CHASSEURS
J'ai reçu, citoyen, votre lettre et la lettre de service que je vous avais adressée pour le 3""* de cavalerie.
Je me ferai un plaisir de soumettre votre demande au général en chef et je vous instruirai de la décision.
Si je vous ai placé dans un régiment de grosse cavalerie, c'est que je tenais beaucoup à conserver à l'armée un bon et brave officier. Il n'y avait que ce seul moyen, n'y ayant point de place de chef d'escadron vacante dans les troupes légères.
Je vous salue,
De 1790 à 1805
Dans le premier volume du « Maréchal Davout raconté par les siens et par lui-même », j'ai donné une rapide analyse du passage du général Davout en Egypte; j'ai parlé avec enthousiasme de cette épopée do la jeunesse de mon père, se battant en paladin, cherchant Mourad et peut-être le danger jusqu'au désert I
Je l'ai montré, rapide comme l'ouragan, poursuivant les Méquins et les Mameloucks, fondant comme une trombe sur la région où il était le moins attendu , et qu'il ne quittait que vaincue et soumise.
M. Donnai, dans son Histoire de Desaiœ, page 206, après avoir raconté comment les Moghrebins étaient venus renforcer Mourad, continue ainsi :
« Mais le général Davout accourant avec 2,000
hommes de cavalerie, artillerie et infanterie, vint présenter le combat le 18 avril. 11 fut accepté avec joie ; mais ces bandes eurent beau créneler le village, tout fut emporté d'assaut et traité avec la dernière rigueur. Mourad put s'enfuir avec 200 des siens au fond du désert. Ce combat devait être le plus glorieux de l'expédition d'Egypte. »
Plusieurs fois encore l'auteur nomme Davout et dit :
« La convention d'El-Arych ne fut pas signée par Davout ; comme Desaix, il regardait l'abandon de l'Egypte comme une faute capitale. »
Si l'Egypte n'eut point été abandonnée alors, l'histoire de l'Europe se serait montrée bien différente et une seconde France aurait fait la vieille France plus riche et plus forte. L'occasion perdue se retrouve rarement, et nous n'avons à nous occuper que des faits accomplis.
Visiblement M. Donnai n'a point exploré les curieux cahiers laissés par le général Desaix, et dont je dois la gracieuse communication à son neveu M. Richard Desaix. Je ne saurais assez le remercier de la joie profonde que je lui dois ; il m'a été permis, dans les deux ou trois cahiers qu'il a bien voulu me confier, de suivre les progrès de l'amitié que ces deux vaillants chefs conçurent l'un pour l'autre. Cotte amitié fait grand honneur au général Desaix, car elle témoigne d'un rare esprit de
CORRESPONDANCE INEDITE 51
justice: c'est après une désobéissance, le mot est impropre, après une initiative héroïque du général Davout, que Desaix, reconnaissant que son lieutenant avait eu raison d'obéir aux événements plus qu'à ses ordres, se prit pour lui d'une vive affection.
Fidèle à notre principe de laisser parler les documents chaque fois que cela est chose possible, nous allons donner l'analyse des cahiers du général Desaix et la copie des plus intéressantes lettres se rapportant à mon père.
Je commencerai par un rapport de Desaix au général en chef, constatant l'abandon où il se trouvait. Ses troupes étant dispersées, il n'avait à opposer aux ennemis qui se réunissaient qu'une partie de ses forces :
(( Mais le général Davout ne donna pas le temps à tous ces projets de se réaliser; il marchait à la poursuite de l'ennemi à deux jours d'eux, et moi je le suivais déplus loin, afin, s'il leur prenait envie do faire leur crochet habituel, qu'ils ne pussent pas nous échapper, et que, soit qu'ils montent ou qu'ils descendent, ils fussent vivement poursuivis.
Le général Davout arrivé à Slout se réunil à la garnison de cette ville et, laissant ce qu'il fallait pour garder nos établissements, il a marché contre Bénéahdi. Ce village, assez bien retranché, a fait une vigoureuse résistance; à la fin il a été forcé. Les habitants, au nombre de 3,000, ont presque tous péri.
Nous avons perdu à cette affaire le chef... (six mots illisibles), 7 soldats et 46 blessés. Cet événement a fait une grande impression sur les gens du pays.
Le général Davout a marché avec sa troupe sur (nom illisible), à la poursuite des Mameloucks et des Méquins.
Dans une lettre adressée au général Davout Desaixdit : « Annoncez Tévénement de Benéahdi : faites-le effroyable. »
Desaix est bien vraiment le maître do celui qui disait : « Répandez le bruit que je pends tout le monde , et je ne serai obligé de pendre personne ^ »
Le général Desaix au chef d'Estrêb.
Mandez que Ton a reçu le détail des trois combats dont on est satisfait.
Agir avec sévérité envers les rebelles : tâcher d'avoir quelques-uns des cheiks, les punir de mort et pendre les cadavres aux arbres avec défense d'y toucher sous peine de mort.
A coup sûr cet ordre que d'Estrée devait faire parvenir au général Davout était terrible. Pourquoi Desaix, loin d'être accusé de cruauté, a-t-il été
1. Se montrer terrible, afin d'intimider et de n'avoir point & user de violence, était tellement dans les coutumes du maréchal, que nous trouvons, à propos des troubles de Marseille, cet ordre, daté de 1815 et -adressé au maréchal Brune : « 11 faut étourdir toutes les tètes du même coup, c'est le seul moyen de les rappeler à la raison et au bon ordre. Pour atteindre le but désiré, il faut leur faire plus de peur que de mal, et en suivant cette maxime on peut être sûr d'avance de la réussite.
CORRESPOiNDANCE INEDITE 53
appelé le Sultan juste, et pourquoi a-t-on reproché à Davout d'avoir parfois imité son maître, alors que les dures lois de la guerre le lui commandaient?... L'histoire, étant écrite par des hommes, est inconséquente comme les hommes... Un philosophe ajouterait que Desaix n'a pas vécu assez longtemps pour lasser la patience de ceux que la louange d'un rival fatigue.
Louis Davout, qui avait beaucoup lu et beaucoup pensé, savait que « si tous les hommes sont bons, à leur intérêt près », ainsi que l'a dit un philosophe à esprit noir, l'intérêt stimule fortement la bonne volonté des meilleurs ; il écrivait donc au général Desaix, le 20 germinal , à six heures du soir :
Je viens de prendre connaissance de la lettre de Morand. Le cheick de Gosseir(nom quasi illisible), qui est ici, en sera le porteur. Je préfère cette voie, craignant que le commissionnaire ne soit arrêté en route. Comme ce cheick s'est très bien comporté, je lui ai promis que vous lui feriez donner un reçu d'un cheval comme si son village l'avait donné; mais j'ai mis dans ma condition qu'il fallait que cette lettre vous parvînt demain au lever du soleil. Je vais partir dans une demi-heure. Je marcherai une partie de la nuit; demain je serai de bonne heure à Girgeh. Je vous ai parlé, dans une lettre que je vous ai écrite à mon arrivée ici, de Hassan-Bey, qui descendait ; la nouvelle paraît être vraie. Il doit être à cinq lieues d'ici dans la montagne. J'ai quelque
5i LE MARÉCHAL DAVOUT
raison de croire que les Mameloucks se sont donné un point de réunion du côté de Tatba, mais l'affaire de Aassan-Bey a tout dérangé.
Salut et respect,
Nous donnons la lettre du général Desaix au général Morand, tant elle semble témoigner de la façon dont Louis Davout avait su profiter des leçons do Tami qu'il appelait volontiers : « S07i maître en l'art de la guerre, »
Siout, le 4 Prairial an Vil.
Le général Desaix âu citoyen Morand
Je vois avec bien du plaisir, mon cher Morand, que tout va bien et très bien dans votre province et que la tranquillité y est parfaite, continuez de même. Pas de grâce à toiis les hommes qui ont assassiné, de quelque tribu, de quelque religion, de quelque caste qu'ils soient.
Pas de grâce aux voleurs, justice sévère, alors tout ira tout seul et nous voyagerons comme en Europe, seuls et sans danger. Ici, cela va toujours bien. On a arrêté encore deux assassins ; on pend vivement les voleurs, on n*en laissera pas subsister un seul.
Gilly est sur la rive droite a Chaïk-Selim, Lasalle à Calla, vous à Achanin, Ayout-Cachf doit être pris au milieu de tout cela ; il ne peut être loin dans le désert. Qui aura la gloire de le prendre ? Avec quelques chameaux, quelques Arabes, on ira bien aisément les déterrer dans l'intérieur du désert.
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Je VOUS recomnKinde bien la police, elle mérite toute votre attention. Je viens de faire un règlement que je veux qui soit suivi et connu partout; vous le ferez écrire en arabe et renverrez dans tous les villages.
Toutcheik^ dans Tarrondissement duquel il se trouvera un assassin ou un voleur qui ne sera pas arrêté par sa négligence, sera tenu de payer comme amende 6,000 fr. Cette somme sera employée, un quart au remboursement des effets volés ou à dédommager la famille du mort; un autre quart sera donné en gratification au cheick qui portera le coupable arrêté par lui; le reste sera le fond de la caisse particulière de police qui sera employée à récompenser les cheicks qui prendront les coupables aussitôt qu'ils les connaîtront et à payer les dépenses d'espions pour suivre les voleurs, et celte caisse sera à part et ne pourra avoir d'autres destinations.
Je ne pense dans ce moment qu'à la police ; c'est la partie la plus souffrante dans le gouvernement d'Egypte, il faut lui donner le plus de soin. Il n'y a pas de sacrifice que je ne fisse pour retrouver l'assassin du français qu'on a tué vers Boidy (?). Si vous réussissez à connaître l'auteur, vous me ferez le plus grand plaisir. Je suis content d'Aly de Fachous, il a arrêté des Mamelouks. C'est bien, mais il ne vous a pas livré de voleurs. Vos Kaïmacans sont négligents sur cetarticle; je vous l'ai déjà dit il y a trois jours, je vous le répète. Je veux que vous les pressiez fort ; ceux que vous trouverez négligents, punissez-les. Je veux qu'on retrouve nos armes et chevaux volés. Tout homme qui en aura, en ne les restituant pas, sera traité do voleur ; faites punir un ou deux hommes dans ce cas : exemple de mort, mais avec ostentation et connu de tout le monde.
Votre lettre du 3 prairial m'a fait plaisir. Je lirai vos renseignements avec intérêt. Vous savez combien je les regarde comme utiles. Je suis content de vous, seulement vous n'êtes pas assez sévère, vous avez l'humanité de l'Europe. Elle ne vaut rien en Afrique pour les premiers jours.
Je vous autorise à prendre les canons de la Thébaïde. J'envoie un ordre à Guichard pour vous les livrer.
Faites faire des boulets de marbre. Silly en a fait faire 60 et 400 coups de mitraille des petits morceaux, cela va très bien.
Salut et amitié,
Desaix.
Desaix, arrêté à Girgeh par le manque de vivres, envoie Davout à Soiag : ce général part avec sa cavalerie, et, déterminé à ne plus souffrir d'être pressé par les Arabes, en vient aux mains le 21. Voici le rapport de Davout à Desaix :
« Notre arrière-garde, où j'étais, a été attaquée vivement; sur le champ, la colonne a faitdèmi-tour ; les chefs de corps ont mené à l'ennemi leurs troupes dans les différentes directions indiquées. Les dragons, se trouvant les premiers par un mouvement rétrograde, ont montré les grands avantages qu'on peut retirer de leur arme. Cette nombreuse cavalerie * ayant voulu tenir ferme plusieurs fois, deux feux de peloton les ont toujours mis en fuite. Toute la cavalerie a admiré ceux du 15" qui ont été commandés et exécutés comme à
i . Les Mameluks.
l'exercice. Ces hommes à cheval, ayant perdu par les feux près de loO hommes, se sont sauvés dans . toutes les directions à toute bride. Comme il faisait encore un peu jour, on en a profité pour tomber sur le rassemblement à pied ; 1,500 ont été hachés. Un village où nous avons passé ayant fait feu sur nous, tout ce qu'on y a trouvé a été passé au fil de Tépée; là, près de 500 malheureux ont été les victimes des mauvais conseils de leurs chefs. On avait persuadé à ces misérables que Mourad allait nous prendre de front, qu'il fallait qu'ils nous attaquassent par derrière , que personne de nous n'échapperait, qu'il n'y avait plus que nous en Egypte, vous, Général, ayant été pris au Caire par les Turcs. »
On ne saurait le répéter assez ; la guerre est horrible. Desaix, exalté par tous, et à bon droit, n'écrivait-il pas, le 22 décembre 1793, à la Convention nationale en rendant compte, de Niederbronn, d'une bataille qui venait d'être livrée : « On ne s'est déterminé à faire des prisonniers que lorsqu'on a été fatigué de tuer! »
En revenant à l'Egypte, nous trouverons Desaix disant au général Zayonscheck et au chef d'Estrée : « Le général Davout dissipera facilement les ennemis qui sont rassemblés dans sa province. »
Au second il écrit : « Je regrette beaucoup que le général Davout ne soit pas arrivé plus tôt à Minieh pour vous secourir... mais les commissionnaires craignent d'être surpris par l'ennemi et
n'osent se mettre en route... Mahmoud, chassé et terrassé par le général Davout, a été contraint à descendre. »
Au général Davout, le 14 floréal an VII, Desaix écrit :
Si le général Zayonscheck a reçu le renfort dont vous me parlez, il pourrait sans autre secours battre tout (mots illisibles), mais, quoi qu'il en soit, je préfère que vous soyez là-bas et je me persuade que vous y êtes arrivé. Ne négligez rien pour expédier complètement tous nos ennemis et revenir de nos côtés. Je ne vous donne à ce sujet aucune instruction ne connaissant pas les circonstances qui doivent déterminer ce que vous aurez à faire.
Vous avez bien fait de brûler les villages de Thalé, mais à l'avenir il faudra, autant que possible, s'assurer des chefs de la révolte et leur couper la tête. Une fois les grosses têtes abattues, les petites ne bougent plus; quand un village se soulèvera, il faudra punir lecheick plutôt que le reste des habitants.
De Thata, le 15 floréal, Desaix répète à l'adjudant Rabasse :
« J'espère que le général Davout, que je vous prie de féliciter de ma part sur ses succès, punira sévèrement les rebelles dans les personnes de leurs chefs, qu'il ne faut négliger de faire arrêter et de leur faire tomber la tête. Le reste des paysans ne sont que des machines sans intelligence qu'on fait agir à volonté; ils ne peuvent rien faire d'eux-mêmes. Les habitants sont dans la
plus grande tranquillité, ils se souviennent des leçons que leur a données le général Davoul. »
Aux chefs d'Estrée, Silly, au général Morand, il redit la prise du village d'Abou-Girgeh, l'écrasement des habitants qui s'étaient soulevés.
De Tatah, le 17 floréal, Desaix écrit au chet d'Estrée qu'il doit continuer d'écrire au général Davout, qui, lui, sans cesse en mouvement, doit être moins disposé à écrire.
Desaix enjoint à d'Estrée de prendre comme otage un enfant ou un proche parent des rebelles et de les menacer de leur envoyer la tête de cet otage s'ils n'obéissent pas. « Ce moyen est le plus efficace », dit « le Sultan juste ». La guerre est une horrible chose et le devoir impérieux du chef est de préserver ses soldats. Redisons en soupirant avec le grand Shakespeare : « Celui qui ménage les assassins devient lui-même assassin I »
Au commandant Poussielgue, le 18 floréal, de Tatah, Desaix écrit encore :
Le général Davout a détruit le village de IJénéahdi, le plus riche et le plus dangereux de l'Egypte par ses ressources et sa population ; il s'était soulevé et devait être le point de ralliement des Mameloucks et des Arabes. Il y a près de 3,000 habitants de tués, parmi lesquels quelques Mameloucks.
« D'Estrée a été attaqué à minuit par des Mamelouks, Méquins et paysans réunis ; il a soutenu pendant trois
jours, avec une poignée de monde, les attaques de cette foule d'ennemis. Le général Davout est arrivé la troisième journée et leur a fait prendre la fuite.
Le général Davout est descendu à Bénésouef pour donner la chasse au reste des Méquins et autres ennemis. En descendant il a écrasé le village d'Abou-Girgeh, qui avait pris les armes et refusé des vivres. Cet exemple de sévérité en imposera enfin à ces imbéciles d'habitants que les bons traitements n'ont pu corriger.
Mais voici que le général Dugua, inquiet pour la Basse-Egypte, appelle Davout. Desaix, mécontent de cet éloignement, écrit au général Dugua « son regret que le général Davout ait été si prompt à se rendre à son appel. Si les Arabes remontaient, comment les repousser sans grands moyens? » L'encre de ces cahiers, héla»! pâlie, m'a seulement laissé lire le nom de Davout et deviner un grand mécontentement. Au général Zayonscheck, il exprime son déplaisir que le général Davout se soit éloigné si promptement de lui. Il espère que, les ennemis refoulés et après son arrivée au Caire, il songera à rejoindre. J'ai pu démêler en ces pages effacées que trois colonnes devaient harceler les Mameloucks et les rejeter dans le désert; mais le général Davout, qui commande une colonne mobile, a suivi son idée à lui, et non pas le plan de Desaix, lequel envoie au général en chef un rapport témoignant d'une réelle
aigreur, autant qu'il m'a été possible de déchiflFrer ces caractères effacés par le temps, et une lettre assez violente adressée au général Davout et terminée par ces mots : « Revenez vite nous joindre, et souvenez-votes que vous m'appartenez, »
Plus loin il pried'Estrée de lui procurer des nouvelles de Davout : « Vous ne doutez pas que je serai bien aise d'en avoir et qu'elles me sont même nécessaires. N'épargnez rien pour en obtenir. » A d'autres encore, Desaix parle de Davout, le réclame; s'il revenait, il chasserait le reste des ennemis. Que se passa-t-il entre ces deux généraux? les cahiers n'en disent rien, mais le malentendu qui divisait deux hommes de cette trempe ne pouvait durer. De Siout, le 26 floréal, Desaix dit à d'Estrée : « Je reçois avec plaisir de vos nouvelles et j'en attendais avec grande impatience. D'après ce que Davout m'annonce, il paraît que tout va bien de ce côté-là et que le pays est en paix. Quand il vous a conseillé de faire un fort, il avait la plus grande raison, mais il s'est mal expliqué. » Ici, le général entre dans des détails : « Une forteresse demanderait trop de temps et d'argent, mais il est indispensable de mettre la caserne à l'abri d'un coup de main » . Desaix songe à tout, s'occupe des finances, de l'administration, môme du zodiaque de Denderah, comme le maréchal Davout, commandant en chef, le fera un jour.
6i LE MARÉCHAL DAVOUT
A Zayonschek il écrit, le 26 floréal : « Je suis très iuquiet depuis que je sais que le général Davout yous a si promptement abandonné. J'aurais bien voulu qu'il pût nous purger de tout ce qu'il y a de mauvais dans vos cantons, soit arabes, soitMamek)ucks, soit Méquins, mais j'espère qu'il reviendra de vos côtés et vous donnera secours en cas de besoin. »
Le 29 floréal, le général Desaix félicite le général Zayonscheck de ses succès, lui développe ses plans : « Quand le général Davout remontera, alors nous nous concerterons ensemble pour employer nos forces chacun de 'nos côtés, pour battre et détruire ce ramas de voleurs. »
La veille, le 28 floréal, Desaix écrivait de Siout à Davout :
Nous avons reçu de vos nouvelles avec bien du plaisir, mon général. Nous en attendions avec impatience. Nous espérons que vous nous donnerez des détails sur la situation du Caire et de la Basse-Egypte et que vous nous apprendrez que l'on peut respirer un moment.
Je commence à n'être plus en si grande colère contre vous, puisque vous promettez de revenir. A votre retour apportez-nous (mot illisible) et des rechanges d'artillerie.
Il paraît que toutes les tribus d'Arabes de ce pays sont pleines de Mameloucks. J'attends des rapports pour leur donner la chasse.
On sent sous chaque parole la joie de Desaix :
Davout revient, tout marchera I Le 26 germinal an VII, nous trouvons cette lettre à l'adresse de Davout: « J'ai reçu votre lettre, mon cher général, je sais que vous étiez le 27 à Soulagni . . . Vous commandez la province de Siout ». A dater de ce jour toutes les lettres commencent par : mon cher général. Sans doute Desaix avait reconnu que son lieutenant avait sagement agi en suivant ses succès, non par esprit de désobéissance, mais pour le plus grand bien de tous.
Desaix ne croit plus aux Mameloucks, mais engage Davout à ne poursuivre qu'un ennemi à la fois et voudrait lui voir détruire les derniers Méquins. Cependant désormais il ne commande plus à son lieutenant, il le conseille et le consulte. En cette même lettre nous lisons : « Si ce que je vous ay nonce sur le peu de Mameloucks est vrai, il est inutile de leur donner une chasse, il vaut mieux s'attacher aux masses. x>
En dépit de sa première opinion , Desaix , qui reprochait à son lieutenant de tant s'occuper des Mameloucks, avait fini par y croire, puisque, le 17 mars 1799, il écrivait au général Bonaparte : « Ils sont comme l'hydre de Lerne, à mesure qu'on leur coupe une tête il en renaît une autre. » Il dit enfin à Davout :
« Employez tous les moyens possibles pour avoir de vrais renseignements sur les manœuvres des Marne-
loucks; savoir d'où ils tirent leurs ressources et leur nombre.
Je ne vous dirai pas ce que vous avez à faire, puisque vous devez agir selon les circonstances et de la manière que vous jugerez la plus avantageuse; mais je vous recommande de vous informer auprès des cheicks, qui, dans le pays où vous êtes, sont les plus attachés aux Mameloucks, qui les reçoivent et les servent en leur fournissant ce qui leur est nécessaire. Vous les traiterez avec rigueur en les menaçant des plus sévères châtiments s'ils continuent leurs liaisons avec nos ennemis...
On ne pense pas ici que Mourad-Bey descende de Toasis. Je ne le crois pas non plus, mais, quoi qu'il en soit, faites vos dispositions en conséquence. S'il vient, tâchez de le joindre et de le battre ; vous vous attacherez particuUèrement à lui.
Desaix recommande à Davout de se tenir en garde contre les faux rapports qui sont venus troubler ses propres résolutions.
En vérité cette longue lettre, dont nous avons transcrit les passages intéressants, nous semble la lettre d'un ami à un ami auquel il parle des événements qui le préoccupent, plus que la lettre d'un chef à un subordonné.
Davout est bien l'élève de Desaix, même besoin de se renseigner, même crainte de se montrer injuste, même sévérité dans le service.
Desaix écrit au chef Silly : « Le général Davout, qui se dispose à faire quelques mouvements, me
mande, mon cher Silly, qu'en son absence il vous a remis le commandement de la province; il ne pouvait faire un meilleur choix, je vous en félicite. »
Le 1^' floréal, nous trouvons une lettre adressée au général Davout.
Je vous le répète, mon cher général, n'écoutez point les contes que l'on vous fait sur les Méquins et les Mameloucks dans le pays où vous êtes. Je vous en conjure à mains jointes.
Je vous le répète et vous le répéterai mille fois, attachez-vous aux Méquins et ne les quittez pas qu'ils ne soient tous détruits. J'aime mieux que l'on tue un Méquin que 50 Mamelouks. Souvenez-vous que les trophées de cette campagne sont la mort du dernier deâ fanatiques. Laissez-là tous les Mamelouks du monde et tous les rassemblements imaginables et courez sur les Méquins dans tel point qu'ils se trouvent. Je ne croîs pas, en un mot, les rapports que l'on vous a faits ; j'en ai reçu d'Ellouak ce matin et l'on assure que Mourad- Bey y est toujours.
Les rapports du général Davout étaient cependant exacts et bientôt il devait se battre corps à corps avec Mourad, écraserions ceux qui se mesuraient à lui, et on voit Desaix, l'oreille tendue vers son lieutenant, parler de lui , réclamer de ses nouvelles à tous, recommander de l'aider. Desaix savait qu'il faut préparer le succès si on veut l'obtenir.
Avant (le nous séparer de ces cahiers, qui se terminent au 8 floréal de Tan VII, nous copierons d'abord cette phrase adressée à Davout : « Je vous félicite bien sincèrement sur cet avantage, on ne peut plus essentiel dans ce pays. Il y a longtemps que les environs de Siout avaient besoin d'une punition exemplaire. C'est vous qui la leur avez donnée, j'en suis enchanté. »
Avec une joie toute militaire, Dcsaix écrit au général Belliard :
Le 29 du mois dernier, le général Davout, qui s'était porté à la hauteur de Bénéahdi pour s'opposer au passage de Mourad, que l'on disait devoir descendre de l'oasis, a trouvé les habitants de ce village en révolte. L'affaire a commencé à 7 heures du matin et a jftni à 9 heures du soir. Il a fallu prendre maison par maison qui étaient défendues, et ensuite abandonnées par nos troupes qui y mettaient le feu.
Au capitaine Gressin encore, le général I)esaix répète : « Nous n'avons rien de nouveau ici depuis TafTaire glorieuse du général Davout à Bénéahdi. » Desaix était un trop grand soldat pour jalouser la gloire de personne, en ceci encore Davout, son élève, lui ressemblait. Après avoir de nouveau remercié M. Richard Desaix d'une si précieuse communication, nous donnerons une lettre du général Davout revenu d'Egypte
avec Desaix, qu'il refusa de quitter jusqu'à la glorieuse mort de ce dernier. Cette lettre termine dignement cette rapide esquisse du séjour en Egypte des deux illustres soldats.
Au Lazaret de Toulon, le 16 Floréal, an yiil de la République.