LE GONDOLIER
Sous le clocher voisin qu'un dernier rayon dore. Je connais une pierre où priaient mes aïeux ; Les larmes de ma mère y sont tièdes encore ; La colombe d'amour a pris son vol aux cieux !
(Jean -Pierre Veyrat : Station poétique d Vahhaye d'Haiitecombe.)
Les inimitables romans de Walter Scott sont précédés chacun d'une ou deux préfaces qui sont, pour la plupart, les chefs-d'œuvre de l'écrivain écossais, car il y a mis, avec tout son esprit, cette franche bonhomie et cette familière simplicité qui donnent un si grand charme à ses récits, mais qu'il n'ose employer quand il trace de grandes épopées. En France, une préface n'est admissible que lorsqu'elle est la défense d'une thèse, et même alors on la lit fort peu sous ce prétexte qu'on ne lit que pour se distraire, et qu'un morceau littéraire n'est pas toujours amusant.
L'auteur de ce modeste livre aurait voulu pourtant mettre une préface en tête de chacun de ses livres, au risque de prêcher dans le désert. Quand on prétend entrelacer la fiction à l'histoire, juxtaposer aux luttes réelles des peuples ou des princes, les luttes secrètes que les annales du passé dédaignent d'écrire, mais que l'esprit philosophique devine ou déduit des faits, qu'il suppose ou qu'il
analyse, il est nécessaire de faire des réserves, et d'expli([uer le fond de sa pensée. Il importe aussi, quand il s'agit de l'un de ces mille faits historiques, seulement connus dans telle région, puisés dans telle monographie, ou révélés par tel document jusqu'alors enfoui dans la poussière, de bien dire que ce fait n'est point une invention, d'établir sa corrélation avec des événements plus importants dont il est souvent la cause ignorée, enfin de le dégager de toutes les broderies dont la légende et les traditions l'ont enrichi.
Parfois il arrive que l'auteur d'un roman historique se place à un point de vue spécial pour juger des hommes ou des faits qui sont,d'ordinaire, jugés autrement par le plus grand nombre des lecteurs, et il n'est pas inutile de faire comprendre pourquoi certain prince est traité défavorablement, pourquoi certain fait est présenté sous un autre aspect que celui où on Ta montré jusqu'alors.
Ainsi il est arrivé à l'auteur du Maréchal de Montmayeur de tracer de François I'^, dans trois de ses récits (1), un portrait qui, pour n'être pas flatté, n'en était pas moins ressemblant. Il fut accusé, à cette occasion, de manquer de patriotisme, et de ne pas savoir assez ménager l'orgueil des rois, et même d'avoir oublié le culte de la royauté. Ce
l.Les Gentilshommes de la Cuiller, le Capitaine Gueule d'Acier, l'Hôtellerie du Prêtre-Jean.
sont là de graves reproches, et que la critique n'aurait pas formulés, si l'auteur avait pu développer sa pensée dans une de ces préfaces que l'on ne lit pas, assurent les éditeurs, mais que nous affirmons, nous, être lues par tous les lecteurs intelligents. Non : dire la vérité, comme on la pense, ce n'est point manquer de patriotisme ; détruire une renommée surfaite ou menteuse, ce n'est pas s'attaquer au prestige de la royauté.
Qu'importe à la gloire d'une monarchie le mal qu'on peut dire de quelques-uns des monarques [jiacés à sa tête pour accomplir les desseins de Dieu? Si les Bourbons peuvent se plaindre des désordres de Louis XV, ne peuvent-ils s'enorgueillir de la bravoure d'Henri IV,de l'honnêteté de Louis XIII, de l'incomparable grandeur de Louis XIV, de la suprême bonté de Louis XVI, de la majesté de Charles X ? Quand l'historien contemple une de ces hautes figures de conducteurs des hommes, burinées dans le livre de l'immortalité, s'il aperçoit des taches, s'il découvre des défauts, doit-il donc les couvrir de son manteau, et, par respect pour le principe, cacher les passions de l'homme ? Non, car il mentirait à. la mission qu'il s'est donnée et ce serait à juste titre qu'on lui reprocherait d'être partial .
Un critique, M. Léonce de la Rallaye, bien connu dans la presse catholique, nous accusait naguère de mettre en évidence , à propos d'une
étude sur l'histoire du duché de Savoie, des idées séparatistes. Nous avions à cœur de nous disculper d'une pareille imputation, que nous eussions laissé tomber si elle émanait de l'un de ces adversaires discourtois et de mauvaise foi qu'on rencontre si facilement au cours d'une carrière littéraire, mais que nous voulons discuter quand elle est le fait d'un critique consciencieux, mais peut-être mal éclairé. C'était, en l'espèce, le cas. Fils de l'antique Savoie, terre classique de la fidélité, du respect aux souvenirs du passé, nous n'avons pris aucune part aux événements qui changèrent les destinées de notre patrie. A peine sortions-nous de l'enfance , et si nous avons suhi la loi commune, nous ne l'avons acceptée que plus tard, dans notre for inté rieur, puisque nous ne pouvions réagir contre une loi imxposée, qui nous parut un joug pesant, aux jours de l'adolescence, alors que le cœur parle plus haut que l'intelligence, qui nous paraît sage, heureuse, dictée par la Providence, aujourd'hui que c'est la raison qui juge, et non plus les sentiments.
Français, nous le sommes comme tous ceux de nos compatriotes qui se rappellent les huit siècles d'infatigable dévouement, d'inépuisables sacrifices, qui nous liaient à une dynastie où les bons princes sont plus nombreux que les mauvais, et où les plus mauvais ne furent jamais coupables que de faiblesse. La Savoie a prouvé qu'elle était française, il y a peu d'années, en donnant pour la France le plus pur de
son sang ; nos soldats combattaient parmi ceux des anciennes provinces ; peuple et noblesse étaient à l'avant-garde, et ceux qui restaient au foyer donnaient à la grande patrie, que l'on aimait parce qu'on chérissait le sol natal qui est la petite patrie, donnaient, dis-je, leur argent, leurs efforts, leurs larmes et leurs prières. Et quand on s'est battu côte à côte, quand on a marché sous le même drapeau, quand des flots de sang ont cimenté l'alliance, on ne sépare plus ses destinées. La Savoie n'est pas à la France, elle est France, et France elle veut rester. Elle a donné au royaume de saint Louis quatorze souveraines; elle eu a reçu dix-huit ; elle lui a donné des saints, des évêques, de grands capitaines, des écrivains illustres, des savants et des poètes. Joseph de Maistre est savoyard, il est encore plus français.
Mais si nous revendiquons ce beau titre, pouvonsnous faire que nous Payions toujours porté? Notre éducation, nos habitudes, notre caractère, la direction impriméeà nos études,la liberté absolue d'appréciation que nous a réservée notre désintéressement dans les questions relatives à l'histoire de France, tout un ensemble de circonstances ne modifie-t-il pas notre point de vue?E3t-il possible, par exemple, que nous jugions Louis XI et François I"", oppresseurs ou vainqueurs de nos pères, comme les jugerait un Français de Touraine, ou de Bourgogne, ou de Brie ? Les Bretons apprécient-ils de la même
faron que les Français le fait de la réunion du duché de Bretagne à la couronne, et les luttes qui se prolongèrent entre eux jusque sous la régence de Philippe d'Orléans ? Non, assurément. Nous aurons moins d'enthousiasme irréfléchi pour la bravoure du champ de bataille, plus d'applaudissements pour la prudence dans le conseil; nous préférerons au brillant le solide, à Théroïsme irréfléchi la patience persévérante, à la subtilité politique l'honnêteté des moyens, à la fougue aventureuse la sage lenteur. Nous admirerons plus volontiers Golbert que Fouquet, Séguier que Sully, et nous ne saurions nous émerveiller des grands coups d'épée de François P' ou des ruses de Louis XI.
11 n'est donc pas étonnant que notre objectif ne soit pas celui de tout le monde, et que parfois on soit tenté de prendre pour des paradoxes des opinions, des idées profondément mûries, exprimées avec une entière liberté, avec l'indépendance ou, si l'on veut, la hardiesse de l'homme qui se sent fort de sa conscience et qui n'entend flatter ni les manies, ni les préventions, ni les partis pris, ni les préjugés. A ce rôle de redresseur des torts et d'Aristarque austère, on s'use vite, nous objectera-t-on. Gela dépend. Qu'on se crée maint ennemi... littéraire, il le faut croire ; mais que la foule soit hostile, non point. Talleyrand a pu dire que l'opinion du plus grand nombre est généralement sotte ; ce n'est pas notre avis ; les multitudes ont le bon sens
inné, il advient toujours qu'on rend hommage à la sincérité sincère.
Mais voici un bien long préambule, et l'on aurait droit de nous presser d'arrivei* au bat. Pourquoi l'auteur écrit-il cette préface ?
Il a déjà répondu à cette question, en donnant pour titre à cette préface le mot Plaidoyer ; c'est pour lui-même qu'il plaide ; il est son propre avocat,tout ainsi que Cicéron pro dorno sua, et son regret très-vif, assure-t-il, est de n'avoir pas à son service Téloquence du grand orateur latin, dicendi peritus !
L'auteur a publié récemment un roman historique, Philippe-Monsieur, dont le Maréchal de Montmayeur est la suite et le complément. Il vient de relire son œuvre, et il a peur de la critique. Non pas que la critique lui ait été dure jusqu'ici, au contraire : favorisé par le sort, il a pu enregistrer plus d'éloges que de blâmes, et il avoue naïvement qu'il est fier d'avoir conquis les suffrages de lettrés haut placés dans le monde des lettres, tels que le comte de Pontmartin, M. Venet, M. Gaston Feugère, M. Adrien Desprez, M. Daniel Bernard, M. Gh. Dubois, M. Eug. deMargerie,M. V. Vaillant et les feuilletonistes, trop indulgents, de toute la presse catholique. D'où vient que, non attaqué, il se hâte de se défendre, justifiant ainsi l'axiome romain: Excusatio non petitafit accusatio manifesta?
G'est qu'il craint qu'on ait mal interprété sa
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pensée. Il a porté sur Louis XI, dans Philippe- Monsieur, un jugement sévère : il a montré surtout en lui le politique peu scrupuleux, le diplomate pour qui l'honnêteté politique n'était qu'un vain mot, et il ne veut pas que son bienveillant lecteur s'imagine qu'il se soit inspiré du portrait de Louis XI, aussi beau au point de vue artistique que faux au point de vue de la vérité historique, tracé par l'illustre AYalter Scott dans Quentin Durivard. L'opinion réelle de l'auteur est que Louis XI fut un grand roi, opéra de grandes choses en employant des moyens répréhensiblcs, et que si le résultat atteint par cet homme de génie fut excellent, ce résultat fut obtenu par des machinations que la morale réprouve.
L'honnêteté politique est une vertu des plus rares en ce monde, où l'habileté consiste trop souvent à mentir pour obtenir le succès , et beaucoup d'hommes d'État ont confondu la finesse avec l'astuce, et n'ont pas reculé, pour atteindre leur but, devant des moyens que l'honnêteté réprouvait. Louis XI poursuivait avec acharnement, mais sans marchander sur le choix des moyens, la grande œuvre de l'unité de la monarchie française.
Lorsqu'il monta sur le trône, Louis XI avait trente-huit ans. Ses facultés avaient, à cet âge, reçu leur entier développement. C'était un esprit fin et judicieux, trop porté à se servir des petits
moyens, sur le choix desquels il n'était pas délicat, pas plus que sur le choix de ses agents. Il regagnait, par sa dextérité, a dit un historien, ce qu'il perdait par son caractère; il réparait, comme roi, les fautes qui lui échappaient comme homme. Il possédait ce coup d'ceil scrutateur, ce flair, qui fait deviner les plus secrètes pensées des ennemis aussi bien que des amis. En un mot, ce prince vint en son lieu et en son temps.
Ses premiers actes furent de détruire tout ce que son père avait fait; de renvoyer les conseillers dont il croyait avoir à se plaindre, oubliant que ce n'était pas au roi de venger les injures du dauphin révolté.
Louis XI avait passé une partie de sa turbulente jeunesse à la cour de Bourgogne où il avait trouvé une généreuse hospitalité ; il observa ce qui s'y passait avec la patience, la minutie, la science et la dissimulation d'un homme d'État prisonnier chez l'ennemi ; c'est ce qui faisait dire à Charles YII : « Le duc de Bourgogne nourrit chez lui un renard qui mangera ses poules. »
A sa mort, Louis XI laissait dix-sept provinces réorganisées par la royauté ; il en avait réuni six au royaume: l'Artois, la Picardie, la Bourgogne, la Provence, le Maine, l'Anjou ; il en avait acheté deux, la Gerdagne et le Roussillon ; il avait enfin préparé le retour de la Bretagne, substitué une maison française, celle de Foix, à la maison étran-
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gère qui régnait sur la Navarre. Mais nous avons résumé à grands traits l'histoire de son règne, et il nous reste à dire tout ce qu'il opéra de réformes intérieures dans ses États, et quelles améliorations la France lui doit. Il transforma le conseil delphinal de Grenoble en parlement ; il confirma les anciennes immunités des villes et des communes, et leur en accorda de nouvelles ; il régla, avec don de privilèges nouveaux, l'administration civile et maritime du port de La Rochelle ; il conféra l'anoblissement à plusieurs corps municipaux, il s'occupa beaucoup des corporations ouvrières, accorda des droits considérables aux corps de métiers de Paris et d'ailleurs, de proche en proche ; il réglementa et assit le droit d'association. Il inaugura la liberté des communes, établit partout des foires, autorisa l'entrée en France des marchands étrangers, qui n'avaient à craindre « ni saisie, ni confiscation, ni représailles, pourvu qu'ils ne se mêlassent que de leurs marchandises.» Long serait l'examen de toutes ses ordonnances.
A cette époque, le roi avait à s'occuper de tout, même des statuts de la moindre corporation d'ouvriers. Les lettres patentes sont presque toujours la confirmation ou la concession d'immunités pour des villes, des associations ou des personnes qu'il veut rémunérer.
Souvent aussi elles avaient en vue de réformer des abus, comme on le voit lorsqu'il restreint les
privilèges des monnayeurs, diminue autant que possible les frais de perception et poursuit impitoyablement les exacteurs. Il dota Bourges d'une université semblable à celle d'Orléans, malgré toutes les réclamations rivales.
Ainsi, préciser les droits du trésor et la composition des cours de justice ; constituer l'autorité municipale, confirmer et étendre les droits , la juridiction et les privilèges ou franchises des villes, établir des foires et des marchés dans les plus grands centres, comme dans les plus petits, appuyer toutes les concessions faites par ses prédécesseurs aux villes et aux corporations ecclésiastiques ou laïques ; facibter l'industrie, la libre circulation et le commerce entre les villes et les provinces par la suppression des entraves, par la puissance de la loi sur chacun, enfin par tous les moyens à sa disposition, telle est la constante préoccupation de Louis XI.
Il porta son attention aussi sur les élus^ magistrats qui formaient dans chaque localité un tribunal chargé dérégler en matière d'impôts les répartitions et les différends. Ces charges étaient devenues, pour ainsi dire, héréditaires dans les mêmes familles, et, par l'avidité des fermiers des aides et gabelles, elle avaient singulièrement dégénéré.
Le roi destitua donc tous les élus et ordonna qu'ils seraient désormais nommés d'année en année, se réservant de disposer de l'office de ceux
qui donneraient lieu à des plaintes ; il décida, en outre, que les élus de Paris devraient concourir, comme les autres tribunaux, à l'armement pour le service du roi. 11 éleva la chambre des comptes au rang de cour souveraine, compléta l'organisation des cours de justice, créa des parlements à Bordeaux et à Dijon.
En Dauphiné, en Languedoc, en Normandie, les États continuent leurs réunions périodiques et y décident des plus grands intérêts de chaque contrée. L'on compte sous son règne, assure-t-on, quarante-sept de ces réunions politiques.
Un des bienfaits de son règne fut sa curieuse ordonnance (1471) sur l'exploitation des mines; on y voit que Louis y pressentait les idées économiques de notre temps, à tel point que beaucoup de dispositions de nos lois sur cette matière ont été empruntées à cette ordonnance qui s'occupe aussi de faciliter les moyens de communication, en prohibant l'établissement de nouveaux droits de péage.
Prévoyant quel serait un jour l'avenir de la marine française, il rassembla jusqu'à soixante navires, flotte énorme pour ce temps, dont il donna le commandement à son gendre Beaujeu.
Il protégea l'établissement de l'imprimerie en P'rance où Gering, Krantz et Friburger vinrent à la requête du Savoyard Guillaume Fichet, recteur de l'université de Paris, et fondèrent, à la Sorbonne, la première imprimerie française. Sous son
règne, douze cents étudiants de toutes nations fréquentaient l'université de Paris.
C'est à Louis qu'on doit l'institution de l'amirauté, tribunal de guerre, et surtout de paix, juridiction spéciale devenue nécessaire à cause du développement de la marine. N'oublions pas la création des postes, au moyen de relais, de sept lieues en sept lieues, sur toutes les routes principales du Midi, de Bourgogne et de Flandre.
Louis XI, dit le baron Trouvé, faisait lui-même ses instructions pour ses ambassadeurs ; il minutait ses dépêches; il dressait ses édits ; il donnait de fréquentes audiences ; et pour tout ce qui concernait les finances, les troupes et la marine, il entrait dans les plus grands détails. On sait combien le commerce attirait son attention ; il y encourageait les roturiers par des privilèges ; il le permettait aux gentilshommes et aux ecclésiastiques pourvu que les marchandises ne vinssent que sur des vaisseaux français ; il devançait ainsi de deux siècles l'acte de navigation de l'Angleterre.
Protecteur éclairé de l'industrie nationale , il étabUt des manufactures d'étoffes et de soie, d'or et d'argent, et il fit venir d'habiles ouvriers de Grèce et d'Italie. On lui doit les postes, et il tenta d'établir l'uniformité des poids et mesures dans tout le royaume. Il ne faut pas passer sous silence un des principaux mérites de Louis XL II ajouta de l'indépendance à la loi et lui communiqua une
force immense, en déclarant qu'il ne serait donné aucun office de magistrature, qu'il ne fût vacant par mort, résignation ou forfaiture. Il concevait donc la grande idée de Tinamovibilité des offices royaux, surtout de ceux de judicature.
Et maintenant que nous avons résumé impartialement ces faits, à nos lecteurs le soin de conclure. Le règne de Louis XI a été une période importante du passé de la France ; l'œuvre commencée par Charles V, reprise par Charles VII, a été continuée, on peut dire achevée, par Louis XI, et adonné la France moderne. Les jugements les plus divers ont été portés sur ce prince, traité par les uns de tyran sanguinaire , présenté par les autres comme un roi grand et magnanime, et même comme le plus grand roi que la France ait eu. La vérité est entre ces exagérations ; mais ce qui est incontestable, c'est que, quels qu'aient été les défauts de Louis XI, quelque sévère jugement que l'on porte sur les moyens auxquels il ne craignait pas d'avoir recours, la France a progressé sous son règne et, sans les guerres de religion, elle aurait eu en Europe, dès le xvi^ siècle, l'influence prépondérante qu'elle eut au xvii^ C'est là un grand fait, tout à l'honneur de «-ette monarchie française qui s'identifiait à la France qu'elle a su relever des situations les plus désespérées, et dont elle a fait la grandeur.
Tel nous semble, en raccourci, le jugement que
l'on peut porter sur l'un des plus grands monarques qui aient régné sur la France, et nous pensons que nous n'avons rien dit ici qui ne soit corroboré des paroles que, dans notre roman, nous mettons dans sa bouche, par les faits auxquels nous le mêlons comme acteur. En le dépeignant avec une forme un peu sombre, nous n'avons fait que copier notre modèle. Mais qu'on ne vienne pas nous dire que c'est la royauté que nous attaquons en lifi. Ce n'est pas ici le lieu d'étaler une profession de foi politique, et les suffrages que nous ambitionnons sont ceux des lecteurs, et non pas ceux des électeurs. S'il fallait néanmoins confesser notre matnière de voir, nous ne serions nullement embarrassé, et nous avouerions sans détour que nous osons nous compter parmi les serviteurs fidèles de la royauté, exilée et non déchue.
Un autre reproche nous a été adressé, celui de ne pas aimer le moyen âge et de le dépeindre sous des couleurs trop sombres. Certainement on s'est encore trompé sur ce point. Défenseur ardent et éclairé — qu'on nous permette de le dire — de cette longue période historique si violemment calomniée par l'école romantique, nous avons, dans lesquinze ou vingt ouvrages qui ont précédé celui-ci, constamment cherché à mettre en lumière les grandeurs méconnues du moyen âge, époque de foi vigoureuse, d'honnêteté réelle, et que déparent seulement des excès plus apparents que ceux des
siècles plus modernes, mais excès aussi rares alors qu'aujourd'hui et aussi réprimés.
Notre rôle de romancier étant de décrire les luttes du cœur humain contre les passions, nous avons fréquemment incarné ces passions dans tel individu, sans nous préoccuper outre mesure du rang social où nous le placions pour le mettre absolument en évidence ; mais à un caractère mauvais nous avons toujours opposé un caractère bon, c'est-à-dire chrétien, et plaçant l'un ou l'autre dans des situations exceptionnelles, nous n'avons jamais prétendu en faire des types ni résumer en eux des vices ou des vertus de castes.
Ainsi de ce qu'un seigneur est cruel, il ne s'ensuit pas que tous les seigneurs soient cruels, et si nous analysons des haines profondes, si nous dépeignons des guerres civiles, ce n'est pas à dire qu'il y eut, dans la société du moyen âge, une haine indéracinable, ou que les guerres civiles fussent un élément indispensable de l'état des choses. Mais notre droit est de choisir l'exception.
Dans Philippe-Monsieur, nous traçons un tableau trop réel des troubles qui agitaient la société, à la fin du quinzième siècle, non pas seulement en Savoie, mais dans le monde entier. Le Moyen âge finissait, la Renaissance commençait, et ce n'est pas trop dire que la Renaissance fut une des premières formes de la Révolution.
Les faits qui ont servi de base à notre récit ne
sont escortés d'aucun détail fictif. Tous ont été puisés à des sources authentiques, et notre seul but a été de faire connaître quelques épisodes à peu près inconnus des annales savoyardes, liées si intimement aux annales de la France.
L'histoire du duché de Savoie mérite d'être plus connue qu'elle ne l'est, et ce petit pays où tant d'hommes distingués travaillent à édifier le monumentum historiœ patriœ est la plus belle conquête qu'ait faite la France, conquête d'autant plus belle qu'elle ne coûta point de sang versé.
C'est par toutes les phases de son histoire que la Savoie tient à la France. Elle a donné à la chrétienté des saints, des papes, des cardinaux, des évêques ; à la royauté des princesses illustres. Louis' le Gros, Louis XI, épousent des filles de Savoie; François P' est fils d'une Savoyarde, comme Louis XV.
C'est un Savoyard, Guillaume Fichet, qui introduit l'imprimerie en France ; deux Savoyards sont grands-maîtres du Temple, Salvaing de Boissieu et Guiffred d'AUinges ; c'est un Savoyard, Vaugelas, qui écrit la première grammaire française ; c'est un duc de Savoie qui donne le premier recueil de lois codifiées.
La Savoie a produit des hommes illustres plus que toute autre province française ; elle a fourni à l'Église saint François de Sales, CélestinlV, saint Bernard de Menthon, saint Pierre de Tarentaise,
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Nicolas II, Innocent V, Gonzié, Brogny, Louis Allamand, le cardinal de Tournon, le cardinal Gerdil, et récemment Mgr Rendu, le cardinal Billiet, l'archevêque de Gênes, Gharvaz, et enfin réminent évêque d'Orléans; à la magistrature, Antoine Favre, l'auteur du Gode Fahrien ; aux armées une mAiltitude de généraux distingués, qui servirent leur patrie avec éclat, et dont plusieurs devinrent célèbres en Autriche, en Russie, dans les Indes, en France durant les glorieuses campagnes du premier empire ; à l'Etat, des ministres d'une haute valeur, le chancelier Milliet de Faverges, R.ené de Lucinges, le jésuite Monod, Joseph de Maistre ; à la science et aux lettres Eustache Ghappuis, chancelier de Gharles-Quint, les Gosta, les Bavoux, les Buttet, les Salteur, le natuMiste Borson, le chimiste Berthollet, les astronomes Alexis Bouvard et Nicolet, l'archéologue Tochon ; le créateur de la médecine légale, Fodéré; les explorateurs Brun-Rollet, Vaudey, Ambroise et Jules Poncet; les historiens Saint-Réal et Rapin Thoyras; les poètes Ducis, Veyrat ; le biographe Michaud, Xavier de Maistre, Tabbé de Genoude.
Voilà un Livre d'or qui ne déparerait pas les archives d'un grand État !
Que si maintenant Ton nous demande pourquoi nous choisissons avec une singulière prédilection la Savoie, pour théâtre de nos récits, nous répondrons sans tarder que c'est parce que nous pré-
tendons ne parler que de ce que nous connaissons le mieux, d'abord, et ensuite parce que nous avons voué à notre pays un véritable amour. Nous vivons loin du sol natal, et nous avons sujet de nous rappeler souvent le proverbe : Nul n'est prophète en son pays. Mais nous gardons pieusement le souvenir de la patrie absente, à laquelle nous relient de chères affections, où nous comptons quelques amis d'élite, et nous espérons que ces traditions de patriotisme se conserveront intactes à notre foyer. La Savoie n'est point connue assez, et trop souvent dédaignée. Son histoire nous fournit d'innombrables épisodes à mettre en œuvre ; ses mœurs sont curieuses à observer, intéressantes à décrire. Pour-, quoi nous refuserions-nous cettejoie de vivre encore de son souvenir, alors que notre destinée nous en a éloigné ?
11 est encore une question que l'auteur de ce livre a dessein de traiter : celle du roman catholique. Il n'a ni assez de notoriété, ni assez de talent, ni supériorité d'aucune sorte pour la résoudre; mais il peut du moins émettre quelques idées qu'il s'est toujours efforcé de mettre en pratique. Il n'est pas de ces esprits chagrins qui ne veulent pas entendre parler de romans, et qui déclarent qu'il en est de ce genre d'écrits comme des champignons, et que le meilleur ne vaut' rien. S'il était de ceux-là, il serait coupable d'ingratitude. Sans parler du plaisir, il a dû à plus d'un roman de
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louables pensées, l'exaltation de bons sentiments, de judicieuses réflexions, et aussi plus d'une sombre méditation sur les fins dernières de l'homme, en y voyant que la vertu n'est pas toujours récompensée, ni le vice toujours puni en ce triste monde.
Il est pressé de déclarer, du reste, que les romanciers sont gens de peu d'imagination, et qu'il n'est aucun de leurs personnages fictifs qui n'ait son Sosie dans la vie réelle ; aucun fait de leur invention, qui ne se soit passé ou ne se passe au su et au vu du vulgaire public, et que pour mentir même à la vraisemblance, il faut entrer, dans le domaine de l'extraordinaire, de l'extravagant ou. •du grotesque. Enfin, s'il y a beaucoup de romans, il y en a fort peu qui soient bons. Qu'est-ce qu'un bon roman, au triple point de vue du mérite littéraire, du procédé de composition, de la valeur morale ?
Parlons d'abord de cette classe de romans qu'il faut avoir le courage de nommer les romans catholiques.
L'histoire du roman religieux n'est pas bien longue. Elle commence à la publication de Fabiola, cette œuvre du cardinal Wiseman, œuvre très-remarquable comme étude archéologique, mais qui n'est pas un roman, quoi qu'on en dise. Fabiola est une belle esquisse de la vie romaine : elle renferme de superbes descriptions des catacombes ; elle est comme imbibée de l'esprit chrétien ; le côté
difficile, celui de l'amour, y est effleuré d'une main légère et délicate ; mais la composition est défectueuse; les caractères sont mal tracés ; l'unité fait défaut ; les péripéties sont aussi rares que les personnages sont multipliés et la conclusion ne satisfait personne. L' Enthousiasme , de madame Marie Gjertz, le Récit d'une sœur, de madame Graven, Aurélia et le Dieu Plutus, de M. Quinton, telles sont encore, avec quelques autres, les œuvres qui ont surnagé au-dessus d'une mer de volumes peu connus du public lettré.
Est-ce à dire que, dans cette immense bibliothèque, il n'y a pas un rayon de choix, où sont rangés des romans excellents, bien faits? Loin de nous une telle affirmation ! Nous sommes tout au contraire d'avis, que parmi nos romans catholiques, les œuvres d'une valeur réelle sont nombreuses. Seulement nous constatons que ces œuvres ne sont pas lues, sauf d'un certain public, un public jeune ou naïf.
Quant au public instruit, distingué, délicat, qui fait de la lecture sa distraction favorite, il ne lit pas nos romans les plus vantés. Pourquoi? — Parce que ce public s'est fait du roman une idée que les nôtres ne réalisent pas. Il veut que le roman soit l'étude approfondie du cœur humain, le tableau saisissant de l'âme, lorsqu'elle se débat sous l'étreinte de la passion, lorsque, dans cette lutte, tour à tour vaincue et victorieuse, elle se
désole ou se réjouit, doute ou croit, tombe et se relève.
Il y a deux romans catholiques où ce programme est suivi de près : l'Honnête Femme de M. Louis Veuillot, et l'Enthousiasme, que nous citions tout à l'heure. Il me semble qu'il est temps de reprendre cette voie. ^YaUer Scott, dans ses mei'veilleux récits, a voulu rester toujours honnête. Cependant, parfois impartial, il s'est montré parfois aussi sceptique, et l'esprit de secte, l'esprit protestant éclate à chacune de ses pages : il a peint la même femme, pure et immaculée, sous des noms différents ; il s'est longtemps reproché ses deux beaux types, Diana Vernon et Effie Deans, et quelque chaste qu'il soit, on ne le met pas entre les mains des collégiens sans l'avoir « corrigé ». Mieux vaudrait ne pas le corriger et ne pas le faire lire.
Ces expurgations ne produisent que le résultat d'exciter la curiosité, de faire rechercher les passages expurgés, et, dans ces passages, ce que l'auteur n'a jamais eu l'intention d'y mettre.
Ce n'est pas pour les enfants seulement que les romanciers catholiques doivent écrire des livres. A côté de cette classe intéressante des lecteurs pour lesquels on a créé les volumes roses et les fadeurs cartonnées de papier doré, il y a d'autres lecteurs qui réclament des peintures toutes diverses, mieux ciselées, capables non-seulement de les distraire, mais encore de leur faire connaître quelques-
unes des mille faces de ce Protée qu'on nomme lk