‹ Le maréchal Davout, prince d'Eckmühl; correspondance inédite, 179O-1815. Pologne--Russie--HambourgChapitre 31 sur 55 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

29 juin.

Napoléon, en quittant la Malmaison, ignorait, ainsi que ses compagnons de voyage, la force de l'armée, qui, ralliée par le Major général, restait encore fidèle après la perte de cette funeste bataille de Waterloo. Les communications étant interceptées, il ne transpirait que des nouvelles pleines d'alarmes et d'exagération. Le général Beker n'apprit même qu'à son retour à Paris, lorsque l'Empereur voguait déjà vers Sainte- Hélène, que le corps du maréchal Grouçliy était arrivé presque intact aux environs de Paris ; que chefs et soldats se seraient encore sacrifiés pour la cause impériale ; qu'il restait encore, malgré quelques milliers de déserteurs, une masse organisée de soixante-dix mille hommes aguerris, ne demandant qu'à combattre pour repousser l'ennemi témérairement avancé sur Saint-Germain et Versailles. Malheureusement cette force,

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quoique très dévouée, restait inerte, à la discrétion des émissaires de l'étranger.

En proie aux tiraillements de tous les partis, elle attendait, dans une sorte de torpeur, le sort qui lui était réservé.

Si, en effet, la Commission du Gouvernement avait accepté la proposition de TEmpereur, qui s'offrait à ramener Tarmée au combat, si luimême avait eu l'énergique volonté de ressaisir spontanément le commandement, qui peut dire ce qui pouvait surgir de l'enthousiasme national qu'il aurait fait naître, en reparaissant avec tout son prestige à la tête de ses soldats appelant à grands cris leur Empereur pour réparer les mallieurs de la France?

Mais Napoléon avait perdu son ancienne activité, et parmi ses capitaines il n'y avait peut-être pas d'homme capable de contenir tous les chefs dans la subordination, plus nécessaire que jamais après de pareils désastres.

Les généraux Vandamme, Reille, Excelmans et d'autres faisaient de vains efforts pour arrêter la marche des colonnes ennemies ; leurs tentatives isolées n'étaient plus secondées , et les derniers élans de ce mouvement patriotique ne retardèrent que de peu d'instants la capitulation de Paris.

Mais, ainsi qu'on vient de le dire. Napoléon et

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ses compagnons de voyage ignoraient cette résistance et cette dernière lutte de quelques généraux pour rindépendance de la patrie. Il est probable que, s'il avait eu connaissance de ces manifestations et de leur puissance, il eût cédé aux cris de l'armée. Ce fut donc dans cette absence complète de nouvelles favorables qu'il quitta sa résidence et prit la direction de Rambouillet.

Le trajet s'effectua dans le plus grand silence jusqu'au château, où primitivement on ne devait pas descendre, mais où, soit par fatigue, soit dans l'espoir d'un changement de fortune, l'Empereur voulut s'arrêter vers dix heures du soir.

Le souper se passa tristement ; aucune parole ne fut échangée ; le Grand Maréchal comte Bertrand avait recommandé de n'adresser aucune question, de se tenir dans une grande réserve et de ne pas provoquer d'explications sur les événements consommés.

Mais chacun était trop pénétré de ce sentiment de haute convenance pour vouloir troubler par quelques réflexions le respect dû à une si grande infortune.

Après le souper. Napoléon se retira dans sa chambre à coucher, oii il resta seul enfermé avec le Grand Maréchal. Il n'avait pas d'abord le projet de passer la nuit à Rambouillet ; on était donc étonné, après une assez longue attente, do

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no pas voir s'ouvrir la porte de son appartement, quand le comte Bertrand vint annoncer que Sa Majesté, très fatiguée, s'était mise au lit, et ne continuerait le voyage que dans la matinée du lendemain.

Cette décision arrêtée, le général Beker, ainsi que le duc de Rovigo et le général Gourgaud arrivé plus tard, s'installèrent dans le salon, jusqu'à ce qu'il plût à l'Empereur de transmettre ses ordres.

La nuit s'écoula dans cotte attente ; on croyait toujours que des nouvelles moins sinistres viendraient relever les espérances" et ouvrir les chances d'un sort moins rigoureux.

30 juio.

Ne recevant aucun avis favorable, Napoléon se résolut au départ, et le 30 juin, à onze heures du matin, on se remit en route dans le même ordre que la veille, les équipages de la suite ne devant partir que quelques heures après la calèche.

L'espace de Rambouillet à Tours fut franchi avec rapidité, sans qu'aucun incident signalât le. trajet. On avait atteint les barrières de cette ville à la pointe du jour.

l»-- juillet.

L'Empereur envoya le duc de Rovigo prévenir le préfet d'Indre-et-Loire, M. de Miraijiont, son

ancien chambellan, avec lequel il eut un quart d'heure d'entretien. Puis la voiture relayée poursuivit sa course sur Poitiers, où l'on s'arrêta, vers le milieu du jour, pour prendre quelque repos à l'hôtel de la Poste situé en dehors de la ville.

Napoléon n'avait pas été reconnu jusqu'alors; néanmoins l'air composé que chacun croyait nécessaire au succès du voyage excitait l'attention des habitants qui, dans toutes les stations de poste, demandaient des nouvelles de l'Empereur avec une inquiétude marquée.

Ces témoignages d'intérêt et de sollicitude se multipliant pendant le voyage devaient naturellement alimenter les idées de résistance qui fermentaient toujours dans l'esprit de Napoléon.

Ces manifestations d'un culte encore vivant lui inspirèrent des réflexions qui pouvaient le détourner de la ligne que lui avait tracée le Gouvernement provisoire.

Avant de partir de Poitiers, il invitale général Beker à expédier un courrier au préfet maritime de Rochefort, pour l'engager à venir à sa rencontre. Il désirait connaître l'état des frégates mises à sa disposition, et s'entendre avec lui sur la possibilité et sur les moyens de sortir de la rade de l'île d'Aix, et de se rendre aux États- Unis. Le courrier fut expédié conformément à ses

désirs et précoda de peu d'instants le mouvement de la calèche sur la ligne de Niort.

Cette partie du trajet fut marquée par un incident qui faillit mettre en danger la personne de l'Empereur et sa suite. Au bourg de Saint- Maixent, la population, attirée par le spectacle d'une voiture à quatre chevaux, s'était précipitée autour d'elle à son arrivée devant l'hôtel de la Poste, et se livrait à des investigations importunes pour découvrir la qualité des voyageurs.

Déjà un officier de la garde nationale avait emporté à l'Hôtel do Ville le passe-port du comte Beker. Comme, ainsi qu'on l'a vu, cette pièce était tracée à la main et différait par sa forme de tous les passe-ports ordinaires, comme de plus on n'y avait mentionné qu'un secrétaire et un valet de cliambre, elle fixait l'attention particulière des officiers municipaux on permanence à la commune. Dans l'intervalle, le rassemblement grossissait et l'inquiétude commençait à pénétrer dans la calèche, quand un heureux hasard fit reconnaître au général Beker, dans un groupe de curieux, un officier de gendarmerie auquel il fit signe d'approcher. Il le pria de se rendre sur le champ à l'Hôtel de Ville pour lui rapporter son passe-port, attendu qu'il était chargé d'une mission d'État, qui ne lui permettait aucun retard.

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L'officier revint un instant après, remit le passe-port avec un laissez-passer de la municipalité, et contribua vivement par son influence à faire reculer la foule et à dégager la voiture qui ne tarda pas à disparaître.

A dix heures du soir, elle entrait à Niort, dans lin modeste hôtel du faubourg Saint-Maixent, à la Boule-d'Or. Personne, dans la ville, ne se doutait de cet événement. Vers minuit, le duc de Rovigo se rendit auprès du préfet du département, M. Busche, pour lui annoncer Tarrivée de Napoléon à Niort et la probabilité d'un séjour pendant une partie de la journée du lendemain. Cet administrateur qui, dans cette circonstance critique, donna toutes les preuves d'un dévouaient absolu , témoigna sa surprise à M. le Duc de ce que Sa Majesté était descendue dans une auberge, lorsqu'elle pouvait disposer de l'Hôtel de la préfecture. Le duc de Rovigo répondit que Napoléon, fatigué, s'était mis au lit, mais qu'il lui avait donné Tordre de voir le préfet, et de lui dire qu'il le recevrait à quatre heures du matin pour lui faire connaître ses intentions.

Après avoir fait quelques questions sur l'esprit public des liabitants de la garnison, après avoir acquis la certitude que Sa Majesté était à l'abri de tout danger, il se retira, priant le préfet de tenir cette entrevue secrète et refusant l'offre de

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faire exercer une surveillance sur la maison où était descendu l'Empereur.

2 jaiUet.

Le 2 juillet, au soleil levant, Napoléon était debout à une croisée, regardant avec intérêt quelques cavaliers qui donnaient les premiers soins à leurs chevaux. Il fut reconnu par Tun d'entre eux et le nom de l'Empereur circula dans toutes les bouches. Sur ces entrefaites, arriva le préfet, qui fut reçu aussitôt. Sur ses vives instances, l'Empereur consentit à se rendre à la préfecture, monta avec lui dans sa voiture et alla s'installer dans les appartements qui lui avaient été préparés dans la nuit, et oii le Grand Maréchal comte Bertrand, le duc de Rovigo et le général Beker ne tardèrent pas à le rejoindre. L'Empereur déjeuna seul dans sa chambre ; dans la matinée, il eut plusieurs entrevues particulières avec M. Busche. Appuyé sur deux régiments de cavalerie, il voulut prolonger son séjour dans la ville et s'abandonner encore au hasard d'une heureuse éventualité,

A son arrivée à la préfecture, on avait demandé au Grand Maréchal ses ordres pour une garde ; deux vedettes de cavalerie devaient être placées à la porte de l'Hôtel. Il fut répondu que le bon esprit de la population devait rendre toute précaution

inutile ; que, d'ailleurs, l'intention de Sa Majesté était de ne recevoir aucun honneur.

La grande nouvelle s'était répandue avec rapidité dans la ville ; de nombreux groupes se formaient sous les fenêtres de l'Hôtel, demandant à grands cris l'Empereur. Il refusa constamment de paraître au balcon, et fît dire par le comte Bertrand qu'il serait inutile d'insister.

Vainement le préfet et d'autres personnes pénétrèrent dans les groupes pour les engager à se dissiper; la foule ne cessait de répéter ses manifestations.

Dans la journée, arrivèrent successivement le roi Joseph, la comtesse Bertrand et ses enfants, le général Gourgaud, ainsi que les chefs des mouvements du port de Rochefort, qui portaient la réponse du préfet maritime à la dépêche expédiée la veille de Poitiers. Les renseignements apportés par cet officier sur la station anglaise devant les pertuis Breton et d'Antioche, seuls points praticables à la sortie des bâtiments de guerre, présentèrent tant de difficultés pour le départ des frégates que Napoléon invita le général Beker à les signaler au Gouvernement par la dépêche suivante, rappelant en même temps les propositions déjà faites et infusées de se remettre à la tète des armées et de faire un dernier effort contre les alliés dans l'intérêt de la France.

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