‹ Le maréchal Davout, prince d'Eckmühl; correspondance inédite, 179O-1815. Pologne--Russie--HambourgChapitre 3 sur 55 · Lire les ordres du major-général Berlhier · texte numérisé non relu

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CORRESPONDANCE INÉDITE io

Il nous est infiniment doux d'avoir à remercier

M. Emile Montégut de sa très belle étude intitulée :

En dehors d'une légère divergence d'opinion au sujet de la Russie, divergence accentuée par un enthousiaste de la mémoire du maréchal, dont nous donnons en note la lettre *, ce travail nous

i. Lettre de M. Challe a la M'* de Blocqueville.

J'admire fort le magnifique travail de M. Montégut. intitulé : « L? maréchal Davout » ; il est cependant un point sur lequel je ne pui» partager son avis, c'est sur l'approbation que, selon lui, le maréchal a donné à la grande expédition de Russie. Le maréchal n'a pas dit, dans le passage qu'il cite à la page 152, que le succès était possible avec d'autres chefs, d'autres mesures et la bonne santé de l'empereur. Il a dit seulement que peut-être elle eut eu d'autres résultats, cette campagne, qui, après l'événement, était traitée d'ex* travagante. Mais cette assertion n'est pas inconciliable avec les pressentiments de tristesse qu'il ressentait avant le départ de sa femme, au printemps de 1812, pressentiments qu*il n'a pu lui cacher, et qui apparaissent ensuite, dans plusieurs de ses lettres, à qui veut lâs étudier avec attention. »

Le major Louis Chiala, l'élégant historien italien du maréchal Davout, partage entièrement la façon de voir de M. Challe; et mes souvenirs me commandent de penser comme eux. Ma mère m'a cent fois dit et toujours dans les mêmes termes : « Ton père avait tout prévu et n'a pas caché son opinion à l'empereur qui ne lui a pas pardonné d'avoir eu trop raison I... Ne pouvant rien empêcher, le maréchal a tout fait pour préparer un succès auquel il ne croyait pas; et, après les désastres qu'il avait pressentis, il a eu la grandeur d'àme de ne jamais faire allusion à ses prévisions, trop justifiées par l'événement! Le maréchal était un homme admirable, et si l'empereur l'eût écoulé, il serait mort empereur ; mais on aime rarement ceux qui voient mieux que nous, surtout quand on est Napoléon ! »

Je n'ai pas changé un mot à ces chères paroles, qui me semblent clore triomphalement le débat.

semble digne de notre plus reconnaissante admiration, et les paroles que l'auteur de ce volume a bien voulu consacrer ^ àla fille du lion » m'ont été tout droit au cœur.

Je ne saurais résister au besoin de remercier ceux qui ont essayé de comprendre mon père et qui ont parlé de lui avec loyauté et sympathie.

M. Cousin, un des premiers, a encouragé mes essais de piété filiale; il m'écrivait de Cannes le 3 janvier 1862 : « Je vous vois agréablement occupée à rechercher l'histoire de votre famille. Recueilfez avec soin les moindres faits de votre illustre père, puisqu'il ne vous reste plus qu'à y glaner; mais la moisson est si riche que vous trouverez encore bien de nobles épis à recueillir. »

Il y a éloges et éloges, tout ce qui ressemble à un compliment de complaisance froisse certaines âmes, mais il y a de gracieuses louanges qui épanouissent le cœur et le remplissent d'une bienfaisante émotion.

Je n'ai pas l'avantage de connaître M. Bougier, mais un article à propos des Roses de Noël trouvé dans le National, en avril 1884, et signé de lui, m'a été singulièrement doux. On le comprendra en lisant ces lignes : « Aimable, M""® de Blocqueville sait l'être; sa philosophie est souriante, sa morale, pour être chrétienne, n'a rien d'austère, et, dans ce rôle d'aïeule qu'elle se donne avec coquetterie,

elle est excellente. Ce n'est pas à la fille de Davout, l'impeccable soldat, qu'il faut demander de cacher son drapeau. M"*® de Blocqueville arbore fièrement ses couleurs et ne dissimule pas sa foi. »

Je veux aussi remercier M. Pellerin d'avoir à peu près seul rappelé, à propos de la publication de M. de Mazade : « que la fille de Davout avait cherché à révéler Pâme de son père. »

Plus d'une fois M. Pellerin a témoigné par de nobles et gracieuses paroles de la plus bienveillante sympathie pour mes œuvres, et cette sympathie me touchait d'autant plus qu'elle ne pouvait m'être suspecte, puisque j'ai le regret de ne pas connaître M. Pellerin. Puissent ces mots de sincère et haute gratitude arriver jusqu'à lui I

Les articles que M. Ernest Berlin a publié dans le Journal des Débats sont noblement pensés, et donnent une si juste idée de l'âme et du caractère du prince d'Eckmiihl, que nous avions songé à les donner ici , mais ce volume est déjà très chargé et les longues lectures effraient beaucoup de lecteurs.

Nous ne saurions oublier une belle étude inédite qu'il nous a été donné de lire, étude faite par M. Tabbé Léon Brocard, sur la vie du maréchal Davout. Ce travail contient des pages excellentes à propos de la marche qui précéda la bataille

d'Eckmulil. Le mot de Tempereur, déjà cîtë, est considéré par la charité de l'écrivain comme un cri d'admiration. Nous le croyons ici dans Terreur, et le difficile gouvernement des villes lianséatiques, imposé au prince d'Eckmùhl, n'était-il point un éloignement, une disgrâce, plutôt qu'une récompense?... Le cœur de l'épouse ne s'y trompa pas, et une fort belle lettre de la maréchale, publiée dans notre troisième volume intitulé « Ham^ bourg », le dit avec éloquence.

Nous tenons à reproduire une note de M. Tabbé Brocard, introduite en cette étude, tant elle nous semble juste ; « Il est impossible de ne pas être saisi d'étonnement en voyant le tombeau du maréchal au Père-Lachaise. C'est une grande plaque de granit, surmontée d'un tumulus, également de granit, sans aucune inscription ni sculpture. Rien de plus majestueux et de plus sévère. Le sépulcre a pris quelque chose de la physionomie de celui qu'il recouvre. »

Sa veuve l'a voulu tel, et, en effet, cette simplicité auguste convient à celui dont la qualité maîtresse était une rare modestie : modestie qui le portait à estimer les autres et à se défier de luimême.

Cette salutaire défiance lui imposait le soin de tout prévoir, dé tout préparer, avant d'entreprendre une action de guerre. Celui qui oublie de

compter avec rennemi est déjà à demi vaincu , et les constants succès du maréchal ont été le fruit de cette supériorité trop rare : la modestie.

M. Léon Hennet a publié, à la librairie militaire, une excellente brochure propre à faire penser ce que nous disons ici : la fréquentation des archives de la guerre l'a initié au beau mystère [de cette fidélité de la fortune envers le maréchal. Ce travail est d'autant plus précieux pour les paresseux et les avares de leur temps , qu'il dit beaucoup de choses et donne même quelques détails nouveaux en très peu de paroles. J'ai à le remercier de m'avoir révélé une erreur involontaire qui s'est glissée dans mon quatrième volume. Je ne pécherais jamais volontairement contre la vérité, par obéissance même au plus noble sentiment que puisse contenir le cœur humain, l'amour filial.

Nombreux sont les écrivains que j'aurais encore à remercier. Le baron de Saint-Amand a parlé du maréchal, dans ses intéressants écrits, avec une sympathique admiration,^ d'autant plus touchante que c'est chez lui sentiment d'héritage.

A M. Claretie je dois d'avoir retrouvé une noble lettre, longtemps cherchée sur une indication trop vague de M. E. Quinet. MM. de Saint-Valry, Racot, Buet. et d'autres'^encore , ont bien voulu saluer les récits de l'âme et do l'esprit du maréchal, par moi édités.

Je ne voudrais pas imiter M. Charles de Mazade, en passant sous silence son importante publication des lettres militaires du maréchal prince d'Eckmiihl. Je l'imiterai d'autant moins, que l'Italie et même l'Allemagne ont pensé que le docte écrivain avait eu tort de ne point relier le grand capitaine au grand homme de bien. J'ai reçu d'Italie des paroles empreintes du plus vif étonnement, de voir la publication « qui a fait aimer le maréchal^ même de ses adversaires », entièrement passée sous silence, bien que l'éditeur en cite certains passages, à l'abri du plus discret mystère.

Un juge éminent, et considéré comme tel, de toutes les questions délicates, auquel je demandais son opinion sur ma publication et sur celle de M. de Mazade, à propos du maréchal prince d'Eckmûhl, me répondit textuellement :

Votre livre sur votre père, Madame, contient des documents essentiels qui éclairent tout particulièrement, non seulement le caractère du maréchal, mais l'esprit et les mœurs de l'époque impériale. Cela est absolument vrai, et Je ne l'ai jamais mieux compris qu'en lisant la pubhcation Mazade. Certainement elle est intéressante, mais je n'hésite pas à le dire, il n'y a aucun de ces documents qui, pour la connaissance de l'âme, des opinions, des passions, même de l'esprit militaire (j'entends ici parler de la manière dont le maréchal comprenait la nature de son état^ l'étendue de ses devoirs, les prescriptions particulières qu'il impose^

CORRESPONDANCE INEDITE 21

ses points d'honneur, etc.), vaille le plus petit des documents donnés par vous. Je suis arrivé à la fin de ces quatre volumes, et si je comprends mieu}L la marche des événements militaires, je me dis que si vous n'aviez pas publié votre livre, je ne saurais absolument rien de l'homme, et c'est là une supériorité incontestable que garde votre livre et qu'il gardera pour l'avenir : l'historien futur le consultera plus volontiers que l'autre, et avec juste raison, car vos documents sont plus significatifs.

Cette parole, recueillie d'une bouche ennemie de la flatterie, m'a prouvé que je n'avais pas dépensé en vain pour la mémoire do mon père beaucoup d'années de ma vie.

Nous aurions été plus étonnée encore de voir M. de Mazade passer sous silence l'existence de mon neveu, le conite Vigier, fils unique de la fille favorite du maréchal, et celle du dernier enfant du prince d'Eckmûhl, consolation et sourire des années d'exil et de maladie de son père, si V Introduction de l'écrivain, dont je suis loin de partager toutes les opinions, ne m'avait semblée l'œuvre d'un homme soumis à une de ces étonnantes sujétions dont la science moderne nous parle tant.

On dit M. de Mazade, que je n'ai point eu l'occasion de rencontrer, très honnête homme ; ayant l'honneur d'être académicien, il doit nécessairement savoir écrire, et on ne le dirait

vraiment pas en lisant sa lourde préface. La parole de l'écrivain , sans doute tracassé par sa conscience, se fait hésitante comme sa pensée; si bien que parole et pensée finissent par se pe^rdre dans une petite forêt vierge de qui et de que très pénible à explorer.

On peut être immortel, puisqu'il est convenu d'appeler ainsi les trop mortels membres de l'Académie française, sans être infaillible, et nous dirons donc franchement que nous trouvons l'histoire militaire du maréchal Davout entièrement à refaire.

Toute manifestation de la pensée d'un aussi illustre homme de guerre ne saurait manquer d'attirer l'attention ; mais cette publication, de l'avis de personnes très compétentes en pareille matière, aurait pu et dû être comprise autrement.

On accuse même l'auteur d'avoir amputé certaines lettres et d'avoir retranché certains beaux passages, ne rentrant probablement point dans le plan de l'esprit auquel l'écrivain semble fatalement soumis. Nous le répétons, le choix des documents a sans doute été fait sous le coup d'une bizarre obsession intellectuelle, et nous voudrions voir l'histoire du prince d'Eckmûhl écrite par un philosophe sans amour autre que l'amour de la vérité et ne séparant pas l'homme du soldat, car c'est le caractère de l'homme plus que la

science et le bonheur du guerrier, qui fait de Davout un homme antique, un homme qui ne fut ni pour ceux qu'il aimait, ni pour ceux qui le flattaient, mais toujours et quand même pour le Devoir, ce grand mot que le Maréchal écrivait avec un D majuscule. Oui!... pour le Devoir et pour la France 1

Même l'honneur, cette vertu brillante, mais secondaire, Davout n'eût point hésité à la sacriiîer au devoir, et c'est là la marque particulière de cette âme à la fois antique et chrétienne de race et de sentiment, puisqu'à une heure de terrible angoisse il écrivait à sa femme ces paroles déchirantes: « Je t'avais promis, mon Aimée, à l'époque de ton retablissement.de t'expliquer quelques phrases obscures sur notre campagne : il faudrait entrer dans trop de détails sur les peines qu'a éprouvées ton Louis ; elles ont été si vives que, malgré qu'il te soit très attaché ainsi qu'à ses enfants, il se serait détruit s'il avait eu une heure de suite des idées d'athéisme. Ce qui l'en a empêché c'est l'espérance qu'il reste quelque chose de nous: alors notre souverain appréciera ses amis et ses ennemis ; fasse le ciel qu'il les connaisse bientôt, car ils nous font bien du mal I Peut-être qu'il les connaîtrait déjà, si je n'étais pas aussi délicat. »

En décembre 1883, par une vente d'autographes, je suis entrée en possession d'une lettre signée :

« CA*'* Davout », lettre d'une très grande importance pour moi, car elle confirme l'assertion, timidement émise dans le premier volume du Maréchal Davout raconté par les siens et par lui-même^, à propos des relations de Louis Davout avec Mirabeau, assertion vivement contredite par les plus intelligents critiques. « A l'âge qu'avait voty^epère, comment aurait-il pu entrer en relations avec un homme tel que Mirabeau! En vérité. Madame, cela est tout simplement impossible ! me disait-on , et cependant. . . CELA ÉTAIT.

Cette lettre affirme, ce semble, que l'intuition est souvent plus perspicace que le jugement des esprits justement considérés comme éminents I

HesdiD, 24 avril 1790.

Monsieur,

Un jeune officier, mais quoique cela bon patriote, a l'honneur de vous prévenir d'une chose qui se pratique dans presque tous les régiments de l'armée, qui est attentatoire à la liberté, aux droits de l'homme et aux décrets de l'Assemblée Nationale. Voici le fait :

La plupart des chefs des régiments font main-basse sur les paquets, les lettres, etc., qui sont adressés au corps des officiers, sous-officiers, cavaliers, soldats, etc. Cette vexation est, je crois, autorisée par une loi de l'ancien despotisme des ministres; la chose va plus loin, car

4, Pajçe m de l'Avant-propos.

toutes les lettres adressées à des officiers, bas-officiers, cavaliers, soldats, etc., qui paraissent suspectes, sont Saisies par les chefs qui les brûlent.

Il n'est pas besoin, je crois, d'exciter votre indignation autrement que par Texposé pour vous engager à arranger cet article, dans votre journal, à votre manière, et de le communiquer, s'il est nécessaire, aux autres journalistes, afin d'exciter l'armée à réclamer contre cette vexation.

J'ai eu l'honneur d'en faire part à monsieur le comte de Mirabeau, qui prendra sûrement en considération cet article qui est une des principales causes du peu de progrès que les nouveaux principes ont fait dans l'armée.

J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

Le Gh^"* Davout,

0f6cier au régi me ni Royal -Champagne, cayalerie.

P. S. Je VOUS prierai, Monsieur, de taire mon nom, si vous jugez à propos de parler de quelque chose dans votre journal : car si monsieur de Foumèze , le colonel du régiment, député à l'Assemblée Nationale (mais de ceux qui sont du coté droit de la salle), si monsieur d3 Foumèze, dis-je, venait à en avoir connaissance, il ferait tout son possible pour me nuire ; il y réussirait sûrement, car dans notre régiment il y a plus d'un aristocrate. Gardez-moi le secret, et, en bon patriote, je vous dénoncerai encore bien des injustices que nous avons la sottise de souffrir. Nous sommes plusieurs qui travaillons à en faire un recueil que nous vous enverrons dans quelque temps; mais c'est à condition que vous nous garderez le secret.

A Hesdin, ce 24 avril 1790.

Armée de la Moselle.

Au quartier général, à Strassen, le i GermiDal,

an 111 delà République.

Le général de brigade Dayout a son ami Ambert.

Je t'envoie, mon cher ami, le déserteur Gond, afin que tu lui remettes l'arrêté du représentant du peuple Neveu, pour toucher auprès du payeur général la somme qui lui est accordée par cet arrêté.

Comme je lui ai avancé 125 fr., je mande au payeur, dans une lettre que tu trouveras ci-jointe, qu'il lui retienne sur les 300 Ir. les 125 fr. Je le prie de te remettre cette somme. Tu pourras, en lui envoyant ma lettre, écrire un mot au bas, afin qu'il ne fasse aucune difficulté.

Demain j'aurai le plaisir de dîner avec toi, soit chez Tolmey, soit chez toi. En attendant, je t'embrasse.

Ton sincère ami, L. Davout.

Je t'envoie aussi la copie de l'arrêté de Neveu que tu m'as envoyé dans le temps.

Armée de Rhin-et' Moselle.

Au quartier général, à Spire, le 4 Prairial, Tan Il( de la République française, une et indivisible.

Le général de brigade Davout a son ami Bourbotte.

On vient de me faire le rapport, mon cher ami, que Maupertuis avait vendu le cheval de la république qu'il montait; je t'en préviens, afin que tu puisses lui donner une forte leçon lorsque tu le verras.

CORRESPONDANCE IxNEDITE 27

C'est être vicieux de bien bonne heure : il paraît que ce jeune homme était très dérangé; beaucoup de personnes sont venues me faire des réclamations; il est d'autant plus coupable que, de la pai*t de ses parents, je lui ai remis, depuis quatre ou cinq mois, prèsde 14 à 1,500 franc3, somme plus que suffisante pour ses besoins, puisque, vivant chez moi, sa nourriture ne lui coûtait rien. Il faut que ses parents le surveillent de près et répriment ses penchants au vice pendant qu'il est encore jeune. Il a joué de très mauvais tours à un de mes domestiques, annonçant beaucoup d'indélicatesse.

Pans deux jours je serai rendu à ma destination, devant Mavence.

Je ne puis t' exprimer, mon ami, combien j'ai eu l'àme serrée et navrée toute cette journée, depuis mon entrée dans le Palatinat jusqu'à Spire, ce qui fait quatre à cinq lieues de pays.

J'ai vu les plus belles plaines du monde incultes, délaissées, au point qu'il n'y a pas, je crois, un pouce de terre de remué. J'ai pris, en passant dans les villages, des informations : plusieurs de ces malheureux m'ont dit que c'étaient les commissaires-grippes qui en étaient les auteurs; que ces gens leur avaient tout enlevé, chevaux, vaches, bœufs, etc.; jusqu'aux vitres, jusqu'à des tuyaux de poêle; aussi les maisons ont l'air d'être inhabitées.

Enfin, mon cher ami, toutes les atrocités possibles ont été commises par ces abominables scélérats; ils ont mis dans plusieurs villages des femmes en réquisition pour satisfaire leurs infâmes désirs : ma plume se refuse à retracer ce dont mon cœur est déjà si indigné. Il n'y a rien que ces scélérats n'aient fait pour rendre en horreur le nom français dans tous ces pays conquis par la valeur de nos arméos. La nation tôt ou tard fera justice de tous

ces brigands qui, plutôt que d'évacuer les comestibles, se sont amusés à ruiner tous les malheureux habitants et ont jeté à l'eau le blé, ce dernier fait est certain. Tu vois qu'il y avait des monstres qui travaillaient à Textérieur à faire détester le nom français, comme il n'en existe que trop aussi, dans ma malheureuse patrie, qui voulaient y faire détester le républicanisme en commettant, sous cette ombre sacrée, des forfaits que la postérité ne voudra pas croire. Enfin, ce malheureux temps est passé, et certes, pour toujours : la paix est faite avec plusieurs princes de l'empire et sur le point de se conclure avec beaucoup d'autres; le passage du Rliin, que très certainement nous ne tarderons pas à tenter, et qui, suivant toutes les apparences, réussira, achèvera le reste et nous donnera une paix générale. Fasse le ciel que cette paix existe aussi dans ma patrie; qu'il serait douloureux pour ceux d'entre nous qui auront échappé à tous les périls de la guerre de ne point trouver dans leur pays un bonheur qu'ils ont si bien mérité et gagné ! Serons-nous encore exposés à la tyrannie de quelque comité révolutionnaire, de quelque club, et par quelle fatalité faut-il que nous ne sachions à quoi nous en tenir, qu'au lieu d'avoir de l'espoir, nous n'éprouvions que des craintes; pourquoi tous les Français ne sont-ils pas les témoins de la fraternité, de toutes les vertus républicaines qui régnent dans nos camps; à la vérité, il ne se trouve pas de brigands parmi nous, mais le nombre de ces derniers est-il donc si grand dans ma patrie ? Je ne le pense pas.

Que la Convention fasse poursuivre les dllapidateurs

de la fortune publique et les assassins ; il ne restera

-plus dans la société que des braves gens, qui auront

quelquefois des dissidences d'opinion, mais qui sym-

CORRESPONDANCE INEDITE 29

pathiseront de cœur et qui abjureront bientôt tout esprit de vengeance.

Mais, pour cela faire, il faut de l'union dans la Convention, il faut quo tous les députés oublient l'opinion qu'ils ont professée à telle ou telle époque et se rappellent seulement qu'ils sont Français: malheur à ceux qui ne sont pas glorieux de ce titre !

Il n'y a pas un ^soldat dans l'armée qui ne se sente l'âme élevée en pensant qu'il est Français et qu'il a contribué pour sa part à la gloire dont ce nom est couvert chez les autres nations de l'Europe.

Les nouvelles des 27 et 28 que j'ai lues à Strasbourg m'ont vivement affecté; on y a jeté encore dans l'Assemblée, comme pomme de discorde, la constitution de 1793. Eh bien, discutez froidement les articles que l'on trouve mauvais, et si, après un mûr examen, vous le trouvez aussi, le bonheur de la France vous fait un devoir de rectifier ce qui pourrait faire pendant des siècles le malheur do plusieurs millions de vos concitovens.

II me semble, moi, que si j'étais dans l'Assemblée, j'émettrais franchement mon opinion, que je la soutiendrais sans invectiver personne, jusqu'à ce qu'on m'ait prouvé que j'ai tort; en tenant cette conduite, on ne se fait pas d'ennemis et l'on acquiert l'estime de ses compatriotes.

Oui, si j'étais dans la Gonvcutioii actuellement, je m'élèverais avec force contre les massacres derniers de Lyon, parce que peu m'importe que les victimes soient réputées terroristes ou royalistes fje les hais autant les uns que les autres) ; il n'en est pas moins constant que ce sont des assassinats, puisque ce n'est pas en vertu d'un jugement qu'ils sont mis à mort, et si la Convention

ne se prononce pas hautement contre ces atrocités, la France n'offrira plus que des égorgés et des égorgeurs.

Voilà de tristes vérités qui affligent le cœur de ton brave ami, qui cherche la vérité et qui veut le bien. Il pourra avoir quelquefois des opinions erronées, mais son cœur sera toujours pur, tout dévoué à sa patrie et à ses amis. Tu sais que tu es un des premiers que je voudrais voir réuni avec moi ; que d'inquiétudes j'aurais de moins, je ne craindrais pour tes jours qu'un jour d'action. Eh bien, je t'avouerai que, dans le poste délicat que tu occupes, je crains sans cesse ; je t'en conjure, par notre amitié, éloigne-toi de toutes les factions, ne crains point de revenir sur des opinions erronées que tu pourrais avoir émises ; veux-tu que je te donne un exemple ? C'est Tallien que je te citerai; certes il a émis bien des opinions qu'il se reproche aujourd'hui peut-être, mais il a eu le bon esprit, du moins, de ne pas s'entêter à soutenir ses œuvres passées et des systèmes mauvais.

J'ai vu avec peine que tu te sois mis en butte à la haine de beaucoup de monde par la demande d'appel nominal : dis-moi, si, dans un moment où les esprits sont exaspérés par les circonstances, ou par toute autre raison, on avait adopté la proposition qui avait été faite de mettre en arrestation tous les députés qui avaient signé cet appel nominal ? Eh bien, mon ami Bourbotte aurait été sans aucun fruit pour la républicjue : persécuté, enfermé dans un château de Ham, des journalistes auraient imprimé que tu étais un scélérat. Tous ceux qui auraient lu le journal, et qui, comme moi, n'auraient pas été ton camarade d'enfance, ton ami; qui ne connaissent pas comme moi, ou ceux qui ont vécu avec toi, ta belle àme, ton cœur généreux et obligeant, ta

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bravoure ; qui ignorent que tu t'es battu dans la Vendée comme un brave soldat; que tu as eu des chevaux tués sous toi; tous ceux-là, dis-je, le croiraient : tes ennemis profiteraient de la circonstance, et s*ilo ne parvenaient pas à te perdre, au moins il resterait toujours une cicatrice des calomnies qu'ils auraient débitées à leur aise sur toi.

Songe que Tàme de ton ami sera profondément affligée de tous les malheurs que tu pourrais éprouver; songes-y, afin que cette idée te porte à t'éloigner de cette mer orageuse où tu es jeté; ancre-toi toujours au port qui est la majorité de la Convention, qui, je crois, toute entière veut ce que nous voulons tous : la république^ et ce que nous aurons malgré les intrigues de quelques malveillants qui, il est vrai, dans plusieurs campagnes surtout, cherchent à royaliser et à fanatiser les esprits faibles ; mais que peuvent-ils faire contre la presque universalité des Français, contre les armées entières et la Convention, surtout si elle établit le calme dans l'intérieur : nos ennemis ne tablent que sur nos troubles.

Je t'en écris bien long, mon cher Bourbotte, malgré cela je ne puis te rendre toutes mes idées, te donner tous les conseils que me dicterait la vive amitié que je te porte : Il faudrait que je t'écrive des in-folio. Donnemoi donc de tes nouvelles, il y a des siècles que je n'en ai reçues ; écris-moi toujours à l'adresse que je t'ai donnée dans la lettre que je t'ai écrite il y a quelques jours, à mon départ de Strasbourg.

Adieu, mon ami, jouis d'une bonne santé, souvienstoi que ton ami te conjure, dans toutes les occasions et mouvements extraordinaires que la disette momentanée pourra occasionner, de t'ancrer au port qui est la

majorité de la Convention ; souviens-loi, si tu te précipitais dans un parti, qu'en révolution, malgré un cœur honnête et probe, Ton devient facilement criminel. Sans doute si Ton te connaissait comme moi, Ton t'excuserait, en rejetant le tort sur une tête trop chaude et trop facile à exaspérer et tromper ; mais ceux qui ne te connaitraient pas, ah! mon ami, ils voudraient ta perte.

Fais connaissance de Dubois de Crancé, je le connais assez pour répondre de son républicanisme, et, dans les occasions délicates, il pourra le donner de sages avis. Je t'ai souvent reproché d'être trop facile et trop complaisant ; si tu n'y prends pas garde, tôt ou tard cela pourrait l'occasionner des chagrins et, par contre-coup, tu en donnerais à ton ami, qui, certes, t'a donné encore aujourd'hui une nouvelle preuve d'amitié autant par la longueur que par le contenu de cette lettre.

Adieu encore une fois.

Cette longue lettre, si vibrante d'amitié, si remplie de sagesse et de patriotisme , nous offre , ce semble, le programme de la vie entière du maréchal ; nous avons donc respecté jusqu'à ses incorrections de style, qui rendent la spontanéité de la pensée plus frappante encore. Uniquement occupé du désir de sauver son ami, les paroles s'échappent, ardentes, passionnées, sans souci de la forme, du cœur de Davout qui s'adresse au cœur de Bourbotte. A ces pages, qui ne furent jamais lues

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par celui à qui elles étaient adressées, mais qui figurent dans le procès des inculpés du l®** prairial (Bourbotte, Ruhl, Soubrany) , nous demanderons encore le démenti d'une accusation trop souvent répétée. On a reproché au prince d'Eckmuhl d'avoir abjuré les opinions de Louis Davout. La vérité est que le maréchal, profondément libéral, aimant la liberté d'un amour tout désintéressé, a renié la république en la voyant oppressive, despotique, cruelle, anti-libérale enfin I

Nous avons vu le maréchal Davout lutter contre Napoléon en faveur de l'indépendance de la Pologne; nous l'avons vu encore, comme pair de France , à la fin de sa trop courte carrière . réclamer énergiquement contre les mesures qui lui semblaient attentatoires à la saine et vraie liberté.

Les pensées exprimées par Louis Davout, dans la très belle lettre adressée à son ami Bourbotte, à quelques nuances près, sont donc les mêmes que les pensées exprimées plus tard par le prince d'Eckmuhl : même amour de la France, de l'ordre, de la justice ; et si le maréchal a cessé d'être républicain, la faute, si faute il y a, doit retomber de tout son poids sur la république.

HavièreSy par ADcy-le-Franc, ce 10 Vendémiaire, an III de la République, une et indivisible.

(A yérificr : il faot que la lettre ait été mal adrenée.)

Mon cher camarade,

Je vais te hasarder encore une lettre malgré tes occupations, à l'effet de te rappeler celle que Turreau t'a écrite il y a quelque temps et que Ton a dû le remettre.

Ce représentant te mandait son étonnement de voir que, malgré ce que Carnot lui avait dit, j'étais encore dans mes foyers : il te priait de vouloir bien faire ton possible pour faire disparaître les longueurs, et de communiquer, à cet effet, la lettre qu'il t'écrivait, à quelques membres du comité de salut public. £h! bien, mon ami, aucune lettre d'avis ni d'ordre ne me sont encore parvenus.

Seulement un de mes amis à Paris m'a confirmé ce que Turreau m'avait assuré : je veux dire que j'étais destiné pour l'armée des côtes de l'Ouest.

Voilà tout ce que j'en scais, les délais que j'éprouve font que je n'ose pas croire à ce bonheur, je crains même d'être obligé de végéter encore longtemps : je mets ma plus grande espérance dans un homme qui a été à portée de me connaître, qui a vu ma conduite et mes principes dans plusieurs crises de la Révolution, qui sçait qu'il ne serait pas facile de trouver un citoyen plus dévoué â la cause de la liberté et de l'égalité, oui, plus franchement dévoué.

Cet homme qui me connaît, c'est toi ; je te remets mes intérêts, et j'ose assez compter sur ton amitié et ton ardent républicanisme pour être persuadé que je ne tarderai pas à être rappelé. Je ne suis ni intrigant, ni n'aime l'intrigue. Aussi, si mes amis qui me connaissent

ne me servent point, je cours grand risque de rester dans me? fovers.

Je dois te dire que j'ai mis à profit, le mieux qu'il m'a été possible, Tannée que j'ai déjà passée dans l'inactivité : ne pouvant me livrer à la pratique militaire, je me suis adonné à la théorie. Adieu, mon ami, pour que tu puisse me lire, jevaistermmer, mais songe qu'on laisse dans l'oubli celui qui a fait fusiller Dumouriez*. Il est vrai qu'il n'y a guère que ceux qui étaient sur les lieux qui connaissent cette particularité : toi, tu y étais, tu sçais combien la crise était violente : je me suis contenté d'avoir fait ce que me dictait mon ardent républicanisme, et en vérité, sans toi, on n'aurait point sçu la part que j'ai prise dans les événements qui ont sauvé la patrie à cette époque.

On me laisse ici, sous le prétexte que j'ai été ci-devant, mais observe que depuis le commencement de la Révolution, sans aucun décret j'ai abjuré ces sottises (à l'âge de 19 ans) ; j'ai remis une pension de 200 livres que l'on m'avait donnée comme cadet-gentilhomme. Observe que maman, bien loin d'être en possession de droits

I.Eq me signalant la mise en vente de celte lettre, un ami cherchait à expliquer le mot : « J*ai fait fusiller Dumouriez ». \\ faut tout simplement prendre cette parole dans son acception militaire : a Vai fait tirer sur Dumouriez . » Dumouriez trahissait la France au profit de son ambition, et Tempereur Napoléon redisait au général Becker, lors de sou voyage à Bochefort : « Davout n'aimait que la France ! » Tout comme le jeune officier le dit ici de lui-même : DavoJt avait raison.

La correspondance de la marquise de Coigny, publiée che3 Jouau3t par le bibliophile Jacob, pages 261 et 279, montre Dumouriez traître envers la France et voulant perdre Lauzuu, sans socci des conséquences de cette haine on de cette envie.

Ambitieux et perfide, ce personnage nous était instinctivement et profondément antipathique : il nous a donc plu de trouver de sérieux motifs & un si vif mouvement de réf ulsion.

féodaux nulle part, y était soumise au contraire à Ravières, ainsi que tout le reste des habitants; elle était, tenue d'aller au moulin et au four l>anal. Mais au reste, qu'importe tout cela! Que l'on regarde mes principes et ma conduite depuis le commencement do la Révolution, dans les archives de l'hôtel de la Guerre. On y trouvera la lettre de cachet que mon ardent patriotisme *, alors, m'a attiré. Mais j'allais entrer dans des détails trop longs. A Dieu mon cher camarade, crois que, partout où je serai, je te porterai estime et amitié.

Salut et fraternité, L. Davoot.

P. S. Je ne te parle pas de mes frères. Si je suis employé, je parlerai pour eux. J'ai reçu dernièrement des nouvelles de Levasseur qui me mandait qu'il allait se marier à Glermont, département de l'Oise. Il devait me voir en passant, mais, ou sou voyage est suspendu, ou il n'a pas tenu parole. Mes frères te donnent le baiser fraternel.

Cette pièce porte sur le catalogue de vente la désignation suivante : « Lettre adressée à Camille Desmoulins. . Jamais Louis Davout n'a pu écrire à Camille Desmoulins, qu'il connaissait à peine, si même il le connaissait (nous croyons avoir la certitude contraire) : « mon cher camarade. » Desmoulins était mort d'ailleurs à la date de cette lettre. Il serait intéressant de savoir à qui cette lettre a été vraiment adressée. Au bas de

J Oa lit dans l'origmal le mot derépubli barré, par un ^m-

tinetif amour de la vérité, af.!. a-é^r'irc palriot.s-uJ.

la page, une main ferme, sans doute celle de Tun des possesseurs de cet autographe, a tracé ces mots : « Herzog von Auerstaëdt, Fûrst v. Eckmûhl. » A peine Tavions-nous achetée, que nous recevions la lettre suivante :

Paris, le 11 juin 1884.

Madame,

Depuis quelque années je m'occupe d'une biographie du général Louis-Nicolas-Hyacinthe Chérin (cousin germain de mon aïeul, le comte Jean Pacquement de Trooz, etc., fils de Bernard Chérin, écuyer généalogiste des ordres du Roi), né à Paris, en 1762, aussi général des ordres du Roi, conseillera la cour des Aides, engagé volontaire en 92, employé à Tarmée du Nord sous Dumouriez, etc., chef de Tétat-major général do Hoche en Vendée, en Irlande, sur le Rhin, etc. .., mort en Suisse de ses blessures, en juin 1799, étant général de division, chef de rétat-major général de Tarmée du Danube sous Masséna.

Sur un point, non élucidé, do la vie de Chérin, je désirerais. Madame, avoir Thonneur de vous consulter.

Un fait est bien connu : le lieutenant-colonel en second du 3"** bataillon des volontaires de l'Yonne fit tirer sur Dumouriez en juin 1793. Or, presque tous les biographes s'accordent à mêler Chérin à cette affaire; les uns disent : « à la tête d'un bataillon de l'Yonne » ou « à la tête de quelques volontaires de l'Yonne » ; les autres disent : « obéissant aux ordres de Davout » ; un autre encore dit : « à la tête d'un bataillon de Seineet-Oise; » etc..

38 LE iMARÉCHAL DAVOUT

Dans l'ouvrage d'un si haut intérêt que vous avez consacré, Madame, à votre illustre père, je trouve (tome I®') la curieuse relation de « la poursuite et de la fusillade de Dumouriez » ; mais Chérin accompagnait-il le futur maréchal ? Ce dernier n'en dit rien.

La quasi-unanimité des biographes et une précieuse lettre de Louis Davout (datée de Ravières, 1*' octobre 1794) le font penser pourtant.

Après la mort de, Chérin, cette lettre fut donnée par sa veuve à mon aïeul, avec une foule d'autres documents et un sabre de Hoche.

Me permettez-vous, Madame, de réclamer le secours de vos lumières et de vous demander si, dans les papiers de Monsieur le maréchal Davout, vous avez trouvé des pièces provenant de, ou mentionnant Chérin, et pouvant fixer définitivement son rôle dans cette action?

Dans lespoir d'un accueil bienveillant, je vous prie d'agréer. Madame, avec mes remerciements anticipés, l'assurance de mon plus profond respect.

G. Pacquement de Trooz,

il9, rue Lafayette.

A cette lettre je n'ai pu rien répondre de certain.

L'histoire a ses énigmes que le temps éclaircit parfois. Dans le premier volume de notre Maréchal Davout nous avions émis l'idée que Daoud-Pacha, le terrible batailleur, pourrait avoir quelques rapports d'origine avec notre famille. Le monde est cependant si embrouillé, quoique si petit, nous ignorons tant des choses que nous devrions le mieux savoir, nous rencontrons tant de gens

COHUESPONDANCE INÉDITE 39

inconnus qui se trouvent être les intimes de nos amis, que je donnerai une courte généalogie (peutêtre inexacte, certainement incomplète) trouvée en nos papiers, uniquement parce qu'elle indique un lien possible entre Daoud et les Davout, et qu'elle confirme ainsi les renseignements suivants, qui nous furent communiqués par un docte ami, intéressé à une assertion émise par nous sans preuves, mais par intuition.

Les d'Avout ou de Davot, par leur alliance avec les comtes de Châlons, ont pu s'allier à la maison de Chypre et de Lusignan ; enfin, depuis 1393, que mourut à Paris iîowpen, prince arménien, de nouveaux liens ont pu se former. « Gabaret Artin Davoud-Oglou est né à Constantinople en 1816. Catholique arménien, il a fait au collège français de Smyrne de bonnes études, à en juger par les travaux qui l'ont fait recevoir « doctor utriusquejuris » par l'Académie des sciences d'Iéna et lui ont fait obtenir une médaille de l'Académie des sciences de Berlin en 18S8. Davoud a étudié la médecine et la peinture. Davoud laisse dire qu'il descend de Léon VI, de la maison de Lusignan, de Chypre. L'Arménie, envahie par les Turcs Seldjoucides, fut réduite à une principauté cachée dans les gorges du Taurus et défendue contre Gengis-Khan par Roupen, prince arménien, dont les descendants s'allièrent aux princes

d'Anlioche, de Chypre et d'autres pays de l'Orient ( t de l'Occident. Les descendants do Roupen régnèrent dans la Cilicie pendant environ quatre siècles. Le dernier, Léon VI, de la maison de Lusignan, de Chypre, fut emmené par les Égyptiens, puis se réfugia en Europe et mourut à Paris, où il s'était fixé, en 1793. Ce dernier fait est exact. Davoud descendrait donc de Roupen et de Léon VL i>

La similitude de nom, les probabilités d'alliances ne donnent-elles pas à notre « perd-être » plus do fondement que nous ne le pensions en le prononçant d'abord?

GÉNÉALOGIE DU MARÉCHAL d'aVOUT COMMENÇANT PAR LUI.

Maréchal d'Avout, Louis-Nicolas, duc d'Auerstaëdt, prince d'Eckmiihl, fils de Louis-François d'Avout, qui épousa M"® Minard de Velars.

Louis-François d'Avout, seigneur de Vignes, qui épousa en 1641 Edmée de Sainte-Maure.

Nicolas d'Avout, deuxième du nom, fils de Nicolas P', seigneur en partie de Domocy-sur-Levault, qui épousa en 1598 Françoise de Vaussier.

Nicolas P^ fils de Pierre II, qui épousa en 1573 Marguerite de Chappe.

Pierre II, fils do Claude P"", seigneur do Tor-

massin, Villers-Dompierre et Domecy, qui épousa Barbe de Marry.

Claude P^ fils de Pierre P% qui épousa Claude Labesire. C'est à lui que fut donné le fief de Vignes en 1522.

Jean III, qui épousa : 1® Marguerite de Crécy, — 2* Marguerite de Saint-Père, — 3® Perrette de Châlons.

Jean II, fils d'Ithier, qui épousa en 1410 Jeanne de Flavigny.

Ithier, fils de Jacques II, qui épousa Jehanne d'Etables.

Jacques II, fils de Jehan II, qui épousa : 1^ Hélène de Balot, dame de Brion-sur-Ource, — 2® Marguerite de Bar.

Jehan II, fils de Huguenin d*Avot.

Huguenin d'Avot, fils de Miles.

Miles, fils de Jehan d'Avou (1259),

Jehan d'Avout, d'Avou, I®^ du nom, seigneur

de Cussey-sur-Loire, vivait vers Fan 1240.

Cette généalogie, tracée par une main inconnue, a de visibles lacunes et sa parfaite exactitude serait à prouver, mais nous avons voulu la don* ner^ au moins à titre d'indice.

C'est à un tout autre titre que nous donnons le document de curieuse sottise que voici.

Un certain Sergent, marié à Emira Marceau, et qui avait ajouté à son nom le nom de son illustre beau-frère, dans un ridicule opuscule accuse € Davout, chef d'une police secrète, de l'avoir fait expulser de Paris en disant à Bonaparte qu'il était dangereux par son influence. »

Dangereux, en vérité, je ne saurais le croire, après avoir lu son burlesque « Hommage de l'amour à la vertu » ; mais je pense que ce Sergent s'est vanté en écrivant les lignes suivantes, qui contiennent d'ailleurs d'autres erreurs : « Le général Davout, lieutenant de cavalerie au commencement de la révolution^ avait été enfermé, par une lettre de cachet, au secret pour la vie. T avais fait cesser cet ordre par un décret de la constituante^ qui le fit rentrer dans son grade! Cette justice, je l'avais sollicitée au nom des habitants de Paris, avec éclat. Deux ministres du roi durent par-là perdre leur portefeuille. Davout s'était depuis lié avec Marceau et voulait lui faire épouser sa sœur »

Nous avons fait allusion à ce projet de mariage, dont ma tante, la comtesse de Beaumont, parlait quelquefois ; nous avons donné une lettre du frère de Marceau adressée au frère de Louis Davout, lettre qui n'a d'autre intérêt que d'attester la noble amitié qui unissait ces deux jeunes généraux, mais nous devons à la vérité do dire

CORRESPONDANCE JNÉDITE 43

que Sergent n'est pas toujours aussi bien informé. Ne lui en déplaise, ce n'est point au secret à vie, mais bien à être passé par les armes que Louis Davout se vit condamné. Le danger était si pressant, que le brave commandant de la citadelle d'Arras, pris d'intérêt pour le sympathique officier de Royal-Champagne, touché des larmes de sa mère, se préparait à le faire évader sous des habits de femme, secrètement apportés par sa tante, M°*® de Cissey , quand un décret de la Convention vint rendre Louis Davout à une liberté, dont il ne voulut d'abord point. En insistant sur ces détails, si nous avions, en notre premier récit, omis de parler du costume féminin que la jeunesse et le visage du prisonnier ne rendront incroyable pour aucun de ceux qui auront vu le portrait de Louis Davout à l'heure de ses prisons, c'est que nous avions redoijté de donner un air de roman aune véridique histoire.

Nous avons encore une observation à faire sur le récit de Sergent : Comment est-il parvenu à émouvoir le peuple de Paris en faveur d'un jeune Bourguignon de race noble?... C'est-là chose aussi improbable que l'accusation de policier secret portée contre le maréchal Davout, dont nous avons lu les lettres de cette époque adressées à sa femme. Enfin M"^® Emira Sergent-Marceau, plus encore que le prince d'Eckmuhl , aurait eu le droit de se

plaindre des singuliers traits d'esprit que lui prête son mari.

Avant de croire le mal et d'accuser un innocent, il conviendrait de savoir se renseigner. La lettre suivante nous dira de quel grand soldat une erreur fatale a failli priver la France.

Celui dont les plus violentes inimitiés n'ont jamais osé attaquer la rigide probité, dans sa fîère délicatesse n'admettait pas le soupçon.

Au GÉNÉRAL DE DIVISION ReYNIER , A OfFENBURG.

Oberkirch, le 19 Prairial, an V de la République.

J'ai reçu hier soir, Général, votre lettre et la copie de celle du général en chef qui y était jointe. Il m'est impossible de vous rendre jusqu'à quel point le contenu m'en a affecté. Il me devient impossible de continuer le service, puisque mon général en chef a de telles idées de mon caractère et de ma délicatesse ; je fais trop de cas de son estime pour n'être pas très peiné du simple soupçon de ne pas avoir la sienne.

La publicité que moi-même j'ai, dès les premiers jours , donnée à toutes ces affaires, suffirait seule pour prouver que je ne croyais point avoir commis des actions qui blessaient la délicatesse. Tout ce que je vous ai dit à ce sujet est de la plus exacte vérité, nonobstant les procès- verbaux dont j'ignore le contenu.

Je ne veux pas, Général, abuser plus longtemps de vos moments, en entrant .de nouveau dans des détails sur cette atfaire dont je ne vous ai déjà que trop entretenu. Je me borne à vous faire part du parti que la lettre du général en chef me force de prendre.

Je VOUS prierai d'attendre quelques jours, pendant lesquels je vendrai mes chevaux pour parfaire les sommes qui ont été touchées dans les endroits où je commandais, malgré qu'une partie de cet argent ait été donnée à d'autres personnes; je vous enverrai cet argent en vous priant de le faire tenir au trésorier de Tarmée ; à cet envoi je joindrai celui de ma démission. Je dois vous réitérer. Général, la déclaration que je vous ai déjà faite, que les aides-de-camp Gobreck et Halivoire ne sont pour rien dans cette affaire, qu'elle me regarde seul. Je vous serai donc obligé de les mettre hors de cause.

Si le généralen chef avait désiré, auparavant de former son opinion sur cette affaire, avoir quelques explications de moi, j'ose croire qu'elle n'aurait pas eu cette issue de me forcera quitter un état oii toutes mes idées étaient tournées depuis ma jeunesse, état que j'ai toujours aimé avec passion. Quoi qu'il en soit, si la République n'est pas privée en moi d'un bon officier, vous, Général; vous y perdez quelqu'un qui vous est sincèrement attaché. J'ai encore, malgré la nuit, la tête et les idées bouleversées de la lettre du général en chef qui, par malheur pour moi, ne connaît pas mon caractère.

Quartier général de Rheinzietern, 18 Fruclidor.

Au GÉNÉRAL AmBERT, A SON QUARTIER GÉNÉRAL DE BeLHEIM.

Le commandant des hussards, mon cher Général, vient de m'observ'er que les deux escadrons de hussards qui étaient à Rilzheim foulèrent beaucoup ce village, qui l'a été constamment depuis le commencement de la guerre : vu le peu de fourrages que l'on donne

aux hussards, il est impossible de les empêcher de prendre furtivement du fourrage à leurs hôtes, ce qui leur porte un grand préjudice. Je te prie de m'autoriser, en conséquence de cette demande, à faire sortir de ce \illage un escadron pour l'envoyer dans un des villages voisins de Rhein-Zabern. D'après les renseignements que j'ai pris, il résulte qu'à 3/4 de lieues de cet endroit, il y a un grand village qui n'a eu encore aucune troupe et qui n'a point souffert ni du débordement ni de rien. Ce village se nomme Haina. Le village de Steinveiler est dans ce même cas, et il est à 12 lieues de Rhein-Zabern. J'attends, mon cher Général, tes ordres sur cette réclamation.

Salut et amitié,

Cette lettre est singulièrement intéressante en ce qu elle nous montre le futur maréchal déjà tout entier formé dans le jeune officier; elle nous dit comment déjà il savait écouter les observations et se faire renseigner; comment il se préoccupait des souffrances du pays occupé, avec quel esprit de justice il songeait à répartir les inévitables charges de la guerre, comment enfin il se montrait déférent et courtois envers ses camarades, bienveillant envers ses subordonnés. La lettre suivante en est unepreuve nouvelle.

Armée D,

Quartier général de Brescia, le 2 Frimaire, an IX de la République française.

Davout, général de division commandant en chef la cavalerie, AU chef d'escadron Martigue, a la suite du 4"

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