MAZARIN EXPOSE A FABERT
aurait bien de la peine de persuader qu'il n'a pas l'honneur d'être de votre conseil. Plût à Dieu que ceux qui sont de celui de Son Eminence, eussent pour son repos autant de passion que j'en ai pour votre service \ »
Cependant, la lettre du 15 mai de Fabert à Mazarin appelait une réponse. Celle-ci se fit un peu attendre-, mais elle fut catégorique ; nous l'appellerions volontiers un réquisitoire. Le cardinal arrache le masque à son ennemi :
ft J'ai reçu votre dernière lettre, dit-il à Fabert, et pour y répondre nettement et avec la franchise que je veux toujours garder avec vous, je suis obligé de reprendre ce qui s'est passé depuis quelque temps sur le sujet de M. de Chavigny.
» Il est vrai que dans la conjoncture que MM. les princes furent arrêtés, lorsque le bien de l'Etat eut obligé Sa Majesté à prendre une pareille résolution sur la personne de M. de Chavigny, pour la conduite qu'il avait tenue avec M. le Prince et pour les cabales qu'il pouvait faire en leur faveur, et qu'il fit, en effet, pendant le peu de temps qu'il séjourna dans Paris, votre considération fut cause que je détournai le coup, et
1." Lettre (aut.) du 18 mai. (Arch. nat., K, 118 A.) 2. A la fin de cette lettre, datée du 31 mai, Mazarin prévient Fabert du retard qu'il amis à la lui expédier; elle n'arriva en effet à Sedan que le 18 juin. Le lendemain, Fabert en envoya une copie de sa main à Chavigny; c'est celle que possèdent les Arcliives nationales (K, 118 A). Une autre copie, datée de juin, sans indicatinn de jour, se trouve aux Archiver des a/faires étrangères, Recueil spécial, t. XXVI II.
SES GRIEFS CONTRE CHAVIGNY. 3i5
que, mettant à part tout l'iatérêt particulier que je pouvais avoir à laisser pousser avec raison une personne qui n'avait rien oublié poui- me perdre, et qui en conservait plus que jamais le désir, je portai Sa Majesté à ne faire donner aucun ordre pour ce qui le regardait, et vous priai seulement de moyenner qu'il s'éloignât de Paris, et de lui dire qu'il y pourrait revenir pour ses affaires dans quelque temps, pouivu que dans son absence il quittât toutes sortes de cabales, et se conduisît en sorte que Sa Majesté n'eût aucun sujet de plainte de lui.
» Voilà la pure vérité du fait, dont je suis certain que vous ne disconviendrez pas ; il est maintenant question de voir s'il a accompli la condition qui lui avait étéimposéepourobtenirson retour pour quelque temps. Or, il est certain que, bien loin de s'être gouverné en sorte de ne donner à la reine aucun sujet de plainte, jamais il n'a montré plus de mauvaise volonté ni plus agi pour susciter, autant qu'il était en lui et en ses amis, de trouble dans l'État.
» Vous êtes trop clairvoyant, et l'affeclicn que vous avez pour M. de Ghavigny ne vous empêchera pas de pénétrer à quel dessein il faisait la belle harangue que vous savez à chacun de Messieurs du parlement, lorsqu'il eut prétexte de les voir tous pour la réception de son fils dans la compagnie. Je vous laisse à juger sans passion si l'explication qu'il y a voidu donner depuis, ne pouvant désavouer la chose qui est trop publique, peut être admise, et si une personne de son esprit eût tenu de tels discours, à
oH6 MAZARIN KXPOSK A FABERT
moins que d'avoir de très mauvais sentiments contre l'Etat, et à moins de vouloir inspirer au parlement qu'on trouvait étrange qu'il eût fait davantage pour un particulier comme lui qu'il ne faisait aujourd'hui pour des princes du sang qui étaient dans le même malheur.
» Je ne vous marque celte particularité, qui se passa avant son départ de Paris, que pour vous faire avouer, par une chose qui vous est connue, que ses intentions ne sont pas si sincères que vous le croyez Mais, depuis cela, que n'a-t-il point fait pour mettre des affaires sur les bras à la reine ? Je sais de science certaine qu'il a été le promoteur et le principal conseil de tout ce que M™^ la Princesse fit dernièrement à Paris, dont vous savez la conséquence si elle eût pu réussir en son projet*. Toute l'affaire avait été concertée à Pons-, avant qu'elle vînt éclore à Paris ; j'en ai des preuves certaines, et il ne faudrait même en cela, pour en être assuré, que considérer comment s'y conduisit le président Viole, et ce qu'il tâcha do faire, les chambres assemblées.
» Jamais M. de Chavigny n'eut tant de liaison ni commerce si continuel avec ledit président Viole et avec Fontrailles -^ ; cela est trop su et trop facile à être vérifié pour qu'il le puisse désavouer.
1. Après l'avorlement de la démarche tentée par la princesse de Condé auprès du Parlement, la reine était revenue à Paris (2 mai), et avait fait renouveler entre Turenne, le duc de Bouillon, le duc de la Rocliefoucauld et la duchesse de Longueville la déclaration rendue au mois de février précédent.