LA CONMISSION DU GOUVERNEMENT AU GÉNÉRAL BEKER
Paris, 4 juillet, 1815,
Monsieur le Général Beker,
La Comnaission du Gouvernement a reçu la lettre que vous lui avez écrite de Niort, le 2 juillet. Napoléon doit s'embarquer sans délai.
Le succès de nos négociations tient principalement à la certitude que les puissances alliées veulent avoir de son embarquement et vous ne savez pas jusqu'à quel point la sûreté et la tranquillité de l'Etat sont compromises par ces retards.
Si Napoléon avait pris son parti de suite, nous avons sous les yeux un rapport du préfet maritime de Rochefort, où il est dit (jue le départ n'eût pas été impossible le vingt-neuf.
La Commission met donc la personne de Napoléon sous votre responsabilité.
Vous devez employer tous les moyens de force, qui seraient nécessaires, en conservant le respect qu'on lui doit.
Faites qu'il arrive sans délai à Rochefort et faites-le embarquer aussitôt. Quant aux services qu'il oifrc, nos devoirs envers la France et nos engagement» avec les puissances étrangères ne nous permettent pas de les accepter, ei vous ne devez plus nous en entretenir. Enfin la Commission voit des inconvénients à ce que Napoléon communique avec l'escadre anglaise. Elle ne peut accorder la permission qui est demandée à cet égard.
Signé: le duc d'OiRANTE, comte Grenier, Quinette, Caulaincourt, duc de Vicence, Garnot.
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Ces dépêches, qui ne pouvaient laisser aucun doute sur les tendances et les intentions du Gouvernement, redoublèrent les incertitudes de l'Empereur.
Étonné de ce que le général restait neutre dans toutes les questions et discussions qui avaient trait à son départ, en s'abstenant de toute réflexion faite à haute voix. Napoléon, attachant sur lui ses regards, lui dit :
Que pensez-vous de tout ceci, général Beker? tout le monde me donne ici des avis, excepté vous. — Je ne suis point en position de donner des conseils à Votie Majesté, lui répondit-il, parce que je vois qu'il y a diverses chances à courir. J'aurais à me reprocher l'influence de mes avis sur la résolution à prendre, si la direction que j'indiquerais, au lieu de conduire en Amérique, faisait tomber votre personne au pouvoir de ses ennemis. Le seul avis que je me permettrai de lui donner, c'est de prendre une prompte détermination, et d'exécuter ensuite le plus rapidement possible le projet auquel on aura donné la préférence. Le sort de la France étant malheureusement Qonsommé, il faut s'attendre à ce que le Gouvernement envoie des agents â votre poursuite.
Dès lors, la scène change; mes pouvoirs, que je ne tiens que d'une commission provisoire, cessent, et Votre Majesté court de nouveaux dangers^ dont il serait difficile de prévoir la suite.
L'émotion avec laquelle le général prononça ces dernières paroles produisit une vive impres-
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sion sur l'esprit de l'Empereur, qui répondit en souriant :
Mais, Général, quoiqu'il arrivât, vous seriez incapable de me livrer.
— Votre Majesté sait, en effet, repartit le comte Beker, que je suis prêt à donner ma vie pour protéger son départ; mais en me sacrifiant je ne la sauverais pas.
Le même peuple qui se presse tous les soirs sous vos fenêtres et vous oblige à vous montrer à sa curiosité proférerait demain des cris d'un nouveau genre, si la scène venait à changer. Alors votre sûreté serait compromise, et les commandants des frégates, recevant des ordres des Ministres du roi Louis XVIII, méconnaîtraient les miens et rendraient votre salut impossible. — Eh bien! ajouta l'Empereur, puisqu'il en est ainsi, donnez l'ordrj de pi'éparer les embarcations pour lîle d'Aix.
Le Général arrêta sur-le-champ les dispositions nécessaires, dispositions d'autant plus faciles, que les mesures étaient assurées d'avance pour toutes éventualités. Avant de partir il informa le Gouvernement de cette décision par le rapport suivant :
RAPPORT DU GÉNÉRAL BEKER A LA COldMISSION DU GOUVERNEMENT
Rochefort, le 8 jiiiUet 1815.
J'ai déjà rendu compte à la Commission du Gouvernement que l'Empereur, arrivé à Rochefort le 3 au matin ^ n'attendait qu'une circonstance favorable pour mettre à la voile. Mais les vents contraires et les croi-
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seurs anglais, qui ont doublé leurs forces cl leur vigilance, ne permettent à aucun bàlinaent de sortir des pertuis.
Dans cet otat de choses. Sa Majesté, ne recevant pas les passes-ports qu'elle attend et se voyant abandonnée à sa propre détermination, se rendra ce soir àTile d'Aix pour se rapprocher des frégates, et se trouver en mesure de les aborder si les vents voulaient tant soit peu favoriser leur sortie.
Quant à la personne de l'Empereur que Votre Excellence met de nouveau sous ma responsabilité, par sa dépêche du 4 dernier, toutes les précautions sont prises pour garantir Napoléon contre les entreprises de ses ennemis.
Sa Majesté est ici au milieu d'un peuple reconnaissant pour les travaux qu'elle y a fait exécuter, et les sentiments deslroupesde terre etde même laissent rien à désirer sur leur respect pour leur ancien Souverain.
Quelque difficile que soit ma mission, sous le double rapport de mes obligations envers l'Empereur et envers le Gouvernement, je les remplirai, j'espère, à leur satisfaction respective, en prenant pour règ'ede conduite les principes avoués par l'honneur.
Signé : Le Lieutenant général
Comte Bekeu.
Le général Beker traçait cette dépêche officielle au moment où Tétranger foulait le sol de la capitale, au moment où la France changeait de maître.
Après avoir expédié ce message, il donna les derniers ordres.
Le soir même, au milieu d'une foule immense,
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des voitures conduisirent TEmpôreur et sa suite au bourg de Fourras, où il monta dans le grand canot de la Saal nvcc le Grand Maréchal comte Bertrand, le duc de Rovigo, le général Beker et le général Gourgaud.
Les autres personnes furent réparties sur des chaloupes, suivant le classement tracé d'avance pour éviter toute confusion, et Ton se dirigea vers la rade de l'île d'Aix. Mais au lieu de débarquer dans Tîle, comme il en avait manifesté l'intention au moment de quitter Rochefort, Napoléon fit aborder la frégate la Saal, qu'il atteignit le huit juillet, à huit heures du soir, sous un beau ciel, mais avec un grand frais, qui incommoda plusieurs passagers, sans affecter sa personne.
On n'était point prévenu à bord, de sorte que la garde du navire eut à peine le temps de se mettre sous les armes pour lui rendre quelques honneurs militaires ; le canon ne salua pas son
arrivée.
L'installation s'exécuta à la hâte, avec toute la confusion d'une surprise. La salle du conseil fut convertie pour l'Empereur en chambre à coucher dont le généralBeker occupa lui-même, faute d'espace, un compartiment qui n'en était séparé que par une simple toile.
Les ombres de la nuit s'abaissèrent bientôt sur la frégate et redoublèrent, après les premiers
moments d'agitation, Tangoisse et Tanxiété que faisait naître dans tous les cœurs l'imminence du dénouement encore inconnu qui allait décider du sort d'une si grande infortune.
9 juillet.
L'âme de Napoléon ne dut pas rester étrangère à l'inquiétude générale, car dès la pointe du jour il était levé ; il annonçait l'intention de se rendre à l'île d'Aix. Peu d'instants après, deux canots de la Saal portaient vers le rivage sa personne et sa suite.
Les sentinelles, dont les regards étaient sans cesse fixés sur les bâtiments de guerre, ont signalé l'approche de Sa Majesté, et officiers et soldats se précipitent vers la plage. L'Empereur se dirige aussitôt vers la ville : son escorte grossit à chaque pas ; les habitants de la cité lui font cortège à leur tour ; partout, sur son passage, éclatent des transports d'amour et d'enthousiasme, et, dans les rangs pressés de la foule, retentit le cri : A V armée de la Loire !.., En proie à une émotion bien marquée. Napoléon fend les flots de ce peuple que sa vue exalte, et gravit les degrés des forts qu'il se plait encore à faire passer sous les veux. Il s'arrête devant les immenses travaux qu'il a fait exécuter sur la fin de son règne, tant pour protéger les bâtiments de guerre
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au mouillage, que pour favoriser le cabotage entre la Rochelle, Rochefort, et Bordeaux.
Dans cette revue, il était accompagné par toute la garnison, empressée à lui prodiguer les démonstrations de son dévouement. Il semblait encore dans la plénitude de sa puissance, distribuant aux officiers du génie et de Tartillerie les éloges qu'il croyait devoir leur adresser pour le parfait état de défense qu'ils avaient assuré à l'île.
Il passa devant le front du 14™® régiment de marine rangé en bataille ; il commanda lui-même les manœuvres; puis, escorté par la garnison toute entière, il regagna les canots.
De retour à bord de la frégate, l'Empereur y trouva le préfet maritime, M. le baron de Bonnafoux, qui attendait pour remettre au général Beker une dernière dépêche du Gouvernement provisoire, laquelle réitérait l'ordre d'accélérer le départ de Napoléon et autorisait à communiquer avec les Anglais.
DÉPÊCHE DU MINISTRE DE LA MARINE AU GÉNÉRAL BEKER
Paris, 6 juillet 1815« Général,
Vous trouverez ci-joint un arrêté du Gouvernement relatif au départ de FEmpereur, et qui est de nature à ce que je n'aie rien à ajouter aux dispositions qu'il contient.
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Parvenez, je vous prie, à lui faire prendre sa détermination définitive le plus tôt possible.
Vous remarquerez que s'il veut aller à bord de la croisière anglaise ou directement en Angleterre, le préfet maritime de Rochefort reçoit ordre de mettre à sa disposition un parlementaire ; mais il est expressénaeiit recommandé que ce parlementaire ne soit expédié, pour le remettre à cette destination, qu'autant qu'il en aura fait la demande formelle par écrit. Il en est de même de son départ pour les États-Unis par un aviso, si on croit qu'il puisse réussir ; mais pour ce cas encore, il faut que l'Empereur fasse la demande par écrit.
Je vous adresse copie de la lettre quej'écrisàce sujet au préfet maritime de Rochefort. Les moindres retards peuvent avoir les suites les plus fâcheuses; car qui peut répondre que ces dispositions, prises dans l'intérêt de sa sûreté personnelle, n'éprouveraient pas sous peu des contrariétés iosurmontables?
Signé : Duc Degrés.
P. S. Il est bien entendu que si le départ des deux frégates est possible, il n'est rien changé aux ordres précédemment donnés pour le conduire aux Étas-Unis par cette voie.
Paraphé : D. D.