‹ Le maréchal de Gassion, 1609-1647Chapitre 42 sur 93 · CHAPITRE VIII ROCROY · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII ROCROY

16 nul : Gasslon jette des secours dans Rocroy. Opinion de Lenet. Récit de M 11 * de Scudéry. Lettre du duc d'Enghien à son père. — 17 mal : Rémvon d'un conseil de guerre pour savoir si on livrera bataille. Opinions disculées. Montglat et le duc <f Aumale. Récit de Do PraL — 18 mat : L'armée prend la direction de Rocroy. Situation de la cavalerie. Reconnaissance du bois de Fors. La bataille est décidée. Rôle de Gassion. dans ces trois journées. — 19 mal : Bataille de Rocroy. Montglat. La Moussaye. Sirot. L'aile gauche des Français est entamée. Gassion rient à son secours. Charges nombreuses du duc d'Enghien sur l'infanterie espagnole. Gassion accourt et assure le succès. La conduite du duc d'Enghien jugée par l'historien de Gassion. Suites de la journée du ig mai. Démarches du duc d'Enghien pour faire obtenir le bâton de maréchal de France à Gassion. Lettres de d'Espenan. Gassion à Mazarin. Résultats de la victoire.

À peine le corps de Louis XIII étaiMl descendu dans les caveaux de Saint-Denis que, au commencement du mois de mai, le roi d'Espagne jette sur la frontière de Champagne une armée de 25 ooo hommes effectifs, comprenant vingt-cinq régiments d'infanterie sous la charge du comte d'Isembourg, cent cinquante cornettes sous celle du duc d'Albuquerque, le tout commandé par don Francisco de.Mello( I ). L'objectif de l'ennemi est l'investissement de Rocroy, qui ne comptait plus que 4oo hommes de garnison.

Mourant d'impatience d'entrer en campagne et ne consultant que l'intérêt de l'Etat, le duc d'Enghien résolut de secourir cette ville, placée dans la plaine, à la tête des Ardennes, entourée de bois, n'ayant ses abords accessibles que par des défilés. 11 donna Tordre à Gassion, qui commandait la cavalerie légère comme

i. Don Francisco de Mello de Braganza, successivement créé comte d' Assumas et marquis de Tor de Laguna, capitaine général du roi d'Espagne dans les Pays-Bas.

rtiéstre-dè-camp général, de suivre la piste des ennemis, de jeter ce qu'il .pourra de secours dans la place.

« Gassion, dit le duc d'Aumale dans Y Histoire des princes de Condé, était connu de M. le Duc, qui avait déjà servi avec lui* Et, d'ailleurs, qui ne connaissait alors le «colonel Gassion», favori de Gustave-Adolphe, distingué et protégé par Richelieu ? Homme de guerre autant qu'on peut l'être, n'ayant rien de courtisan, ni dé passion que pour son métier, également prompt à la repartie et à l'action, relire avec la figure d'un Gascon : on ne rencontré guère de figure plus originale. Ce huguenot, fils et frère de magistrats huguenots, avait fait ses études chez les Barnabites et les Jésuites et sortit du collège des Pères ( z ) pour s'engager dans les bandes du duc de Rohan," et quand les Réformés, en France, mirent bas les armes, il alla joindre celui qu'on appelait le a boulevard de la foi protestante », le « lion du Nord », le grand roi de Suède. Gassion et son régiment acquirent un beau renom parmi les Suédois, et lorsqu'une partie de ceux-ci devinrent « weimariens », c'est comme envoyé du duc Bernard qu'il fut présenté à Louis XIII et à son ministre. Retenu au service de France, il fut activement employé depuis i636; Richelieu, en i64s, le fit venir en Roussiilon. Mais Cinq-Mars, dans une de ses reprises d'autorité, ('éloigna comme créature du Cardinal et le renvoya dans ie Nord, où le duc d'Enghien vient de le trouver. Depuis le 10 décembre i64i , il était mestre-de-camp général de la cavalerie, avec autorité sur les autres maréchaux de camp. Exigeant beaucoup des troupes, toujours au premier rang, souvent blessé, indulgent aux pillards et terrible a dégatier», comme on disait alors, il était adoré de ses soldats. Robuste, infatigable, usant force chevaux, très habile à manier les armes, mais payant peu de mine, petit, replet, le visage osseux et presque carré; ses traits, son regard, annonçaient l'audace et la résolution plutôt que la supériorité de la pensée. Nous allons voir Gassion au pinacle, le plus actif et le plus clairvoyant des éclaireurs, le plus prompt, le plus vigoureux des officiers de bataille, réunissant ces parties si rares qui font le général de cavalerie complet. »

.11 n'y passa que quelques semaines.

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Gassion exécuta avec audace la mission qui lui était confiée. Voici le récit qu'en fait Du Prat :

« L'armée, commandée par le duc d'Enghien, estoit la forte digue que la France avoit préparée pour arrester le torrent qui menaçoit ses campaignes et qui se promettoit de les inonder. Dès que le duc d'Enguien eut receu Pavis que l'armée ennemie marchoit vers Rocroy, frontière de la Champagne, il employa l'onzième et douzième de may à rallier toutes ses forces, et prit résolution de la combattre si elle s'attachoit à cete place et, pour estre mieux informé du dessein de l'ennemi, il destacha Gassion pour le suivre avec i 5oo chevaux, et pour lui donner, de tems en tems, avis asseuré de sa marche ; ce qu'il fit avec tant de diligence qu'il se rendit à trois lieues de Rocroy le mésme jour que les ennemis l'investirent, et aiant appris, le lendemain, par les prisonniers lue ses partis destachés lui amenèrent, que la ville étoit assiégée, *t qu'elle ne pouvoit tenir que deux ou trois jours, veu le peu de monde qu'il y avoit pour la défendre, il résolut d'y jeter du secours à force ouverte et, pour cet effet, il choisit ioo fuziliers du roy et a4 de ses gardes, auxquels il dona Tordre de se jeter dedans la nuict suivante, par le derrière du camp ennemi, pendant qu'il l'attaqueroit par la teste avec le reste de sa cavalerie. Cela lui réussit si bien qu'aiant poussé jusqu'au front des bandières toutes les gardes du camp et attiré, par cette grande alarme, toutes les forces de l'ennemi vers l'endroit où il attaquoit, les 100 fuziliers et les 24 gardes se servant du tems et de l'occasion entrèrent dans Rocroy sans trouver aucune résistance. »

Dans ses Mémoires, Lenet(') dit, en parlant de Gassion : « La connaissance que le Duc avait de sa ponctualité et de son activité à la guerre l'obligea à le choisir pour cet important emploi, et je lui ai souvent ouï dire qu'il ne fut de sa vie plus étonné que d'entendre le Duc lui donner ses ordres, si nécessaires, si judicieux, en des termes et d'une manière tels que le plus consommé capitaine aurait pu faire. Aussi les exécuta-t-il fort heureusement. 11

1 Pierre Lenet, seigneur de Merx, de Gharetle de Viliatle, était fils et petiUflls de présidents au parlement de Dijon.

Le style de ses Mémoires n'est ni précis ni correct, mais les événements y sont bien mis en scène. Ils renferment des détails curieux sur la jeunesse du grand Gondé.

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arriva, le 16 du mois, aux environs de Rocroy avec une diligence extraordinaire. Il envoya, pendant sa marche, toutes les nouvelles qu'il eut des ennemis au Duc, qui en sut merveilleusement profiter. Il renversa quelques petits corps avancés de l'ennemi, poussa leurs garde», obligea la plupart des forces du camp à venir à lui et, cependant, fit entrer dans la place 100 fusiliers choisis du Rof, conduits par Saint-Martin et Cimeterre, si à propos, qu'ayant fait brusquement une sortie, ils reprirent une demi* lune que les Espagnols avaient occupée avec beaucoup de facilité. »

Afin de mieux faire comprendre les restrictions que Lenet, ami et commensal du prince de Gondé à Dijon, ne manque jamais d'apporter dans ses jugements sur Gassion, on citera le portrait qu'il en a fait: ce II s'était acquis la réputation de brave, de vigilant, d'homme infatigable et, pour dire la vérité en passant, s'il eût eu autant de fermeté pour ses amis, de probité dans ses actions et de netteté dans sa conduite, qu'il avait d'esprit, de cœur, de lumière, de dessein et de savoir-faire, il aurait été un des hommes les plus accomplis de son siècle. » Rien, dans la vie de Gassion, toute de franchise, d'équité, de bons offices, de services, de bienveillance, de générosité, de fermeté, ne justifie les critiques que l'on a soulignées.

Dans le Grand Cyrus, M Kt de Scudéry, qui a écrit l'histoire avec la plus grande exactitude, sous forme d'invention romanesque, a su mettre en pleine lumière l'exactitude des opérations de son héros; son récit a une parfaite intelligence des manœuvres les plus importantes. Il est impossible d'y méconnaître la main d'un militaire qui, d'après V. Cousin, serait de La Moussaye, l'ami et le lieutenant le plus dévoué du grand Condé. Voici le passage qui a rapport à cette reconnaissance : a Mazure (Gassion) ne fut pas plutôt arrive à l'entrée du bois, qu'il détacha i5o hommes du petit corps qu'il commandait et leur ordonna d'aller se jeter dans la place. Mais, pour le pouvoir faire, il leur commanda d'aller par derrière les bois* afin d'en être couverts. Mazure passa heureusement le défilé que les ennemis n'avaient pas encore eu le tems d'occuper; au milieu de la nuit, il attaqua la grand'garde des Massagètcs (Espagnols), et il la poussa avec tant de vigueur qu'il

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la renversa presque jusque dans leur camp, où l'alarme fut si-forte et si générale, que les i5o chevaux que Mazure avait commandés pour se jeter dans la place, le firent facilement sans perdre un seul homme. »

Dans la Gazette, le Mercure, V Histoire de Gasêion par l'abbé de Pure, la Relation de la campagne de Rocroy, dédiée à ton . S. As S. i/. le duc d 9 EnffhienQ), dans tous les mémoires du temps, .l'honneur de ce coup de main est attribué à Gassion qui, par le . moyen d'un corps de cavalerie et de quelques fusiliers, put accomplir son dessein. La cavalerie espagnole était trop nombreuse pour que l'infanterie seule pût tenter l'approche de la place. Elle en était, du reste, trop éloignée, lorsqu'on apprit la marche de l'ennemi, pour arriver assez tôt. Ce n'est pas le seul service important que rendit la cavalerie pendant cette opération. Elle procura à Gassion l'avantage d'observer de près l'armée des Espagnols, de rendre un compte exact des positions, ce qui permit au duc de prendre contre eux, malgré les grandes difficultés que le terrain semblait présenter, des mesures de sécurité pour ses avant-postes. Il avait pu aussi, au moyen de sa cavalerie, couvrir la marche d'un corps de troupe que conduisait le marquis de Gesvres et en faciliter la jpnction.

Montglat( 2 ) dit que cette reconnaissance fut exécutée par des mousquetaires. Les carabins, fusiliers et mousquetaires étaient assez souvent confondus, à cette époque, jusqu'au jour où ils contribueront à former les régiments de dragons.

La prévoyance du duc d'Enghien et la ponctualité de Gassion donnèrent le temps à M. de J offre ville, gouverneur de la place, d'organiser une défense, de permettre (^'entreprendre et de faire « la plus grande action dont on ait parlé depuis plusieurs siècles».

Voici, d'après la Gazette de Renaudot('), quelle était la situation

i. Attribuée à de La Mouasaye.

.. a. François de Paule de Clermont, marquis de Moniglal, mestee-de-camp du regimeat Navarre, puis grand maître de la garde-robe sous Louis XIII et Louis XIV. Ses mémoires sont très appréciés. Ils vont de i635 à 1668; il quilla le service à la suite d'une blessure reçue au siège de La Bassée.

3, 37 mai, ti° 65, p. 4*9*

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de la cavalerie de l'armée du duc d'Engkien : « Elle ne comptait que 6 000 chevaux et comprenait : les gendarmes de la Reine, ies Écossais, une brigade de la compagnie du prince de Condé, une autre du duc de Longueville, celles d'Angouléme, de Guicbe, de Vaudéraont. Notre cavalerie légère consistait en régiment Royal ('), ceux de Gassion, de Guiche, d'Harcourt, de La Ferté- Semieterre, de Lénonoourt, du baron de SiroC, de La Clavière, de Sully, de Roquelaure, de Méneville, de Hendicourt et de Marolles. Ils étaient grossis des fusiliers du Roi, des gardes du duc d'Enghien, de la cavalerie étrangère de Sillart, de celle du régiment de l'Échelle, de Beauvau, de Vamberg, de Chac, de Raab-Croates. »

On va voir Gassion « persuader à M. le duc d'Enghien de donner la bataille de Rocroy, en lui représentant que, quel que fût lé succès, on ne punissait pas des gens de sa qualité ; pour lui, il butait à se faire maréchal de France, mettant M. d'Enghien de son cAté»(*).

17 mai. — Les courses de Gassion décidèrent le duc à s'avancer. Il rejoignit bientôt le corps de Gesvres venant de Reims et celui d'Espenan.

Le 1 7, en arrivant à Bossus-JèsrRumigny, il écrivit au prince de Condé, son père :

J a vois icy retenu vostre garde pour vous faire sçavoir ce qu 'auroit laist M. de Gassion. Je vous le renvoie à cete heure pour vous apprendre qu'il a jeté un secours de cent trente hommes choisis dedans Rocroy, qui en avoit trèsbien besoin. J'en escris les particularitez kM. Le Tellier qui vous les fera voir. Je vous prie de le dire à la Royne ; c'est une très belle action ; sans un petit mares, il auroit deffait une partie de Tinfanterie des ennemis. Je marche, demain là, avec toutte l'armée pour voir ce qu'il y aura k faire (').

Gassion rejoint le duc, avec les 1 5oo chevaux qui lui avaient été confiés, et assiste au conseil de guerre, composé du maréchal

Ancien régiment du Cardinal-Duc.

9. Talumamt des Reaux, Gas$ion, L III, pt 3i3. Éd. Monmcrqoë.

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