CHAPITRE X VII
Prise de Montréal par les Anglais. — Perte du Canada. — 1760.
De tout le Canada, grand comme la France, il ne restait en notre pouvoir que le pays compris entre l’extrêmité du lac Champlain, le fort Lévis sur les Rapides du haut Saint-Laurent, et la ville de Trois-Rivières à moitié chemin de Québec à Montréal, c’est-à-dire à peu près la dixième partie de ce que nous possédions naguère.
Les trois armées Anglaises, qui l’an dernier avaient opéré cette conquête, et qui ne s’étaient arrêtées que grâce à la résistance de nos soldats et aux approches de l'hiver, allaient reprendre leur marche offensive sur Montréal.
L'héroïque tentative de Lévis sur Québec n'avait été qu'un accident qui les avait retardées de quelques semaines.
Montréal restait donc leur objectif. C'était là qu'elles s'étaient donné rendez-vous : là qu'elles devaient achever de dévorer ensemble la belle proie que le Gouvernement Français livrait à leur avidité.
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Les opérations militaires recommencèrent à la fin de Juillet.
Le général Murray, qui devait diriger la principale attaque, remonta le Saint-Laurent, avec 11.000 soldats, embarqués sur une flotte de 52 vaisseaux. Il avait ordre de piller et de brûler, autant qu'il le pourrait, tous les villages qui se trouvaient sur les deux rives du fleuve.
Lévis, ne pouvant l'arrêter sur le fleuve, résolut de le suivre pas à pas, sur ces deux rives. Il partagea sa petite armée; resta de sa personne sur la rive gauche, et envoya Bourlamaque, avec trois bataillons et quelques centaines de Canadiens sur la rive droite. Puis ils cherninèrent l'un et l'autre à la hauteur de la flotte Anglaise, réglant leur marche sur la sienne, et s’opposant à tout débarquement.
Sur ia rive gauche, où se trouvait Lévis, on espérait tout d'abord arrêter les Anglais à Trois- Rivières que l’on avait fortifiée à la hâte. On croyait qu'ils ne voudraient pas laisser cette ville derrière eux. Les Anglais passèrent outre sans attaquer.
Plus haut que les Trois-Rivières, le Saint- Laurent s'élargit considérablement et forme un espèce de lac appelé le lac Saint-Pierre, dans lequel sont plusieurs petites îles. En face de ces îles, mais à la rive droite du fleuve, se jette le Richelieu à l'embouchure duquel on trouve une position du nom de Sorel qui commande le fleuve jusqu'aux iles.
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Desandroïüins avait été envoyé à Sorel pour y construire quelques retranchements. Bourlamaque l'y rejoignit et s’y embusqua.
En effet, le passage à travers ces îles était jugé impraticable. Les Anglais devaient donc se rapprocher du rivage, soit d'un côté, soit de l'autre, afin de pouvoir continuer leur chemin vers Montréal.
Or, s'ils se rapprochaient de la rive gauche, il y avait là le chevalier de Lévis sous les canons et même sous les fusils duquel il fallait passer. Si au contraire, ils appuyaient sur la rive droite, ils trouvaient Bourlamaque les guettant du haut des retranchements de Sorel dont ils ne pouvaient éviter les feux.
Et pourtant il fallait passer. Murray fit mine d'attaquer Bourlamaque et de vouloir le déloger. « Pendant trois heures, » une partie de ses vaisseaux, embossés aux iles, canonna les retranchements français, sans chercher toutes fois à forcer le passage. Mais en même temps, il faisait sonder le milieu du fleuve et chercher un chemin au travers des ilots qui l'obstruaient.
Malheureusement ce chemin existait. Après de nombreux essais, après des efforts inouis, la flotte Anglaise parvint à traverser ces espèces de défilés au risque de se briser vingt fois sur les récifs.
Murray abandonna aussitôt Sorel et disparut aux regards étonnés de Bourlamaque furieux.
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« au général Bourlamaque pendant l’action (1). »
La flotte Anglaise continua donc à remonter le Saint-Laurent ; et nos deux tronçons d'armée continuèrent à la poursuivre.
Vraiment, elle est admirable la persistance de cette poignée de héros perdus sur les deux rives du grand fieuve, s’épuisant en marches forcées pour suivre ces vaisseaux qui filent à toutes voiles, et qui les entraînent comme le taureau entraîne les guêpes bourdonnant autour de sa croupe; qu'ils ne peuvent atteindre, et qu'ils savent cependant porter dans leurs flancs la ruine de la puissance française au Canada !
Or, pendant que ces vaisseaux voguaient vers Montréal, le général Hammerst, avec 11.000 hommes, avait attaqué et emporté, en douze jours, le fort Lévis, construit par Desandroïüins, et défendu par 500 soldats français. Après quoi il descendit le Saint-Laurent moitié par eau moitié par terre, portant partout le ravage sur ses rives, comme l'avait fait Murray en le remontant.
D'un autre côté le poste de l’Ile-aux-Noix, œuvre aussi de Desandroüins, succombait écrasé par l'artillerie des Anglais; et leur troisième armée se dirigeait à son tour sur la capitale du Canada, en descendant le Richelieu dont Bourlames :
venait d'être forcé d'abandonner l'embouchure pour suivre la flotte ennemie.
(1) Papiers du général Desandroüins. — Ætat de services du sieur Desandroüins, ingénieur ordinaire du Roy.
Ainsi, du 6 au 8 septembre , trois armées Anglaises se rejoignaiïent devant Montréal, faisant ensemble au moins 35.000 hommes dont le général Hammerst prit le commandement.
Montréal, situé dans une île du Saint-Laurent, n’était point fortifié. Il ne fallait qu'une nuit aux Anglais pour l’incendier.
L'armée française, démesurément inférieure en nombre, était haletante et épuisée de fatigues !
Montréal capitula le 8 septembre 1760 (1).
Des huit bataillons français et des troupes de la marine il ne restait, malades et blessés compris que 2.200 hommes qui, aux termes de la capitulation, devaient être reconduits en France par les vaisseaux Anglais.
Le nom de ces huit bataillons doit être conservé par l’histoire. Ils s’appelaient Béarn, Guyenne, la Reine, Royal-Roussillon, la Sarre, Languedoc et deux de Berry.
Ainsi finit le Canada Français. Et cette fin n’est pas sans gloire.
Il y a dans ce fait de quelques centaines de vaillants soldats qui, pendant quatre ans, luttent contre un ennemi supérieur en nombre, sur un immense champ de bataille, lui infligent des défaites chaque fois qu'ils le rencontrent, et ne succombent qu'écrasés sous des masses, il y a, dis-je, dans ce fait quelque chose de grand, de prodigieux, de
(1) Montréal avait alors 10,000 habitants. Aujourd’hui elle en compte 200.000 !
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Romain, puisqu'on est convenu d'appeler de ce nom tout ce qui est marqué au coin de la force et de la grandeur.
On peut être fier quand on à un ancêtre ou un compatriote parmi de tels héros!
Mais aussi quels regrets et quelle douleur inspire à un cœur français la perte d’une si belle colonie! Quels reproches amers l’histoire ne doit-elle pas
adresser au triste gouvernement qui l’abandonna si lâchement !
Ce jour-là, l'Angleterre conquit un royaume qu’elle possède encore (1).
(1) Il y a aujourd’hui, au Canada, d’après les derniers recensements, 1.700.000 habitants d’origine française. En 1760, ils étaient à 75.000. Dans cent ans, ils seront 10 millions.
Et ces Français d'origine parlent notre langue, et aiment la France!
A ces Français pur sang, ajoutez les Métis on Bois- Brûles, fils des Français et de Sauvagesses, qui sont encore à peu près 90.000, et quiont les mêmes sentiments à l’égard de la France. Le fameux Louis Riel, condamné l’an dernier à mort par l’autorité Anglaise, était un métis.
Quant à la population Sauvage, elle n’a guère augmenté. On compte 30 à 40 mille Sauvages répandus sur la surface du Canada. si toutefois on peut leur donner ce nom de Sauvages.
On rencontre, dans leurs villages les plus reculés, de jeunes Hurones touchant du piano, et des froquoises qui portent les modes françaises !
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