LR GRAND MARÉCHAL COMTE BERTRAND AU GÉNÉRAL BEKER
La Saal, le 9 juillet 1815.
Général,
L'Empereur me charge de vous demander d'envoyer un parlementaire à bord de la croisière anglaise, conformément aux instructions que vous avez reçues, pour savoir si les saufs-conduits demandés pour notre voyage aux États-Unis sont arrivés.
Signé : le Grand Maréchal Comte Bertrand.
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Ce ne fut que sur un ordre écrit émanant du général Beker, que le capitaine Philibert consentit à mettre à cet effet un bâtiment léger à la mer.
10 juillet.
Sur ces entrefaites, l'aspirant chargé d'une reconnaissance le long des côtes revint à bord de la frégate, le 10 juillet, de grand matin. Son rapportconfirma les craintes conçues sur la force de la croisière, et ne changea rien à l'irrésolution de l'Empereur dans le choix des partis qu'il devenait urgent de prendre lorsque les moyens maritimes étaient encore à sa disposition.
La démarche auprès des Anglais fut seule tentée, et le bâtiment des parlementaires cingla vers l'escadre ennemie.
Cette mission avait été confiée au duc de Rovigo et au comte de Las Cases. Ils devaient demander au commandant de la croisière s'il avait reçu les saufs-conduits que le Gouvernement provisoire avait espéré obtenir pour le passage de l'Empereur aux Etats-Unis. Ils revinrent à 2 heures du soir avec Vassurance qu aucun ordre particulier concernant Sa Majesté n'avait été adressé aux croiseurs anglais ; que^ si elle adoptait le parti de se rendre à leur station, le commandant serait flatté de la recevoir.
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' Cependant, ajoutait-il^ la proposition étant d'une nature extraordinaire et de la plus haute importance^ il se croyait obligé d'en référer à son amiral^ en croisière dans la baie de Quibe^ ron; il lui fallait trois ou quatre jours pour obtenir ses instructions. Tout bâtiment neutre devait être visité ; tout navire qui voudrait for^ cer lepassage^ attaqué et coulé bas.
Le résultat de ces démarches parut peu propre à faire naître et à entretenir des conjectures favorables à la position de l'Empereur si, pour dernière ressource, il était obligé de se livrer à l'ennemi : on revint alors aux tentatives d'évasion déjà discutées ; on songea de nouveau à s'embarquer sur un bâtiment léger, dont la sortie, par des voies obliques, pouvait offrir quelques chances de succès.
Les difficultés croissaient à chaque instant. La surveillance des Anglais, tenue en éveil depuis l'envoi des parlementaires, allait devenir plus sévère, car le vaisseau le Bellérophon n'avait pas tardé à se rapprocher des côtes, et, dans la soirée de ce jour, à s'embosser dans la rade des Basques. Le passage était donc désormais fermé aux deux frégates ; il fallait encore renoncer à un moyen de salut ouvert jusqu'alors, à moins qu'un grand acte de courage et d'héroïsme n'annulât la disposition des forces. Ces périls, toujours crois-
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sants, exaltèrent en effet le patriotisme du capitaine Poné, commandant la Méduse,
11 offrit de se dévouer lui et son équipage. La frégate devait, pendant la nuit, à la faveur des ténèbres, attaquer le Bellérophon, le saisir à l'ancre, s'attacher à ses flancs et soutenir avec lui un combat inégal, sans doute fatal pour /a Méduse ; tandis que /a Saal, profitant de la brisequi régnerait après le coucher du soleil et des avaries qu'une pareille lutte aurait fait subir au vaisseau anglais, aurait franchi les passes, et, emportant César et sa fortune, aurait pu atteindre l'Amérique.
Mais la répugnance du capitaine Philibert d'accéder à un projet aussi aventureux, qui mettait en danger des navires placés sous sa responsabilité, l'éloignement de Napoléon lui-même pour une tentative qui exigeait le sacrifice de tout un équipage pour sa personne, firent rejeter un dessein, digne néanmoins d'être consigné dans les fastes de notre marine.
11 juillet.
La nécessité de prendre un parti devenait de plus en plus imminente ; l'on songea au capitaine Baudin, déjà désigné à Rochefort par le viceamiral Martin. Le 11 juillet, le général Lallemand fut envoyé sur une péniche à bord de la corvette
la Bayadère^ en rivière de Bordeaux, pour reconnaître la possibilité de se rendre à cette destination, soit par terre, soit par mer, en suivant les marées, pour savoir enfin si le capitaine était en état de conduire et d'exécuter une pareille entreprise. On devait attendre le retour du général Làllemand avant de prendre une résolution ultérieure.
Les conférences se poursuivaient toujours avec des chefs de bâtiments nationaux et neutres. Plusieurs propositions furent échangées, principalement avec le capitaine danois, M. Besson, qui tenait son navire disponible, mais qui ne pouvait admettre une suite dont le nombre aurait trahi la présence de l'Empereur.
Les journées s'écoulaient ainsi en pourparlers, en conseils, sans qu'aucune résolution fût adoptée.
A bord de la Saal se répétaient les incertitudes signalées à Rochefort et à la Malmaison. Cet affaiblissement d'énergie et d'activité ne doit point surprendre; car les souffrances physiques auxquelles Napoléon était en proie durent amortir la vigueur de son esprit et de son caractère.
Ainsi qu'il a été dit, le général Beker occupait un compartiment qui n'était séparé de la chambre à coucher de l'Empereur que par une simple toile *;
i. Â bord de la Saal, TËmpereur ayant appris que le général Beker manquait de linge lui avait offert le sien.
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il pouvait donc saisir sans peine les moindres mouvements de Napoléon.
Souvent il entendait les plaintes que lui arrachait une infirmité douloureuse qui le tourmentait déjà à Waterloo, puisque, dans cette fatale journée, elle ne lui permit pas de se porter avec son activité habituelle sur les divers points du champ de bataille.
12 juillet.
Sur ces entrefaites, arrivèrent, le 12, de grand matin, les journaux français du 7 et du 8 juillet, qui annonçaient la dissolution du Gouvernement provisoire et des deux Chambres, l'entrée des Alliés dans la capitale, les proclamations du roi Louis XVIII et son rétablissement aux Tuileries.
Ces nouvelles produisirent une sensation profonde sur l'esprit de l'Empereur et de ceux qui l'entouraient.
La position était devenue plus précaire que jamais; le général Beker fit sentir à Sa Majesté l'urgence d'une détermination prompte et décisive, pour soustraire sa personne aux dangers inévitables qui la menaceraient désormais.
Napoléon était bien convaincu de cette nécessité; il fit embarquer une partie de sa suite à bord du brick V Empereur et de la goélette la Sophie avec les gros bagages, en manifestant l'intention de se rendre à la croisière anglaise.
Toutefois, une vague espérance l'attachaît au rivage, il voulut attendre encore ; dans ces moments si critiques, la frégate ne lui offrait plus assez de sécurité. L'île d'Aix, dont il se rappelait les transports, était à ses yeux un asile plus certain; il y débarqua dans la matinée avec les principaux personnages de sa suite. Le général Lallemand pouvait d'ailleurs apporter d'un instant à l'autre des avis plus favorables que ces délais permettraient de suivre.
Le dévouement des troupes éclata avec le même élan d'enthousiasme, à la vue de leur ancien souverain, qui venait chercher un refuge sur le rocher confié à leur garde.
Napoléon alla occuper la maison du Génie militaire, où il prit quelques heures de repos, et où il reçut à son réveil tout le corps des officiers, avec la même bienveillance, avec le même intérêt qu'au temps de sa puissance.
Cette journée s'écoula, comme les précédentes, dans l'attente des événements.
13 juillet.
Cet état de perplexité durait encore le lendemain matin, lorsqu'arriva le prince Joseph pour confirmer l'accomplissement des changements survenus à Paris, et pour déterminer son frère à s'attacher à un parti quelconque, avant que les or-
(1res des ministres du Roi ne vinssentmettre l'embargo sur les bâtiments de l'État, et rendre tout moyen de salut impraticable.
Pendant cette conférence entre les deux frères, le général Lallemand revint de sa mission, et en exposa le résultat dans les termes suivants à l'Empereur :
La corvette la Bayadère était toujours à ses ordres dans la rivière de Bordeaux, alors moins surveillée par les Anglais que ne l'étaient les passages des pertuis. Le capitaine Baudin était parfaitement armé, équipé, approvisionné, et se faisait fort de conduire l'Empereur au bout du monde.
Indépendamment de ce mode de transport, on pouvait monter un bâtiment américain en partance pour les États-Unis, et dérober le départ aux croiseurs anglais.
Quoique cette combinaison d'une évasion à bord de la Bayadère fut véritablement la meilleure, suivant l'opinion des officiers de marine, déjà consultés à ce sujet pendant le séjour de Rochefort, elle ne fut cependant pas adoptée, parce qu'il fallait entrer dans la rivière la Sentre et parcourir ensuite quatre lieues dans les terres, depuis la Tremblade jusqu'à Royan, afin d'éviter de doubler le cap deMœmusson, qui allongeait la navigation, sans diminuer les périls qu'entraînait la direction
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de cette ligne. Outre cette considération, le drapeau blanc flottait déjà au-dessus de la contrée qu'il fallait traverser, ce qui rendait ce passage dangereux pour la sûreté de Napoléon, et pouvait faire échouer complètement le seul projet jugé praticable par les marins. On renonça donc définitivement à la protection de la Bayadêre, et le roi Joseph,' après avoir adressé un dernier adieu à son frère, retourna le même jour à Rochefort.
Dans l'intervalle, une proposition hardie et généreuse avait été soumise au Grand Maréchal comte Bertrand par M. Genty, lieutenant de vaisseau.
Deux petits bâtiments de cabotage mouillaient dans la rade de l'île.
Le lieutenant s'offrait, avec quelques officiers dn 14™® régiment de marine, à équiper et à monter ces navires, pour y recevoir l'Empereur et sa suite.
L'obscurité de la nuit permettrait de fuir inaperçus devant la croisière anglaise, en longeant les côtes jusqu'à la hauteur de la Rochelle, pour, de là, gagner la pleine mer. Comme une navigation de long cours était impossible à des constructions aussi frêles, on devait forcer à prix d'argent le premier bâtiment de commerce qui serait rencontré à prendre à son bord l'Empe-
reur et les siens, et à se diriger vers les États- Unis.
Ce projet fut aussitôt approuvé et agréé, d'autant plus facilement, qu'on pouvait faire concourir ce plan avec celui du capitaine danois.
Les deux navires furent achetés pour le compte de l'Empereur ; tous ceux qu'il fallut initier au secret rivalisèrent de zèle pour on presser l'armement. Les frégates fournirent une partie du grément nécessaire. Tout fut disposé pour le départ,. qui devait enfin s'effectuer dans la nuit du 13 au 14 juillet.
A onze heures du soir, les deux chasse-marées commandés et servis par des officiers et sousofficiers de marine étaient à la voile, déjà chargés d'une portion des effets précieux. La majeure partie de la suite devait être répartie sur leur bord, tandis que Napoléon devait monter le bâtiment danois, accompagné seulement de son fidèle Grand Maréchal, des généraux duc de Rovigo, Lallemand, Gourgaud et de M. Marchand. Les ordres relatifs à l'embarquement étaient exécutés ; ce projet, qui paraissait être le dernier, semblait près de s'accomplir.
Mais, autour de l'Empereur, les préparatifs de départ avançaient avec moins de célérité ; des scènes de confusion et de douleur agitaient sa maison. Les périls de l'entreprise, la répartition
des diverses personnes de la suite sur les bâtiments, que le moindre événement pouvait isoler les uns des autres, avaient jeté l'effroi dans beaucoup d'esprits. Les dames ne voulaient pas être séparées de leurs maris, et le dépit de ceux qui ne devaient point suivre Napoléon ajouta encore à toutes ces rumeurs.
Tel était l'aspect de cette nuit d'inquiétude, lorsque le capitaine lit avertir que tout était disposé pour recevoir l'Empereur. Le général Beker monta aussitôt dans l'appartement de Sa Majesté, et lui dit: Sire tout est prêt ^ le capitaine vous attend. Il se retira, persuadé que le départ aurait lieu immédiatement.
Cependant, un intervalle assez long s'écoulait; le général, s' adressant au Grand Maréchal, le pressa d'instruire encore une fois Sa Majesté des dangers qu'entraînait un plus long retard.
Au moment où le comte Bertrand allait réitérer ce dernier avis, Napoléon, entendant le mouvement des allées et des venues, frappé par le bruit des sanglots et des gémissements que la douleur arrachait aux personnes qui ne pouvaient l'accompagner, soit qu'il cédât à l'impression de tristesse manifestée autour de lui, soit qu'il craignît de se mettre à la merci d'un équipage étranger ou qu'il se défiât du succès d'une tentative aussi aventureuse, chargea le Grand Maréchal de dire qu'il
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renonçait à ce moyen de salut, et qu'il passerait le reste de la nuit à Aix.
D'ailleurs, les sympathies de ses compagnons d'infortune pour la terre d'Angleterre, l'espoir d'une honorable réception qu'ils se flattaient d'y obtenir, enfin la crainte d'être faits prisonniers dans une traversée de long cours, leur avaient toujours fait préférer l'hospitalité anglaise à un passage en Amérique,
L'un des personnages placés jadis dans les conseils intimes de l'Empereur s'était même adressé au général Beker, pour l'engager à conseiller à Sa Majesté « de renoncer à tous ces moyens pré" « caires d'évasion, et de s'abandonner à la géné- « rosité du régent de la Grande-Bretagne. Il a ajouta que le peuple anglais serait sans doute « flatté de posséder sur son sol le plus noble de « ses ennemis, et raccueillcrait avec tous les « honneurs dus à son nom ». Le comte Beker rejeta vivement une proposition qu'il n'approuvait pas, et qui, s'il l'eût accepté, l'eût fait sortir du rôle de neutralité passive qu'il avait adopté pour règle de conduite; il se serait reproché toute influence, quelqu'indirecte qu'elle pût être, sur les décisions de Sa Majesté l'Empereur.
14 juillet.
Le jour allait paraître; l'instant propice à la
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fuite avait passé. Les négociations furent alors renouées avec l'amiral anglais. Il fut arrêté de nouveau que le comte Las Cases et le général Lallemand se rendraient, en parlementaires, à la station ennemie, « pour connaître la réponse aux « ouvertures déjà faites par les premiers plénipo- « tentiaires, relatives à l'admission de l'Empereur « et de sa suite en Angleterre. On ne doutait pas « que l'accueil ne fût conforme au rang de celui « qui sollicitait un asile, et digne de la grande « nation à laquelle le nouveau Thémistocle de- « mandait l'hospitalité. »
Les deux envoyés, partis à quatre heures du matin, étaient de retour à midi et rendaient compte à l'Empereur du résultat de leur mission. Le capitaine Maitland, commandant le Bellérophon, « avait reçu des ordres de son Gouvernement « d'après lesquels il était autorisé à accueillir « Napoléon et sa suite, si la demande lui en était « faite, et à le traiter avec tout le respect et tous « les égards dus au rang qu'il avait occupé; mais « il ne garantissait pas à Sa Majesté l'envoi des « saufs-conduits pour son passage de l'Angleterre « aux États-Unis. i>
Les termes de ce rapport n'étaient pas de nature à rassurer complètement sur les dispositions du cabinet de Saint-James.
Un conseil fut convoqué immédiatement pour
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discuter toutes les chances des partis qui restaient à prendre.
Une nouvelle proposition était soumise par le capitaine danois. Il pouvait encore cacher à son bord TEmpereur s'il se confiait à sa loyauté, avec une seule personne de sa suite, quel que fût son rang. Il promettait de les soustraire aux investigations des Anglais. Le général Lallemand t pres- « sait Sa Majesté de ne consulter que son salut « personnel, de choisir autour d'elle celui qui lui « inspirerait le plus de confiance ; si elle Thono- « rait de son choix, il lui servirait de secrétaire, « de valet de chambre ».
Mais les mêmes motifs qui avaient fait renoncer Napoléon aux tentatives de la nuit précédente parurent agir sur son esprit, et il rejeta encore cette dernière voie de salut.
Il ne restait plus qu'à invoquer la générosité anglaise, et à réclamer au foyer britannique un asile que toute nation eût dû être fière d'offrir. Il devait appartenir à l'Angleterre de ressusciter la foi punique.
Ce fut sous l'empire d'un sentiment de loyauté et de confiance que, la veille, Napoléon écrivait au prince régent cette lettre sublime que ses enne mis devaient admirer, mais qui ne devait pas modifier leur politique inflexible.
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