitale
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se défendra, et que rennemi vous donnera le temps de ToirTlssue des négociations entamées par vos ambassadeurs et de renforcer l'armée pour couvrir Paris. (Cette phrase et la suivante m'ont été dictées par l'Empereur.) Si, dans cette situation, la croisière anglaise empêche les frégates de sortir, vous pouvez disposer de l'Empereur comme général uniquement occupé d'être utile à la patrie.
Signé: Le Lieutenant général.
Comte Beker.
A Niort, se renouvelait l'attitude d'inaction et d'expectative à laquelle l'Empereur semblait ne pouvoir se soustraire. II sollicitait toujours à Paris des ordres qu'il n'osait plus dicter lui-même.
La ville présentait quelques symptômes d'agitation; les nouvelles de la capitale, le voisinage de la Vendée exaltaient les esprits. Le général Beker employa son influence sur l'un des colonels pour l'engager à détourner ses soldats de tout projet d'ovation qui déplairait à Sa Majesté, puisqu'elle avait, à plusieurs reprises, refusé môme de recevoir les officiers supérieurs sollicitant la faveur de lui être présentés. Il conseilla à Napoléon de sortir d'une situation précaire que la proximité de la Vendée, récemment encore en armes, rendait de plus en plus périlleuse, en partant le plus tôt possible pour Rochefort, où il serait à l'abri des tentatives des divers partis
contre sa personne, et où il posséderait toute liberté d'action pour suivre les plans que lui suggéreraient les événements.
M. Busche adressa dans le même sens ses propres observations à l'Empereur, qui se décida à quitter Niort le lendemain aux premiers rayons du jour.
3 juillet.
A quatre heures du matin. Napoléon descendait le perron de THôtel de la préfecture, et remerciait le préfet de sa généreuse réception; il s'aperçut de son attendrissement', et lui prit de nouveau la main qu'il lui serra d'une manière affectueuse. Au moment où il monta dans la voiture, les cris de Vive l' Empereur ! Restez avec now^/ éclatèrent avec force au milieu du peuple rassemblé ; mais il fît signe de la main aux postillons, et la calèche s'éloigna avec rapidité. A cheval à côté de la portière, le colonel de la gendarmerie, en grand uniforme, manifestait son dévoûment.
L'Empereur, reconnu pendant le trajet, était salué par toute la population accourue sur son passage. Il admirait, chemin faisant, les travaux d'assainissement qu'il avait fait exécuter pour fertiliser les marais de cette contrée, à cette époque, couverte de meules de foin.
Vous voyeZf disait-il, que les populations me savent gré du bien-être que fai créé clans leur
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pays; que, partout où Je passe, je reçois les bénédictions d'un peuple reconnaissant.
Le 3 juillet, à huit heures du martin. Napoléon franchissait les portes de Rochefort, et atteig-nait la plage d'où la patrie devait lui adresser ses derniers adieux. Il laissait derrière lui celte France qu'il avait illuminée des reflets de sa gloire, et qui, maintenant, s'aflaissait sous lepoids des revers.
Sans doute, ces amères vicissitudes devaient oppresser sa poitrine, pendant ce long voyage qui l'avait transporté de la Malmaison à Rochefort; sans doute, de lourdes pensées devaient peser sur son auguste front; mais jamais, durant le trajet, son visage ne trahit une émotion, jamais son attitude ne cessa d'être majestueuse et calme. Un morne silence régnait dans la voiture; chacun était assoupi ou feignait de l'être; nul n'osait interrompre le cours des réflexions derEinpereur. Cet état de pénible contrainte n'était suspendu que dans les rares stations que faisait la calèche.
Taciturne et courbé sur Ini-mênie, Napoléon n'échangeait que quelques phrases entrecoupées avec ses compagnons de voyage, et ah^rs on s'apercevait que sa pensée phiriait encore sur l'avenir, que son imagination, berrîée d'illusions, se flattait encore de pouvoir maîtriser les événements.
Jamais le nom de Plmpéralrice ni celui du Roi
de Rome ne sortirent de sa bouche. Il craignait sans doute de s'attendrir, et voulait recueillir toutes ses forces. Souvent il puisait dans une tabatière du général Beker, sur laquelle était un portrait remarquable de Marie-Louise, sculpté en ivoire; il prit une fois la boîte dans ses mains, l'examina un instant, puis la rendit sans proférer une parole.
Ainsi s'accomplit la seconde partie de ce drame historique, dont la première avait eu la Malmaison pour théâtre, et dont la dernière allait finir à bord du Bellérophon.