Le Maréchal de Richelieu
La grande corruption de l’histoire depuis le xvn* siècle a pour origine les Mémoires.
Le moyen-âge était un temps de croyances et de légendes : le chroniqueur, avec son imagination vivement colorée , pouvait sans doute reproduire des faits étranges, surnaturels: mais il le faisait dans une conviction pieuse, avec une sincérité ardente comme sa foi. 11 abdiquait sa personnalité pour tout donner à la providence de Dieu.
11 n’en fut plus ainsi après les guerres de la Réformation : l’esprit d’égoïsme grandit, on crut à soi-même, à la toute-puissance de son individualité ; on s’imagina avoir tout fait, tout préparé dans la marche des événements du monde. On se glorifia surtout danssa famille, dans les amis qui vous avaient servi, en même temps qu’on fut sans pitié pour ses adversaires d’opinion et d’intérêt.
Telle fut la source des Mémoires qui se multiplièrent à l’infini depuis la Ligue.
Un autre mauvais coté domine dans les Mémoires : ils rapetissent les événements et les grands caractères. Accoutumés que nous sommes à admirer les hautes figures de l’histoire, nous les voyons perdre leur prestige, s’étioler dans ces Mémoires écrits le plus souvent par des esprits plus attrayants que supérieurs, et qui ne doivent même leur succès qu’à la médisance de leur jugement, qu’à la révélation de tristes faiblesses que leur dignité aurait dû cacher. Les Mémoires sont presque toujours un levier pour la dégradation du pouvoir.
Aussi se multiplient-ils aux époques qui précèdent les révolutions, à ces temps où l’on a besoin d’affaiblir l’autorité, les traditions, les prestiges de ce que les peuples sont accoutumés à respecter, à admirer.
S’il fut une période étrange dans la Révolution française, c’est celle du pouvoir de ces déelamateurs qu’on appela Girondins; ceux-là ne furent pas comme les Jacobins, des hommes de force sanglante qui rétablirent le principe d’autorité; les Girondins furent des anarchistes assistant avec une
complaisance misérable à la dégradation de tous les pouvoirs, à l’affaiblissement de tous les liens antiques, âmes niaises ou perverses qui, après avoir brisé le trône, tentèrent même de briser l’unité française.
Pendant le pouvoir éphémère des Girondins, un prêtre marié fort de leurs amis, du nom de Jean-Louis Soulavie , publia huit volumes sous le titre de Mémoires de Richelieu ; il avait eu dans les mains quelques papiers du maréchal ; il pénétra dans sa bibliothèque et il en avait tiré un certain nombre de documents arrangés avec tant de vérité, qu’on voit l’élégant maréchal de Richelieu parler l’argot patriotique de J789. Le succès de ces Mémoires tint surtout à la révélation des aventures galantes de Richelieu; on aurait dit une petite addition aux Aventures de Faublas que venait de publier le Girondin Louvet.
C’est sur ces Mémoires si vrais qu’ensuite ont travaillé les faiseurs d’histoires, de romans et de pièces de théâtre; nous avons vu en scène Richelieu en robe de chambre, tout Hoqueté de rubaus ; nous l’avons vu grima-
çant l’amour, proclamant impertinemment ses infidélités, insipide vantard de bonnes fortunes avec ses pilules, ses fauteuils, ses cheminées, cet attirail d’amoureux édenté!
Le respect que j’ai toujours professé pour la physionomie du grand cardinal me faisait éprouver une tristesse inimaginable, quand je voyais ce nom immense à ce point dégradé qu’il pût servir de figurine à une comédienne jouant les travestis : j’ai donc comme toujours cherché, fouillé et devant moi alors s’est levé un autre maréchal duc de Richelieu.
Je l’ai vu comme diplomate dans sa longue ambassade de Vienne, une des plus délicates et des plus difficiles, qui prépara la cession de la Lorraine et nous aurait donné les Pays-Bas autrichiens ; je l’ai suivi dans ses campagnes à Fontenoy, à Mahon, dans cette course rapide et habile qui accula les Anglais à Closter-Seven.
Je l’ai étudié et admiré surtout comme homme' d’État , comme conseiller du roi Louis XV, l’épée qui seconda le coup de force du chancelier Maupeou en souvenir du
cardinal de Richelieu dont l’âme dut tressaillir de joie.
Tel est le Richelieu que l’auteur de ce livre a voulu restaurer à travers les dissipations d’une vie que le xvm e siècle avait faite : il n’aura point de ces déclamations indignées, de ces mépris jetés au vent par la chasteté incontestée de notre temps contre les vices du passé. Ces thèses de la vertu d’une époque contre les débordements d’une autre peuvent être charmantes, mais elles ne sont souvent que l’expression d’un peu de vaüité, un gros encens jeté aux contemporains par les flatteurs qui ne leur manquent jamais.
Chastes solitaires du désert, il nous sied 1)ien, du milieu de notre thébaïde émaillée de bals, de théâtre et de pures amours, d’accuser nos aïeux
Voilà, certes, un grand et généreux mérite que de vouer au mépris les filles du Régent mortes si jeunes, ravissants portraits que Lencret et Boucher ont immortalisés dans leurs œuvres, enfants gâtées et folâtres, belles chasseresses, intrépides amazones, la joie et l’orgueil dfe leur père.
Oui, poètes, artistes, écrivains ! déclamez contre la marquise de Pompadour qui vous grandit , vous protégea et si artiste ellemême, la fée créatrice de tout ce que Paris a encore d’hôtels élégants, de promenades somptueuses, de bibliothèques publiques, de musées, d’expositions, de manufactures de porcelaines, la femme érudite qui recueillit les pierres gravées, les camées antiques, les manuscrits arabes, chinois, indoustans, qui fonda les chaires les plus savantes, et laissa le plus curieux cabinet de gravures et de rares ouvrages.
L’auteur n’a jamais pénétré dans la vie intime! L’histoire doit examiner l’action extérieure de chacun sur la marche générale de la société, et se borner à cette étude.
Il laisse à d’autres le récit des aventures scandaleuses ; le xviu e siècle , ce temps de fêtes et d’oubli, trouva son châtiment sur les échafauds de la Révolution française. Aujourd’hui cette époque n’est plus qu’une tombe cachée sous des fleurs dont le parfum enivre encore : on a dit que le règne de Louis XV fut une époque de colifichets; soit,
mais dans la ravissante corbeille donnée par Louis XV (4) à la France, se trouvaient les clés de la Lorraine et de la Corse, et le présent était assez beau pour qu’on pût le cacher sous du rouge, des paillettes, des manchettes en point de Malines et la poudre à la maréchale.
Au lieu de déclamer, l’auteur s’est donc mis selon son usage, à fouiller, à rechercher les documents autographes qui touchent aux affaires publiques; il espère avoir réussi à changer les opinions sur cette époque de l’histoire, comme il est parvenu à modifier singulièrement les idées sur la Ligue : il s’est spécialement arrêté :
V Sur l’ambassade du duc de Richelieu à Vienne, son importance et son résultat qui aurait complété notre frontière Nord par la cession des Pays-Bas autrichiens.
2° Sur la conquête de l’ile M inorque si rapide, si brillante pour nos armes et qui fut si funeste à l’amiral Byng. On verra par quelle cause toute parlementaire, l’amiral
(1) Voyez mou Louis XV.
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anglais fut condamné à mort et exécuté comme pour saluer l'avénement du premier des Pitt, depuis lord Chatam.
5° Mais c’est sur la campagne d’Allemagne surtout que doivent porter les rectifications des faits qui ont été jusqu’ici défigurés. On verra par les instructions secrètes données au maréchal de Richelieu (4) que le maréchal devait refouler le duc de Cumberland et les Anglais, et ensuite appuyer de toutes ses forces le prince de Soubise. Ce prince de Soubise, tantchansonné, était un brave soldai mutilé, blessé à la face à Fontenoy.
L’auteur a trouvé les véritables causes de la perle de la bataille de Rosbach dans le manque de foi des signataires de la capitulation de Closter-Seven , révéla tiou immense pour notre gloire nationale, trahie, vendue par les écrivains philosophes dévoués au roi de Prusse. Voici les faits :
Le maréchal de Richelieu marche en avant, occupe Hanovre le 44 août, lkuns-
(1) 17 juillet 1757.
wick le 48, Brêmen le 22 ; il accule le duc de Cumberland entre l’Elbe et la mer, et alors est signée la convention de Closter-Seven, puis l’acte supplémentaire (28 septembre).
Les troupes allemandes au service de l’Angleterre doivent être renvoyées et les Anglais demeurer dans le Holstein sous la garantie du roi de Danemark (1757).
La première partie des instructions données au maréchal de Richelieu est ainsi accomplie; l’armée anglaise est dissoute; il va marcher sur le roi de Prusse pour l’acculer sur le corps du prince de Soubise, lorsqu’il est tout d’un coup arrêté par le refus que fait l’Angleterre de ratifier la convention; les soldats allemands au service du duc de Cumberland vont rejoindre le corps prussien du prince Ferdinand (et pourtant ils avaient promis de ne plus servir contre la France !) et c’est alors que Frédéric tombe sur le prince de Soubise à Rosbach (1).
11 résultera des dépêches qu’en pleine bataille le corps considérable des Cercles,
(i) Dépêches des 6-45 octobre 1757.
52,000 hommes, sous le prince de Saxellildburghausen passa presque tout entier aux Prussiens, comme cela se fit en 4813 à Leipsick contre l’empereur Napoléon, et que le prince de Soubise fut ainsi de moitié inférieur aux troupes de Frédéric. Néanmoins il combattit avec énergie, et la campagne continua vigoureuse.
Mais la gloire de Frédéric de Prusse, philosophe et athée, était bien plus chère aux encyclopédistes que les nobles travaux de nos soldats. Les écrivains, faiseurs de pamphlets, tenaient peu de compte des efforts du lloi et de la France : Voltaire, Diderot, d’Alembert, pensionnés du roi de Prusse, écrivaient d'odieuses calomnies, que le baron de Grimm, tout étranger qu’il était, n’osait pas adopter. Ces récits ont été accéptés par les historiens d’aujourd’hui. 11 ne faut pas leur en vouloir ; les uns servent un parti, les autres acceptent commodément la paresseuse tradition de ce qui a été écrit depuis , un siècle. Pardonneront-ils à l’auteur de ce livre de troubler encore une fois leur douce quiétude .et de déranger un peu les feuillets
ES
de leurs éloquentes pages contre le règne de Louis XV :« sans gloire, sans dignilé, sans grandeur, » dénoncé à la postérité?
Nous vivons à une époque où il y a place pour tous dans les larges voies de l’histoire ; que les uns se grandissent dans l’olympe de leur haute philosophie, pour juger les Rois et les peuples ; que les autres, avec un sang-froid incroyable, suivent et expliquent les phases de l’humanité, orgueil du néant. Ils ont toute liberté de faire retentir leurs phrases sonores !
L’auteur du présent livre ne se donne pas une tâche si élevée, il voit, il sent, il décrit ; chevalier des siècles écoulés, il défend ces gracieux et beaux portraits de marquises, œuvres de Boucher, de Leneret ou de Greuze ou les pastels de Latour : il n’épluche pas par sou et denier les comptes de Versailles, il en admire l’immensité et sa forêt de statues, richesse des arts de la France ; il préférerait le beau parc de Choisy-le-Roi, à ces vilaines cheminées de petites fabriques bâties sur des ruines; il aime Marly, Lucienne, il voudrait que le château de Saint-Germain
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qui vit Louis XIII et sa cour, l’enfance de Louis XIV avec ses mousquetaires gris et noirs et Jacques 11 avec ses fidèles Écossais, ne fût plus une prison pénitentiaire, et il admira la reine Victoria agenouillée devant cette tombe délaissée.
Meudon, llellevue, belles et royales demeures, qu’êtes-vous devenues? Encore quelques années de révolution et l’on eût démoli Saint-Cloud et dévasté les forêts de Fontainebleau et de Compïègne ! L’auteur, quand il a décrit le moyen-âge, Philippe-Auguste, s’est contenté d’être un pauvre pèlerin, un naïf chroniqueur nourri de chartes, de cartulaires, aimant les cathédrales, les monastères, les ermitages au désert. Pour le xvm e siècle il ne veut que voir et sentir. 11 n’a pas le génie assez vaste pour faire la statistique du genre humain et donner des leçons philosophiques aux siècles écoulés; il écrit même ces lignes en face du château d’Asnières, petit bijou , bague au doigt mise à une gracieuse marquise, peinture d’éventail sur ce beau rideau de verdure qui borne la Seine.
2 mars 1857.