CHAPITRE XX
Naufrage de la Bourgogne. — Desandroüins est nommé Brigadier. — Retour en France de l’armée de Rochambeau : — 1783.
La flotte, qui quittait triomphalement les rivages de l'Amérique sous les ordres du marquis de Vaudreuil, se composait de dix vaisseaux de lignes, de plusieurs frégates, goëlettes, cutters et transports. Elle devait se rendre à Porto- Cabello pour y rejoindre une flotte espagnole, et tenter ensemble une expédition contre la Jamaïque et autres îles des Antilles Anglaises (1).
Le vaisseau la Bourgogne, sur lequel le colonel Desandroüins était monté et qui seul nous occupera désormais, portait 74 canons, et avait 930 hommes à bord, y compris l'équipage, trois compagnies de Bourbonnais, avec des détachements d’autres régiments, les officiers et leurs domestiques.
Le 24, à une heure de l'après-midi, par un très
(1) Coro, Porto-Cabello et Caracas, villes de la République de Colombie, sur la côte de l’ Amérique du Sud, non
loin des Antilles. Porto-Cabello et toute la côte appartenaient alors aux Espagnols.
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beau temps, la Bourgogne leva l'ancre. Elle fila bien les trois premiers jours. Le 27, un coup de vent déchire ses voiles qui sont vieilles, et bouleverse la mâture qu’il faut réparer. On craignait avec raison que le vent du Sud ne jetât le bâtiment à la côte. Le tangage et le roulis ont rendu malades la plupart des passagers et des marins. Durant les jours suivants, la Bourgogne éprouve encore diverses avaries dans ses agrés. La vétusté ou la mauvaise qualité des matériaux, autant que le mauvais temps, occasionnent ces dégâts.
Le { janvier 1783, on donne la chasse, sans pouvoir l'atteindre, à un trois-mâts Anglais qui file au plus vite.
Le 10, on passe sous le Tropique. Grossière cérémonie du baptême des Tropiques. On aperçoit une terre : c’est l'ile de Porto-Rico une des Antilles, appartenant aux Espagnols. On reste en vue plusieurs jours, courant des bordées de ci de là. Les généraux Français descendent à terre et sont salués par le canon du fort.
On vogua assez rapidement jusqu’au 2 février, où l’on vint en vue d’une grande terre que l'on reconnut pour l'île de Curacao (1).
Elle apparut plusieurs fois sous des aspects différents, selon qu'on était porté par la mer sur
(1) Curacao d’où l’on tire la célèbre liqueur de ce nom. Ile presque à la pointe Nord de l'Amérique méridionale appartenant aux Hollandais.
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un point ou sur un autre. Enfin on aperçut la ville qui sembla considérable, et son port dont l'entrée est fort étroite ; mais il s'étend de droite et de gauche dans l’intérieur de la ville elle-même, « de sorte que les vaisseaux y sont en sûreté « comme dans une bouteille. » Le goulet en est défendu par des batteries fort bien placées. Les quais semblent superbes. Sur différents mornes des bords de l’île, se trouvent des batteries qui la défendent contre un débarquement. Au haut de ces mornes, était arboré le pavillon Hollandais (1).
A l'Est de la ville, on voit un grand nombre de jardins plantés de grands arbres. Mais en général, le terrain, haché de mornes, est sec et aride.
Le 3, on perd de vue les vaisseaux de l’escadre, et la Bourgogne file jusqu'à 6 nœuds (2). Mais, le 4, « à une heure après minuit, dit le colonel « Desandroüins, le vaisseau toucha. Du premier « choc, le gouvernail fut emporté, et l’on n'eut « pas la faculté de virer vent devant, ni de faire « aucune manœuvre qui put soulager le vaisseau. « Même, il se plaça vent en arrière, et se trouva « sur un banc de gros cailloux et de sables, dans « lequel il s’arrêta, talonnant à coups précipités « et faisant eau en telle abondance que toutes « les pompes ne purent bientôt la surmonter.
(1) Mornes petits monticules très escarpés et incultes.
(2) Le nœud fait un peu moins de deux kilomètres. On file plus ou moins de nœuds à l'heure suivant la rapidité de la marche du vaisseau,
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« On jeta à la mer toute la seconde batterie, « les boulets, les gargousses et tout ce qui char- « geoit le vaisseau. Les canots, et la chaloupe « furent descendus à l’eau. Mais, malgré toutes « les précautions qu’on prit pour les descendre, la « quille de la chaloupe fut brisée le long du bord. « On ne put pas jeter à la mer la première bat- « terie, parcequ'il falloit en tenir les sabords « fermés.
« On établit des feux en haut des mâts; on « tira des coups de canon et des fusées, de quart « d'heure en quart d’heure. Le temps étoit obscur ; « on n’apercevoit rien. L’équipage étoit consterné. « Deux officiers vinrent sur la galerie du pont, et « crièrent qu'on voyoit des feux au loin qui « disparaissoient de temps à autre à la lame : « et chacun de nous, après avoir fait semblant « de regarder attentivement, cria aussi qu’il les « voyoit !
« Le capitaine, venant de l'avant, cria qu'il « avoit entendu deux coups de canon, qu'il en « avoit même vu la lumière! Intérieurement nous « scavions qu'en penser ; et je dis moi-même, « qu’il n’étoit pas possible qu’au jour, ou au plus « tard dans la matinée, nous n'ayons pas en vue « quelque vaisseau de l’escadre ; que du reste « notre vaisseau étoit encore en état de résister « deux jours, et peut-être 13, la mer n'étant pas « très mauvaise, et la carcasse très forte.
« On monta, dès les premiers moments, des
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au pied des autres.
« À peine l'aube vint-elle à paraître, qu'on aperçut la terre à 1 lieue 1/2 de distance; ce
« qui releva les courages en donnant l'espérance « d’un prompt secours.