LETTRE DE NAPOLÉON AU PRLNGE RÉGENT
Rochefort, le 13 juillet 1815.
Altesse Royale,
En butte <iux factions qui divisent mon pays, et à rinimitié des plus grandes puissances de TEurope, j'ai terminé ma carrière politique, et je viens, comme Thémistocle, m'asseoir au foyer du peuple britannique.
Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de Votre Altesse Royale, comme celle du plus puissant, du plus constant et du plus généreux de mes ennemis.
Signé: Napoléon
A quatre heures du soir, le comte de Las Cases, accompagné du général Gourgaud, portait cette lettre à bord du Bellérophon et annonçait au capitaine Maitland l'arrivée de l'Empereur, qui, le lendemain, devait se mettre sous sa protection.
Malgré sa répugnance à se livrer à son ennemi le plus acharné, malgré la perspective d'un sinistre avenir, Napoléon préféra ce dernier parti à tous les moyens secondaires, qui pouvaient présenter quelques chances de succès.
S'il avait voulu se dégager de sa nombreuse suite pour monter la Bayadère^ avec deux ou trois officiers seulement, ou se confier aux neutres américains et danois, il est probable qu'il serait parvenu à s'échapper. Déjà, durant son
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séjour à la Malmaison, il avait refusé l'offre que le Ministre de la marine, M. le duc Decrès, était venu lui soumettre, au nom d'un capitaine américain dont le navire, en partance au Havre, Taurait conduit aux États-Unis. Mais alors son abdication était trop récente, il conservait toujours Tespoir d'une meilleure fortune.
Toutes ces tentatives amenaient, il est vrai, le grave inconvénient de le priver des avantages attachés à sa magnanime résolution, s'il fût tombé au pouvoir de l'ennemi, avant d'atteindre l'Amérique. Ce n'est qu'après avoir pesé tous les moyens d'évasion proposés jusqu'au dernier moment qu'il s'est enfin livré à la merci des Anglais.
Devant lui, s'ouvrait aussi, depuis son abdication, tout le vaste champ d'une guerre civile. Il connaissait toute la puissance de son nom sur les populations. Il aurait pu, jusqu'à la fin, rentrer dans l'intérieur des terres, accourir à l'armée de la Loire, appeler à lui tous les régiments disséminés dans cette partie de la France. Sa voix ne serait pas restée sans écho; les cœurs eussent encore tressailli à ses nobles accents, et une lutte, dont l'issue et la durée étaient incertaines pour ses adversaires, eût pu s'engager sur ce terrain.
Mais toujours Napoléon recula devant les guerres intestines ; jamais il ne consentit à être pour son pays un élément de discorde. Il a voulu
donner lui-même à la France et à l'Europe un témoignage éclatant de sa renonciation aux affaires publiques et de son désintéressement, dans ces belles paroles qu'il adressa au général Beker, la veille de son départ, en lui faisant remettre la copie de sa lettre au Prince Régent d'Angleterre :
Puisque je suis un obstacle à la paix de l'Europe, je ne puis lui donner une plus grande preuve de ma condescendance à ses désirs, qu'en me livrant à la puissance qui dirige la politique du continent.
C'est à la postérité qu'appartient désormais le jugementde la conduite des Souverains envers la France. — En continuant la spoliation de notre patrie, ils seront condamnés parleurs propres manifestes; et les monu* ments historiques que ces grandes catastrophes transmettront aux générations à venir fixeront l'opinion des siècles futurs sur la grandeur de mes entreprises.
Que la paix de l'Europe devienne donc le gage de ma renonciation au trône de France. Que l'Empereur Alexandre soutienne ce caractère de grandeur et de magnanimité qui le distingue dans les circonstances mémorables de son règne ; qu'il n'oublie pas que, dans la position où se trouve l'Europe, le repos de la Russie dépend delà conservation de l'ancienne France; enfin que les Souverains qui règlent maintenant le sort des nations remplissent leurs engagements, et mes vœux seront accomplis.
Napoléon termina en annonçant au général l'intention de quitter l'ile le lendemain, à la pointe du jour.
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Cooiinandant philibebt.
P, S. Je vous prie de me renvoyer par Tofficier porteur la lettre du Préfet.
I^ «oleil du 15 juillet se leva enfin pour éclairer le dfrnier jour de l'existence politique de rErnpereur, A trois heures du matin, les voiles de r Épe/^vier étaient déployées en face de l'île.
Napoléon, coiffé du petit chapeau, revêtu de rhabit vert de colonel des chasseurs de la garde impériale, Tépée au côté, entra dans le canot, suivi de tous ses officiers en grand uniforme, et bientôt après on atteignit le brick.
Le général Beker, qui l'avait accompagné jusque sur le pont du bâtiment, s'approcha de lui et lui demanda respectueusement si 5a Majesté désirait qu'il la suivît jusqu'au Bellérophon conformément aux instructions du Gouvernement .
Dans ce moment suprême, l'Empereur^ dont l'infortune n'avait pu altérer la sagacité et la profondeur d'esprit, qui, au milieu de ses malheurs, veillait à la gloire de la France, répondit vivement :
N'en faites rien, Général, on ne manquerait pas de dire que vous m'avez Uvré aux Anglais. Gomme c'est de mon propre mouvement que je me rends à bord de leur escadre, je ne veux pas laisser peser sur la France le soupçon d'un tel affront.
Ce nouveau trait de grandeur d'âme ne permit pas au comte Beker de proférer une seule parole, il fondit en larmes. En cet instant, l'Empereur, empressé de lui donner un témoignage public de sa haute satisfaction pour la noblesse de sa conduite à son égard, lui dit :
Embrassez-moi, Général, je vous rerAercie de tous
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les soins que vous avez pris de moi ; je regrette de ne pas vous avoir connu plutôt d'une manière aussi par* ticulière, je vous aurais attaché à ma personne. Embrassez-moi| Général, adieu.
Les sanglots étouffaient la voix de celui qui, en étreignant dans ses bras son illustre, Souverain qu'il ne devait plus revoir , ne put laisser échapper que ces mots : Adieu^ Sire soyez plus heuretiœ que nous.
Tous les témoins de cette scène déchirante, où le général Beker recevait la dernière accolade du grand homme, versaient des larmes ; l'Empereur seul demeurait calme et impassible dans ce choc de toutes les adversités.
Plongé dans l'affliction, le comte Beker quitta le brick et se dirigea vers la Saal, pour y attendre le retour du bâtiment et connaître la réception faite à Napoléon à bord du vaisseau de la Grande- Bretagne.
Du haut de la frégate, ses yeux suivaient dans le lointain les traces du navire qui portait tant de grandeur et d'infortune.
Après quelques heures d'attente, il vit revenir le brick, et reçut du Grand Maréchal comte Bertrand une lettre qui l'instruisit de l'accueil fait à Sa Majesté.