CHAPITRE II
Desandroûins au Canada. — Il est envoyé au fort de Frontenac. — 1756.
Le Canada, vaste contrée de l'Amérique du Nord, fut découvert, en 1497, par Sébastien et Jean Cabot, le père et le fils, navigateurs vénitiens au service de l'Angleterre; mais ils n’y abordèrent pas.
Sept ans après, deux autres navigateurs, le français Denys et le vénitien Vérazani se hasardèrent à pénétrer dans l'intérieur des terres ; mais Vérazani fut mangé par les Sauvages, et Denys s’en revint en France.
D’autres tentatives infructueuses furent encore faites en 1525 et en 15:34. En 1535, Jacques Cartier, de St-Malo, un hardi chercheur de mondes, y aborda à son tour, remonta le grand fleuve, qui fut appelé depuis le St-Laurent, jusqu'au delà du lieu où fut bâtie, 72 ans plus tard, la ville de Québec, et prit possession du pays, au nom de François Ier; mais il n’y fit aucun établissement durable.
Enfin, en 1604, c'est-à-dire 107 ans après les Cabot, il partit de Rouen une colonie d'intrépides
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aventuriers qui s’établirent définitivement sur plusieurs points, aux bords du St-Laurent. Ce fut alors que le Canada reçut le nom de Nouvelle- France qu'il garda jusqu'en 1760.
Le chef de ces colons s'appelait de Monts. Il emmena avec lui, en qualité « de géographe du « Roy, » Samuel de Champlain, né à Brouage, en Saintonge , déjà célèbre comme navigateur. Samuel de Champlain fut le premier gouverneur de la Nouvelle-France, et fonda, en 1608, la ville de Québec, là où Jacques Cartier s'était arrêté ; mais, lui, ne s’y arrêta point, et poussa au loin ses périlleuses explorations.
Depuis lors, malgré la férocité des naturels du pays qu'il fallut ou soumettre ou refouler; malgré les Anglais jaloux qu'il fallut presque toujours combattre, le Canada ne cessa de prospérer et de se peupler. Les Français, que l’on dit n'être point colonisateurs, y accouraient , quittant, sans trop de regrets, la vieille France, pour ce lointain pays où ils retrouvaient une nouvelle patrie avec les mœurs et les habitudes de l’ancienne ; en même temps qu'ils y rencontraient plus aisément la fortune qui sourit aux audacieux.
Il s’étendait : de l'Est à l'Ouest en obliquant vers le Nord, depuis les possessions anglaises qui devinrent plus tard les Etats-Unis d'Amérique, jusqu'aux terres inconnues qui avoisinent la Russie d'Asie : et du Sud au Nord, depuis la Louisiane et le bassin du Mississipi qui appartenaient alors
à la France, jusque vers la mer d'Hudson, la terre du Labrador, le golfe Saint-Lañrent et la grande Ile de Terre-Neuve.
Mais nous n'avions presque pas de côtes maritimes, dans ce vaste empire. Tout le littoral de l'Amérique, depuis le golfe du Mexique jusqu'à la baie d'Hudson et la terre des Esquimaux, appartenaient aux Anglais. Le Canada n'avait de débouché sur l'Océan, que par le golfe du Saint- Laurent et l'Ile-Royale avec Louisbourg qui en commande l'entrée.
Le Canada était done, il y a cent trente ans, l'une de nos plus belles colonies.
Grand deux fois comme la France, ce pays offre un singulier aspect.
Son sol est entrecoupé de lacs dont quelquesus sont larges et profonds comme des mers.
Nous ne citerons que les principaux : d’abord ceux desquels nous aurons souvent à parler, le Saint-Sacrement, le Champlain, l'Ontario ; puis l'Erié, le Huron, le lac Supérieur, etc.
De ces lacs, ou des plaines voisines, s'échappent de nombreuses rivières, qui toutes viennent se jeter dans le Saint-Laurent. C’est à droite; le Richelieu ou Chambli, le Saint-François, la Puante, la Chaudière en face de Québec, la Rivière du Sud, etc. C'est à gauche : l'Ontaouais qui, à son embouchure daus le Saint-Laurent dont il est le plus fort affluent, forme l’île où fut bâti Montréal, en 1642; l'Assomption ; le Saint-Maurice qui, avant
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de tomber aussi dans le Saint-Laurent, se partage en trois, ce qui à fait donner le nom de Trois- Rivières à la ville bâtie sur cette triple embouchure ; la rivière Jacques Cartier ; le Saint-Charles, près Québec; le Montmorency ; la belle rivière le Saguenay ; les Outardes; le Moïsic, etc.
Toutes ces rivières, disons-nous, viennent se jeter dans le Saint-Laurent.
Le St-Laurent ! Fleuve-roi dont tous les autres sont tributaires ; fleuve immense, aux eaux d’un bleu sombre comme celles de l'Océan, et d’une l'impidité de cristal comme celles d’un ruisseau ; fleuve admirable avec lequel nul autre fleuve célèbre du monde, ni le Gange, ni le Nil, ni l’Amazone, ni le Mississipi, ne peuvent rivaliser en grandeur et en majesté !
Le St-Laurent, c'est la gloire et la vie du Canada. Il prend sa source au lac Ontario ; traverse le Canada sur une longueur de 300 lieues; atteint une largeur d’une lieue à Montréal, de quatre à Québec, puis de dix, de vingt, de quarante, avant de se jeter dans l'Atlantique, au golfe qui porte son nom.
Ce fleuve et les rivières qui y affluent, comme dans le corps humain affluent à une grande artère tout le sang des veines, ce fleuve et ces rivières, ou bien promènent leurs ondes paresseuses, soit au milieu des plaines sans horizon, soit au sein de riantes et ombreuses vallées; ou bien les précipitent, bondissantes et furieuses , de rochers en
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rochers, vers de profonds abimes, et forment ces saulls, ces rapides, ces cascades qui sont une des curiosités du pays (1).
Dans ces plaines et ces vallées, toutes d’une fertilité extraordinaire, mais qui alors étaient à peine cultivées, se récoltaient par place d’abondantes moissons. Les terres, que le soc de charrue n'avait point encore entamées, formaient d’immenses prairies aux hautes herbes, qui nourrissaient des troupeaux à moitié sauvages, et servaient d’asiles à d'innombrables oiseaux de toutes espèces.
Une autre source de richesses pour le Canada, et par conséquent pour la France, si à cette époque, cette source avait été sagement exploitée, éteient ces épaisses et vastes forêts, vieilles comme l: monde, aux arbres gigantesques, que la hache ne touchait pas une fois par siècle, et dont les rares chemins, pareils à d'étroits sentiers de fauves, n'étaient guère connus que des seuls Sauvages.
Et tout celà, forêts, plaines, vallées, lacs, fleuve, rivières, tout celà abondait en gibiers et en poissons. La chasse, dans ces steppes immenses, était le plaisir favori du Canadien. En hiver il se reposait de la guerre contre les Anglais, en allant chasser le bison, l'ours ou le castor. Ainsi, il avait presque toujours le fusil à la main.
(1) Entre autres, la fameuse cascade du Niagara, et le Sault du Montmorency, près de Québec.
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En 1756, la Noiwvelle France, ainsi s'appelait le Canada depuis Henry IV, la Nouvelle France n'était peuplée que de 65 à 70 mille colons d'origine Française. Ils habitaient les villes de Québec, Trois-Rivières et Montréal, sur le Saint- Laurent ; ou bien, étaient disséminés le long du fleuve, dans des habitations souvent isolées, dont une certaine quantité faisait un groupe ou paroisse. C'étaient là les Canadiens, race énergique, robuste, indépendante, laboureurs, chasseurs et soldats. Les descendants de ces premiers colons forment encore aujourd'hui la majorité de la population canadienne. Ils sont restés Français sous la domination Anglaise.
Le reste du pays étair occupé par à peu près 50 mille Sauvages. Quelques-uns, les Dosnieilies, à moitié chrétiens, habitaient des espèces de villages sur les rives du Saint-Laurent. Les autres, beaucoup plus nombreux et presque nomades, étaient perdus dans d'immenses solitudes, ou cachés dans une éclaircie de forêts, près d'un cours d’eau. Ils se distinguaient entre eux par Nations.
Tous vivaient de la pêche et de la chasse. Ils faisaient aussi, avec les Visages pâles, un commerce très considérable de pelleteries, que leur fournissait le gibier qu'ils tuaient. Les fourrures faisaient alors, et font encore aujourd'hui le luxe des belles Canadiennes.
Généralement, les hauts fonctionnaires de l'administration civile et militaire étaient des Français
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venus de France, ainsi qu’un petit corps de troupes françaises qui formaient la garnison des divers forts et postes que nous avions construits sur différents points du pays. Mais il y avait aussi quelques régiments canadiens : on les appelait siliciens ou soldats de la colonie. Du reste, en temps de guerre, tout Canadien valide prenait un fusil.
Depuis un demi-siècle, nous avions là-bas des ennemis, les Anglais.
En 1723, nous l'avons dit, ils nous avaient déjà enlevé l’Acadie, voisine du Canada ; et la délimitation des frontières était une source continuelle de querelles entre les nouveaux conquérants et les anciens possesseurs. De l’Acadie, il ne nous restait que l’Ile Royale, avec Louisbourg. C'était leurs premiers pas dans la voie des envahissements. À cette heure, ils convoitaient le Canada lui-même. Ainsi, ils seraient les maîtres de tout le continent américain.
Cependant, officiellement, on était en paix entre la France et l'Angleterre depuis le traité d’Aixla-Chapelle. Mais sur les bords de l'Atlantique, la guerre existait, de fait, entre les Canadiens et les Anglo-Américains. Plus d’une fois, le sang avait rougi l'herbe des prairies, ou coulé sous les hautes forêts du Canada.
Engagée dans l’impolitique guerre de Sept Ans, la France, ou plutôt son gouvernement, ne faisait rien pour soutenir ses colonies. Etait-ce de sa part incapacité ou faiblesse, impuissance ou lächeté ?
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Peut-être tout cela ensemble ! On voulait la paix ! la paix quand même !
L’Angleterre le savait, et elle en abusait.
Enfin, elle poussa si loin ses provocations, ses outrages et le mépris du droit des gens vis-à-vis de la France, que Louis XV lui-même ressentit l'injure ! La guerre fut déclarée.
Dans les premiers jours d'avril 1756, on arma, au port de Brest, une escadre composée de six vaisseaux et destinée à transporter quelques troupes au Canada.
Cette escadre comprenait :
Trois vaisseaux de ligne armés en flûte (1) ; savoir : — le Héros, de 74 canons, ayant à son bord les neuf premières compagnies du second bataillon du régiment de la Sarre ; l'Illustre, de 64 canons, ayant à son bord les neuf premières compagnies du second bataillon du régiment de Royal-Roussillon (2); et le Léopard, de 60 canons, ayant à bord les trois dernières compagnies et la
(1) Armés en flûte signifie tout bâtiment qui sert à transporter des troupes.
(2) La Sarre, bataillon composé de 500 hommes et de 40 officiers, avec trois drapeaux, dont un blanc colonel, et les deux autres d'ordonnance rouges et noirs avec croix blanches. La Sarre fut créé en 1651.
Royal-Roussillon créé en 1651. Batailon composé de 40 officiers et 500 hommes, avec trois drapeaux, dont un blanc colonel avec croix blanche et fleurs de lys d’or, et les deux autres d'ordonnance bleus, rouges et verts feuilles mortes.
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compagnie de grenadiers de chacun des deux bataillons embarqués sur le Zéros et l'IUlustre.
Trois frégates, destinées au transport des officiers généraux et de l'état-major ; savoir : — la Licorne, de 20 canons, ayant à bord le marquis de Montcalm, maréchal de camp, général en chef des troupes du Canada, et de Bougainville, capitaine de dragons, son aide de camp; le Sauvage, de 30 canons, ayant à bord le chevalier de Lévis, brigadier d'infanterie, commandant en second les troupes du Canada ; de Fonbrune, capitaine d'infanterie, son aide de camp ; de la Rochebeaucourt, capitiine de cavalerie, aide de camp de Montcaim, et de Combles, capitaine en premier au corps des Ingénieurs du Roi ; et enfin la Sirène, aussi de 30 canons, ayant à bord de Bourlamaque, colonel d'infanterie, commandant en troisième ; de Marcel, lieutenant d'infanterie, troisième aide de camp de Montcalm ; et Desandroùins, le second ingénieur du corps expéditionnaire. Montcalm avait en mains sa commission de capitaine en deuxième au corps royal du génie, mais ne devait la lui remettre qu'à son arrivée au Canada.
On mit à la voile du 6 au 8 avril.
C'est à cette époque que Desandroïüins commença à écrire son Journal dont il ne reste que quelques lambeaux , qui suffisent pourtant à nous faire connaître son noble cœur et sa haute intelligence, mélangée d'une grande bonhomie.
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« J'ay souvent remarqué, dit-il en guise d'avantpropos, que faute de réfléchir sur les évènements ordinaires qui se passent continuellement sous nos yeux, je les oubliois, voire même les plus intéressans , et retombois dans les mêmes erreurs qu'auparavant. C'est pourquoy ‘ay pris la résolution d'écrire les choses dont je pourray tirer instruction. Je n'oublieray pas non plus celles qui ne seroient que curieuses, ou dont le mérite ne consisteroit que dans mon propre amusement. J'ajouteray quelques réflexions de mon cru, dans l'occasion : ce qui me procurera l'. vantage de me former le jugement, car si ces réflexions sont fausses, je ne tarderay pas sans doute à être contredit par de nouveaux évènements semblables.
« Si je ven s à mourir ou à être tué, mon intention est que qui ce soit ne lise rien de ce qui sera contenu dans ce Livre, hormis mon frère. Il est le seul à qui je ne craigne point de faire part de mes rêveries.
« Je pars de France sans regretter autre chose que de n'avoir pas vu mon frère, avec lequel
« j'aurois désiré de m'aboucher sur bien des
choses (1) ».
(1) Recueil et Journal des choses principales qui me sont
arrivées, et de celles qui m'ont le plus frappées, depuis mon départ de France. — Quinze pages in-8°, en assez mauvais état, allant jusqu’à la fin du siège de Chouaguen. Le reste
perdu dans le naufrage de la Bourgogne.
On arriva à Québec, le 18 mai, après 43 jours
de traversée.
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