‹ Le maréchal de Gassion, 1609-1647Chapitre 44 sur 93 · Henri de Chivré, marquis de La Barre, tué à Rocroy · texte numérisé non relu

Henri de Chivré, marquis de La Barre, tué à Rocroy

6. Claude de Létouf, baron de Sirot. Né en 1606, il n'était que colonel à Rocroy. L'absence de maréchaux de camp lui fit donner le commandement de la réserve. Tué, en 1663, au combat du pont de Gcorgou. Son fils publia ses mémoires en i683.

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sonniers. En risquant la bataille, on avait une ressource qui ^manquait aux Espagnols. En la perdant, ceux-ci perdaient tout. Les Français au contraire, les débris de leur armée, en cas d'échec, pouvaient joindre celle que le maréchal de La Meilleraye commandait dans le Bassigny et tenir encore la campagne. Il pouvait aussi arriver que, si on livrait bataille, l'ennemi levât le siège et se retirât. L'armée était en bon état et l'on devait attendre tout de son courage.

Telle est la relation de Sirot.

Montglat attribue à Gassion seul l'honneur de la décision prise : « Le duc d'Enghien tint un grand conseil pour savoir ce qu'il y avait à faire. Le maréchal de L'Hôpital, plus avisé et plus expérimenté que les autres, conseilla de laisser prendre cette ville et de couvrir la frontière pour empêcher les Espagnols de faire un plus grand progrès, représentant le danger où tout serait exposé si l'on perdait une bataille immédiatement après la mort du Roi, dans le commencement d'une minorité; Gassion conseillait le combat, dans l'espérance de s'élever par là et d'établir sa fortune. Le duc d'Enghien, plein d'ambition, brûlant du désir d'acquérir de la gloire, suivit aisément cet avis. »

L'éminent historien de la maison de Condé donne une tout autre physionomie à cette réunion :

« Gassibn vient d'arriver avec ses escadrons. Il descend de cheval, entre au conseil et rend compte de ce que le lecteur a déjà, en partie, deviné. Depuis trois jours, il n'a pas quitté la selle ni la piste des ennemis. D'abord, il a évité de les serrer de trop près pour ne pas leur donner l'éveil. Quand il les a vus établis devant Rocroy, il s'est approché, les a trouvés non retranchés, sans défiance et se gardant à peine. Dans la dernière nuit (16 au 17), il a pu pousser jusqu'aux glacis et jeter, sur le chemin couvert, cent vingt fusiliers, commandés par Saint-Martin, premier capitaine du régiment. En même .temps, il a tâté les quartiers des ennemis, ramené quelques-uns de leurs postes, et le Gascon reparaît dans cette assertion un peu risquée : « Sans « un petit marais, j'aurais défait une bonne partie de leur infan- « terie. » L'alerte donnée, il a fait reculer rapidement sa troupe, Tamise à l'abri; lui-même, caché dans les bouquets de bois, il

a attendu le jour pour bien lire le terrain et compléter ssr reconnaissance. Il estime la force des ennemis à raoins.de 3ôooo hommes, décrit le site, l'accès difficile du plateau, les défilés, les bois et les marais, les avantages que là configuration dit sol assure à l'assiégeant pour arrêter une armée de secours, remplacement des camps espagnols, la forme, l'étendue et tes abords des positions qu'on peut se disputer fen oas de' bataille livrée près de la place. Quant à la place elle-même, elle serait peut-être prise sans le secours qu'elle a reçu ; si elle n'est promptèment délivrée, elle sera rendue ou enlevée d'assaut avant trente-six heures. Et Gassion termine son rapport sans aucune autre conclusion. ».

Cet éloge d'un chef de cavalerie, qui -a exactement rempli la mission qu'on lui a confiée, montre la tendance de l'écrivain à amoindrir le rôle de Gassion dans ce conseil. D'après la lettre que l'on a citée plus haut et que Ton â empruntée à l'ouvrage du duc d'Aumale, on peut se convaincre que le duc d'Enghien avait, une trop haute idée du caractère de son lieutenant pour considérer comme une « gasconnade » un renseignement qu'il avait accueilli comme il le méritait.

Quelques pages plus loin, l'auteur dit :

« Le langage du général en chef entraîne Gassion. S'il n'a pas cru pouvoir émettre, le premier, un avis /aussi hardi, il tient le parti pour bon. Il ajoute quelques détails topographiques dur les passages, sur les lieux en général, puis il indique par quels, procédés tactiques on peut atteindre le plateau et y prendre position. ».

Le volumineux dossier des appendices de Y Histoire des princes de Condé ne contient aucune pièce justificative concernant ce soidisant effacement de Gassion dans ce conseil. A Chantilly, dans ses promenades au pavillon de Sylvie ou sous les ombrages de* l'allée des Philosophes, l'auteur s'est, peut-être, quelque peu laissé entraîner par la fougue de son tempérament pour ne voir, dans cdui qu'il a appelé ce le La Hire du xvn e siècle », que le brillant et hardi cavalier prêt à se jeter tête baissée dans la tempête équestre pour exécuter les ordres de son général, qui mettait en lui toute sa confiance. De retour dans sat riche bibliothèque, il a

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pu consulter Sirot, La Moussaye('), Montglat et se rendre compte' que, sur cet incident, leur opinion est conforme à celle de l'ambassadeur vénitien, Guistmani, qui écrit, en parlant de l'intervention de Gassion ; « Ce général persuada au duc d'Enghien de livrer la bataille et fut la principale cause du succès. »

Dans le manuscrit de Du Prat, un chapitre est consacré à la délibération sur P occasion de la bataille de Rocroy, s il fallait la laisser ou la prendre : ,

« Le duc d'Ànguien, ayant reçu de tems en tems avis de toutes ces choses, s'achemina à grandes journées et se rendit à Basse, le 17 du mois, à quatre lieues du camp ennemi, où Gassion vint le joindre en mesme tems qu'il y arrivoit et, sur le rapport qu'il lui fit de Passiete du camp et les forces ennemies, la résolution fut prise de secourir la place à force ouverte. S'il y a jamais eu sujet d'entrer en une sérieuse délibération pour résoudre s'il faut venir à un combat général ou s'il est meilleur de l'éviter et se contenter d'empêcher l'ennemi de faire aucune conqueste en l'observant de près, ce fut sans doute dans cette occasion qu'il en fut besoin. On ne manqua pas de balancer judicieusement tout ce qu'il y avoit à espérer ou à craindre dans l'un et dans l'autre de ces deux partis, doner une bataille et la doner dans la France même et huit jours après la mort de son Roy, et pendant que la Cour estoit encore aux larmes, et occupée à un nombre infini d'affaires que ce changement avoit fait nattre, une si grande playe estant toute fraîche et tout au beau commencement d'une régence, estoit un coup bien hasardeux, lequel, si nous l'eussions perdu, les ennemis ne se prometoient pas moins que de venir s'emparer de Rheims avec une armée victorieuse, se rendre maîtres de toute la Champagne et faire contribuer jusqu'aux portes de Paris. Et alors, en nous tenant le pied sur la gorge, ils esperoient nous obliger à rapeler au dedans les troupes qui faisoient des progrès au dehors et nous réduire à accepter une paix précipitée, qui eut rendu inutiles toutes les despenses que la France avoit faites, et les vies que

1. François de Goyon-Matignon, baron de Nogent, le pins intime ami et confident du doc d'Enghien, mort en iô5o, gouverneur de Stenay. Henri de Bessé, sieur de la Chapelle Milon, fut chargé de revoir, corriger et publier l'œuvre de La Moussaye. Par des suppressions maladroites, il en abrégea le récit.

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tant de braves François avoient perdues pour augmenter la gloire de leur Roy et l'honeur de leur Nation. Au lieu qu'en se mesnageant sans venir au hasard d'une bataille, nous n'avions à craindre aucun de ces fascheux événeméns. Quand nos ennemis eussent pris Raucroy, trouvant nostre armée preste et retranchée à la tête de la Champagne et tôt après fortifiée par les 7 à 8 mile hommes que le marquis de Gesvres lui amenoit de la Bourgogne, leur conqueste eut été bien bornée, leurs grands desseins fussent demeurés inutiles et ils eussent été bien loin de trouver dans cete conjecture les grands avantages qu'ils y avoient espérez.

« Mais, en vérité, quelque apparence de sûreté qu'il y eut dans ce parti, la gloire de la France et Testât mesme de nos affaires demandoient des résolutions plus généreuses. Il ne faloit pas tarder davantage à relever l'honneur de la France, qui estoit demeuré fort intéressé par la perte de trois batailles. Il faloit faire sentir à ses ennemis et faire voir à toute l'Europe, par quelque beau coup, que la valeur des François ne s'esteint point dans le rang de leurs compagnons et que, lorsqu'ils semblent abattus, c'est là qu'ils se relèvent avec plus de cœur et plus de force.

« 11 estoit expédient et presque nécessaire de faire voir par une action signalée, au commencement d'une minorité d'un règne, d'une régence, d'un ministère, d'un emploi et d'une campaigne que chacune de ces choses eut son rang et qu'il n'en faloit attendre rien qui ne fut grand et glorieux, personne ne pouvant ignorer de quelle importance, en la guerre, est l'establissement de la réputation. Surtout, il faloit bien se garder de témoigner, après les changemens que la mort avoit faits en France qu'elle fut tombée en quelque consternation. Il faloit prévenir l'opinion qu'on en pouvoit prendre, qui eust esté capable de relever le courage de nos ennemis et de refroidir le cœur de nos confédérez.

« Enfin, il estoit à propos d'effacer par une action qui eust un grand esclat la croyance que les partisans de la Maison d'Autriche avoient jettée dans l'esprit des Allemans que la France, après la mort de son Roy et le changement de ses ministres, seroit obligée, dans une minorité menacée de troubles, de venir à une paix particulière par 1'abandonnement de ses alliés. La générosité

du duc d'Anguien s* ajustait parfaitement bien avec l'importance ci la grandeur d'un si grand dessein. Elle se voioit, aussi, secondée par la belle disposition de son armée, qui estoit telle qu'on voioit répandre jusque sur les moindres parties une gaieté qui ne respiroit rien que la joie et le champ d'une bataille pour y faire sentir à ses ennemis ce qu'elle savoit faire pour la défense de la France et pour la gloire de son Roy* Il est vrai que ce que l'on dit de la fortune de la guerre et du sort des armes tesmoigne assez qu'en choses de cette nature on n'y agit pas toujours avec des principes infaillibles et avec un raisonnement certain. Des terreurs paniques, qui peuvent saisir les plus généreux au moment où celuy qui est le maistre des cœurs les abandonne, des accidens que mille prévenances ne sauraient anticiper, ont fait voir assez souvent qu'on ne joue pas toujours à boule veue, dans le champ de Mars et que les plus accomplis dans ce mestier peuvent tomber en mescompte. Mais aussi tout le monde demeure d'accord que la maxime de ceux qui ont l'espéeà la main doist estre : Oser, tout hazarder quelquefois et ne craindre jamais rien* Quand je m'en tairais, tous ceux qui ont connu M. le mareschal de Gassion ne manqueront pas de se persuader que ce généreux voiant l'occasion de cete bataille, se trouvoit qu'il désirait. En effet, depuis qu'il estoit au service de la France, il n'avoit tant rien à cœur que de voir une telle journée pour y pouvoir deploier, avec toute leur étendue, son expérience et sa valeur. Aussi, M. le duc d'Anguien, qui connoissoit fort bien le fort de cet home, lui fit l'honneur de lui donner en cete occasion tous les* emplois que sa vertu pouvoit souhaiter. »

Si Du Prat n'entre pas dans des détails particuliers sur cette séance du conseil de guerre, le témoignage de Sirot, qui y assistait, de de La Moussaye, de Montglat, qui faisaient partie de l'armée suffit pour donner un cachet d'authenticité irréfutable à Tinlervention de Gassion.

Tel est le deuxième tableau du prologue qui s'est joué sur la scène militaire avant le grand drame qui, deux jours après, allait poser le premier jalon de la renommée du duc d'Enghien sur le chemin qui devait le conduire au temple de la Gloire où le nom de Condé a brillé d'un si vif éclat.

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Le dernier mot, sur cette journée, sera emprunté au Siècle de Louit XIV: a Le prince, dit Voltaire, ne crut ni le maréchal ni la Cour, ne confia son dessein qu'à Gassion, maréchal-de-camp, digne d'être consulté par lui. »

Le 1 8 au matin, l'armée fut passée en revue par le duc d'Enghien. Elle était composée de i5ooo hommes de pied et de 7 ooo chevaux. Elle devait combattre sur deux lignes appuyées d'un corps de réserve; le commandement de ce corps fut donné à SiroL Le maréchal de L'Hôpital commandait l'aile gauche. La Ferté-Seï*neterre servait sous lui comme maréchal de camp. Espenan commandait toute l'infanterie. Gassion était, sous le duc d'Enghien, à l'aile droite» Comme il fallait combattre dans des lieux difficiles, on mit, dans chaque intervalle des escadrons, un peloton de cinquante mousquetaires. Les carabins, les gardes du maréchal de L'Hôpital et ceux du prince furent mis, à droite et à gauche, sur les ailes.

Cet ordre de bataille, emprunté à la Relation de la campagne de Rocroy, dédiée à S. A. S. M. le duc d'Enghien, ouvrage paru en 1673 et attribué à de La Moussaye, a été copié par M lle de Scudéry dans le Grand Cyrus : a Mais comme Cyrus (le duc) était aussi grand capitaine que vaillant soldat, il crut que, parce qu'apparemment il faudrait combattre les Massagètes (Espagnols) dans des passages difficiles, il fallait mêler quelque infanterie à de la cavalerie ; pour cet effet, il mit, entre chaque intervalle de ses escadrons, un peloton de* cent archers, commandé par un capitaine, ordonnant ensuite que les archers à cheval, les gardes de Crésus (L'Hôpital), ceux du roi d'Hyrcanie (La Ferté-Senne terre), les siens et ce qui restait de la cavalerie assyrienne se tinssent à la droite et à la gauche sur les ailes. »

Ces archers à cheval ne sont autres que les anciens argoulets, les arquebusiers à cheval, les carabins, les mousquetaires.

« La cavalerie, dit le duc d'Aumale, se composait de vingt et un régiments, presque tous accusés d'avoir tourné bride, ceux-ci à Thionville, d'autres à la Marfée. Us s'étaient mieux comportés à Hennecourt, notamment les chevau-légers de Guiche. Le meilleur renom appartient aux cuirassiers de Gassion, aujourd'hui

mestre-de-camp général, et à Royal, qui s'appelait Richelieu il y a quelques mois. Tous combattent avec l'épée et le pistolet ; ils sont passablement montés. Le service d'éclaireurs est fait par deux régiments de Croates et par les fusiliers à cheval. Pour' réserves, quelques compagnies de gendarmes, qui ne vont pas à la guerre, c'est-à-dire aux avant-postes et reconnaissances, mais qui savent charger à fond ; ils étaient deux cent vingt maîtres à la Marfée, ils y furent héroïques. »

Dès que l'armée approcha de l'entrée des bois, le duc d'Enghien fit détacher cinquante Croates avec ordre de pousser par delà le défilé, de reconnaître s'il était gardé par l'ennemi, s'il y avait des retranchements. L'officier lui rapporta que les Espagnols paraissaient au delà du bois ; sans délibérer, le duc donna l'ordre à Gassion de s'avancer dans la plaine qui était au delà. Il lui confia sa propre compagnie des gardes, tous les Croates, le régiment de fusiliers et celui de Collourt, avec ordre de nettoyer la plaine jusqu'au camp des assiégeants, de reconnaître s'ils étaient retranchés ou en état de s'opposer à son passage.

Le régiment de Collourt ne figure pas dans l'en umération qui a été faite de ceux de la cavalerie. Victor Cousin suppose, d'après Lenet, qu'il s'agit de celui de Sillart.

Gassion ne fut pas moins ponctuel à exécuter l'ordre du duc que celui qui lui avait été donné deux jours auparavant. Il poussa, jusque dans le camp, ce qu'il rencontra sur sa route. D'une éminence, qui était très proche, il reconnut, vers i heure de l'après-midi, que l'ennemi sortait de son front de bandière pour se mettre en bataille. Il envoya Chevert, maréchal des logis de la cavalerie, informer le prince que les chemins étaient libres. A l'instant même, avec sa gaieté ordinaire, le duc passa le défilé. Il se fit suivre des régiments du Roi, de Gassion, de Lénoncourt, de Coaslin et de Sully, qui composaient l'aile droite de son avant-garde. Il laissa le maréchal de L'Hôpital, d'Espenan et La Fcrté-Senneterre pour faire passer, le plus diligemment qu'ils pourraient, le reste de l'armée. Il marcha avec tant de diligence, qu'entre 2 et 3 heures de l'après-midi, il se trouva en bataille avec cette cavalerie et les troupes que Gassion avait menées avec lui.

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La relation de la Gazette est conforme à celle que Ton vient de donner, empruntée à Lenet. Elle la complète :

« Pour favoriser ce passage, le duc d'Enghien se trouva en bataille, sur les 2 heures après midi de ce jour-là, avec ses troupes de cavalerie et celles qui avaient, les premières, passé, le défilé, commandées par le général de Gassion, auxquelles troupes il fit commencer l'escarmouche, qui dura deux ou trois heures, pendant lesquelles le reste de notre armée passa. Et comme il n'y avait pas assez de terrain pour y placer commodément toutes les troupes, il fit pousser par les Croates, soutenus par deux petits corps des cuirassiers de Gassion, commandés par le sieur de Vassau, les ennemis, qui occupaient une autre hauteur. Il s'établit dans cette position et dispose si bien sa cavalerie, qu'elle ôtait aux Espagnols la vue de ses derrières^ ainsi que les mouvements que faisaient les troupes en débouchant des défilés. »

Voici ce que dit Montglat : « Gassion eut ordre de passer le premier avec quinze cents chevaux et, ayant mené des mousquetaires pour border le bois, il parut dans la plaine et donna l'alarme aux assiégeants, qui commencèrent à sortir de leurs camps et à se mettre en bataille. Mais comme leurs quartiers étaient fort éloignés, il leur fallut beaucoup de temps pour se joindre, durant lequel le duc d'Enghten passa le bois et fut dans la plaine aussitôt que les Espagnols, ce qui les surprit fort, car ils avaient cru d'abord que ce n'était qu'un parti qui voulait jeter un secours dans la place. Mais» quand ils virent toute l'armée, ils se rangèrent en ordre de combat et lors le canon commença des deux côtés à se faire entendre jusqu'à la nuit. »

Sirot et La Moussaye expliquent comment le passage du défilé du bois de Fors était difficile, dangereux. Si Mello, qui avait une nombreuse armée et surtout une forte infanterie, eût voulu le défendre, l'entreprise était manquée.

«c Le duc d'Enghien, écrit La Moussaye, marchait en tète, l'armée sur deux colonnes depuis Bossus jusqu'à l'entrée du défilé. Gassion allait devant avec quelque cavalerie pour reconnaître les ennemis et, n'ayant trouvé le passage défendu que d'une garde de cinquante chevaux, il les poussa et vint rapporter au duc

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d'Enghien la facilité qu'il avait de s'emparer du défilé. Ce fut en ce lien que le prince crut devoir parler plus ouvertement au maréchal de L'Hôpital, parce que ce maréchal voyait bien qu'en poussant plus avant dans la plaine, il serait impossible d'éviter de donner bataille. Gassion faisait tout son possible pour l'engager et le maréchal s'opposait toujours à son avis. Mais le duc d'Enghien finit leur dispute et dît, d'un ton de maître, qu'il se « chargeait de l'événement. »

Le confident du duc raconte aussi comment le prince en vint à ses fins, ayant pris la résolution de faire par adresse ce qu'il ne voulait pas encore emporter d'autorité. Il s'ouvrit de son projet à Gassion seul, qui trouvait aisées les actions les plus périlleuses et qui conduisit l'affaire au point que le duc désirait. Sous prétexte de jeter du monde dans la place, il fit qu'insensiblement le maréchal de L'Hôpital se trouva si près des Espagnols qu'il ne fut plus en son pouvoir d'empêcher qu'on en vint aux mains.

En cette circonstance, Gassion a donc puissamment contribué à faire engager une action à laquelle était opposé celui que la cour avait placé, comme lieutenant général, près du jeune prince, dont on redoutait l'impétueuse envie de se mesurer avec les ennemis de son roi.

On reprend le récit de Du Prat :

« Le duc voulut que Gassion eust l'honneur d'aller ouvrir le passage pour aller choisir et saisir le champ de bataille, parce que, à une lieue du camp des ennemis, il y avoit, dans les bois, un très fascheux défilé, à la teste duquel ils se pouvoient mettre en bataille et nous combattre à mesure que nous viendrions à paraistre les uns après les autres. Les rapports de nos coureurs, qui disoient avoir veu par delà ce défilé quelques escadrons de* cavalerie, fortifiant cete opinion, le duc d'Anguien donna ordre à Gassion de s'avancer avec trois régimens de cavalerie, passer le défilé, nétoier la plaine et pousser tous les corps ennemis qu'il rencontreroit, jusqu'au fond de l'infanterie, et d'entretenir l'escarmouche et le combat jusqu'à ce que toute nostre armée fust arrivée au delà de ce mauvais passage. Cet ordre fut exécuté avec tant de résolution et de courage, qu'à 6 heures du soir du 18 les deux armées se trouvèrent en présence et le canon tira de part et

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d'autre, et parce que La Ferté-Seneterre, avec une partie de l'aile gauche, avoit passé un petit ruisseau qu'il avoit devant soi et qui le séparoit d'avec le reste de nostre armée, fit halte pour lui donner le tems de venir nous rejoindre. Et, par une rencontre assez extraordinaire, les ennemis en aïant fait de mesme, la nuit nous empescha d'en venir aux mains et se passa dans un silence incroyable de part et d'autre, sans qu'il fust tiré seulement un coup de canon. »

Donc, dar.s les journées qui ont précédé celle de la bataille, Gassion a préparé la victoire : i° en jetant des secours dans Rocroi; 2° en engageant le duc d'Enghien à ne pas suivre les conseils du maréchal de L'Hôpital, qui ne voulait pas livrer bataille ; 3* en reconnaissant le défilé par lequel le prince s'est engagé en toute sûreté pour mettre son armée en bataille devant celle des assiégeants et en vue du clocher de Rocroi.

Dans ces opérations, comme par son attitude au conseil du 1 7, il a fait preuve d'une grande connaissance des choses de la guerre, de la volonté bien arrêtée de se distinguer et, tout en servant avec éclat son pays, de gagner par la force de son épée une situation militaire à laquelle sa naissance et sa religion auraient pu l'empêcher de parvenir.

On va suivre le mestre-de-camp général dans toutes les phases de la bataille, qui a été la consécration définitive, non seulement de la politique nationale de Richelieu, mais de ses efforts pour arriver, par l'organisation régimentaire de la cavalerie, à donner à cette arme une consistance et une force qui lui avaient fait défaut jusqu'alors.

: « Le matin de la bataille, le 19 mai, c'est Gassion qui se montre d'abord », dit le duc d'Aumale.

Dans sa préface de Y Histoire de France pendant la minorité de Louis XIV, Chéruel, dont l'autorité fait loi dans les questions de ce genre, déclare que, parmi les auteurs contemporains de cette époque, « Montglat a une réputation bien établie d'exactitude, et que V. Cousin, dans l'ouvrage si intéressant sur la Jeunesse de Madame de Longueville s'est laissé entraîner par son imagination. »

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On empruntera donc, de préférence, à l'écrivain du dix-septième siècle le récit mouvementé de cette glorieuse action :

« Le 19 au matin, cinq jours après la mort du Roi, la bataille se donna, qui fut commencée par Gassion, lequel chargea l'aile gauche des Espagnols durant que le maréchal de L'Hôpital et La Ferté-Senneterre attaquaient l'autre. L'événement fut différent des deux côtés, parce que les Espagnols rompirent l'aile gauche des Français, blessèrent le maréchal de L'Hôpital, prirent prisonnier La Ferté-Senneterre et se rendirent maîtres du canon. Mais de l'autre côté, Gassion ayant renversé les premiers escadrons espagnols, les poussa dans la seconde ligne, qu'il mit en déroute et lors, les poussant avec vigueur, il les força de tourner le dos et de prendre la fuite. Mais, au lieu de les poursuivre, il les laissa sauver et fut, bride en main, ralliant toutes ses troupes et les mettant en bataille parce qu'il aperçut le désordre des siens dans l'autre aile et les Espagnols victorieux qui, n'ayant pas la même précaution qu'il avait, pillaient le bagage comme s'ils n'eussent plus rien à craindre. Alors, il fît faire demi-tour à droite et marcha pour les prendre derrière. Cependant le duc d'Enghien demanda à Sirot, qui commandait le corps de réserve, de donner et secourir le maréchal de L'Hôpital, mais il répondit qu'il n'était pas tems et, le duc arrivant là-dessus, il lui fit voir comme Gassion, après avoir battu l'aile gauche des Espagnols, allait attaquer l'autre par derrière, qu'il fallait avoir un peu de patience, ce que le duc trouva bon. Et aussitôt que Gassion chargea d'un côté, Sirot en fit autant de l'autre, de sorte que les Espagnols surpris, ne songeant qu'à piller et croyant la victoire à eux, furent facilement défaits, tellement que, de victorieux, ils devinrent vaincus en un moment, car ils ne purent jamais rallier, et toute cette aile fut prisonnière. »

Après la fuite de la cavalerie espagnole qui arriva à fond de train sous les murs de Philippeville, il restait, sur le champ de bataille, 5 5oo fantassins, l'élite de l'infanterie ennemie, les plus vieux régiments de ceux qui étaient en Flandre, commandés par le comte de Fuèntes, officier d'une très grande valeur, âgé de soixante-quinze ans. La goutte, qui l'avait pris depuis quelques jours, l'obligeait de se faire porter dans une chaise découvert

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où il donnait ses ordres. Cette infanterie fut formée en tin seul carré, hérissé de toutes parts de longues piques. Fuentes s'y enferma avec huit pièces de canon.

Le duc d'Enghien n'avait, avec lui, que la cavalerie de la seconde ligne de l'aile droite. Ne la jugeant pas suffisante pour attaquer cette formidable phalange, il pensa attendre que Gassion fût revenu de la poursuite des ennemis. Puis, craignant l'arrivée de Beck, sans avoir toute son infanterie sous la main il fit une première charge que le feu des Espagnols arrêta. Ses troupes ralliées, il tenta une seconde attaque, qui ne fut pas plus heureuse que la première. Une troisième n'eut pas plus de succès. Enfin, Gassion, revenant de la poursuite des fuyards, joignit ses escadrons à ceux du prince. Le corps de réserve étant arrivé dans le même temps, l'ennemi fut bientôt entouré de toutes parts et obligé de se rendre.

' On lit dans la Gazette : « La résistance de l'infanterie espagnole fut si grande, qu'elle obligea tous les corps de notre cavalerie à venir, les uns après les autres, chacun cinq ou six fois à la charge sur elle, sans qu'ils la pussent rompre, de quoi ils fussent malaisément venus à bout, si on ne se fût avisé de les faire attaquer d'un autre côté en même tems que notre infanterie de l'aile droite, laquelle, prenant l'Espagnol en queue et en flanc, par où la prenait aussi notre cavalerie, tandis qu'elle soutenait toujours le feu en tête. Elle fut enfin rompue par notre cavalerie de l'aile droite, par le sieur de Gassion qui fit en cette occasion des merveilles à son ordinaire. »

« La Gazette, que Ton peut considérer comme un rapport officiel, dit l'historien de la maison de Condé, et les lettres personnelles du général en chef accordent à L'Hôpital et à La Ferlé le témoignage que méritait leur courage, en leur épargnant un blâme qui n'eût été que juste, s'il n'était permis après un pareil succès de se montrer indulgent pour les vieux serviteurs. Il est plus difficile de comprendre ce que le duc d'Anguien put louer dans Fattitude de d'Espenan, qui parait avoir joué un rôle purement passif et n'avoir donné aucune direction à l'infanterie placée sous ses ordres. Le véritable sentiment du prince se produit dans

son insistance à faire récompenser Sirot et Gassion : la conduite

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«du premier peut servir à tout homme de guerre appelé à commander une réserve ; le second, après avoir mené Pavant-garde avec une grande habileté, après avoir, par le secours de Rocroy, assuré ce répit de vingt-quatre heures, dont l'importance ne saurait être exagérée, s'était montré, pendant l'action, tacticien consommé. »

A la page suivante :

« Quelle différence dans la conduite de nos escadrons, lorsqu'ils suivent Ànguien ou Gassion, ou lorsqu'ils étaient dirigés par L'Hôpital et La Ferlé, à qui de longs services et le courage n'avaient pu donner le jugement et le coup d'oeil. En somme, ce fat une glorieuse journée pour la cavalerie française, une réhabilitation, une charge continuelle ou, plutôt, une suite de mêlées, •d'engagements rapides où le trot et le pistolet étaient plus employés que le galop et l'arme blanche. Cependant il y eut des chocs violents où l'épée joua son rôle : les blessures en témoignent. »

L'appréciation de l'illustre écrivain, sur le rôle joué par Gassion dans cette journée, se termine ainsi :

« Gassion empêche les fuyards de se rassembler et veille du côté du nord, veillant l'armée du Luxembourg, car Beck peut encore survenir. C'est le souci du duc d' Anguien, c'est le dernier espoir de l'infortuné Melo, que la défaite des Italiens a rejeté dans le gros des Espagnols. »

Voici le récit de du Prat:

« À peine le jour commençait-il à poindre, qui fut le 19, que les deux armées, sans vouloir perdre un moment de tems, se joignirent assez brusquement. Nostre at*le gauche, après avoir fait beaucoup de résistance, fut mise en désordre, et le sieur de L'Hospital et le sieur de La Ferté-Senneterre, qui la commandaient, par les blessures qu'ils reçurent, furent mis hors de combat. Nostre canon y fut pris et repris deux fois et employé contre nous. Mais dans nostre aisle droite, où se trouvait le duc d' Ancien, il y eut un autre succez, et quoiqu'elle rencontrast devant toi un autre chemin creux et des bois taillis, garnis de mousquetaires, elle ne cessa pas de passer sur le ventre de tout ce qu'elle rencontra. Et Gassion, après avoir passé ce mauvais chemin,

s'eslargit sur la droite tout autant que le terrain le permettait et, marchant en bon ordre, donna premièrement la chasse à toute la cavalerie qu'il trouva devant soi et puis vint croiser l'infanterie, qui tenoit ferme, soutenue de la cavalerie qui n'avait pas encore combattu et, prenant les ennemis en teste, en queue et en flanc, après une résistance de l'infanterie presque incroyable, les rompt et desfit entièrement. Ce fut en ce moment que Gassion, se voiant revenu après tant de hasardeux exploits près de son général victorieux, se crut obligé de lui dire : ce Monseigneur, vous estes « le plus glorieux prince de la chrestienté. Cette gloire, qui vous « environne, vous la devez à Dieu, je m'en vais lui en rendre grâce. » Et aiant mis pied terre et le genou en terre, il eut tout ceux qui se trouvaient là pour imitateurs d'une action si juste. »

Un autre historien de Gassion, Moline, dit, à propos de cet incident :

« La France retentit au bruit de cette éclatante victoire, et tous les peuples de l'univers déférèrent à Gassion l'honneur de ce triomphe. Mais, toujours modeste envers lui-même, quoique digne de le recevoir, il en cède la gloire au duc d'Enghien, qui était heureux de la partager avec lui : « Monseigneur, lui dit-il, c'est « à Dieu que vous devez la gloire qui vous environne. Il arrache « la victoire de la main de vos ennemis et la met dans les vôtres. « Rendons-lui à haute voix la grâce qui lui est due. &

« Lorsque, le tumulte du combat apaisé, dit le duc d'Aumale, Anguien embrassait d'un coup d'oeil ce champ de bataille couvert de débris fumants, ces longues files de prisonniers qu'on lui amenait, ces drapeaux qu'on entassait à ses pieds, tous ces témoins d'une lutte terrible et d'un éclatant triomphe, il se découvrit et soi} cœur s'éleva vers Celui qui venait de bénir les armes de la France : Te Deum laudamus! »

La voix éloquente de Bossuet a dramatisé, dans l'oraison funèbre de Louis de Bourbon, prince de Condé, cette scène magnifique :

« Le prince fléchit le genou et, dans le champ de bataille, il rend au Dieu des armées la gloire qu'il lui envoyait. Là, on célébra Rocroi délivré, les menaces d'un redoutable ennemi tournées à sa honte, la régence affermie, la France en repos et un règne, qui devait être si beau, commencé par un. si heureux présage.

L'armée commença l'action de grâces, toute la France suivit ; on y éleva jusqu'au ciel le coup d'essai du duc d'Enghien ; c'en serait assez pour illustrer une autre vie que la sienne ; mais, pour lui, c'est le premier pas de sa course. »

La cavalerie acquit une grande gloire dans cette journée:

« Jamais bataille, dit Voltaire, n'avait été, pour la France, ni plus glorieuse ni plus importante; elle en fut redevable à la conduite pleine d'intelligence du duc d'Enghien, qui la gagna par lui-même et par l'effet d'un coup d'oeil qui découvrait à la fois le danger et la ressource ; ce fut lui qui, à la tête de la cavalerie, attaqua par trois différentes fois, et qui rompit, enfin, cette infanterie espagnole jusqu'alors invincible pour lui ; le respect que l'on avait pour elle fut enfin anéanti, et les armes françaises, dont plusieurs époques étaient fatales à leur réputation, commencèrent d'être respectées; la cavalerie acquit surtout, dans cette journée, la gloire d'être la meilleure de l'Europe. »

Si, dans cette citation, on a souligné un mot, c'est pour bien faire ressortir cette vérité, qui n'a été mise en doute par aucun historien, c'est que Gassion, en ne laissant pas débander sa cavalerie, lorsqu'il poursuivit celle des Espagnols, put la ramener à propos pour terminer enfin et heureusement la bataille.

L'abbé de Pure, auteur d'une histoire de la vie du maréchal de Gassion, a rendu un éclatant hommage à l'activité et à la science avec lesquelles le duc d'Enghien avait préparé et gagné cette victoire ; il fait également ressortir toute la portée de l'intervention du mestre-dc-camp général de la cavalerie sur le terrain.

Du Prat, ministre de la religion réformée, aumônier de Gassion, n'est pas moins explicite dans ses appréciations. Dans le manuscrit, que l'on considère comme une œuvre offrant toutes les garanties d'impartialité, il est rendu à chacun sa part de gloire dans cette mémorable campagne :

« La vertu du général parut, ici, en son beau jour ; d'un coup d'essai il fit un coup de maître. Après avoir cmpesché par une prudence extraordinaire de donner la bataille le soir du 18, sur la remarque qu'il fit que l'aisle gauche n'estait pas tout à fait dans le poste où elle devait estre, il dispose, le lendemain, tout le monde au combat par des paroles capables de donner du cœur aux plus

I06 JEAN 0E GASSIOX

lasches el les amènera suivre «son exempte. 11 se trouva toujours à la teste des escadrons qui faisaient le plus grand feu, où il reçut trois ou quatre coups de mousquet, qui ne firent que blanchir sur sa cuirasse et, depuis le commencement du combat jusqu'à la fin, lit de sa prudence et de son courage tout ce que le plus vaillant homme du monde et le plus expérimenté capitaine eut seu faire. La victoire de cette belle journée fut la plus grande que la France ait obtenue jusque-là en toutes ses guerres. Six mille hommes des ennemis y demeurèrent sur la place, il y eut plus de cinq mille prisonniers, vingt pièces de canon v furent prises; Tous les principaux chefs de l'armée furent tuez ou faits prisonniers, à la réserve de Francisco de Melos et du duc d'Albuquerque, qui se retirèrent à Marien bourg avec la plus grande partie de la cavalerie. L'Espagne y perdit les meilleures troupes des Pays-Bas. Et cette victoire ne dessécha pas seulement le torrent qui devait nous ravager, elle nous ouvrit aussi le chemin à toutes les conquestes qui l'ont suivie. Non seulement elle repoussa l'ennemi de nos frontières et le mit en estât de ne rien entreprendre sur nous de toute la campagne, mais, aussi, elle l'obligea de changer le dessein de nous attaquer en celui de se deffendre, et nous donna le moyen de le poursuivre jusque dans le cœur de ses pays héréditaires et, peu de tems après, ils virent forcer une des fortes places de la chrestienté qu'ils estimaient imprenable, sans qu'ils eussent le moyen de la secourir, tant la desroute de Hocroy leur avait porté d'estonnement et de faiblesse et, enfin, par une suite fort juste, le gain de cette bataille ne servit pas peu à relever l'honneur de la France, la resputation de ses armes parmi les estrangers, et lui donna moien d'entreprendre tout ce qu'elle voulut sur les meilleures places de frontière de l'ennemi. »

On complétera le récit de la bataille de Rocroy à F aide de documents officiels.

Les sieurs de La Vilette, Ravenel, Dulong, La Garenne, La Val- Hère, Chaumaret, capitaines du. régiment deGassion, se sont particulièrement distingués ; de Rougy, cornette, a été blessé.

Le comte de Fuentès, à qui l'on avait mené un gentilhomme pris pendant l'action, lui demanda si Gassion était là.

— Oui, Monsieur, il y est.

ROCROY ÎO7

— Si vous le dites, je vous ferai donner du pistolet par ia tète.

Le vieux comte de Fuentès mourut percé de coups. Le duc d'Eaghien, en rapprenant, dit « qu'il voudrait être mort comme lui, s'il n'avait pas vaincu ».

L'infanterie espagnole fut totalement ruinée. De 18000 fantassins, 8000 restèrent sur place et 7000, presque tous blessés, furent faits prisonniers, dix-huit canons et six pièces de batterie restèrent çntre les mains du vainqueur avec cent soixante-dix drapeaux, quatorze cornettes et vingt guidons que Chevert porta au roi. Le trésor, les munitions, les équipages furent pillés. Il se fit un butin si considérable qu'un seul régiment de Croates partagea plus de cent mille livre?.

II y a, aux archives historiques du ministère de la guerre, un volumineux dossier indiquant le nom de tous les prisonniers et le lieu de leur internement.

Du côté des Français, ceux qui, dans le conseil du 18, s'étaient opposés à la bataille, furent tués ou blessés ainsi que deux mille hommes.

François -Henry de Montmorency, duc de Luxembourg, qui avait alors quinze ans, assistait à cette bataille.

« Le respect qu'on avait en Europe pour les armées espagnoles, dit Voltaire au chapitre III du Siècle de Louis XIV, se tourna du côté des armées françaises, qui n'avaient point, depuis cent ans, gagné de bataille si célèbre; car la sanglante journée de Markjnan, disputée plutôt que gagnée par François I er contre les Suisses, avait été l'ouvrage des bandes noires allemandes autant que des troupes françaises. Les journées de Pavie et de Saint-Quentin étaient encore des époques fatales à la réputation de la France. Henri IV avait eu l'avantage de ne remporter des avantages mémorables que sur sa propre nation. Sous Louis XIII, le maréchal de Guébriant avait eu de petits succès, mais toujours balancés par des pertes. Les grandes batailles, qui ébranlent les États et qui restent à jamais dans la mémoire des hommes, n'avaient été livrées, en ce temps, que par Gustave-Adolphe. »

Victor Cousin a dit : « Gassion était un excellent officier, remarquable surtout par l'activité et l'audace, mais ce n'était pas un capitaine et Condé était. né général. »

Dans son livre Anguien et Turenne, épisode de ta campagne de i644> le duc d'Aumale, en quelques lignes d'un style simple, sobre, concis, élevé, où brillent, à la fois, le talent de l'écrivain et le savoir du général, s'est élevé contre cette assertion, en ce qui concerne le duc d'Enghien. Ce passage peut trouver place dans une étude où l'on s'est attaché à met ire en relief les talents et les vertus d'un lieutenant du grand capitaine qui, depuis Rocroi jusqu'à Senef, a contribué à porter, pour ainsi dire, l'art de la guerre à son apogée :

« Pour mettre mieux en lumière certaines parties de Turenne, on a souvent dit que son glorieux émule fut improvisé général et se trouva d'emblée victorieux. Il faut quitter cette chimère : le général improvisé n'a jamais existé ( qu'en imagination ; le génie que Condé tenait de Dieu avait été fécondé par l'étude, l'étude persévérante et habilement dirigée. Cinq ans de pratique des affaires lui avaient donné la maturité; comme les fruits favorisés du soleil, il avait mûri vite ; du premier bond, il avait atteint l'apogée et sut s'y maintenir sans décroître. »

On peut supposer que Victor Cousin, en voulant élever la gloire du duc d'Enghien, ait cherché à diminuer celle de Gassion. Dans son Histoire de France pendant la minorité de Louis XIV, Chéruel ne se prononce pas, mais publie la note suivante : « Le journal d'Olivier d'Ormesson, écho des bruits qui circulaient dans la magistrature et une partie de la société parisienne, dit formellement : « Gassion, à qui l'on attribue le gain de la bataille, ayant « poussé l'ennemi devant lui, rallia les fuyards et fit revenir le « duc d'Enghien. »

Le jour même, le duc d'Enghien écrivit à Mazarin :

J'ai envoyé M. de La Moussaye à la Cour pour porter la nouvelle au Roy du gain de cette bataille. Je scois que vous prenés tant de part a ce qui me touche pour en estre bien aise, je m'adresse à vous pour vous supplier de vouloir bien faire recognoistre les services que M. de Gassion a rendus en ceste occasion par la charge de maréchal de France. Je vous puis asseurer que le principal honneur de ce cohibat lui est deu. Vous m'obligeriez sensiblement de le servir en ce rencontre...

Louis de Bourbon (').

i. Archives nationales. KK. 1071. Maison du Roi.

Cet éclatant témoignage rendu à la conduite d'un de ses lieutenants par le généralissime augmenterait encore, si la chose était possible, la gloire du jeune prince qui venait de marquer ses débuts dans le haut commandement par une victoire mémorable.

De son côté, Gassion rendit compte à Mazarin, le 21 mai, du camp de Rumigny, de cette journée :

Monseigneur,

Je ne doubte pas que vostre émincnce n'ayt eu une joye extrême de la première nouvelle du gain de la bataille de Rocroy ; mais je suis certain que quand elle seaura les particuliaritez, elle y trouvera matière d'estonnement et de joye toute ensemble et je suis constraint d'avouer que c'est le plus sanglant combat que nous ayons veu depuis cent ans, et je ne crois pas sans hyperbole que de quatorze mille hommes de pied, que les ennemis avoyent, il leur en reste mille,. lesquels encore ne seauroyent se rallier de toute ceste campagne. J'ose croire que vostre éminence approuvera que M. le duc d'Enguien suive la victoire, puisque c'est le véritable moyen de le rendre maistre de tous les pays bas. J'ai fai, monseigneur, en ceste occasion, tout ce que j'ai du faire en sorte que M. le duc en est très content. Il ne me reste plus qu'à avoir l'approbation de vostre éminence et d'obtenir d'elle la grâce que M. le duc lui demande en ma faveur. C'est ce que je lui demande de toute la passion de mon âme et la supplie très humblement de croire qu'elle s'acquère en moy la personne du monde la plus fidèle et je

SUiS ' CtC - GAS8.0..C)-

Le lendemain de la bataille, d'Espenan écrivait au prince :

Nostre aile droite a toujours vaincue, animée de la présence et des grandes actions de monseigneur le duc ; M. de Gassion y a mieux faict que je ne saurais dire et Ton doyt à la cavalerie qu'il commandait le bonheur d'une journée si avantageuse ( a ).

Les pièces justificatives qui servent à rendre à chacun sa part de gloire dans cette action ne laissent donc aucun doute sur la participation du mestre-de-camp général de la cavalerie dans le principal honneur et le « bonheur » du succès.

Leduc d'Enghien renouvelle ses démarches afin d'obtenir pour

1. Archives nationales. KK. 1071. Maison du Roi. a. Archives de Chantilly.

Gassion la haute récompense qu'il lui a promise au milieu du

combat.

. Le 23 mai, nouvelle lettre à son père sur ce sujet :

Je vous ay desja escrit par Tourville (*) pour vous supplier de faire recognoistre les services de M. de Gassion de la charge de maréchal de France. Je vous en conjure encore et vous supplie très humblement de considérer qu'on en faict d'autres qui n'avoient pas gagné de bataille si avantageuse que celle-ci. Il est vray qu'il ne commandait pas l'armée, mais il a si bien servy que je vous advoue lui devoir une grande partie de l'honneur que j'ai eu (').

Ces lettres si dignes montrent que le duc d'Enghien possédait toutes les qualités nécessaires à un général appelé à faire la guerre très jeune, immédiatement après son entrée dans la carrière, pour mériter le respect, Pcstimc et l'affection des troupes en mettant ses soins à faire récompenser les belles actions.

Par son éducation, il avait été à même de méditer, pour le mettre en pratique, ce passage des Commentaires de Montluc :

« Or, mes compagnons, celui est bien heureux qui fait service à son roi sous un sien-lieutenant, qui ne cèle pas l'honneur de ceux qui font quelque chose remarquable, comme ne faisait pas M. le maréchal de Brissac ; car oneques homme ne lit rien près de lui qui fut digne que le roi l'entendit, qu'il ne l'en avertit ; il ne dérobait pas l'honneur d'autrui pour s'en enrichir ; il ne celait la valeur du plus grand jusqu'au plus petit. Et, comme Dieu voudra que vous soyez employé auprès de tels lieutenants du roi, ne craignez point à hazarder vos vies, et y mettre toute votre diligence et vigilance à leur faire service ; j'entends si vous avez envie de parvenir par les armes et par la vertu ; sinon, retirez-vous. C'est un extrême regret à celui qui a exposé sa vie pour faire quelque chose de bon, quand on cèle son nom à son prince, duquel nous devons tous despendre. Il n'y a larcin qui excède celui qu'on fait de l'honneur d'autrui, et cependant, la plupart des généraux d'armée ne fait pas conscience de cela. »

i. César de Costenlin, comte de Fismes et de Tourville, premier gentilhomme de la chambre du prince de Gondé. Mort en 1647, père du vice-amiral de ce nom. a. Archives de Chanlillv.

Le 25, Mazarin répond au duc d'Engh îen :

Monsieur,

C'est justement me toucher en ce que j'ai de plus sensible que de me proposer une action remarquable de servir M. de Gassion.

Je crois qu'il scoit assez que je n'ay pas moins de passion pour ses intérêts que pour les miens propres, et que j'estime trop sa vertu pour rie contribuer pas à tout ce qui despendra de moi afin qu'elle soit récompensée. Assurez-vous donc qu'il ne tiendra pas h mes soins que vous ne soyez satisfait de ce costé et qu'il ne connaisse ce que peut vostre recommandation à mon endroit qui eusse, d'ailleurs, fait gloire de servir un homme de ce mérite (*).

Le ministre donne, immédiatement, à Gassion une preuve de sa satisfaction :

Monsieur,

Je n'ay point voulu laisser partir le sieur Campeill sans vous affirmer les assurances de la passion que j'ây pour tout ce qui vous regarde. Je m'y intéresse si fort, que je vous assure qu'il ne tiendra pas h moi que,, comme il n'y a point de charge relevée, dont vostre vertu ne vous rende digne, elle ne reçoive, aussi, la rescompense qu'elle mérite. Vous m'obligerez d'en faire un fondement certain et de croire que je manquerai plutôt à moi-mesme qu'à la résolution que j'ay faite de ne perdre jamais d'occasion où je vous puisse faire paraistre que personne paisse estre plus que moy, etc.(').

Les intrigues de la cour et les répugnances des grands seigneurs d'admettre dans leur rang un soldat de fortune ne permirent pas à Mazarin de répondre de suite aux instances généreuses du duc d'Engh i en, qui a prouvé que la gloire, acquise à ses côtés par un chef intrépide, ne portait pas ombrage à sa renommée. Il savait apprécier les hommes, rendre justice au mérite de celui qu'il considérait comme son collaborateur le plus précieux dans la victoire qui porta un si grand coup aux Espagnols. La prise de Thionville ne tardera pas à montrer que la fortune, si longtemps fidèle aux ennemis puissants de la France, les abandonnait tout à fait pour prendre place dans nos camps et armées.

i. Lettres de Mazarin pendant son ministère. ?. Lettres de Mazarin pendant son ministère.

On empruntera au Dictionnaire de la noblesse de La Chèsnaye-Desbois le dernier mot sur l'attitude du duc d'Enghien vis-à-vis de Gassion à la suite de cette journée : « Un des plus beaux endroits de l'histoire de Gassion est la bataille de Rocroy, dont le duc d'Enghien, depuis prince de Condé, se fit un devoir de partager tout l'honneur avec lui. »

Profitant de l'initiative qu'on lui laissait, de l'indépendance dont il jouissait, Gassion a su utiliser sa cavalerie sans jamais l'éparpiller, veillant toujours à pouvoir la concentrer dans sa iriain. Grâce à la hardiesse de ses combinaisons, au goût qu'il avait des responsabilités, il s'est adonné, avec autant de coup d'œil que de décision, à l'exécution de ses desseins et a prouvé que, dans le service d'exploration comme dans tout le service en campagne, il est important d'appliquer rapidement les procédés que les nécessités de la guerre peuvent imposer d'un moment à l'autre.

Le « manieur de cavalerie » a su utiliser les troupes qu'il avait sous ses ordres, depuis la période de concentration de l'armée jusqu'à la bataille, à laquelle il a pris part, pour obtenir de magnifiques résultats. La rapidité de ses mouvements lui a donné le moyen de renseigner le général en chef sur la situation réelle de l'ennemi, pour lui permettre de prévoir, en toute sûreté, l'opportunité de sa résolution d'agir. Ses manœuvres, dans les journées du 16 et du 18, seront toujours citées comme un exemple de V audace, « cette partie si précieuse, a dit le prince de Ligne, d'un métier qu'on ne peut faire brillamment sans elle », jointe à un coup d'œil militaire que Gassion avait acquis par la pratique de la guerre, faite à l'école des Rohan, des Gustave-Adolphe et des Bernard de Saxe- Weimar.

Dans la bataille, on a vu le rôle joué par la cavalerie qui, après avoir battu l'aile gauche des Espagnols, dont les escadrons prennent la fuite de toute la vitesse de leurs chevaux, est ralliée par son chef pour tomber sur l'aile droite victorieuse, attaquée par derrière et bientôt faite prisonnière. Puis Gassion, joignant ses régiments à ceux de Sirot, permet au prince d'enfoncer les carrés de l'infanterie ennemie, rompus « par le S r de Gassion qui fit, en cette occasion, des merveilles à son ordinaire ».

ROCROY Il3

. C'est la cavalerie qui porta tous les coups à Rocroi. L'infanterie espagnole fut rompue par les escadrons victorieux de Gassioit qui, au moment le plus critique, apportèrent l'appoint de leur apparition et surent conserver la discipline du combat. Cette journée, « qui devint l'époque de la gloire française », peut être regardée comme la manifestation éclatante de l'œuvre militaire de Richelieu qui, en réunissant les compagnies de chevau-légers en régiments (i 638) [ x ], a rétabli la discipline, détruit les abus, fait disparaître la licence, le dérèglement, la désobéissance dont les derniers effets se sont produits à Thionville (i63g) et à La Marfée (i64i). La protection accordée aux régiments étrangers au service de la France a également prouvé qu'une unité tactique ne s'improvise pas du jour au lendemain, qu'il faut du temps pour lui donner une consistance sérieuse, durable, afin de la rendre capable de faire la guerre.

Le groupement des compagnies en régiments a jeté les bases d'une organisation nouvelle, dont on a senti les avantages à Rocroi, tant au point de vue de la cohésion que de l'esprit de corps, deux facteurs sans lesquels une troupe, si matériellement constituée qu'on la suppose, reste un assemblage inerte, sans résolution et résistance, une force sans âme.

Lé régiment de Gassion, considéré comme de la cavalerie étrangère, portait l'épouvante dans les lieux mêmes où il n'était pas. On ne parlait que de ses courses, de son entrain infatigable. Sa solidité a été pour beaucoup dans la résolution prise par Richelieu d'enrégimenter les compagnies de chevau-légers, qui se faisaient plus remarquer, jusqu'alors, par la débandade que par des exploits.

Cette célèbre bataille, qui marqua le commencement du règne de Louis XIV, fut regardée comme le présage et la source des triomphes, des succès éclatants qui allaient suivre. Rocroi délivré, Paris, alarmé jusqu'alors, vit ses craintes s'évanouir et ses espérances renaître. Les débris de l'armée espagnole s'enfermèrent dans les places, dont la cavalerie n'osa s'éloigner au delà de la portée de canpn.

i. Un premier essai avait été fait en i635.

Il4 JEAN DE GASSTON

• En cette circonstance, il y a eu de la gloire pour tout le monde devant le front de l'armée du roi. Si, dans quelques ouvrages, on a essayé de glorifier les uns aux dépens des autres, on l'a fait avec une modération de langage que Ton ne trouve pas toujours dans le récit de faits de guerre, où les auteurs se préoccupent plus de placer leur héros sur un piédestal que de respecter l'histoire, de faire retomber la responsabilité des désastres sur des sous-ordres que de se préoccuper des ordres donnés, dés conséquences de leur exécution.

Rocroi a eu le singulier privilège de ne prêter le flanc qu'à de légers commentaires sur la direction donnée aux opérations par le duc d'Enghien et le rôle de Gassion dans ces quatre journées. On pense, à l'aide des documents que l'on a cités, avoir fait cesser les indécisions qui ont pu se produire dans le jugement à porter sur cette campagne.

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