‹ Le maréchal de Gassion, 1609-1647Chapitre 10 sur 93 · T. IV · texte numérisé non relu

T. IV

3o JEAN DE GASSION

chez lui, sur la visite des femmes les plus en vue de la ville et sur la manière dont il les reçoit. « Il n'y eut jamais homme moins né à l'amour que lui. »

Toujours en selle et l'épée à la main, dans les batailles, combats, sièges, escarmouches ou coups de main, partout où il commandera d'une manière effective, Gassion prouvera que « s'il n'était pas né général comme Gondé », il méritera toujours d'être considéré comme « le plus redoutable capitaine de son temps » (').

i. Tallemant des Réaux, t. IV.

Projets du maréchal de Châtillon pour la campagne. Lettre à Gassion. Les écuries du duc de Gandale. Le roi donne commission à Gassion pour deux nouvelles compagnies. Richelieu pour deux de dragons. Le maréchal de GhâUUon engage Gassion à rejoindre le cardinal de La Valette. Affaire du Quesnoy. Marque de satisfaction. Acte de sévérité. Renseignements sur la situation des ennemis. État de la cavalerie.

Le maréchal de Châtillon, qui commandait en Champagne, envoie Gassion à la cour pour exposer ses projets en vue de la campagne prochaine. Il lui remet un mémoire à cet effet. Le colonel doit proposer directement son dessein au cardinal sans s'en ouvrir à personne, sauf à qui Richelieu lui indiquera. Il se souviendra des raisons qu'ils ont concertées ensemble sur ce sujet pour être préparé à toutes les oppositions qu'on ne manquera pas de lui faire. Il dira que pour la subsistance de l'armée, il est aisé d'y pourvoir, les munitionnaires pouvant avoir facilement ce qu'ils voudront dans les principales villes de Picardie et de Champagne, où les greniers regorgent de blé, ainsi que dans les lieux où l'on a l'intention d'aller. Le charroi n'offrira pas de difficulté pour faire suivre les magasins et le pain de munition. Le maréchal pense que la cavalerie de l'armée, dont on devra se servir, sera composée d'au moins quatre mille chevaux, y compris le régiment de Gassion qui est de mille bons militaires sans les officiers, cinq cents carabins et cinq cents mousquetaires à cheval, dont on pourra très utilement se servir (').

i. M. B. N., t. 3709. Recucii des despesches que Gaspard II 7 de Coligny a escriles et reçues pendant un employ en Champagne en i63j.

Le maréchal de Ghâtillon mettait donc toute sa confiance dans Gassion, à qui il écrit le 23 mars ( x ) :

J'ay esté très ayse d'apprendre le voyage que vous avez fait près de Sa Majesté qui estoit près de Rouen. Cela me fait croire que Monseigneur le cardinal a goùsté notre proposition, dont la résolution devoit se prendre au conseil qui fusttenu hyer k Ruel, suivant l'avis que vous m'en avez donné par vostre dernière lettre, que m'a remie un gentilhomme de vostre part, quy m'a demandé un lieu dîassemblée pour vos deux compagnies de mousquetaires à cheval que le Roy vous a accordées. Je ne manqueray de leur donner le meilleur que je trouveray. Je resoudray cela ce matin.

Nous avons admis que les ennemis s'assembloient dans le Luxembourg, mais il s'est trouvé que cela n'estoit rien. Us ne sont en estât d'entreprendre aucun siège, tant il y a que l'occasion fut jamais aussi belle que d'attaquer le Pays-Bas, pourvu que MM. des Estais et M. le prince d'Orange veulent jouer le droit de leur côté. Il faut faire en sorte que nostre armée, qui attaquera, soit leste et avec l'esquipage d'artillerie et de munitions de guerre abondamment, qu'on lui donne une montre d'entrée et quelques autres de réserve avec nous, et avoir deux cens mille livres entre les mains d'un bon trésorier pour les employer aux occasions urgentes, que le pain ne nous manque pas. Pour ce quy est de la force des troupes, je vous l'ay marqué. Avec cela, nous ferons quelque chose de bon. Vous pouvez dire franchement à Son Ëminence qu'il vaudrait mieux ne rien entreprendre que d'entreprendre faiblement. Il n'y a pas de temps k perdre pour faire tous les presparatifs nécessaires. Nous n'avons que jusqu'au i5 de mai, qui est le tems, il me semble, qu'il faut mettre l'armée ensemble pour agir. Aussy, on ne le peut faire plustot, car les herbes sont tardives sur les frontières, où tous les fourrages sescheront entre cy et Pasques. .

Monsieur, j'escris à ma femme et lui mande de conférer avec vous de la permission que je désire demander au Roy et k Son Excellence de faire un petit voyage de huit k dix jours durant les festes de Pasques. Je vous prie de vouloir ayder k faire trouver bon qu'on me donne ce contentement. C'est chose que je désire avec passion. 11 ne peut mesarriver dans ceste province pour si peu de tems. Je donne l'ordre k MAI. les mareschaux de camp tel qu'ils pourront maintenir les troupes aussy bien que je le fais. Si vous voyez que Son Excellence respugne k mon désir, prenez la peine de lui dire franchement qu'il faut donc

i. Voir la note de la page précédente.

qu'il opère do bonne façon afin que M. de Bullion(') më contente par de bons effets. C'est ce qui me fait désirer ce vojage pour savoir de quelle façon j'en dois sortir, car il est impossible que je puisse subsister sv on continue à me traiter comme on l'a fait depuis un certain tems. Je renies cela k vostre bon jugement. Je m'asseure que vous me conseillerez de faire ce petit voyage. La franchise de vostre cœur m'oblige de m'ouvrir k vous de ce quy concerne mes interests particuliers aussy bien que les desseins généraux. Mandez-m'en vostre avys avec la mesme liberté que je vous escris et me croyez, je vous prie, comme je suis, etc.

Voici dans quelles conditions furent levées les deux compagnies auxquelles le maréchal de Chfttillon fait allusion.

Le duc de Candale, frère du cardinal de la Valette, faisait voir ses chevaux au Roi, qui demanda à Gassion s'il ne voudrait pas avoir une aussi belle écurie. Elle consistait en trente ou quarante chevaux de ^nain, la plus grande partie barbes ou d'Espagne, que l'on estimait, l'un dans l'autre, mille écus pièce.

— Je voudrais qu'ils fussent à l'ennemi, répondit Gassion brusquement !

— Comment, à l'ennemi !

— Oui, sire, car je les pourrais prendre, au lieu qu'étant à mon général et d'un prix au-dessus de mes moyens, je n'en puis jamais rien espérer.

— Mais, s'il vous les donnait, répliqua le roi ?

— En ce cas, je m'étudierais à le remercier et à les prendre de bonne grâce. J'en ferais deux bonnes compagnies d'augmentation pour mon régiment.

— Je puis, sans Candale, satisfaire à ce souhait.

Il fit expédier sur l'heure les commissions pour les deux compagnies. Le cardinal ne voulut pas rester en arrière et lui en donna deux de dragons ( a ).

Malgré les faveurs que lui prodiguait la cour, Gassion marquait visiblement son mécontentement quand il ne recevait pas

i. Claude de Buliion, marquis de Gaillardon, fut souvent employé par Henri IV et Louis XIII en diverses négociations, ambassades, traités et autres affaires importantes; surintendant des finances en i63a, mort en i64o; président à mortier du parlement de Paris.

a. L'abbé de Pure.

JJEJLN DE GASSION

exactement l'argent nécessaire à ses montres. La lettre survante du maréchal de Châtillon le prouve (') :

Cela ne doit estre capable, ce me semble, de tarder k vous rendre avec toutes vos compagnies au rendez-vous de Chasteau-Porcicn pour y recevoir les ordres de M. le cardinal de La Valette, quy vous sauroit mauvais gré si vous différiez à vous trouver à point nommé audit lieu. Il est assez puissant pour vous faire contenter sur le petit interest du reste quy vous est dû. Vous savez aussy bien que moy que, quand il est question de servir le Roy en une occasion importante, comme sera ceste campagne, il ne faut pas s'attascher à son particulier. Vous estes en estât de bien servir et tous vos compagnons, et estes capable de rendre de très grands services, que le Roy sera obligé de vous reconnaisse libéralement. Vous estes trop judicieux pour différer k suivre ses ordres pour ce petit interest d'un reliquat de montres. Je vous dis cecy, Monsieur, parce que vous m'avez mandé, il y a quelques jours, que vous n'estiez résolu de ne partir de vos quartiers que vous n'eussiez vostre payement entier. Je ne doute que vous l'ayez. Mais, quand vous ne l'auriez pas comptant présentement, je vous conseille, comme estant voire amy, que vous ne différiez d'aller au rendez-vous. Vous avez des ennemys et envieux qui seroient bien ayse de vous voir faire quelque faute quy desgoutast le Roy et Son Éminence de l'estime qu'ils font de vous. Pour moy, qui désire avec passion que personne ne puisse avoir prise sur vous, je vous conseille et conjure de ne plus différer ou prendre aucune excuse d'obéir aux ordres que je vous envoyé de la part du Roy. Vous trouverez bon que je vous parle franchement, puisque je suis, de toute mon affection, etc. (*)

Un jour, des courtisans décriaient le colonel de Gassion à la cour.

— Taisez-vous 1 dit le roi. Vous parlez mal d'un jeune homme dont vous ne sauriez égaler les vertus.

Gassion servit, pendant la deuxième moitié de cette campagne, dans l'armée commandée par le cardinal de La Valette et le duc de Candale. Le 24 juin, il part avec mille chevaux, va chercher les Impériaux jusque dans leurs quartiers. Les ayant rencontrés près du Quesnoy, il les charge avec son régiment. Les vingt-sept cornetles qu'ils avaient font une vive résistance et sont obligées

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