‹ Le maréchal de camp Desandrouins, 1729-1792 [microforme]Chapitre 34 sur 109 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Disette au Canada pendant l'hiver de 1757 à 1758. — Malhonnèêteté de quelques fonctionaires civils, et vols commis par eux au préjudice du Gouvernement français.

Après la capitulation et la destruction du fort William-Henry, tous les Sauvages, qui avaient pris part au massacre des Anglais, s'étaient dispersés et étaient retournés en hâte dans leurs iorêts ou leurs villages, emportant leur butin. Les soldats français avaient été répartis en diverses garnisons ; et les Canadiens avaient pris, suivant leur habitude, un congé pour aller faire leurs moissOns.

Mais, cette année 1757, la récolte fut presque nulle dans tout le Canada ; et bientôt les angoisses de la faim succédèrent aux transes momentanées de la guerre.

Le capitaine Desandroüins qui, après avoir été envoyé au fort Saint-Jean, était rentré à Québec, nous à laissé, dans son JourNaL, quelques détails intéressants sur la malheureuse condition des habitants, sur la vie menée par les fonctionnaires

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civils et sur les abus criants de leur administration.

Ce Journal, qui embrasse les deux campagnes de 1758 à 1759, a été griffonné au jour le jour, dans la chambre, sous la tente, au feu du bivouac, sur le genoux, sans ordre, sans prétention, à la diable ; mais il n’en est que plus curieux. Il forme deux petits volumes in-18 ; l’un, de 150 pages, est relié en parchemin et a la forme d’un calepin ; l’autre est tout simplement un mauvais cahier de 100 pages. Tous les deux sont fort difficiles à lire. Cependant il nous font de nouveau regretter, et vivement, que le reste des Mémoires militaires du général Desandroüins ait été perdu dans le naufrage de la Bourgogne dont nous parlerons. Nous aurions eu, par un témoin oculaire, des détails inédits et intéressants sur toutes les campagnes du Canada, et sur la guerre de l'Indépendance Américaine.

Les citations que nous ferons, sans en indiquer la source, seront tirées de ce Journal.

Dès le mois de septembre 1757, et pendant tout l'hiver, le peuple de Québec fut rationné à 4 onces de pain nar jour et par personne ; et, à partir du mois d'avril, à 2 onces ! Les réfugiés Acadiens au nombre de 1.500, de tout âge, de tout sexe, étaient réduits au bœuf, au cheval et à la morue, sans pain (1)!

Tout d’abord on donna, aux pauvres gens et aux

(1) Ces malheureux Acadiens s'étaient réfugiés au Canada, pour ne point être soumis aux Anglais,

nécessiteux, l'autorisation d'acheter du bœuf, autant qu'ils en voudraient, à 6 sous la livre. Ils en achetèrent, en firent provision, et le revendirent en hiver 10, 12 et même 15 sous.

Les moulins furent mis sous scellés. Il ne fut permis de faire moudre, et encore une quantité limitée de froment, qu'aux personnes logeant des soldats. « Les habitants alors mangèrent leur bled « bouilly, de sorte qu'ils n’eurent pas de son pour « nourrir leurs bestiaux ». À première vue, cette interdiction est tyrannique ; mais, si on ne l’eût pas portée, il n’y aurait plus existé un grain de blé pour les semailles.

A Montréal comme à Québec, les soldats n'avaient par jour qu’une demi-livre de pain ; et par huit jours, trois livres de bœuf, trois livres de cheval, et deux de morue.

Mais à Montréal, le peuple ne voulut pas d’abord manger du cheval. Les soldats, à son exemple, refusèrent aussi. La fermeté du chevalier de Lévis les y obligea ; et le peuple, par nécessité, fit bientôt comme les soldats.

On a tué pendant l’hiver dans ces deux villes 1.800 chevaux, et un nombre prodigieux de bœufs. Mais à la fin, cette ressource s’épuisa, et il fallut réduire la portion de chacun.

A partir du 1er mai, on Ôta le bœuf aux soldats ; et leur nourriture quotidienne fut une demi-livre de pain, une demi-livre de lard, et un quart de morue.

La garnison du fort de Chambly, qui était de 80 hommes, fut rationnée « à une 1/2 livre de pain « tout sec ». Seulement on permit aux hommes d’aller à la pêche afin d’avoir de quoi manger avec leur pain : mais... on ne leur donna ni filets, ni hamecons! Il fallut, pour en obtenir de l’intendance, que Montcalm employäât toute son autorité !

Ailleurs, on vivait de pêche et de chasse, sans pain.

A partir du mois de mai aussi, le pain de froment manqua totalement en certains endroits, et dans certaines classes de la population. Beaucoup d'habitants vécurent de pain d'avoine et même d'avoine bouillie.

« Quelques personnes, pressées par la faim, « achetèrent le pain de froment jusqu’à 30 sols la « livre ; et encore n’en trouve-t-on point. »

Toutes les denrées alimentaires furent hors de prix, le vin excepté. La moitié des terres ne fut pas ensemencée.

Et pour augmenter la famine, le gouvernement anglais prohiba toute exportation de blé et autres denrées alimentaires, au Canada !

Aux horreurs de la faim, vinrent s'ajouter bientôt les rigueurs du froid. L'hiver fut exceptionnellement rude, même pour ce pays-là. Le thermomètre y descendit plusieurs fois au-dessous de 27 et 28 degrés.

« On a trouvé hu:t ou dix Acadiens, malades ou « vieillards, gelés et roides dans leurs lits, faute

« de bois, quoi qu’il y eut un entrepreneur, payé « par le Roy, pour leur en donner. Les chefs ont « crié, mais n’ont pas puni ! heu! fuge crudeles « terras, fuge litlus avarum », ajoute le capitaine Desandroüins, appliquant à ce pays désolé, un souvenir poétique des études de sa jeunesse.

Enfin, des maladies contagieuses mirent le comble à ces souffrances. La petite vérole fit des ravages effrayants. Un cinquième de la population fut enlevé, surtout parmi les Sauvages.

La charité particulière fit des prodiges pour soulager tant de souffrances. Partout, les aumônes furent très abondantes, et l’on quêta dans les diverses églises de Québec, de Montréal et même de Louisbourg.

Mais l'administration civile ne fut pas à la hauteur de ses devoirs, en ces pénibles circonstances. Coupable d’imprévoyance, dans les premiers temps, elle se montra, dans la suite, aussi insensible aux misères populaires, qu'impuissante, par sa faute, à les soulager.

Du reste, à Québec, à Montréal, la société, c’està-dire, les gens riches et les fonctionnaires, n’interrompit point, pendant ces heures cruelles, ni les repas, ni le jeu, ni la danse, ni les galanteries.

Chez l'Intendant, « on n’avoit qu'un petit « morceau de pain de 3 ou 4 onces, mais chère « abondante et délicate d’ailleurs »; et il y avait

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autour de lui des milliers de malheureux qui souffraient ou mouraient de faim!

« Le jeu surtout y fut poussé aux derniers excès; « on y à vu des coups de 15 et 18 cens louis de « différence de la perte au gain. L'Intendant a « perdu, pendant l'hyver, deux cent quatre mille « livres ! Plusieurs officiers ont gagné prodigieu- « sement ; d’autres ont perdu et se sont ruinés « de fond en comble (1) ».

À Paris même l’on s’'émut du gros jeu que l’on jouait au Canada. Le Roi fit défendre de jouer. « Mais la deffense de la Cour n'arriva qu'en « Carême ». Or, le Carême, dans les habitudes de cette époque, ralentissait tous les plaisirs.

Certaines passions s'appellent et se lient entre elles ; certains vices se recherchent et vont de compagnie. Cet amour effréné du jeu exigeait de l'argent, et on n’en avait pas assez. Alors on volait pour en trouver ; on volait pour subvenir à de folles dépenses. Mais on volait aussi et surtout pour faire fortune et revenir au plus vite en France. C'était le rêve de tout fonctionnaire français, au Canada.

Les mœurs corrompues d’une certaine partie de la haute société française, au xvim® siècle, avaient

(1) L’Intendant général, que Desandroüins ne nomme pas, s'appelait François Bigot. Il était le premier fonctionnaire civil de la colonie, et avait des attributions indépendantes et presqu’égales à celles de Gouverneur général,

Il a laissé au Canada un nom détesté.

traversé les mers, et s'étalaient au Canada sans honte et sans vergogne. Dans la patrie, un reste de pudeur eût peut-être encore imposé quelque retenue à des hommes tarés comme Bigot et sa bande ; mais là-bas, pareils à de puissants oiseaux de proie, ils ne respectaient rien, parce qu'ils ne craignaient rien.

De tous leurs vices, le vol, nous venons de le dire, était donc le plus apparent, et celui qui causait le plus de préjudices aux intérêts de l'Etat et à ceux de la Colonie.

Desandroüins soulève bravement, pour sa part, un coin du voile qui cachait, aux yeux volontairement aveugles du Gouvernement, toutes les dilapidations et concussions, toutes les turpitudes, toutes les infamies du /onctionnarisme, dans notre Colonie. Depuis l’Intendant général jusqu'aux plus petits employés civils, tous, à peu d’exceptions près, étaient des VOLEURS !

L'honneur, le vieil honneur français, s'était réfugié dans les rangs de l’armée, où de tels excès étaient très rares.

Citons au hasard :

Un sieur de Boishébert, espèce d’aventurier opérant toujours à part, réunit, en 1757, sept à 800 Acadiens, Canadiens et Sauvages, pour faire aux Anglais la guerre de partisans, dans le Nord du Canada ; « guerre qui est peu intéressante, mais « qui est fort dispendieuse, tant est excellente la « méthode qui permet aux commandans de faire

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