‹ Le Maréchal de GuébriantChapitre 107 sur 159 · Mémoires de Ponlis · texte numérisé non relu

Mémoires de Ponlis

ainsi que son chirurgien, fort expéiimenté, mais qui éprouvait une invincible répugnance à faire la guerre en Allemagne. L'amputation fut jugée nécessaire. Le maréchal dut se résigner à celte cruelle mesuie. Il ùla lui-même son pourpoint, et « regaida faire ro[)ération sans dire une parole », écrira du Bec à Ghavigny. A 3 heures un cpiarl lampulation était achevée : mais les chirurgiens avaient eu le tort de cou[)er le bras trop près de la blessure. « Etant pansé, ajoutait du Bec, il donna ordre aux affaires de sa conscience et me fit savoir sa volonlé avec une grande liberlc d'esprit. » Entre autres choses, il chargeait son beau-frère de lépéter à la Heine (pi'il avait constamment servi pour le bien et la grandeur de la Couronne '. Aux of liciers |)iincipaux accourus, le malade parla avec bonté, affirmant (ju'ils n auraient jamais de chef |)lus dé\'oué (jue lui à leurs intérêts, les invitant à rester unis et à persévérer dans le service du Roi. Au marquis du Bec, qui essayait de le rassurer, il répondait qu'il ne serait j)lus en vie dans douze heures. « Il faul ménagei- le temps (jui me reste j)our mon salut, lui disait-il ; on ne saurait être plus résigné à la mort... Dans tous les hasards j'y ai pensé... Toujours j'ai offert ma vie au Roi et mon âme à Dieu, et je me réjouis... de lui offrir le peu de douleur que je souffre avec patience pour l'amour de lui et pour l'expiation de mes fautes... » Puis il ajouta n'avoir rien à se reprocher concernant le service du Roi. « Dites à votre sœur, ajouta-t-il à du Bec, que je l'ai toujours extrêmement honorée, que je lui en ai donné toutes les marques qui m'ont été possibles, ({ue j'ai vécu en honnête homme avec elle, et que je sais bien que ma mémoire lui sera chère. » N'ayant pas d'enfant, il chargeait aussi son beau-frère de prier la maréchale de s'intéresser à ses neveux de Guébriant, alors confiés aux soins des Jésuites. « Je leur souhaite des qualités nécessaires pour se rendre dignes de l'éducalion dont

1. Chantilly. Arch. Condé. (). \ I1-l'(i7. Du Bec à Chavigny ; Rothmunstei-. 20 novembre 164:s.

Du Bec dira aussi à Mazarin que le maréchal a exécuté sa volonté en lendant tous les devoirs qu il a pu au comte de Rantzau.

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je voudrais (luVlIc piil toul lo soin, pour en faire des gens d honneur ». In do ses incilleuis clicxaux sei-a donne au coinl»' dr la I t(Mli»'-( iuN on . tils du niar(|uis de Lianeouil, son infinie ami. (hialre ou i'\in\ eli(>\an\ sei'onl reslilues aux liahilanls de ( diàleauvillaiu, et deux auli'es à eeilain «^«'nlilliiunnic du t'onilé (!'( )l(l('nl)oui'g; il les avait i-e(|uis |)our- liaineison canon. Il ordonna des fondations de messes à |)er|)éluil(' au eliàleau de (iUtd)iianl |)oiii- la maréchale ef |)oui" lui.

Le maréchal j)assa la nuit du 17 au 18 novembre en tt^te à tète avec son conlesseui-, et <Mitendit la messe à minuit, y donnant des mar<|U<'s de hi |)lns haulr d('>votion.

Le IS au malin, le mariiuis du Wi'v lui a|)|)(de. « L'assaut est-il donné ? La ville est-elle |)iise !' » Apprenant alors (|ue sa blessure avait lelaiile l'exécution de ses ordres, il en exprima du regret, et puis, à la nouvelle que les officiers avaient tenu conseil pour savoir s'il fallait levei- ou continuer le siège, il les fil conjurer par du Bec de nn)nter au plus vile à lassaul. .\ la vue des derniers piéparatifs concernant celle action de vive force, les assiégés parlementèrent et |)iomirent de livi-er llollweil le lendemain.

La |)lace ayant donc ca|)ilulé le 19, la garnison étant sortie avec les honneuis accoidés. le marinhal oidonna de n'y laisser enl rei' (pie le régiment du i\[[v Iréderic de Wurtemberg, |)rince au(|uel il en destinait le gouvernement ' ; j)uis, avec une |)r(''sence (res|)ril incroyable au milieu de sesalr(»ces souffrances, il pi-escrivit lie reparer de suite les brèciu^s, d<' comblei- les tranchées, de rétablir les fortifications, de lemettre les moulins en état, de ciéer des magasins dans la ville. Dès le lendemain, il envoyait rarmée, (|ui nianipiait de vivies, prendre ses (piartiei-s dans la diiei'tion de .Mœluingen, recommandant bien aux officiers de se garder, d'agir cb^ concert et de ménager le |)ays '.

1. La irainison de Rottweil sinr.orpura dans ! aiinée française.

2. Les vivies manquaient parce que Tracy n'avait encore pu faire transporter jusqu'à Rottweil ceux qu'il avait fait pix^parer à l-rihourg et à Brisach. « Cet accident nous jette dans de très grands embarras

usa ut MARÉCHAL DE GUÉBRIANT

Ce jour-là, 20 novembre, tout espoir deguérisonn'est pas évanoui ; « les chirurgiens ont lionne 0|)inion ». La veille, lorsqu'on enleva le premier appareil, la plaie se montrait « fort belle », et le bras avait « une chaleur raisonnable ». Les troupes s'éloignant, la prudence exigeait le transport du maréchal dans Rottweil, « ce qui me donne bien de rap|)réhension », écrira du Bec à Ghavigiiy '. Tandis que l'armée gagnait de nouveaux quartiers, le 21 novembre, Guébriant, porté par ses (lardes, faisait son entrée dans la ville conquise, et se logeait chez les j)ères Jacobins. Au moment de franchir la porte donnant accès dans Rottweil, on le vit soulever le bras qui lui restait, se découvrir et remercier Dieu. Les journées des 21 et 22 s'écoulèrent dans de terribles douleurs, qui ne le firent pas départir de son calme. Dans cet état lamentable, montrant une incroyable et constante force de caractère, il dirigeait toujours ses pensées vers les soldats, ses braves compagnons, instruments de sa gloire, vers les opérations militaires qui, dès son enfance, avaient été, pour ainsi dire, son unique préoccupation. A toute extrémité, il voulait encore donner tous les ordres concernant les troupes, la police, les fortifications, le ravitaillement, la conservation de RottAveil.

Dans la nuit du 22 au 23, il s'assoupit, s'éveille en sursaut pris d'un violent délire, demande ses armes pour courir à la défense des siens. Le 24, septième jour de sablessure, les chirurgiens enlèvent l'appareil et reconnaissent la présence de la gangrène, le bras n'ayant pas été coupé assez haut. On recommencera l'opéi'ation, si le maréchal l'accepte ; c'est la seule planche de salut ! (c Qu'ils coupent, qu'ils taillent », répond le mourant. Aussitôt on essaie de le lever; il s'évanouit; au moyen de sels, on le fait revenir à lui. 11 bégaie... prononce

ji quoi j'espère (jne la prudence de ceux qui sont à l'armée remédiera. » Il voudrait " remédier à la faim que souffre l'armée ».

Aff. Éti., Allemagne corresp. \". 2:^90. Tracy à Mazarin, 2!^ novembre Hiiy>. Aff. Étr., Allemagne coiresp. V. 28-101. Tracy à Mazarin ; Bàle, 2 décembre 1648.

1. Chantilly. Arch. Condé. O VII-207. Du Bec à Chavigny ; Rothmunsler, 20 novembre 1643.

GUEBBIANT MEURT \ ROTTWEIL 387

l(>s noms de Jésus ot i\o Marie... romno inintolligiI)l('-

iiKMit les lèvres, et meurt. Ainsi s'('t(M<;ii;iil, le 21 ik»-

veiiihr-e 1643, dans raprès-niidi, un illustre guerrier, (|ui l'ut un grand clirélieu '.

Entre le due PxMiiard de Saxe-Weimar et le comte d«' (juéhrianl existait une gi-ande analogie. Tous les deux elaient doués do ([ualilés idenli<|iies : coup d'o-il, déeision, raj)idité tl'exécution, biavoui-e incomparable, éneririe, eommandement. Néanmoins ce don du commandemeut semble avoir été, clie/ le duc lieiiiaid, plus see et plus autoritaire; chez Guébrianl, |)lus familier- et paternel, plus doux sans exclusion de termeté.

Décision et rapidité d'exécution ! On se rappelle cette journée de riiann, ou. malade, sortant de son lit, le duc Bernard se lit mettre en selle pour courir battre le duc de Lorraine, et cette retraite sur Laufenbourg, après la<|uelle il revint bi-uscpiement sui- ses pas, apparut à Uhinfeld, dispersa les ennemis, et s'empara de leurs (piatre généraux.

l']st-il rien de plus inlcMcssant que de conslaler cette présence d'esprit de (îuébriant à ^^'olfenl)uttel, lorsque, se montrant partout à la fois, il ranime l'ardeur des uns et des autres, il juge, d<''cid(\ et finalemeni arrache une victoire tour à tour in(l(''cise entre les deux camps, et depuis des heuies si vaillamment disputée ? Et lajouiiiée de Kempen, où la rapidité de l'attaque se confond pres(|ue avec la conceptioji du plan !

1. Ilisl. (lu maréchal de Cuéhriant, par J. Le Laboureur, ///.s/, de la guerre de Trente ans, pai' E. (Iharvériat. /lisl. du règne de Louis XIII, par M. Le \ assor. Ilist. des Princes de Condé, par le duc d'.Vuinale. gazelle du ."> déceml)re HUS, n° 154 : De Paris, '> décembre 1G4H. Gazelle du 10 décembre KUH, n° l'A : Journal du siège de Rotlweil. Moni/'esle du marquis de Montausier : l" déceml)re lf.4:i. AlV. litr., Allemaijne corresp. V. IH-IH : Relalion des molij's de l'allaque de RolUrcil. AIT. Kir., Alleni. corresp. V. 23-92. Du Bec à Chavigny (sans date\ (au sujet de la morl du marécbal}. Chantilly. .\rch. C.ondé. (). \lJ-2ii7. Du liée à Cbavijjny ; Hothmunster, 2() novembre 164:^. Bibl. Nat. Clairambault. V. 389-376. De Kothmunster, le 19 novembre HUH. Bibl. Nat. ITi-. V. 2(»n(i9. Marquis de Canisy à... ; Rottweil, 20 novembre lti43. Bibl. Nat. fUairambaidt. V. :is9-377 : Arlicles accordés par Son Excellence le maréchal de GuéhrianI , à la ville de Rotlweil, le 19 novembre 1643, jour de sa reddition.

Weimar et Guébriant s'intéressaient aux soldats, et s'inquiétaient de leur vie uiatéiieile. Toujours au milieu d'eux, ils ao([uirent le prestige et la eonfiance que donnent le contact perpétuel au feu ou dans les camps et le partage des mêmes fatigues, des mêmes dangers. Guébiianl vivait parmi de rudes Allemands, formant la majeure partie de son armée; il ignorait leur langue, n'avait pas leurs mœurs, et s'imposait néannujins à leur affection. « Buveur d'eau, raconte le duc d'Aumale, il avait eu l'art de persuader à ces terribles ivrognes qu'il se grisait avec eux ; quand ils s'aperçurent de sa feinte, ils l'avaientdéjà si bien pris à gré qu'ils en rirent et lui pardonnèrent sa sobriété K » Les deux frères d'armes étaient également vertueux, sobres, droits, généreux; l'un, très attaché au protestantisme, l'autre, à la religion catholique. (L'armée weimarienne ne faisait-elle pas sa prière avant chaque bataille ! ) L'un et l'autre étaient des patriotes. Weimar avait un culte pour l'Allemagne, son Vaterlnnd ; Guébriant restait essentiellement Français, lireton même.

Sur un point, ces deux hommes de guerre différaient cependant. Fier de son illustre naissance, jugeant qu'un prince doit en imposer par lui-même, le duc Bernard cherchait à rehausser son prestige naturel par l'éclat de ses victoires; il était extrêmenu^nt ambitieux, de cette ambition qui pousse aux grandes choses lorsqu'on en a l'étoffe. A la solde de la France, il travaillait néanmoins pour lui, bien que restant fidèle à ses engagements avec le Roi. Tout autre se montrait Guébriant. Très modeste d'allure malgré sa haute valeur et une intelligence su[)érieure, il ne se laissait pas éblouir par le succès, et semblait même ne rechercher que l'honneur de la royauté et l'avantage de la France. Il fut toujours un homme de devoir et d'abnégation; son exceptionnelle capacité, l'imposant au choix du souverain, lui fit rapidement gravir les échelons de la hiérarchie militaire. A l'exemple du maréchal de la Force et du duc Bernard, il n'allait jamais à la Cour. On

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