‹ Le Maréchal de Montmayeur, 1465Chapitre 2 sur 6 · COEUR HUMAIN · texte numérisé non relu

COEUR HUMAIN

On étudie l'anatomie des animaux, leurs mœurs, leurs habitudes, les moindres détails de leur existence, pourquoi n'étudier pas cet animal, autrement curieux dans ses mœurs et divers dans ses types, qui s'appelle I'Homme ? Et qui décrira son caractère, ses passions, ses grands ressentiments, ses travers, voire ses vices ? L'historien voit de trop haut ! Le philosophe analyse d'après son système. L'économiste n'envisage que le plus pauvre côté de l'individu... Le romancier, lai, comme le peintre, tourne et retourne son modèle, met en lumière les points saillants, rejette dans l'ombre les défectuosités, drape à sa guise les étoffes, voit à sa façon les traits, crée enfin le type complet dans lequel il incarne son idée, comme ont fait Cervantes pour Don Quichotte^ Lesage pour Gil-Blas^ Alfred de Vigny pour Cinq-Mars^ Walter Scott pour Waverley, Rob Roijj Péveril du Pic, Victor Hugo pour l'immonde Quasimodo^ Manzoni pour ses Fiancés.

Alors on voit défiler tour à tour la folie chevaleresque, l'ambition peu scrupuleuse, la faiblesse vaniteuse, le courage uni à l'irrésolution, la rudesse, la grâce courtoise du gentilhomme, l'ignoble laideur physique, masque d'une barbarie morale qui touche à l'idiotisme, enfin la bonhomie, la simplicité, la bonté. Quel homme n'a rêvé de lutter,

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comme Waverley pour son roi et sa patrie, et qui n'a admiré en pleurant cette liéroïque Flora Mac- Ivor cousant le linceul de son frère? Auriez-vous rêvé ou pleuré en lisant dans une sèche et roide « histoire » le récit de la défaite de Gulloden?

Donc ne trouvant pas dans nos livres catholiques ces émotions profondes, ces peintures puissantes, ces créations qui restent des types vrais, en dépit de tout, cette analyse ardente et passionnée du cœur humain, nos meilleurs amis vont les chercher dans les œuvres de romanciers sans foi... mais qui ont du talent, il ne le faut pas nier, un talent qu'ils emploient à dém^olir ce que nous édifions.

Ce que ces gens font avec des intentions mauvaises, nous, ne pouvons-nous pas, avec l'aide de Dieu, tenter dans une large mesure de le faire pour le bien ?

Nous est-il interdit de retracer d'une plume chaste et vigoureuse les émotions d'an cœur que la conscience et la passion se disputent? — Interdit ? Eh ! quoi, n'avons-nous pas, pour lire jusqu'au fond de l'âme humaine, la lumière supérieure qui, seule, éclaire ses mystérieuses ténèbres: la Foi ? Et nous n'oserions pas sonder cet abîme? Osons-le. Nous aurons ainsi à tracer des drames bien plus émouvants que ceux de l'école opposée ; ils font lutter la passion contre les obstacles matériels et misérables; nous, nous la montrerons aux prises

avec ce qu'il y a de plus grand en ce monde : la conscience, la foi!

Ici la question se précise : étant donné que le roman catholique sera plus hardi, jusqu'où lui estil permis d'aller, et que peut-il tenter?

Car enfin il faut que l'on fasse quelque chose. Il est urgent d'opposer aux œuvres malsaines des œuvres au moins in offensives. Nous y gagnerons d'abord ceci : le temps employé à lire des fictions sans utilité directe ne sera pas employé à lire des fictions immorales. Défunt M. de la Palisse n'eût pas mieux dit, et il importe de ne pas perdre de vue que M. de la Palisse fut, en son temps, un profond philosophe et un grand moraliste, aussi bien qu'un parfait gentilhomme et un vaillant guerrier.

Mais arrivera-t-on à ce résultat avec certains de nos bons romans, ceux en particulier que jugent les deux proverbes suivants :

QUI VEUT TROP PROUVER NE PROUVE RIEN... QUI TROP EMBRASSE MAL ÉTREINT...

^ Non, ce n'est pas ces histoires maussades, larmoyantes, délayées en phrases pâteuses, dictées par un sentiment puéril, pleines d'afféterie, de sensiblerie, de marivaudages qui se peuvent résumer en vingt lignes. On y trouve des sermons filandreux et douceâtres, des personnages aux fi-

gures louches, des dissertations dévotieases qui n'y sont point à leur place : ils sont en livres, ce que sont en œuvre d'art les images dont notre maître Léon Gautier se moque impitoyablement dans ses Lettres d'un catholique ; c'est de la petite littérature, destinée à de petits esprits ; rien qui soit humain ne s'y fait jour; il semblerait que ce monde doive être peuplé de saints.

Ces romans ne peuvent réussir près des lecteurs sérieux, parce qu'ils ne sont pas vrais. Le monde qu'ils nous peignent n'est pas celui que nous avons sous les yeux.

Donc, écartons ces compositions mièvres et sans saveur, qui font de la religion la plus grande chose qui soit, une chose pauvre, languissante, féminisée^ hérissée de pratiques minutieuses qui masquent les principes, les larges vues, les profonds horizons, qui transforment enfin une mer immense et sans bornes en une flaque d'eau parfumée.

Faut-il estimer davantage le roman historique, tel que l'ont conçu plusieurs de ses créateurs? Les uns font de l'histoire un clou auquel on accroche un tableau, suivant la définition pittoresque d'Alexandre Dumas. Les autres, affublant de noms historiques des personnages fictifs, se perdant en anachronismes, traitant à leur gré la philosophie de l'histoire, dénaturent absolument la vérité. D'autres, parfaits ignorants du passé, mais guidés par les petits Manuels de lycée, qui leur ont appris

qu'Henri IV n'était pas le fils d'Henri III, que

Gharlemagne n'est pas un Mérovingien, que Gustave-Adolphe n'a pas régné sur l'Irlande, ni Gôme de Médicis sur l'Angleterre, se lancent à fond de train sur les bévues les plus étranges : l'un parle d'un chevalier du quinzième siècle assassiné dans un champ de pommes de terre; l'autre, d'un prince allemand fumant sa pipe après la bataille de Bouvines ; celui-ci d'un duel au pistolet entre deux seigneurs de la cour d'Edouard le Gonfesseur ; celui-là conte les aventures d'un Jésuite, au temps des Visconti de Milan ; il en est un qui montrait un matelot escaladant un bananier et se cachant entre les feuilles, ce qui correspond à faire voir un chat grimpant à un fil d'archal et se gîtant dans le ^calice d'une tulipe. lien faut passer... et de pires.

Arrivons au roman de mœurs.

Un écrivain de tempérament, d'un talent incontestable et qui a écrit plus d'un chef-d'œuvre, publia l'an dernier un livre terrible qui fit un grand bruit et disparut bientôt de la circulation. Il se présentait comme un moraliste catholique et prétendait avoir le droit, en cette qualité, de tout voir, de tout analyser, de tout décrire, même le vice dans ce qu'il a de plus monstrueux, sous prétexte que pour flétrir, anathématiser le vice, il le faut examiner de près, et montrer. Erreur inexcusable d'un esprit si élevé ! Il oubliait saiat Paul parlant

de ce qui ne doit même pas être nommé parmi des chrétiens...

Non, il ne faut pas dire tout, et ceux qui restent bien en deçà de l'illustre littérateur dont il est ici question, ceux qui se contentent delà plus minime fraction de son programme, vont trop loin encore. Le meilleur moyen de faire haïr le vice, c'est de faire admirer la vertu. Quand nos romanciers auront épuisé l'analyse et la description de toutes les vertus chrétiennes, le monde aura fait assez de chemin pour qu'on puisse mettre en œuvre le procédé contraire.

Mais qu'on renouvelle, en les badigeonnant d'un vernis catholique, les monstrueuses calomnies des Sue, des Soulié, de leurs disciples ; qu'on nous conduise tour à tour dans les salons de la société interlope, dans les bouges des forçats libérés, dans les tavernes, dans les coupe-gorges ; qu'on nous force à hanter des banquiers véreux et des galériens, des coquettes surannées et des poissardes; des chiffonniers et des voyous ; qu'on appelle ^45somption la même fille que Sue aurait appelée Fleur du Bagne ; qu'on réédite, sans le vouloir peut-être, des thèses socialistes ; que pour devenir populaire, on se fasse l'avocat de la populace ; qu'on passe de l'église au cabaret, de l'autel au comptoir du « mastroquet y> ; que l'on cherche, dans le mariage, dans la paternité, dans l'amitié, dans l'amour, les situations exceptionnelles qui

peuvent inspirer des doutes, et sur le plus grand lien social et sur les plus saintes affections ; que l'on imagine à plaisir des cruautés sans nom, des faits inouïs ; que l'on se repaisse de sang ; que l'on aiguise mille poignards ; que l'on montre enfin le monde civilisé, racheté par le supplice du Calvaire, dans ses exceptions monstrueuses, fatales, immondes, en dévoilant ses atrocités, sa barbarie, ses crimes secrets, c'est ce que tout écrivain catholique ne saurait admettre.

Un catholique ne peut se complaire à ces tableaux, quelques correctifs qu'on y mette. Le galérien se repent ? La fille devient Madeleine ? L'apôtre évangélise au fond des repaires fangeux ? La vertu resplendit même chez les saltimbanques ? Soit. Mais ce peuple que vous peignez n'est pas le peuple, ce n'en est que la lie ! Mais cet apôtre ne vous a pas dit son horreur de l'ordure ! Mais avez-vous fréquenté ce bourreau, interrogé ce galérien, confessé cette fille ? Nos mères et nos sœurs s'éloignent de ces misérables qui ne sont pas ceux qu'elles soulagent dans leurs misères, et qu'il faut abandonner, hélas ! quand on les veut sauver, à ces anges que ne souillent aucuns contacts : le prêtre, le moineet la religieuse. Ils se sauvent ? Ils son t sauvés ? Dieu soit béni... Mais dites, si vous le pouvez, les angoisses du confesseur qui a reçu leurs aveux... parlez de ses cheveux blanchis en une journée, de ses lèvres qui ont cessé de sourire, et des rides de son front.

38 PLAIDOYRR.

Ce sont d'autres mœurs que doit observer le romancier catholique, et d'autres sociétés qu'il doit explorer. Sinon qu'il craigne que ces tendances ne reutrainent vers cette littérature de sang et d'échafaud, que les catholiques ont si justement flétrie, qui a perverti, sous prétexte d'amuser, trois ou quatre générations, et de qui un écrivain qui n'est pas des nôtres disait :

« Ah ! bouffons sinistres ! farceurs lugubres ! vos amusettes ont perverti deux ou trois générations... C'est vous et les vôtres (les bien fameux comme les mal famés) qui avez fait la société telle qu'elle est — et je ne vous en fais pas mon compliment. C'est vous qui lui avez donné l'ennui qui lui mange le cœur et lui ronge la cervelle, l'ennui bête et plat des sociétés modernes, et non l'ennui grandiose des sociétés antiques. Ne me dites pas non. Non ? Ah ! sophistiqueurs de la pensée humaine; marchands patentés de doctrines avariées^ de morale falsifiée, de philosophie corrompue ; assassins de la conscience, bourreaux de l'âme... Vous n'avez donc jamais écouté aux portes des alcôves? Vous n'êtes donc jamais entré dans les ateliers et dans les cabarets ! Vous n'avez donc jamais surpris le désespoir qui hurle dans les mansardes ? Vous n'avez donc jamais entendu les blasphèmes qui hurlent au coin des bornes ? Tous ces mots, tous ces cris, toute cette phraséologie sonore, pompeuse, déclamatoire, puérile, ridicule, fanfaronne, cruelle.

féroce, mais c'est à vous, à votre littérature seule qu'elle est due ! C'est vous qui mettez sur les lèvres de l'adolescent les injures qu'elles versent sur les cheveux blancs de l'aïeul !... C'est vous qui armez le bras du jeune homme déclassé, dévoyé par une éducation incomplète, et qui croit au souverain biea de la mort parce qu'il ne peut plus croire au souverain bien de la vie ! C'est vous qui garnissez d'hôtes les dalles de la Morgue, les lits des hôpitaux, les cabanons des prisons ! Attila a moins broyé d'hommes sous la marche pesante de ses armées barbares que vous n'avez broyé de consciences, écrasé de cœurs, fauché d'intelligences, avec vos armées de livres civilisés (1)!... »

Quel tableau saisissant, et comme il est réel 1 Eh bien ! devons-nons imiter ceux que Junius exécrait avec une si formidable indignation ? Est-ce un titre enviable, un titre à conquérir que celui d' (( Eugène Sue catholique. » Il y a pourtant des auteurs qui visent à ce but, et un public qui les encourage! Mais l'aveuglement et de ceux-là et de celui-ci, l'engouement stupide qui porte à applaudir ces tendances, tout cela cessera, on comprendra que l'on a fait une œuvre dangereuse et funeste, et alors que restera -t-il ?

La houte d'avoir pastiché de mauvais livres ; le regret de les avoir écrits, le repentir de les avoir

l. Lettres de Junius,

4U l'LAlDOYER.

lus... et la peine de guérir le mal qu'ils auront fait. On ne joue pas impunément avec le feu. Mais alors que nous reste-t-il, à nous qui sentons qu'il faut faire quelque chose de nouveau, qui le voulons? — Ce qui nous reste ? tout ce qui peut le mieux inspirer un romancier, et c'est notre domaine, précisément parce que nous sommes catholiques.

« Le catholicisme étant un système complet de répression des tendances dépravées de l'homme, est le plus grand élément d'ordre social, » a dit Balzac dans la préface de la Comédie humaine.

Go principe, une fois admis, on peut dire que le catholicisme peut servir de base à une étude complète et parfaite de la société. Tout écrivain, catholique par son éducation, par ses croyances, par la pratique, possède un critérium infaillible à l'aide duquel il juge les hommes et leurs actions. 11 lui est impossible de s'écarter des préceptes de la morale, non pas de la morale de convention en usage dans le monde, mais de celle dont les règles sont très-nettement déterminées ; en outre, il a toute une série de faits originaux à analyser, il a un canevas tout préparé et sur lequel il brodera tout ce que son imagination lui inspirera, certain d'avance qu'il est de ne s'écarter ni de la vraisemblance, ni du bon sens, ni de la vérité, ni de l'honnêteté, s'il est véritablement pénétré de la doctrine catholique.

Si scrupuleux que vous soyez, vous ne pouvez le nier, le romancier catholique peut d'abord étudier dans ses livres six péchés capitaux sur sept. Il a l'orgueil, et tous ses dérivés: la vanité, la fatuité, la fierté déplacée, l'ambition sous toutes ses formes, celles du paysan qui veut devenir maire de son village, comme celle du soldat qui prétend au bâton de maréchal, comme celle de l'avocat soupirant après un portefeuille de ministre. Il a l'envie, qui est, avec l'hypocrisie, un des vices les plus communs de ce siècle-ci. 11 a la paresse, et voilà un sujet à fournir cent romans. Il a l'avarice qui lui présente mille types divers, la colère qui crée les crimes, les vengeances, et perpétue à l'infini Thistoire de Gain et d'Abel. Prenez au hasard une de ces affreuses passions : imaginez un type en qui vous la personnifierez; placez ce type dans le milieu où il devra se mouvoir pour mettre en relief toutes les causes, tous les effets de son péché ; inventez des situations qui en fassent ressortir l'influence funeste ; montrez partout l'action divine, et aussi la puissance du mal en lutte avec le bien ; conduisez votre récit à un dénouement naturel, simple et vrai : Vous aurez fait, sinon un chefd'œuvre, du moins une œuvre de mérite, pour peu que vous possédiez l'art de la mise en scène, la science du langage, un style élégant et facile, et en même temps le secret de ce qu'on appelle « les ficelles du métier )).

Mais, de grâce, dispensez-vous de peindre avec ces couleurs violentes et disparates, d'analyser avec cette exagération de la minutie, de conter avec cette recherche d'expression, qui font assimiler certains littérateurs à des artistes comme Courbet et Manet ; en un mot ne soyez pas réaliste. Tâchez de ne pas produire sur votre lecteur cette émotion pénible que j'appellerais l'émotion physique, si j'étais sûr d'être bien compris. Excitez le sourire, et non point une hilarité convulsive ; des pleurs, et non des sanglots ; ne massacrez pas vos héros à chaque page ; tuez-les honnêtement, une fois pour toutes, et rappelez-vous qu'il est maintenant de bon goût, au théâtre, de n'user du poignard ou des pistolets que dans la coulisse.

Quel vaste champ que celui-ci déjà ! nous aurons tour à tour à décrire les luttes de la conscience contre ce gigantesque péché d'orgueil, sur lequel depuis six mille ans l'humanité écrit un livre dont la dernière page ne s'achèvera qu'au jour de l'universelle destruction ; les luttes de la foi contre le doute et l'incrédulité, du cœur contre les illusions de la jeunesse, de l'espérance contre le désespoir, de la charité contre la cupidité, l'avarice, l'envie, la colère.

Peut-il être question d'amour dans un roman catholique ?

Et qu'est-ce donc qui nous empêche de peindre l'amour chaste, pur, basé sur les sentiments reli-

gieux, éclairé par la foi chrétienne, qui a pour but et pour couronnement la glorification de l'œuvre de Dieu? Cet amour est béni. Les Livres saints nous en donnent de merveilleux exemples : Jacob épris de Rachel ; Tobie aimant la fille de Raguel ; l'affection dévouée d'Elisabeth pour Zacharie. C'est la flamme blanche et brillante que donne l'huile parfumée de la lampe du foyer domestique, et non la clarté ardente, rouge, fumeuse, crépitante de la torche de résine, de la passion qui flamboie et s'éteint, rapide comme l'éclair.

L'amour chrétien est l'un des sentiments les plus nobles et les plus élevés : le peindre, le décrire, sans le déflorer par une analyse minutieuse, par un langage imprudent, par un mélange hétéroclite de pensées et d'ambitions profanes, c'est mettre en œuvre le plus admirable et le plus complet des éléments qiri servent à étudier le cœur humain. Il est impossible qu'un tableau sincère, sérieux, tracé d'une main ferme et virile, dépouillé d'images trop fleuries, de discours trop éloquents — l'amour véritable est muet — il est impossible que ce tableau, gracieux et simple, puisse alarmer l'âme immaculée d'une jeune fille, éveiller en elle d'autre sentiment que celui de la vénération pour les institutions données de Dieu pour garantie à l'ordre social, froisser la délicatesse de son exquise pudeur.

Notre conclusion bien nette est que l'amour

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peut être étudié dans uos romans catholiques, qu'il peut y être décrit, esquissé vigoureusement. Dans cette peinture, nous n'irons pas trop loin si nous nous souvenons que nous ne devons rien dire qui soit contraire à la doctrine religieuse ; rien qui puisse blesser des susceptibilités respectables ; rien qui puisse éveiller des curiosités inopportunes; rien qui puisse flatter des penchants mauvais ; rien qui puisse déposer un atome de corruption dans une âme candide.

Malheureux l'écrivain qui ferme sous clef ses propres livres pour les soustraire à ceux qu'il aime !

Enfin, pour terminer cette thèse — non pour conclure, car il faudrait un volume pour développer complètement notre pensée — citons encore une autorité littéraire qui s'impose, quoi qu'on en aie. Dans la préface d'un de ses romans, qu'il appelle des romans catholiques, M. Jules Barbey d'Aurevilley, qui a l'intuition si ce n'est la science de nos doctrines, dit que l'écrivain doit user de cette grande largeur catholique qui ne craint pas de toucher aux passions humaines lorsqu'il s'agit de faire trembler sur leur suites ; que le romancier doit accomplir sa tâche de romancier, qui est de peindre le cœur de l'homme aux prises avec le péché et de le peindre sans embarras etsans fausse route ; que les incrédules voudraient bien que les choses de l'imagination et du cœur, la moitié pour

le moins do l'âme humaine fussent interdits aux catholiques, sous le prétexte que le catholicisme est trop sévère pour s'occuper de ces sortes de sujets, mais que nous avons le droit, nous, de peindre ce que nous voyons avec des yeux purifiés par la foi.

Or, Philippe- Monsieur et le Maréchal de Montmayeur sont des romans basés sur ce programme, dont l'auteur s'est fait l'écho. Ce sont des livres où il peint le bien et le mai, avec l'esprit de justice, de miséricorde, avec l'indignation sainte ou l'admiration digne, qui sont des qualités ou des vertus spéciales aux seuls écrivains catholiques.

Cette préface, qui aurait dû être un paratonnerre, attirera-t-elle, au contraire, la foudre, la colère des gens timorés, qui se sont imaginé le monde tel qu'il devrait être et non tel qu'il est, et qui veulent qu'on ne dise jamais ce qui est vrai, parce que la véiité est ou dangereuse ou impoitune? N'écoutons point ceux-là. Nous écrivons dans un but déterminé : faire du bien. Suivons notre voie courageusement. Si l'on refuse de nous comprendre aujourd'hui, plus tard on sera forcé de recourir à notre œuvre et d'avouer que nous avions raison.

Charles Buet.

LE

Comme quoi le lecteur se trouvera plus âgé de trente mois, sans aA'oIr pu s'en apercevoir.

Dans la rue au-delà le Meyzel Vieux, aujourd'hui rue Saint-Antoine, à Ciiambéry, un peu après avoir dépassé la maison des seigneurs de Mouxy, s'élevaient en face Pune de l'autre deux hôtelleries rivales, le logis de VAnge et le logis du Croissant, placé naguère sous l'invocation de dame Phœbé, vulgairement nommée la lune.

Toutes deux étaient célèbres à des titres différents e toutes deux se jalousaient, ainsi qu'il est d'usage entre établissements de ce genre.

Si l'une offrait une table appétissante, dont un élève du petil-neveu de Jean de Belleville, inventeur du gâteau de Savoie et maître-queux du comte Amé VI, préparait savamment les mets aussi variés que délicats, l'autre se targuait de son architecture élégante, de ses chambres somptueusement garnies.

Si la première avait pour principale servante une mau-

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resse que l'on venait voir de cinq lieues à la ronde, l'autre possédait un trésor non moins précieux en la personne de Jacquemet le Roux, colosse aux cheveux d'or, dont archers et bourgeois admiraient à l'envi la carrure magnifique et la voix plus mugissante qu'une fanfare de chasse.

Mais si le logis de la Lune pouvait se vanter d'avoir hébergé, en 1435, le cardinal de Chypre, oncle de feu Madame la duchesse Anne^ et^ en 1441, le cardinal de Parme, les comtes et les ducs de Savoie descendaient, d'ordinaire, en l'hôtel de VAnge, honneur insigne que son rival ne put jamais obtenir, ce qui faillit, plus d'une fois, réduire au désespoir le blondissant Guigon Granczonis, fidèle serviteur de l'astre des nuits, et sectateur intéressé des sires Bacchus et Momus.

A quelque distance de l'auberge du Croissant dont une plaque de tôle, peinte en bleu avec une énorme demi-lune argentée éclairant de ses rayons un monceau de victuailles, ornait la façade, se dressait, au pont du Pieclus, la tour duBercel, construction de forme ronde, à deux pignons, à trois étages, coiffée d'un toit pointu et garnie de trois grosses bombardières.

Chambéry, à la fin du quinzième siècle, avec sa double enceinte de fortifications, ses couvents, ses éghses, sa domus civitatis et son vieux château ducal, offrait un aspect singulièrement pittoresque.

Un savant, mort il y a peu d'années, en a tracé un tableau saisissant, et en a peint avec beaucoup de minutie la physionomie originale. Ecrire la vie d'une ville qui n'est plus, c'est ressusciter un cadavre. (Jeux qui ont retrouvé Pompéi n'ont-ils pas fait davantage pour la science que ccux qui ont compilé des centaines d'infolios ?

ISotre lecteur nous pardonnera de le conduire si souvent ès-lieux publics-

Nous lui en avons ailleurs appris le motif. L'hôtellerie était le seul terrain neutre où se rencontrât la société du moyen-âge, divisée en tant de castes que séparaient des lignes de démarcation presque impossibles à franchir.

Montons donc les dix-neuf marches de l'escalier en pas de vis qui conduisait de la cuisine du logis du Croissant à l'étage supérieur, armons-nous de l'anneau de Gygès, et glissons-nous discrètement dans une étroite cellule qui occupe l'intérieur d'une tourelle suspendue à l'angle de la maison.

Autour d'une table chargée de flacons et de gobelets d'étain, s'asseyaient quatre hommes, d'âge et de physionomie différents, mais également épanouis par cette satisfaction intime qui pénètre de joyeux compagnons mangeant, buvant et devisant, en une chambre bien close et bien chauffée, tandis que la neige tombe au dehors et que règne un froid vif.

Nous sommes, en effet, aux derniers jours de janvier 1465, et trois ans se sont écoulés depuis l'assaut donné au château de Thonon par Philippe-Monsieur, comte de Bresse, l'assassinat du marquis de Saint-Sorlin, la mort du chancelier Valpergue et l'expulsion des ministres cypriotes de la duchesse de Savoie.

Les convives du Croissant, avec lesquels nous avonsl'avantage de faire connaissance, sont tous au service de très-haut et très-puissant seigneur Jacques, comte de Montmayeur, baron d'Hermance, maréchal de Savoie, qui possède autant de châteaux, de villages, de vassaux, qu'il en faudrait pour constituer une principauté souveraine à un landgrave allemand.

Une sorte de géant, de taille colossale, aux membres énormes, qui ne rit jamais, parle peu et boit énormément, pour oublier, dit-il, a nom Donatien de Rochechouart.

Le second, jeune homme de bonne mine, se nomme Louis de VerJier, et porte le litre de camérier.

Les autres, un vieillard aux lèvres minces, futé, narquois, et un soudard grondeur et brutal, sont Guillaume Coquelourt, intendant , et Louis de Luzarches, écuyer.

Tous les quatre sont vêtus d'un justaucorps de drap rouge, ouvert à la saignée des bras, laissant passer les plis d'une fine chemise de toile, et de chausses de drap noir collant sur les jambes. Leurs ceinturons de cuir blanc soutiennent de larges dagues à coquille d'acier.

Chacun d'eux porte, brodées sur la manche gauche, les armes de Monlmayeur, c'est-à-dire V aigle d'azur en champ d'argent; sur la manche droite les signes distinctifs de leur charge : Rochechouart et Luzarches, une épée, le camérier, une clef, l'intendant, cinq besants d'or.

Luzarches arrivait d'un grand voyage, à en juger par les taches qui maculaient ses habits, la fatigue empreinte sur son visage, et la curiosité que manifestaient ses commensaux, plus empressés que de coutume à lui témoigner la déférence ordinairement réservée aux favoris du maître.

On Tétait allé quérir à la poterne des Peyroliers, sous le château, car il venait par la route de Lyon. Puis on l'avait conduit à la maison qu'habitait le maréchal, c'est-à-dire à la Tour forte de François Ravais, seigneur de Saint-Maurice de Rotherens, qui était située au coin de la Juiverie.

Or, après avoir rendu compte à Monseigneur de la mission qu'il venait de remplir, Luzarches accepta, sans désemparer, la bienvenue que lui offrirent ses camarades, si bien que nous les retrouvons installés chez le cabaretier Guigon.

Il manquait à la réunion le page et un autre écuyer

de Montmayeur; mais le premier, Ayaard d'Entremont, chevauchait, pour le présent, sur le chemin de Montmélian, et le second accomplissait les devoirs de sa charge.

Ces préliminaires posés, il nous est permis d'écouter l'intéressant entretien qui commença après l'échange ordinaire de compliments et de menus-propos, lorsque la bouteille ayant circulé plusieurs fois, et le pâté ayant soutenu de multiples et via'oureux assauts, les convives se trouvèrent prédisposés à ouvrir une oreille attentive.

Ce fut l'intendant, Guillaume Coquelourt, personnage d'importance, qui lança le premier trait.

Il devient nécessaire, avant de pénétrer au cœur de notre récit, de résumer en peu de lignes l'histoire des trois années écoulées, puisqu'aussi bien il sera question de faits qui se rapportent strictement aux aventures de nos héros.

La politique astucieuse de Louis XI lui commandait, quoiqu'ils eussent été accomplis à son profit, de désavouer hautement les événements de Thonon. Il eût d'ailleurs vivement désiré que Valpergue, son fidèle conseiller, son agent dévoué, pour ne pas dire son complice, fût épargné.

Il se montra donc fort irrité ; il ne prévit pas que sa colère, ainsi manifestée, fortifiait les accusations de félonie portées contre le chancelier.

De son côté, le. duc Louis, attribuant aux violentes émotions qu'elle avait ressenties, soit à Thonon, soit à Genève, ainsi qu'au meurtre de Saint-Sorlin et de Valpergue, la mort prématurée de la duchesse Anne, le duc Louis se repentit d'avoir si facilement pardonné à Philippe de Bresse et à ses partisans.

L'influence que prit bientôt sur son esprit inconstant et faible le comte de Montmayeur, les manœuvres aussi habiles que perfides de la comtesse Gilberte de Miolans,

52 LE MARÉCEAL DE MOîsTMAYECR.

les conseils qu'il recevait des agents du roi de France, et en particulier de Jehan de Saintré, l'amenèrent bientôt à faire éclater des sentiments qu'il eût à peine osé s'avouer à lui-même peu de temps auparavant.

Il y eut une entente secrète entre le roi et le duc. Celui-ci pria celui-là de mettre le comte de Bresse dans l'impossibilité de continuera apporlerle trouble dans ses États. Il résulta de ce traité occulte une conspiration, fort curieuse dans ses détails, que les chroniqueurs du temps nous ont lidèlement transmis.

Louis de Savoie, malgré son grand âge et sa mauvaise santé, se décida à aller porter lui-même ses plaintes à son gendre qui se trouvait alors à Lille.

Il partit donc avec son fils aîné, Amédée, prince de Piémont, et se rendit à Paris. Il y fut pris de plusieurs attaques de goutte qui ruinèrent à ce point sa santé, déjà ébranlée, qu'il fut obligé d'envoyer son fils en Flandre et de rester, lui, à l'attendre «< à Saint-Cloud près Paris, en la maison de l'Evesque de Paris, lieu de grande aménité et récréation pour la belle veûe qui descouvre d'une petite colline toute la ville de Paris et les lieux circon voisins, baygnez de la belle rivière de Seine » . Quand Louis XI revint, il accueillit magnifiquement son beau-père, le combla de caresses, aquiesça à toutes ses demandes et ce fut là que les deux souverains tramèrent un complot dont les effets ne tardèrent pas à se produire.

Jehan de Saintré vient faire visite à Philippe-Monsieur et lui dit que le roi serait bien aise de le voir. Il lui fit les plus séduisantes promesses, mit en œuvre toute son habileté, et ne réussit point.

Jean de Gompey, abbé de Sixt, envoyé parle duc, n'obtint pas un meilleur succès ; il eut beau mettre en œuvre toute son éloquence, offrir des garanties, Philippe ne se laissa nullement persuader.

Alors OD lui dépêcha successivement Gargassala, premier écuyer de Louis XI, M. de Crussol, sénéchal de Poitou, et enfin l'abbé d'Ambronay qui lui remit un sauf-conduit dans lequel Sa Majesté témoigaait le plus vif et le plus tendre intérêt à son cher beau-frère, et lui jurait par la Pâques-Dieu de le réconcilier définitivement avec son père.

L'évoque de Genève joignit ses pressantes instances à celles de ces illustres ambassadeurs. Enfin, rassuré par les serments de l'astucieux monarque et par l'apparente franchise de ses messagers, le comte de Bresse se départit peu à peu de sa défiance et calma ses appréhensions. Il se prépara donc à obéir, mais il n'en prit pas moins ses précautions.

Il partit accompagné de cent quarante gentilshommes, parmi lesquels se trouvaient Guillaume de la Baume, Antoine de la Palud d'Escoren s, Philibert de Corapey; Guillaume de Luyrieux, seigneur de Beaufort, Jacques de Chalant, Amé de Viry, Antoine Champion, grand maître de son hôtel, qui fut depuis évê:jue de Mondovi» chancelier de Savoie, évêque de Genève.

Une foule innombrable de pages, d'écuyers, de fourriers, de varlets, d'échansons, de serviteurs de toute espèce, grossissait cet important cortège. Sur toute la route, Philippe fut accueilli par des fêtes brillantes. On le traitait avec le respect et les honneurs que l'on eût accordés à un fils de France.

Il arriva ainsi à Vierzon, en Berry, à huit lieues de Bourges. 11 y rencontra Donatien de Piochechouart qu'il ne revit pas sans émotion et auquel il tendit la main. Rochechouart le repoussa en lui disant avec un accent d'amer ressentiment: qu'il ne lui pardonnerait jamais de l'avoir incité à commettre une action qui faisait le désespoir de sa vie et le condamnait à un remords éternel.

Dès cet instant Philippe fut inquiet : il pressentit un piège.

La nuit suivante, en effet, le grand prévôt, le sénéchal de Poitou et Rochechouart à la tête de plusieurs compagnies de soldats, cernèrent l'hôtellerie où Philippe logeait, pénétrèrent dans son appartement et l'arrêtèrent au nom du roi.

Il fut aussitôr conduit au château de Loches et enfermé dans le donjon, sous la garde du grand veneur de France, capitaine de celte forteresse. Gargassala emmena à Chinon Chalant, Compey et le sire d'Escorens.

Quant au duc de Savoie, il était, pour l'instant, retenu à Lyon par la maladie. Son fils et sa bru, Yolande, sœur du roi de France, administraient ses États.

Nous allons donc retrouver dans ce récit la plupart des personnages qui ont traversé Paction d'un précédent roman (1), mais à l'exception du maréchal de Montmayeur,de sa nièce, la comtesse Gilberte et du président Fésigny, ils n'y joueront que des rôles de comparses.

La veuve de Miolans n'était point de celles qui renoncent volontiers à l'apjbition longtemps caressée.

Rebutée sans cesse, elle ne se décourageait nullement et revenait à la charge avec cette persévérance acharnée qui est le propre des caractères fortement trempés. Elle conservait encore l'espérance d'épouser Philippe- Monsieur, comte de Rresse.

Elle usa d'abord de son crédit et de l'influence que son oncle Montmayeur reconquit aisément sur le faible Louis, pour tramer la conspiration dont Louis de Valois fut le royal complice et qui eut pour résultat Pemprisonnement, au donjon de Loches, du prince et de ses meilleurs amis.

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