‹ Le maréchal de Gassion, 1609-1647Chapitre 82 sur 93 · Mémoires de M*» de Motteville, t. i, p. 5a · texte numérisé non relu

Mémoires de M*» de Motteville, t. i, p. 5a

11 s'était rendu à la tranchée avec le marquis du Bourg, général de bataille, et son cousin de Gassion; capitaine du régiment de Bergère. Avant de partir du camp, il avait dit à M. de Chambord, lieutenant-colonel : « Nos jours sont comptés, la volonté de Dieu soit faite. »

Informé de cette blessure, le cardinal Mazarin lui adressa une lettre dans laquelle il lui disait : « J'avais eu des pressentiments de l'accident qui vous est arrivé et par ma dernière lettre que je vous écris je ne m'étais pu empêcher de vous recommander de ne vous exposer pas comme vous faites, et de considérer qu'outre que votre vie est extrêmement utile à l'État, elle m'est encore en particulier très chère ('). »

Quelques moments avant de mourir, le maréchal avait eu la force de répondre : « Monseigneur, estant sur le point de remettre mon âme entre les mains de Dieu et n'ayant rien pu faire pour ce parent que j'ay donné à Vostre Éminence, je la supplie de vouloir avoir soin de sa fortune. Ce sont là les dernières importunitez que vous recevrez de celuy qui meurt votre très humble serviteur ( a ). »

Sa constitution était si forte qu'il fut trois jours sans fièvre. Puis elle le prit et il expira le 2 octobre.

Bergère, assisté du plus jeune de leurs frères, l'évéque d'Oloron, présida à tous les détails des funérailles, fit embaumer le corps que l'on transporta à Charenton, où il fut déposé dans le temple de la religion réformée. 11 ne put survivre à celui qu'il aimait et dont il avait partagé les dangers dans presque toutes les campagnes. Il mourut le 28 octobre de 1» même année.

Pendant les vingt-deux ans qu'il resta au service, Gassion reçut seize blessures. Il aimait galoper à cheval et entendre le bruit des mousquets.

Un écrivain moderne a publié, sur Gassion, une étude intéressante. Voici le portrait fort bien tracé qu'on y trouve au point de vue militaire :

« Dans les soirées du quartier d'hiver se tenait le cercle des

s. Idem.

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officiers qui faisaient au vaillant général une petite cour plus recherchée de ces braves cpie les salons de Paris» Si Ton y parlait religion, on le faisait d'une façon retenue et respectueuse, exempte d'aigreur et des chicanes de la controverse. Gassion n'aurait pas toléré les propos impies tendant à ébranler les bases de la foi chrétienne. Si Ton parlait des dames, le petit métier, comme disaient les officiers : « Je ne comprends pas, disait cet « homme sérieux, comment un homme de cœur peut obtenir de « soi-même de passer un jour à causer avec une femme et à lui « conter des bagatelles. » Quelqu'un reprit : « Personne ne s'en- « tend que celui qui le dit et celle qui l'agrée. » « Ce serait trop, « répondit Gassion, ce serait trop que je l'ouisse de moi-même. « Quand ma bouche le pourrait dire, mon oreille ne le souffrirait « pas (*). » Il se complaisait dans son grand métier: Ce qu'il faisait bien, il le savait bien dire. C'était plaisir de l'entendre comparer les tactiques des Italiens, des Espagnols, des Allemands, des Suédois et des Français pour les forces, les campements, les marches, les ravitaillements et les combats. Il n'avait pas étudié la guerre dans les livres, mais sur le terrain ; il avait tout vu et tout pratiqué.

« Son cœur était inaccessible à la terreur. La renommée des ennemis ou leur grand nombre, les distances, les obstacles, les rigueurs de la saison, les retranchements formidables, rien ne l'arrêtait; toujours bien informé de l'ennemi, il lui était le voisin le plus incommode.

« Il se portait sans cesse à l'attaque et, s'il n'avait pas assez de troupes pour affronter l'ennemi en campagne ouverte, il cherchait à le surprendre par un endroit où on ne l'attendait pas,' ou bien la nuit. Ni amis ni ennemis n'avaient de repos avec lui ; l'inaction lui pesait. Avec un camp volant, il faisait périr une armée puissante, produisant de grands effets avec peu de moyens, sachant bien régler son monde, combinant tout pour sa subsistance et homme de conseil comme d'action. Souvent, il usait de stratagèmes, tels que, richement vêtu, dans une nombreuse çom-

1. La maison de Gassion comprenait vingt«quaire hommes pour une femme. Même pour blanchir son linge, il employait un nommé Heuri Gcrardin. . .

pagnie, ea promenade dans un lieu public ou dans un repas, sortant soudain de la compagnie ou de la table pour monter à cheval et rejoindre ses troupes, auxquelles, par diverses marches, il avait assigné rendez-vous au lieu où il voulait frapper un coup décisif ! Il faisait des contremarches qui défiaient les espions ; on l'attendait à Arras et il était à Gand ; on le croyait cherchant un passage sur l'Escaut et il prenait Bergues à revers. Choisissant le poste le plus dangereux, il divisait les forces de l'ennemi et, tandis que celui-ci pensait à l'enserrer, il conservait sa position, subsistait sur le terrain conquis et le maintenait par sa vigilance et la terreur de sa vaillance.

a II savait fort bien ménager l'intérêt de ses officiers et ne se plaignait pas qu'ils trouvassent leur compte à la guerre, mais il entendait que le soldat eût ses vivres et quelques douceurs ; aussi, le cavalier le regardait comme un père, d'un abord facile, prêt à lui prêter secours au besoin et, dans sa reconnaissance, il se fût jeté au feu pour un tel chef. Son esprit de justice l'a fait estimer de tous ses soldats et même de ses rivaux. II a eu les mains nettes du bien d'autrui. Exerçant une juste sévérité dans ses troupes, il disait avoir appris de Gustave-Adolphe que « le « sang de l'innocent répandu et le sang du méchant retenu crient 9 également vengeance ». Il allait jusqu'à la tendresse pour les opprimés. Un jour, contemplant les misères de la guerre, il se prit à dire : « Il faut avouer que c'est un fâcheux métier. Nous « ne saurions bien faire qu'en faisant mal. Il est besoin que Dieu « nous supporte. Je voudrais pouvoir empêcher ces désordres, « mais ce mal est sans remède, si ce n'est que tout le monde fût « d'accord d'abandonner ce vilain métier. » Du reste, il traitait ceux qu'il devait faire contribuer p3ur des réquisitions de guerre comme s'ils eussent été des sujets naturels du roi ( f ), aussi s'attirait-il l'amour de tous. Un bourgeois de Lille se trouvant à Fontainebleau, à la cour, quand on reçut la nouvelle de la fin de Gassion, s'écria : « Le père des paysans de Flandre est mort. » Quel plus bel éloge d'un soldat, rendu par ceux qui auraient eu

i. Toutes les ordonnances et règlements de celte époque parlent des exactions des troupes dans les pays du Royaume qu'elles traversaient.

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le plus à se plaindre de ses exploits, s'ils n'eussent été tempérés par l'humanité (')? »

Gassion ne formait jamais aucun dessein sans implorer l'assistance de la divinité ; comme on Fa vu, sa piété était très grande. « J'ai remarqué, disait-il, que quand il m'arrive de sortir sans avoir prié Dieu, je ne manque jamais de recevoir quelque déplaisir ou de tomber en quelque malheur. »

Si sa religion s'est opposée à ce que la voix éloquente d'un Bossuet ou d'un Fléchier retraçât la vie d'un soldat illustre, l'histoire n'a eu à enregistrer ni de défections, ni sa présence à la tôle de troupes qu'il avait combattues et vaincues, pas plus qu'une abjuration qui lui aurait certainement valu les faveurs de la cour et, peut-être, la charge de colonel général de la cavalerie. Le plus bel éloge que l'on puisse faire de lui se trouve dans la bouche de Francisco de Mello, qui l'appelle: « Le lion de France. » Il a eu, pour lui, la vertu et la gloire.

Au physique, il avait un port de cavalier sans effronterie, affable sans artifice ; il était complaisant sans bassesse. Son front élait animé, sa démarche noble, son œil sérieux mais perçant, sa parole ferme, le ton de sa voix impérieux et fait pour commander. Il était infatigable et terrible dans l'action. On le voyait, le matin, paré superbement, affecter des airs de petit-maître et ne paraître occupé que de ses plaisirs. Le soir même, il livrait bataille. La vigueur de son tempérament parut dans toute sa force à Thionville.

Le dossier bleu 3o6 du Cabinet des titres ne renferme aucune notice sur Jean de Gassion, mais contient un portrait du maréchal.

Voici la légende qui l'accompagne :

« Jean de Gassion, mareschal de France, quatrième fils de Jacques de Gassion, deuxième président au mortier du parlement de Pau, prit les armes pour le Roy en Picdmontà l'âge de seize ans, sous le duc de Savoy c. Mais ce prince se despartant des intérest de Sa Majesté, Gassion repassa les Alpes et, de simple cavalier,

i. Ch.-L. Frossard, Jean de Gaêtion, maréchal de France, i8ç5.

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devint cornette de cavalerie au Pas de Suze ou il commença à montrer SDn courage. Le Duc ne fut pas plustot mis à la raison que nostre illustre guerrier s'en alla en Allemagne s'offrir au Roy de Suède avec une vingtaine de gentilshommes, que Sa Majesté receut de bonne grâce, le fit capitaine d'une compagnie françoise , ' et, peu après, colonel d'un régiment, qui servit toujours à la teste de son armée sous les seuls ordres du Roy, jusqu'à sa mort, il retourna en France avec le duc de Weymar, servir son Roy et sa Patrio, ne s'estant point offert d'exploits militaires où il ne soit signalé avec son victorieux régiment et particulièrement à la bataille de Rocroy et prise de Thionville, en i643, sous lé duc d'Enguien et, en i644> sous S. A. R. le duc d'Orléans à la prise de Gravelines et autres exploits, dont il fut récompensé du bâton de maréchal de France. Mais le 28 septembre 1647, il receut un coup de mousquet à la teste, devant Lens qu'il assiégeoit, plus fatal que ses précédentes blessures, duquel il mourut à Arras, où il s'estoit fait porter, quatre jours après, âgé de trente-huit ans, le plus redoutable capitaine de son siècle. »

Au cours de celte étude, on a souvent été appelé à parler de Gustave-Adolphe et de Bernard de Saxe-Weimar, qui ont joué un rôle important dans la lutte engagée par la France contre la maison d'Autriche. A côté de ces deux héros, on a vu commander et combattre le duc d'Enghien et Turenne, capitaines également redoutables dans les batailles et dans les sièges. Aussi le dix-septième siècle peut-il être considéré comme fertile en hommes de guerre d'une valeur et d'une science militaire extraordinaires, qui ont été aux prises avec les Tilly, Galas, Wallenstein, Piccolomini, Mercy qui, eux aussi, savaient' faire céder la fortune à leurs desseins. Gassion n'a rien à envier à leur gloire. Une morale pure, un esprit droit, un courage excessif, un attachement profond à son roi, lui ont fait éviter l'écueil vers lequel l'esprit de vertige, qui séduit les ambitions, a entraîné quelques-uns de ses chefs et compagnons d'armes. Jamais il n'a songé à briser les anneaux de la chaîne qui lie le soldat aux devoirs de sa profession.

Mort sur le champ de bataille, Gassion n'a pas eu, comme Gué-

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briant, les honneurs de la sépulture à Notre-Dame. Les voûte* du temple élevé aux gloires militaires de la France 'ne rappellent pas le souvenir d'un des plus grands hommes de guerre de son temps, dont les cendres ont été dispersées, sans aucun respect pour la mémoire du héros de Rocroi, de l'intrépide cavalier, dont le nom seul était redoutable aux ennemis de la France.

Aussi, a-t-on cru devoir élever un faible monument à ce « La Hire du dix-septième siècle », à qui les occupations actives de la guerre n'ont jamais laissé le temps de se mêler à la foule des courtisans dans les galeries et jardins de Versailles. Son mépris de la mort* lui a permis d'entreprendre de grandes choses et, joignant à une âme élevée le sentiment de la gloire, il s'en est rendu digne. En retraçant les traits qui caractérisent sa vie, on a montré qu'il apportait, avant tout, dans son grand métier, les qualités qui constituent le mérite d'un homme d'honneur, plutôt que celles qui servent à le faire remarquer d'un monde dont il n'avait pas eu la curiosité de juger les faiblesses, ne recherchant que l'estime et l'affection de ses officiers, de ses soldats, ne trouvant de véritable jouissance que dans les travaux de la guerre.

« C'était, a dit le général Susane, le plus beau type de soldat qui ait peut-être jamais existé. »

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