A. A. B. Ail , t. XII
iti JEAN DE GÀSSION
Le cardinal n'en fait pas moins tous ses efforts pour s'assurer le secours de ces régiments. Dans une instruction de M. de Bouthilier, il dit que dans la confiscation des terres de Lorraine « le Roy n'oubliera pas ceux qui servent dans son armée, Gassion, Batilly et tous les colonels étrangers » ( ! ).
Le i4 août, le colonel Gassion défait mille Croates et Hongrois et n'en fait prisonniers que quatre « pour donner leçon à nos généraux » ; tout le reste fut tué. Dans une autrç affaire, après avoir tué trente chevau-légers et fait beaucoup de prisonniers, il entre à Charmes ( a ).
Les derniers jours de septembre, il est commandé par le maréchal de La Force, avec cent chevaux de son régiment et quatrevingts dragons de celui du Cardinal-Duc, pour aller à la découverte, incommoder les convois de vivres et de fourrages. Il marche sur Épinal, surprend, sur son passage, un courrier du duc Charles, le fait arrêter et, grâce aux renseignements qu'il en obtient, côtoie l'armée ennemie, se rend le i er octobre à Bruyères où il surprend un convoi de vivres dirigé sur l'Alsace, tue soixante cavaliers, ramène un grand nombre de prisonniers et deux cents chevaux. Ayant appris que deux compagnies d'infanterie et quelque cavalerie étaient logées à Dompierre, il s'y rend, la nuit, avec cent cinquante mousquetaires de la garnison d'Épinal et cent de ses cavaliers, enfonce les portes de la ville, y entre, taille en pièces tout ce qu'il y trouve, prend deux drapeaux et envoie du blé à Épinal,.
Le duc Charles, sachant que Gassion se rend ainsi mattre de la campagne et qu'il inquiète ses convois, envoie le baron de Clinchamp, avec mille chevaux, pour s'opposer à ses progrès. Averti de ce projet, le colonel met ses gens en trois groupes, dont le tout pouvait monter à quatre cents chevaux, s'avance avec l'un d'eux, laissant les deux autres sous le commandement du baron d'Alais et de son major. Poursuivant son chemin, il rencontre Clinchamp, qui l'attaque. L'affaire fut si chaude, qu'après une longue résistance et la perte de huit des siens, il est con-
i. A. a. E. Ail., t. XII.
a. Gazette de France, a5 août, p 482.
traint de »c retirer. Mais il fait prévenir les cavaliers qu'il avait laissés à Mirecourt, se met à leur tête, retourne à la charge avec tant d'impétuosité qu'il fait lâcher pied à l'ennemi, en tue quantité, reprend ses blés, fait des prisonniers et rentre avec son convoi à Épinal (*).
Le 5 octobre, le duc d'Angoulême ( a ) et le maréchal de La Force apprennent que douze cents hommes de l'armée du duc Charles sont sortis de Rambervillers et logés à une demi-lieue d'eux. Comme ils en étaient incommodés par leurs courses, ils chargent Gassion* de les aller charger et d'enlever leurs quartiers. Outre son régiment, on lui donne deux compagnies de chevau-légers et une de gens de pied, le tout faisant près de six cents hommes. 11 partage son monde en trois corps, plaçant le premier non loin de l'ennemi, le second à une portée de mousquet et, prenant avec lui le troisième, surprend les vedettes, les tue, met l'alarme dans les quartiers, où l'on monte à cheval. Là, eut lieu un combat des plus vifs où furent tués quantité d'hommes de part et d'autre. Gassion rassemble les siens, les ramène trois fois à la charge, qu'il recommence plus furieuse. Les ennemis finirent par lâcher pied; on en tua un bon nombre et les quartiers furent brûlés (3).
Le 17 novembre, Richelieu recevait une lettre de Servien dans laquelle il était dit :
Pour achever la semaine aussy heureusement qu'elle a commencé, je n'ay pas voulu différer jusqu'à demain pour donner avis à Vostre Excellence de l'heureux succès qu'a eu le colonel Gassion dans les Vosges. 11 a pris douze cents chevaux du bagage de Clinchamp, enlevé un quartier à Jean de Werth, ayant voulu attaquer les faubourgs de Mirecourt tous à la fois, avec plus de cinq mille chevaux. Le sieur Gassion l'a sy vivement repoussé qu'il a encore perdu deux cens des siens. Le gentilhomme quy en a apporté la nouvelle se trouvera demain au
a. Charles de Valois, comte d'Auvergne, fils de Charles IX et de Marie Touchet. Coonel général de la cavalerie légère. A été embastillé pendant quatorze ans. A exercé sa charge conjointement avec son fils le comte d'Alais. Né en 1073, mort m i65o.
3. Mercure Jrançais, i635, p. 20 et suiv. Mémoires du duc de La Force, L. VIII, chap. XXI.
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lever de Vostre Esminencé pour lui en dire les particularitez, quy uc sont pas malplaisantes à savoir. Il porte deux cornettes a Sa Majesté. Ledit Jean de Werth s'est retiré aux environs de Vézelise, où il a fait une grande quantité de pain. Vraisemblablement, c'est pour conduire son convoy à l'armée de Gallas. Je n'ay voulu manquer de vous donner cette nouvelle dès ce soir, scachant qu'il n'y a rien de plus capable de vous faire bien reposer cette nuit ( x ).
Richelieu donne des marques de sa satisfaction à Gassion, qui y est très sensible, comme on peut en juger par la lettre suivante :
Monseigneur,
J'oseray croire, maintenant, sous le bon plaisir de Vostre Esminencé, que j'ay atteins le comble de félicité puisque je suis venu à bout de tous mes souhaits, ayant appris, au retour du sieur de La Roche, qu'Elle agreoit l'offre de mes très humbles services et qu'Elle me faisoit l'honneur de me prendre entièrement à luy. Cette heureuse nouvelle ne m'a point apporté moins de satisfaction que la reconnaissance qu'il a plu au Roi de me faire par la pension qu'il m'a octroyée. De l'une et de l'autre grâces, j'ay l'entière obligation a Vostre Excellence, à laquelle je proteste, après une mûre deslibération, que j'ay attaché tous mes soins et mes services à ses interests, et que je me despouille de toute autre passion pour suivre celle que j'ay pour luy et luy en donner des preuves infaillibles.
Quant aux douze cens livres que j'ai receus pour les recrues de mon régiment, Vostre Esminencé saura, s'il luy plaist, que, depuis ce temslà, j'ay fortifié mes troupes ds deux cens chevaux, estant a présent composées de trois cent nonante maistres effectifs, comme il en apparaistra par la dernière revue quy en a esté faite. Je promes, à la fin du mois de février, de le rendre complet et au nombre de cinq cens et par l'augmentation dudit régiment jusqu'à dix ou douze compagnies. S'il plaist à Vostre Excellence de me donner la permission, on pourrait avoir, vers la fin du mois de mars, sur pied mille chevaux effectifs car j'ay déjà, outre mes cinq compagnies, deux autres nouvelles quy se fortifient tous les jours en hommes ; beaucoup de gentilshommes s'offrent à faire le reste. Je ne voudrois pas, pour tout ce que je possède de bien et d'honneur promettre rien à Son Excellence que je ne puisse effectuer, car ce seroit me rendre indigne de sa bienveillance, quy est la chose que je tiens le p us dans ce monde et à laquelle je tascheray
i. A. A E. France, t. 816
de m'acquesrir de plus en plus par les soins que je prendra y de paraistre, comme je suis,
Monseigneur, Votre très humble, très obéissant et fîdelle serviteur, de Gassion.
Neufchasteau, ce g décembre 1 635 (').
Les opérations des armées combinées du duc Bernard et du cardinal de La Valette sur le Rhin prouvent l'utilité des ressources que Richelieu avait su tirer des contingents étrangers. La retraite de Mayence sur Metz est un des événements les plus remarquables de cette époque et prouve que la véritable école de guerre se trouvait dans le camp des Weimariens, où Gassion s'était fortifié dans des principes dont l'application lui a toujours réussi.
Ces auxiliaires étaient d'autant plus précieux que chaque jour apportait la nouvelle d'une défaite ou d'une défection de compagnies de chevau-légers. Aussi, un officier suédois pouvait-il écrire de Mayence, le 8 octobre : « Il faut avouer qu'il n'y a pas de nation sur la terre plus belliqueuse et ennuyeuse que celle des François, et sy les abus quy se commettent parmy eux pouvoient estre corrigés et qu'au lieu de donner les charges et employs militaires, comme ils font pour l'ordinaire, à des jeunes gens pour de l'argent, quy n'entendent rien le plus souvent, par la théorie pas plus que par la pratique au mestier de la guerre, ils voulussent les bailler et en pourvoir des personnes de mérite, d'âge et d'expérience, tels comme il y en a d'assez nombreux de bien ou capables, la France, cette généreuse nation, pourroit prestendre à la conquête générale de tout le monde » (*).
Le colonel Gassion, comme le duc Bernard de Saxe-Weimar, savait faire son devoir en soldat et en capitaine. II était laborieux, vigilant, agissant, voyant et prévoyant tout, se trouvant partout. Il se montrait d'un caractère égal, familier et libéral avec ses cavaliers, agréable et poli dans le commandement. Voici le portrait qu'en trace l'éminent historien des Princes de Condé, qui n'est pas pour Gassion un juge particulièrement indulgent.
i. a. a. e. au., t. 119.
a. M. B. N. Fonds Clérambault, t. 38i, p. 5Gg.
a Exigeant beaucoup des troupes, toujours au premier rang, souvent blessé, indulgent aux pillards et terrible dégàtier y comme ou disait alors, il était adoré de ses soldats. Robuste, infatigable, usaut force chevaux, très habile à manier les armes, mais payant peu de mine, petit, replet, le visage osseux et presque carré, ses traits, ses regards annonçaient l'audace et la résolution, plus que la supériorité » ( x ).
1636. Malgré tout l'intérêt qu'il portait au colonel Gassion, Richelieu n'était pas sans lui adresser quelques observations au sujet de la lenteur apportée dans l'incorporation des recrues dans son régiment ( a ). Gassion se justifie.
Monseigneur,
J'ay appris par une lettre qu'il a plu a M. le grand-maître (*) de m'escrire et une autre que j'ay receu de moo frère (<) qui est en cour, que Vostre Esmiaence disoit qu'il n'y avoit point d'apparence que je puisse faire de nouvelles levées, puisque je n'ay pas pu faire mes recrues, ce qui m'a obligé a envoyer à Vostre Excellence le mesmoire cy-inclus de Testât de mon régiment depuis que je suis entré dans le service du Roy jusqu'à présent, par lequel Elle verra que je n'ay pas mal employé l'argent qu'il lui a pieu de me faire donner pour mes recrues, puisqu'elles sont dans cet estât.
Je suis si malheureux que Vostre Excellence me juge incapable de faire plus de troupes, je seray contraint de me consoler dans la volonté qu'il me restera à jamais de bien servir le Roy et Vostre Excellence. N'en ayant pas les moyens nécessaires, Elle me pardonnera si je prens la hardiesse de luy desduires mes interests, d'autant plus que c'est à Elle seule que j'ay voué ma vie et mes services et de quy j'espère tout, mon bien, mon avancement. •
Neufchasteau, ce 3 janvier i636.
i. Duc d' Au maie. Sous sa plume, jamais l'éloge de Gassion ne sera complet.
2. C'est à tort que le général Susane comprend le régiment de Gassion comme allemand. Il était composé en grande partie de Français, mais n'en était pas moins considère* Comme suédois, puisqu'il avait été donné par Gustave-Adolphe.
3. M. de La Meilleraye, qui sera fait maréchal de France en 1639 et avec qui Gassion ne vivra jamais en bonne intelligence. Il était cousin de Richelieu.
4. Jacob de Gassion, seigneur de Bergère. Il fut, presque toujours, avec un grade inférieur, le compagnon de son frère, dont il était l'aîné. Il mourut maréchal de camp la même année que le maréchal de Gassion.
Estât de mon régiment depuis que je suis entré au service du Roy jusqu'à présent.
Je suis entré au service du Roy avec cent cinquante maistres au mois de mai r635. Au mois de juin, comme j'estois à la cour, l'ennemy estant entré dans mon logement m'a ruiné parla perte de cinquante cavaliers, celle qu'ils ont faite de leur esquipage et du mien propre aussy.
Sur la fin du mesme mois, un capitaine allemand et un autre liégeois, qui estoient dans Haueguental au service du comte palatin se retirant en France et licenciant ses troupes, me sont venus joindre avec chacun une compagnie de quatre-vingts maistres effectifs, auxquels j'ay baillé deux mille escus pour leurs avances.
Un mois après, il a plu a Vostre Esminence de me faire donner quatre mille escus pour les recrues de mes troupes ; premièrement aux capitaines allemand et liégeois mille escus chacun ; secondement, à chacun de mes trois autres capitaines, trois cens pistoles, pour la recrue de leurs compagnies qui sont faites. De sorte qu'à présent mon régiment est fort de quatre à cinq cens chevaux, pris du desbris des troupes ennemies et des levées que j'ay fait faire dans Strasbourg et Basle, et non des troupes de l'armée du Roy, comme on Ta fait entendre à Vostre Excellence, cecy sans comprendre deux compagnies d'augmentation, icy faites, qui sont l'une de quarante maistres et l'autre de cinquante, sur l'espérance qu'on m'a donnée que j'en obtiendrois les commissions.
De là, il jressort que les troupes que j'ay levées pour le service du Roy, ça a esté à mes frais et despens, sans recevoir aucune avance ou levée, que mon régiment a autant fatigué et servy qu'aucun régiment de l'armée. Sans avoir aucun quartier ni repos, les recrues de mon régiment se sont faites et, a présent, il est extresmement bien et bon, là où toutes les autres troupes de l'armée sont ruinées (').
L'indiscipline, en effet, ruinait la cavalerie légère. Dans ses Mémoires ( a ), M. de Puységur raconte que, dans une retraite sur Noyon, il y eut grande querelle entre les capitaines des anciennes compagnies et M. de Canillac( î ), qui commandait un régiment nouvellement formé. Il voulut donner des ordres qu'ils n'exécutèrent pas et allèrent jusqu'à mettre l'épée à la main devant les troupes.
i. A. A. E. Lorraine, t. 28, p. 207.
3. Marquis de Canillac, dit l'homme aux douze apôtres, à cause des douze brigands qu'il entretenait dans son château d'Auvergne pour rançonner le pays.
Immédiatement après l'organisation régimentaire, les capitaines s'aperçurent que les grades et récompenses étaient uniquement réservés aux mestres-de-camp. Aussi, intriguèrent-ils pour les faire réformer. Le 27 juillet, M. de Noyers (') écrit, de Chaillot, à M. de La Meilleraye : « Le roi met la cavalerie en escadrons au lieu de régiments. Son Éminence n'a point de satisfaction de son régiment ni du vôtre ( 2 ). »
Dans une autre lettre du 3o au comte de Soissons, il est dit :
« Le roi vous envoie un ordre pour distribuer la cavalerie par escadrons de trois compagnies, chacune selon le rang de leur ancienneté, n'ayant pas trouvé celui du régiment Lien convenable à l'humeur française et, à cet effet, révoque tous lesdits régimens de son armée ('). »
Les régiments étrangers n'étaient pas compris dans cette mesure.
Au commencement de cette année, Gassion est en Lorraine où il décide le maréchal de La Force à s'opposer aux desseins de Colloredo Q). A la tête de son régiment, il va du côté de Baccarat pour chercher des nouvelles de l'ennemi qu'il rencontre. Un combat opiniâtre s'engage. Quatre ou cinq cents dragons sont faits prisonniers avec Colloredo et plusieurs officiers. Douze cornettes sont prises. Il n'y eut que les mieux montés qui purent prendre la fuite. Les cavaliers avaient été au combat en chevau-légers : ils revinrent en gendarmes, ayant pris les meilleures armes des impériaux ( J ).
Lorsque le prince de Condé, qui avait horreur des réformés, est appelé à opérer en Franche-Comté, il sollicite du roi la faveur d'avoir Gassion dans son armée, laissant à sa disposition tout le reste de la cavalerie. Dès le second jour du siège de Dôle, le colonel chasse l'ennemi d'un pont, brûle un faubourg, se loge dans les ruines, y dresse une batterie de quatre canons, rétablit le ré-
1. Sublet (François), seigneur de Noyers, intendant à l'armée de Lorraine, succède, le ia février i636, à Servien comme secrétaire d'Élat de la guerre, a. Correspondance de Richelieu.