‹ Le maréchal de Gassion, 1609-1647Chapitre 83 sur 93 · APPENDICES · texte numérisé non relu

APPENDICES

LES QUARTIERS D'HIVER DE M< r DE GASSION MARESCHAL DE FRANCE

Cœsar est repassé des plènes Élysées,

Pour voir sa chère Rome et ses vieux Colysées ;

Mais ne connaissant plus le pays des latins,

Il vient chez les François chercher d'autres destins.

Son ombre a fait le tour de toutes nos provinces,

Se glissant en secret dans le rang de nos princes ;

Puis les ayant formé avecques passion,

Enfin elle s'arrête au cœur de Gassion.

C'est que ce grand courage est partout invincible,

Et ne peut rien trouver qui lui soit impossible :

Sa présence est l'esprit et l'âme des soldats,

Ses yeux font leur triomphe au milieu des combats.

La France a des héros, et plus d'une personne

Qui couvrent de laurier les fleurs de sa couronne ;

Mais il faut confesser qu'entre dix mille Mars,

Cet illustre guerrier a l'esprit des Cœsars.

Jamais il ne s'étonne, on le craint en la guerre

Comme on craint Jupiter avecques le tonnerre;

Ses services rendus au throsne de nos Roys

Serviront aux nepveux de règles et de loix.

L'Europe qui le sait l'escrit jusques en l'Afrique,

L'Afrique par l'Asie en parle à l'Amérique ;

Si bien que son renom, qui remplit l'univers,

S'est rendu tributaire de la prose et des vers,

Et ma muse inconneue en saluant la Reyne

Lui donne avec ardeur toute son hippocrène

Les lys qu'il porte au cœur sont les puissants appas

D'un amour innocent qu'on ne blasmera pas.

i. Bibliothèque Mazarine, A, 15379. — Il nous a paru curieux de repro luire in fine, cet hommage à notre héros par un poète contemporain qui, à la vérité, se rattache à l'école de Chapelain plutôt qu'à celé de Corneille, mais qui nous retrace du moins, dans ses vers un peu durs, un portrait assez véridique et as>ez complet de l'illustre maréchal.

l84 JEAN DE GASSION

La générosité qui ne craint point l'envie ,

Me prent avec honneur les heures de ma vie.

Encor que le printemps bientost doibve arriver,

Je veux m'entretenir de ses quartiers d'hyver,

Et faire voir au jour les monumens d'une âme

Où Mars, avec excès, verse toute sa flamme;

Qui n'a point de plaisir qu'au frond des bataillons

Et qui trouve sa paix dans le bruit des canons.

Les molles voluptés qui brisent les courages

Ne le peuvent toucher du feu de leurs orages :

Un casque, un corselet, un cheval luy plait mieux.

Il sçait pourtant l'honneur qu'on doibt aux belles choses,

Mais l'amour des lauriers fait négliger les roses.

Jamais il ne repose aux doulceurs de la cour :

Son cœur est a la guerre et la nuit, et le jour.

Dans ses quartiers d'hyver, il pense a quelque place,

Il en voit sur la carte et l'assiette et la face ;

Il dispose ses forts, il sonde le terrain,

Et fait son bouclement avec un trait de main,

Et de tous costés il conduit les trenchées ;

Par le milieu des forts justement enfilés,

Il mesure les pas pour voir si le mousquet

Défendra les travaux de tout le parapet ;

Et comme s'il estoit dans une vraye attaque,

Sa prudence partout s'explique et se remarque,

Car dessus le crayon des logemens ouverts,

Comme il fait la hauteur les soldats sont couvers ;

Ses travaux sont flanqués et les fossés qu'il trace

Ne sont point enfilés d'aucun lieu de la place ;

Il conduit les premiers sans faire aucun détour

Où l'ennemi pourtant ne peut point trouver de jour;

Il ouvre au parapet toutes les canonnières,

Dispose en son esprit les plus fortes matières ;

Il met la batterie avec ses gabions

Pour rompre aux ennemis le flanc des bastions ;

Soit dessus le terrain qu'il l'élève ou l'enterre,

Il pose en leur vrai point ces foudres de la guerre,

Leur embrasure entière avec les madriers,

Et marque au lieu qu'il faut dresser les cavaliers.

Enfin pour les dehors qu'il veut prendre a la place,

Il n'est rien qu'il n'observe, il n'est rien qu'il ne fasse :

Le divertissement d'un hyver envieux

Est de son cabinet l'entretien gracieux.

APPENDICE l85

Poursuivant son dessein, il voit de quelle sorte

Près de la contrescarpe une attaque est plus forte ;

Il juge quel effet la mine peut avoir,

Où la sappe appliquée aura plus de pouvoir ;

S'il convient d'attaquer les bastions en face

Ou bien si par la pointe on aura mieux la place ;

La face n'a qu'un flanc qui peut estre fascheux,

Mais la pointe attaquée oppose tous les deux ;

Il pèse ces raisons et d'autres qu'il propose,

Il respont a soy mesmc, à soy raesme il oppose

Et ne choisit jamais le lieu pour s'achrocher,

Que ce ne soit par là qu'il faille s'aprocher :

Soit que prenant la face ou l'orillon commence,

Une seule traverse empesche la défense,

Tient les soldats couverts dedans les logements,

Évite aussi par là tous les retranchements.

Dans le même conseil il prend garde aux courtines,

S'il faut par le milieu faire jouer les mines.

Il voit bien qu'on ne peut retrancher cet endroit,

Qu'en ce lieu le fossé toujours est plus estroit ;

Mais il sçait d'autre part qu'on a deux citadelles

Qui font que par les deux flancs les approches sont mortelles ;

Qu'ayant à soutenir l'ennemi des deux parts,

Il se faudrait couvrir de dix mille hasards.

Donc que pour la courtine il ait la mesme veue,

Son soin sa vigilance est partout reconneue ;

Tout ce qu'il se figure est sans aucun deffault :

La place parleroit ou souffriroit l'assault.

Quelquefois le désir de se voir aux batailles

Le détourne du soin d'attaquer les murailles.

Et bien qu'il ayt fait voir, en l'un et l'autre employ,

Qu'il fait heureusement les volontés du Roy,

Son courage est pourtant d'une telle nature,

Que plus la mort est proche et plus fort il s'asseure.

Il sçait que son épée est faite toute exprès,

Que les siècles jamais ne perdront la mémoire

Des palmes qu'il a pris aux mains de la victoire ;

Si bien que ce grand ne voit rien de plus beau

Que son sang généreux pour se faire un tombeau.

L'honneur conduit sa trame et la gloire des armes :

Ce sont deux passions qui se moquent des larmes,

Qu'on ne peut enfermer dans un sombre cercueil

Et qui ne vont jamais soubs un habit de dueil.

l86 JEAN DE GASSION

Cet Hercules François qui fait trembler l'Espagne

Se figure qu'il est au fond d'une campagne,

Qu'il charge l'ennemi, perce ses bataillons,

Qu'il est maître du champ, qu'il a pris les canons ;

Que tout couvert de feu, de sang et de poussière,

Il poursuit le triomphe et la déroute entière,

Rompt les files, faict jour avec autant d'effroy,

Qu'il parut pour la France aux plènes de Rocroy.

Dans ce cher souvenir son courage s'allume ;

Du feu jour et nuit le consume.

Le printemps tarde trop a ses nobles désirs ;

La campagne est trop loing pour ses rares plaisirs.

L'aigle n'a point d'amour qu'avecques le tonnerre :

L'amour de Gassion est avec la guerre.

L'aigle saisit sa proye avec majesté :

Gassion combat d'un esprit arrêté.

L'aigle couvert d'éclairs s'expose à la tempeste :

Gassion pour la France y présente sa teste.

La foudre des canons est son aymable jeu :

Mars pour le contenter doit être tout de feu.

Souvent il considère au miroir de l'hystoire

Les illustres guerriers qu'elle couvre de gloire ;

Les gestes de Cœsar sont mieux dans son esprit

Que dans tous les aucteurs qui nous en ont escrit.

Il sçait ce qu'Alexandre eut de considérable,

Ce que le grand Pompée eut de plus honorable ;

Ce que fut Annibal et ces grands conquérans

Qui seront immortels en la suite des ans ;

Mais surtout il se plait aux victoires d'Auguste :

Il voit dans cet héros le grand Louys-le-Juste ;

Et comme son amour est vivant dans son cœur,

Il semble que c'est lui quand Auguste est vainqueur,

Sinon qu'il reconnoit que Cœsar eut Neptune

Souvent pour ennemi de sa bonne fortune ;

Mais l'Auguste Louis eut toujours l'amitié

Sur l'empire flottant de ce dieu sans pitié.

Il conte avec ardeur dans ces heures plus calmes,

Combien cet empereur a recueilli de palmes ;

Chaque siège ou bataille est son cher entretien

Où cet esprit guerrier n'oublie et ne perd rien.

Anthoine dérouté sur la mer et la terre

Lui montre que l'amour est fatal à la guerre.

Cleopatre captive eut pris, assurément,

Page 1