DEMELES DE FAMILLE
Les neveux et nièces que le maréchal mourant avait recommandés aux bons soins de sa femme, — enfants de son frère Yves Budes, l)ar()n de Sacey, mort en 1631, — étaient au nomijre de quatre : deux fils et deux filles. Le père Robin, de la c()m|)agnie de Jésus, avait la direction des garçons ; Mme de Guébriant s'occupa donc spécialement de ses nièces, Anne (^Mlle de Guébriant), et Renée (Mlle de Sacey).
L'administration des biens de ces mineurs lui donna de très grands ennuis, qu'elle accepta en souvenir de celui dont elle portait le nom, restant de ce fait toujours en rapport avec les hommes de loi, conseillée, aidée par Pierre de Rotrou, Le Laboureur et par quelques autres, fidèles à la mémoire du maréchal. Elle était soutenue aussi dans ses embarras constants parson frère, René du Bec, marquis de Vardes, qui, nous
[.A Maréchale de Gukbuiant (IJibl. Nat. Cab. des Estampes!.
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l'avons déjà vu, clail rentré on »râce à la mort de Iiicliclieu, conmie il advint au duc d']'>{)cinnn cl à hicn des victimes du i^iand cardiuaP.
Li coiutesse de (luel)iiaut i-esseiilil la perle de son luaii avec une " extrèiue violence >y. « Tous les joui's, diia l'entlioiisiaste et trop paiiial histoi-ien du maréchal. Ions les jours, son mari ressuscitoit à sa mémoiie pour mourii- en son Cd'ur, qui en faisoil un nouveau deuil... ; tous les jours elle lui iinmoloil (|uel(|u'une de ses passions... ; la Cour même étoit morle pour elle... » Mme de (iuéhriant semble bien ne jamais avoir (piillé son deuil, à en jug'er par les gravures qui la représentent, après plus de huit ans de veuvage, en costume noir, avec pointe et mante, une croix sur la poitrine, la montre pendant à la ceinture. Cependant, tout en vivant dans une certaine retraite, elle ne rompit pas com[)lètement avec ses habitudes, resta fort sociable et en raj)|)ort C(Uislant avec la (Jour, contrairement à ce c|ue dit Jean Le Laboureur.
Entre les deux époux il y axait admiration lu'ciproque, estime, condance — autant de liens solitles. — L'un cependant était modeste, ennemi des honneurs et des intrigues, essentiellement désintéressé, ayant une certaine répugnance à se mettre en avant et à demander pour lui, très attaché à sa religion. L'autre — la maréchale — était une figure étrange, complexe, presque impossible à déhnir. Sans tiop de religion, sans scru|)ules, extrêmement décidée, indépendante, ambitieuse, intrigante au dernier point, tenace dans ses idées, foit habile, observatrice, elle savait découvrir et employer les gens dont elle avait besoin, ne recherchait guère que ceux pouvant lui être utiles ou agréables, et n'accordait sa conliance qu\à peu de gens.
Elle savait employer tous les moyens [)Oui- arriver à ses fins; on trou\ait en elle une bi/aire association de
1. lîernard de la Valette, duc d'Épernon. deuxième et seul fils vivant du fameux duc d'Kpernon. Voir : Epis, de la guerre de Trente ans : Le cardinal de la Valette.
franchise et de duplicité. Compatissante, elle aimait à soulager la misère; combien de gentilshommes, porteurs même de noms illustres, firent appel à sa bourse et frappèrent à la porte de l'hôtel de Guëbriant, rue de Seine ! Elle voulait, pour flatter tout d'abord sa vanité personnelle, un mari dans une haute situation. Son choix n'était-il pas tombé surGuébriant parmi bien d'autres, |)arce (|u"elle avait découvert en lui assez d'étofle pour faire grand ? Elle eut la situation rêvée, comme maréchale de France: elle sut lenir honorablement son rang avec une modeste fortune, et — • (|ual!lé bien rare en tous les temps — ne rechercha j)as la richesse.
Un mélange accentué de qualités et de défauts en faisait une persounalité typique. Gardons-nous de suivre ceux qui, mus par une admiration sans bornes, comme Le Laboureui-, ne lui accordent que des vertus et ne savent assez l'exalter.
Toujours à proximité de la ('our afin d'avoir, de première main, les nouvelles de l'armée, cette femme de caractère voyait le Roi, la régente, les ministres, employait des personnages secondaires et serviables ayant pied dans telle ou telle administration, et souvent d'une précieuse influence occulte. C'est ainsi qu'elle empêchait d'oublier un absent qui n'était pour ainsi dire connu des gens au pouvoir que par sa correspondance et ses victoires. C'est ainsi, tantôt ouvertement et tantôt sans bruit, qu'elle travaillait sans relâche pour Tariiiée de Guébriant, auquel il fallait procurer tous ses moyens d'action — moyens se réduisant à deux : les effectifs et l'arofent.
Les qualités du caractère et de l'esprit ne s'improvisent pas, mais elles se développent avec l'efîoit ininterrompu d'une volonté tendant au même but. Avec la pratique, ces qualités atteignirent, chez Mme de Guébriant, un degré fort peu commun ; aussi, dans la suite, fut-elle choisie pour remplir deux missions diplomatiques importantes.
Après la mort du maréchal, de nombreuses difficultés s'élevèient à propos de son modeste héritage. Par contrat de mariage, les époux s'étaient fait donation des ac-
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quèts et C(ni([uèls au piotil tlii suivivaiil ; mais les proches patents du défunl, MM. du Plessis-au-Niur et de Blauchelande, ses propres oncles, (Claude liudes, seigneur du lluillax , prieur de Saint-James, son cousin, s'élevèieut alors contre les pr«ilentions légilinies de la maréchale. Ils prélexlèrent, (|u'en fait do doualion, la coutume de Paris dilîérait de celles du comté de l'ciig(M'd et de la vicomte de Limoges, dont M. de (iuéhriant était gouverneur, et de celle du duché de Bretagne, son pays d'origine, oii de pareilles dispositions étaient interdites. I Is contestèrent méuu^ la paitici |)ation de la veuve à lUU.UUO livres données au maréchal par le Roi, et au produit de la rançon des généraux de Lamboy, de Mercy et de Lodrou accordée au marc'chal et recouvrée à graudpeine par Mme de (iuebrianl ellemême — vilains procédés à l'adresse d'une femme que l'on supposait sans moyens de défense ! Klle possédait, au contraire, avec le bon droit, Téueigie nécessaire pour cette lutte. Il lui fallut se pouivoir contre les prétentions des parents proches de sou mari et les traitei- en opiuiàties adversaires. Et cependant la maréchale ne s'était-elle pas donné la tâche de veiller aussi aux intérêts des neveux et nièces qui lui avaient été l'ecommandés, mais dont elle n'avait pas la charge, et de faire face, le cercueil du comte de Guébriant à peine fermé, à des obligations pressantes, dont le paiement s'imposait à bref délai ' ? La procédure durait encore en 1645, lorsqu'elle fut envoyée comme ambassadrice en Pologne.
Frères et sœurs du comte de (niébriant étaient alors décédés. De la branche du Hirel, il ne restait — outre
1. Par exemple : La conduite du corps du maréchal, 12.926 livres; à M. de Charlevoye, pour paiement (k dette?; contractées en .VUemaiîue, ."t.HSto livre>; ; images restés dus aux domestiques du maréciial, à sa mort, 21. <)6n livres : dépenses faites depuis le décès, ."». 945 livres ; deuil fourni aux officiers de la maison et aux domestiques du maréchal, 8.340 livres; à des créanciers de Paris, 21.f<14 livres .\rch. du comte de Guébriant). Un essaya de payer ces dettes criardes avec les produits de la vente de l'éciuipage du maréchal. Une partie de cet équipage, vendue en .\llemagne, rapporta 4.540 livres ; une autre, vendue en France, rapporta 10.788 livres. (Arch. du comte de Guébriant.)
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les quatre neveux et nièces déjà cités — que M. du Plessis-au-Noir et ses enfants en religion, (|ue M. de Blanchelaiide et sa fille, Sainte Budes, marquise de Courvaudon. Femme intelligente et spirituelle, assez friande d'anecdotes scabreuses, Sainte Budes, après avoir fait casser sa première union avec Claude du Cliastel, marquis de Mesle, sous prétexte d'impuissance de mari, avait épousé Charles d'Anzeray, marquis de Courvaudon, conseiller au Parlement de Piouen, dont elle n'eut pas d'enfants. A la mort de Courvaudon et ào-ée de 80 ans, elle contracta un troisième mariage avec le marquis de la Sestière. Peu après, déclarée folle, on la pourvut d'un curateur. Habitant à Kouen, elle s'était occupée longtemps des enfants du baron de Sacey, car le maréchal, toujours en campagne, ne pouvait exercer que de loin une autorité quelconque sur les orphelins laissés par son frère. La maréchale, du vivant de son mari, s'était également attachée à ses deux nièces, Anne et P»enée, mais à différents degrés. Pour Anne (Mlle de Guébrianl), l'aînée, dont nous parlerons plus tard, beaucoup plus sympathique que sa sœur, elle avait une grande prédilection.
Renée (Mlle de Sacey), s'il faut en croire les sources que nous consultons ^ était une femme extravagante etd'un caractère difficile ; toujours à court d'argent, elle en cherchait partout, en dépensait trop, était sans cesse engagée dans des procès ; elle se ruina. et en ruina d'autres autour d'elle. Moins attirée par la maréchale que sa sœur aînée, elle vivait presque toujours chez la marquise de Courvaudon, à qui manquaient les moyens de diriger une nature aussi récalcitrante à toute impulsion. Sans être belle, Renée avait grand air et se montrait hautaine. Elle eut des aventures ; les intrigues matrimoniales dans lesquelles elle se jeta méritent d'être racontées.
Très peu surveillée, une jeune personne indépendante et ardente à ce point devait se laisser courtiser. Un parent de son oncle, l'abbé de Courvaudon, titu-
l. Aicliivos fluébriant.
laire (l'un bénéfice ecclésiastique, et qui, de ce fait, ne pouvait coutracler mariage, fut cependant le héros d'un pelil roman. Les choses semblent avoir ét»^ fort loin ; C')urvaudon denianda-t-il une dispense à l'archevêque (k' llouen ot épousa-t-il Kenée Hudes en secret, ou bien la maréchale intervint-elle à temps pour empêciier cette union? Cette dernière hypothèse est proijable, car, ayant obtenu une lettre de cachet, elle ht saisir et mener sa nièce à Paris. Mme de Guébriant s'occupa dès lors de la marier à son neveu, le comte de Moret, qui était un brillant parti ; mais Mlle de Sacey refusa, craignant de tomber ainsi sous la coupe de sa tante ; c'eût été cependant le moyen de satisfaire ses goûts et son caractère ambitieux. Elle préfcira vivre entourée de personnes d'un rang moindre que le sien, trouvant un certain [)laisir à exercer une supériorité sur elles. Un joui' cepentlant, Séi)astien de llosniadec, marcjuis de Molac, d'une des meilleures familles de Bretagne, s'étant présenté , le mariage fut promptement décidé.
llosmadec devint le tuteur de son beau-frère, Charles de Sacey, atteint d'aliénation mentale, se chargea d'administrer ses biens et s'en tira fort mal. En 1()78, la maicjuise de llosmadec recueillait la succession de ce frère: Sacey, le Plessis-Budes, le Hirel, le Guébriant et diverses autres terres, (jouverneur de Nantes et lieutenant général du Hoi en Bretagne, Hosmadec vivait hahituellemorît à Nantes avec sa femme; on y voit encore le bel hôtel (|uils y firent construire. Ils eurent deux (ils et plusieurs Mlles, et, s'il faut en croire un mémoire du temps, celles-ci ne jouirent pas chez leurs parents d'une existence parfaitement heureuse. Toutes furent jetées au couvent. (Quatre d'entre elles acceptèrent, bien à contre cœur, une condition qui leur était impitoyablement imposée ; l'une même, devenue supérieure de sa communauté, la «gouverna très satrcment. Une cinquième su>ur, moins facile que les autres, « furieuse d'être enfermée pour toute sa vie », pensa ([uc, le feu détruisant le monastère, on renverrait les religieuses jusqu'à sa reconstruction. Aussi, deux ou
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trois fols ebsava-t-elle de le réduire en cendres. « L'âofp, ajoute le mémoire, corrigea un peu cette humeur dés espérée *. »
En 1695, la marquise de lîosmadec, âgée de 67 ans usée avant l'âge par une vie trou])lée, était trè;malade. L'apotliicaire (|ui la soignait lui donna.) par erreur, une si forlc dose d'opium qu'il la tua. Le mémoire ([ue nous utilisons ajoute : <( Ainsi finit danu Renée Budes, née avec beaucoup de biens et de qualités, qui a trouvé le moyen de ruiner sa maison ci celle do son mari. » Des deux Mis qu'elle laissai!, l'un mourut ([uel(|ues semaines plus tard, l'autre lui survécut cinq ans.
Vers le milieu du dix-septième siècle, la famili<' du maréchal risquait de s'éteindre. La branche du llirel allait finir avec la marquise de Rosmadec ; celle de Blanchelande, avec le prieur de Saint-James et la marquise de Courvaudon ; celle du Tertre-Jouan, dan-la personne d'Anne-Marie Rudes, lorsqu'après un veu vage prolongé, le seigneur de Blanchelande résolut de contracter, en 1653, avec Françoise de Rosmar, un second mariage, qui perpétua une lignée déjà longue de guerriers pleins d'honneur et de race.
Permettons-nous une digression pour conter la singulière histoire d'Anne-Marie Budes du Tertre-Jouan. que nous venons de citer. Bien que très pieuse, elle n'était pas hostile à l'idée de mariage. Comme elle jouissait d'une belle fortune, on l'appelait « la grande héritière de Bretagne ». Douée d'une intelligence vive, d'un charme extrême en sa personne et dans sa conversa tion, « extraordinairement bien faite », raconte-t-on. elle attira de nombreux prétendants. Mais alors que d'étrangetés ! Un jour, au moment d'une première entrevue matrimoniale avec un seigneur ayant charge à la Cour, une afTreuse tumeur, de la grosseur d'un œuf, surgissant à l'œil, la défigure tout à coup, au point que le jeune homme s'éclipse. Une autre fois, aux eaux de Forges, un gentilhomme la distingue. Elle veut lui