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DUC DE RICHELIEU

Le cardinal de Richelieu, après les immenses travaux de son ministère, mourut le A décembre 46 A 2 , à peine âgé de cinquante-sept ans : la vie s’use vite dans les grandes émotions du pouvoir, et la lutte contre les partis dévore les hommes publics.

Les Richelieu tirent leur origine des deux branches des Duplessis et des Vignerot (du Poitou) ; après l’extinction de la première, la seconde lui avait été substituée. L’illustration de la famille Richelieu n’était pas d’une antiquité pourprée comme cette haute noblesse que le cardinal avait fauchée : l’érudition du savant André Duchesne • cherchait en vain à féconder la stérilité de ses archives. Aussi chaque soir, lorsque l’ingénieux généalogiste portait son travail au cardinal-mi-

nistre (1), il était heureux quand il avait trouvé un fait, une date qui pouvait grandir la maison de son protecteur : c’est que les fruits étaient rares dans l’arbre nobiliaire des Duplessis-Vignerot.

La terre de Richelieu fut érigée par Louis XIII en duché-pairie, en 1681, avec la prérogative de ne relever que du Roi et de la couronne ; le cardinal avait ensuite acquis le marquisat de Fronsac, aussi érigé en duché-pairie, par lettres-patentes de 1 642. Louis XIII avait complété son système de gratitude envers son ministre en constituant la terre d’Aiguillon également en duché-pairie, en faveur de Madeleine de Vignerot, nièce du cardinal : ainsi Richelieu , Fronsac , d’Aiguillon , trois noms portés avec éclat par la même famille, devaient s’unir dans l’histoire sous l’écu chevronné qui brille dans leurs armoiries.

Au plus loin qu’on pouvait reporter la généalogie des Richelieu à la cour de France, on trouvait un Louis Duplessis, lieutenant d’une compagnie d’hommes d’armes sous Henri II; à l’origine des guerres civiles, son fils Duplessis-Richelieu, chevalier des ordres du Roi, conseiller d’État, était mort grand-prévôt de France, laissant trois fils et deux tilles. L’aîné, Henri, maréchal de camp, fut

(1) Histoire de la maison Duplcssis-Wchelieu. Paris, 1G31, in-f°, par André Duchesne.

tué on duel par M. de Themines, le second fut ararchevêque de Lyon ; le dernier, d’abord brave gentilhomme l’épée à la main , du nom d’Armand Duplessis-Richelieu, fut depuis le grand cardinal. Des deux filles , l’une avait épousé le marquis de Pont-Courlay, l’autre le marquis de Brézé (1). Les généalogies, traditions du vieil esprit de famille, forment la véritable histoire : écussons, émaux, arbre des antiques fiefs, voilà ce qui colore les annales des États bien autrement que toutes les déclamations philosophiques : les systèmes passent, le foyer reste!

Les armoiries primitives des Richelieu étaient simples : écu d’argent à trois chevrons de gueule, ainsi qu’on les voit encore sculptées sur le basrelief de la statue du cardinal agenouillée sur son tombeau, élevé en Sorbonne. Le blason, noble hiéroglyphe des belles actions, science qui se perd chaque jour! le blason maintenait la pureté dans les races, et recueillait les beaux souvenirs comme un certificat de civisme. Souiller son blason, c’était félonie : on brisait l’écu sur la tête du coupable.

De tous ces Richelieu, la seule branche qui eût

(1) Les Brézé actuels ne sortent pas de cette famille, ils viennent de race parlementaire; les Dreux étaient de simples conseillers au parlement.

obtenu el laissé postérité, fut celle du marquis de Pont-Courlav, par une fille du nom de Madeleine, devenue depuis la marquise de Comballct et créée ensuite par le Roi duchesse d’Aiguillon , si aimée du cardinal pour la supériorité de son esprit; elle eut un fils, François de Vignerot, marquis de Pont-Courlay, qui épousa mademoiselle de Guémadeuc. De cette union naquirent Armand-Jean, duc de Richelieu et de Fronsac, petit-neveu et l’héritier testamentaire du.grand cardinal, général des galères du Roi, le compagnon fidèle du duc de Guise, qu’il suivit dans son aventureuse expédition de Naples; et Jean-Baptiste Amadour de Vignerot, qui prit le titre de duc d’Aiguillon. Armand épousa mademoiselle Aimée-Marguerited’Acigné, d’une bonne noblesse et dont la grâce était vantée à la cour. Le 13 mars 1696 vint au monde Armand de Vignerot, duc de Richelieu et de Fronsac, depuis maréchal de France, chevalier des ordres du Roi, premier gentilhomme de la chambre, gouverneur de la haute et basse Guyenne, celui dont on va suivre la vie au milieu des cours polies du xvm° siècle.

Les Mémoires ont environné de légendes l’enfance du jeune duc; il naquit si faible, si mal constitué, qu on fut oblige de 1 enfermer dans une boîte de coton Voltaire a dit qu’il fut bercé par

les Amours sous des charmilles de roses et que les Nymphes le caressèrent dans son berceau : il fallait bien que la légende vînt préparer cetle vie de plaisir et d’aventures ; Voltaire, l’ingénieux flatteur, a inventé bien des anecdotes sur celui qu’il était fier d’appeler son héros, et dont le nom remplit ses œuvres pendant cinquante années.

D’après les dernières volontés de son grand’oncle, le cardinal de Richelieu, l’enfant dut porter le titre de duc de Fronsac; il fut tenu sur les fonts baptismaux par le roi Louis XIV et la duchesse de Bourgogne, celie ravissante et gracieuse princesse si aimée , et que la mort devait saisir si vile comme une proie. S’il fut élevé avec soin comme un vrai gentilhomme, il retint peu de chose des études classiques. Il avait l’esprit des Richelieu , une aimable vivacité dans le caractère, une adresse infinie pour les armes, la danse, la vénerie; il se tenait à merveille sous ses habits et ses vêtements floquelés de dentelles. A douze ans, il fut fiancé à une Noailles, famille dont la faveur nouvelle était due au mariage de l’héritier de ce nom avec mademoiselle d’Aubigné (1).

(1) Les d’Aubigné étaient très-déchus, et la plupart s’étaient expatriés; ils ne reprirent leur grandeur que par madame de Maintenon. Les Noailles étaient du Limousin et n’avaient un peu marqué que depuis Antoine de Noailles, attaché au vicomte de Turenne.

Lo jeune duc de Fronsac, qu’on appelait à la cour la petite poupée , fut présenté à Versailles, puis à Marly ; son alliance avec madame de Maintenon lui aurait déjà assuré une belle situation de cour auprès de Louis XIV, si le nom de Richelieu ne l’avait couvert de son souvenir immense pour la maison de Bourbon (1).

(1) Ce fut le maréchal de Richelieu qui cessa d’écarteler ses armoiries de celles des Vignerot qui étaient d'or à irait hures de sanglier de sable.

A aucune époque de l’histoire, le' caractère de Louis XIV ne se révéla avec plus de magnificence et de force que dans les quatorze dernières années de son règne, quand il eut à combattre l’Europe coalisée contre la France : il n'est pas difficile d etre grand dans la prospérité; mais rien n’est comparable à ce calme, à cette énergie du vieux Roi, attaqué par toute l’Europe, accablé par tous les malheurs et trouvant dans la puissance même de son caractère et presque de son orgueil national, la force nécessaire pour résister dans la plus violente crise qu’un peuple puisse subir.

Cette force, celte énergie, le Roi ne la dut pas seulement à son fier caractère et au sentiment qu’il avait des ressources de la patrie, mais encore à l’unité de son pouvoir, à l’absence de toute faction intérieure, résultat immense obtenu par la révocation de l’édit de Nantes (1). Si cet édit, ar-

rachc à Henri IV, n’avait pas été brisé par la main (lu Roi, Louis XIV n’aurait pu résister à la lutte 1 L acte immortel du chancelier Letellier et du marquis de Louvois sauva la France, qui désormais lestait avec toute sa force d’unité, sans crainte de guerre civile à ses lianes, comme au xvi e siècle. C est à Louis XIV, dans celte majesté de la gloire et de la vieillesse, que le jeune duc de Fronsac fut présenté, le 5 septembre 1710. Le Roi l’accueiflit avec une grande bienveillance; Louis XIV savait tout ce que sa maison devait au cardinal de Richelieu, et il avait gardé un culte pour ce nom mêlé d une façon si illustre à la force, à la stabilité de la monarchie.

Le jeune duc vint au château de Marly. Les immenses galeries de Versailles commençaient à fatiguer Louis XIV; le Roi préférait les beaux coteaux qui dominent la Seine. Aucune situation n était comparable à ces magiques campagnes.

Aujourd’hui encore que l’industrie n’a fait que des morcellements, quand on a quitté le monotone chemin de fer pour prendre celte route accidentée qui unit le bois de Satory à la forêt de Saint- Germain, on est frappé de la grandeur solitaire de celte large voie des aqueducs de Marly. L’herbe y croît entre la fente des pierres rongées par le temps; elle rappelle au voyageur l’antique voie

romaine qui de la cité éternelle conduit à la villa > . Adriana cl à Tivoii, à travers ces murailles que le lierre entrelace et dévore. Sur ces routesdélaissées, ces arbres encore restés debout, ressemblent à de vieux mousquetaires montant la garde autour des ruines de la Royauté! Choses des temps passés qui disparaissent au bruit strident de la machine à vapeur, à ce cri d’un immense oiseau de proie qui s’élance en laissant après lui une odeur nauséabonde de fer et de fumée!

Lejeune duc de Fronsac plut singulièrement au Roi et à madame de Maintenon ; Louis XIV l’accueillit à merveille par la raison que j’ai dite; madame la marquise lui tendit une main protectrice comme à un de ses proches alliés par les Noailles. Ensuite, un gracieux tout jeune homme inspire une bienveillance indicible à la femme avancée dans la vie, serait-elle la plus chaste, la plus pure; c’est un joli bijou qui flatte l’œil. «Je suis ravie, mon cher duc, écrit-elle au duc de Richelieu, d’avoir à vous dire que le duc de Fronsac réussit très-bien à Marly ; jamais jeune homme n’est entré plus agréablement dans le monde; il plaît au Roi et à toute la cour; il fait bien tout ce qu’il fait; il danse très-bien, il joue honnêtement, il est achevai à merveille, il est poli.il n’est point timide, il n’est point hardi, mais il est resper-

tueux; il raille, il est de très-bonne conversation, enfin rien ne lui manque; madame la duchesse de Bourgogne a une grande attention pour votre fils, etc. (1). »

Le duc de Fronsac, qu’on le remarque bien, avait alors quatorze ans à peine, et c’est cet enfant (a-t-on osé écrire) qui souilla de son amour adultère la duchesse de Bourgogne, Adélaïde de Savoie, morte dauphine un an après, sur la tombe epcore entr’ouverte de son mari I Rien n’était comparable à la grâce, à la bonté, à la gaîté, à la vertu religieuse de cette jeune princesse, qui quitta la vie à vingt-six ans. Belle marraine du jeune duc de Fronsac, quoi de plus naturel qu’elle fût pleine d’attentions pour son charmant filleul! Il faut laisser à quelques liconcieux chroniqueurs tels que Saint-Simon, la responsabilité de ces scandaleuses anecdotes qui ne respectent pas même les tombeaux; on était aise de supposer à une prin-

cesse du sang royal une de ces passions des matrones romaines aux époques de Néron et de Caligula. Je m’explique toujours la popularité révolutionnaire des Mémoires du duc de Saint-Simon, l’écrivain qui a le plus dégradé la majesté du pouvoir royal ; Saint-Simon , chroniqueur des

(1) Lettre de madame de Maintenon, 25.

petites idées et des petites coteries, fut un de ces spirituels pamphlétaires qui passent la'vie à calomnier l’autorité, et dont on recueille plus tard

les méchants récits comme des faits historiques qui doivent passer à la postérité (1).

Si le duc de Fronsac fut conduit à la Bastille, le 1 4 avril 171 1 , par son père lui-même, c’est que léger, brillant jeune homme , il pouvait compromettre, par une éducation à peine ébauchée, le nom de Richelieu, et sur ce point lo duc ne transigeait pas. Ce fut comme une retraite forcée ; le Roi voulut qu’un érudit élégant, l’abbé de Saint- Remy, s’y renfermât avec lui, pour lui apprendre le latin, les lettres r les sciences. Madame de Fronsac (mademoiselle de Nouilles) venait voir son mari tous les jours, et elle acquit bientôt un tendre ascendant sur lui ; le Roi demandait aussi des nouvelles du brillant captif, qui intéressait au plus haut point madame de Maintenon. Le duc de Richelieu insista pour que son fils restât quelque temps à la Bastille, afin d’achever son éducation sérieuse et réfléchie. Souvent le discipline de la vieille forteresse était un frein nécessaire dans la vie des gentilshommes.

(i) Aussi la première édition un peu complète des Mémoires do Saint-Simon fut-elle donnée en 1791-1792 par Soulavie.

Il est un épisode de nos troubles civils que la postérité ne pourra s’expliquer, même parmi tant de choses étranges et nouvelles, c’est la grosse colère du peuple contre la Bastille; car le Itoi ne lui en avait jamais fait les honneurs: la Bastille n’était qu’à l’usage des gentilshommes et pour quelques gens de lettres que leur esprit faisait traiter à l’égal des gentilshommes. On se fût expliqué que la multitude eut démoli le Châtelet, Bicêlre, les Madelonnelles; mais la Bastille I Qu’avait de commun cette prison avec le peuple et la bourgeoisie devant lesquels jamais le pont-levis ne s’était abaissé?

Aussi la Bastille était-elle appropriée à cette péciale destination d’une captivité de gentilshommes : excepté pour le châtiment mérité de ces crimes dont la publicité eût été une honteuse et sanglante flétrissure pour les familles, il n’y avait ni chaînes, ni cachots à la Bastille,

mais des chambres aérées , de vastes jardins, dfes plates-formes éclairées sur les remparts ou sur les beaux parcs de marronniers; on y trouvait bonne compagnie, un service de table parfait, sous un gouverneur discret et gentilhomme. On y buvait frais, on y chantait des noëls, on y faisait des vers aux dépens du Roi , car on était le plus souvent à la Bastille pour un duel, une querelle, un propos, des couplets acérés, rarement à la suite d’un caprice de lettres de cachet, comme on l’a écrit fort niaisement de nos jours : n’allait pas qui voulait à la Bastille 1

Le jeune duc de Fronsac resta une année à peine à la Bastille; il en sortit à seize ans (1) pour entrer dans les mousquetaires, le gracieux et ferme corps d’élite de la maison du Roi, composé de jeunes gentilshommes qui marchaient au feu avec une bravoure élégante, petits papillons de Marly ou de Versailles, qui jouaient de leurs ailes brillantes sur l’affût d’un canon. L’époque était terrible ; les armées de la coalition s’avancaient jusqu’en Picardie; le Roi avait fait appel aux trois bans de sa noblesse, qui avait - répondu à ce glorieux cri; le maréchal de Villars conduisait la dernière espérance |de la monarchie. Le duc de

(1) Mai 171’.

Fronsac, guidon des mousquetaires , se comporta x

dignemeut à la bataille de Deuain; il mérita que le maréchal le choisît pour son aide-dc-camp; il le suivit au siège de Marchiennes, de Denain et du Quesnoy, dans toute la campagne de Flandres; envoyé devant Fribourg , il y fut blessé en plein visage, ce qui lui laissa une légère et belle cicatrice au front.

Le duc de Fronsac fut si particulièrement distingué dans celte campagne, que le maréchal de Villarsle désigna pour porter à Louis XIV la nouvelle des succès de son armée(l). Le jeune duc vint à Versailles et s’acquitta de son devoir ni avec trop de timidité, ni avec trop d’assurance. Le Roi n’aimait pas ces gaucheries de manières, qui supposent l’ignorance du monde ; mais il était aise et fier que la majesté de son regard, comme les rayonsde son soleil, produisît un certain trouble dans l’âme de ceux qui l’approchaient. Madame de Maintenon protégeait toujours son jeune allié. Louis XIV ajouta quelques-unes de ces paroles affectueuses qui portaient l’espérance et l’héroïsme dans la vie desgentilshommcs.il ne faut jamais blâmer la religion qu’inspire le pouvoir : les prestiges de l’autorité préservent de bien dos agitations et des ca-

tastrophes; dans un pays tel que la France, il faut croire pour obéir.

Le duc de Richelieu , chef des armes et de la famille, mourut le 10 mai 1715, laissant une fortune Irès-obérée : la noblesse d’épée avait alors une telle générosité dans ses manières, ses équipages de guerre, ses dépenses de maison, jeu, fêtes, qu’il n’était pas de fortune assez considérable pour résister à de si rudes atteintes : guerre, faste, vanités et passions. Sans doute la succession laissée par le cardinal , en dehors de ses legs testamentaires au Roi, était immense, et néanmoins déjà son petit-neveu l’avait compromise. Cette prodigalité extrême avait son côté noble : ennemi de toute juiverie, de tout esprit de lucre, le gentilhomme dépensait sans calculer ni réfléchir; cela pouvait perdre et ruiner la noblesse, mais ne la déshonorait pas. L’esprit de tradition dans le foyer se maintenait d’ailleurs par la belle coutume des biens substitués : il ne peut y avoir d’ordre dans une société sans le droit d’aînesse et les substitutions. L’admirable coutume de la monarchie faisait la double part de la fixité et du hasard dans les familles; le cadet était le hasard, l’aîné la stabilité. C’est parce que la société, depuis 1789, a détruit cette double distinction, qu’un poids lui manque dans la balance de ses des-

tinées; elle n’est jdus livrée qu’au hasard ; elle court sur des rails d’or à la fortune ou à la ruine.-

Le jeune duc de Fronsac devenu duc de Richelieu, usa d’abord du privilège des lois de la monarchie en abandonnant aux créanciers la masse des biens libres pour s’en tenir aux fiefs substitués; ces fiefs étaient les duchés de Richelieu et de Fronsac, et avec ces duchés une dizaine d’arrièrefiefs. Mais ce qui fit le plus grand honneur à la délicatesse du nouveau duc de Richelieu, c’estqu’il acquitta successivement les dettes de la succession (1), de sorte qu’aucun créancier ne perdit ni capital ni intérêt.

On pouvait bien avoir un certain orgueil d’être duc de Richelieu et de Fronsac à dix-neuf ans, et de représenter ainsi l’immense souvenir du cardinal : le duc porta ce poids avec une certaine légèreté de caractère ; et à cette époque commencent les légendes d’amour et les futiles chroniques qui appartiennent au théâtre, aux romans. Je ne sais et ne veux pas savoir quelle en est la valeur et la vérité; je ne feuillette pas les précieuses collections de billets ambrés plus ou moins authentiques (il y a singulièrement de faux autographes); et le malheur a voulu pour l’histoire du duc de

(1) I^acte de quittance est de jauvier 1730.

Richelieu, que plusieurs de ses papiers soient tombés aux mains d’un prêtre révolutionnaire (1) qui fil paraître, en 171)2, des Mémoires étranges, qu’on dirait écrits à l’usage du club des Jacobins par Louvet, l’auteur ùeFaublas. Le jeune duc ne devait-il pas avoir un grand orgueil de ces bonnes fortunes qui l’obligeaient à passer par les fenêtres comme un voleur ou par la cheminée comme un fumiste, couvert de suie, en jetant une bourse d’or à Lisette ou à Frontin ! Que le théâtre profite de ces vulgarités, rien de mieux, c’est sa sphère, mais l’histoire d’un duc et pair qui porte le grand nom de Richelieu, doit être écrite d’après d’autres documents.

Ilélas 1 le jeune duc de Richelieu se formait h une école qui deviendrait désormais fatale ! Vers la fin du règne de Louis XIV, deux salons se tinrent hautement la main pour la dégradation des mœurs et la perte de la vieille société : l’un avait pour protecteur le duc de Vendôme et le grand-prieur, son frère, à qui Voltaire adressait ses vers les plus libertins et les plus impies:

Tout simplement donc je vous dis Que dans les jours de Dieu bénis,

Où tout moine et tout sage mange Harengs saurets et salsifis ,

(I) Soulavie publia un factum déclamatoire sous le titre do Mémoire» du maréchal de Richelieu, 1792-1793.

Ma muac, qui toujours se range Dans les bons et sages partis,

Fait avec faisans et perdrix

Son carême à l'hôtel Saint-Ange (t).

Le duc de Vendôme, glorieusement abrité sous sa renommée militaire, était bien le caractère le plus épicurien, le plus dépravé du siècle, et on aurait pu V sculpter en relief dans une de ces scènes que les camées antiques reproduisent au musée secret de Naples. Le duc de Vendôme est une de ces physionomies historiques que les écrivains philosophes ont respectée parce qu’il réunissait l’impiété et la dépravation. Le Temple, au Marais, son palais de prédilection, retentissait de longues orgies, bacchanales immondes que La Fare et Chaulieu chantaient sous les abris de lilas et de roses, et çù venait s’enseigner la génération nouvelle. Un poète commensal du Temple comparait le duc,, fuiriçux par ses mauvaises mœurs, à ces boucs lascifs que les Nymphes enlaçaient de guirlandes sur les bas-reliefs de Rome polythéiste.

Le second salon d’impiété et de scandale se tenait à l’autre extrémité do Marais, près la place Royale, par mademoiselle de Lericlos, vieille folle

(1) Voltaire. Épilrc au duc de Vendôme. Les Vendôme, de race bâtarde, venaient de César, (ils de Henri IV et de Gabriellc d’Estrécs.

dont les premières amours dataient de la Fronde. Si Ninon s’était contentée de tenir une école de prostitution élégante, avec cette longue guirlande d’amants, Condé, La Rochefoucauld, Longueville, Coligny, Villarceaux, d l Albret, d’Eslrées, La Châtre, Clerernbault, on aurait pu la comparer à ces courtisanes de la Grèce, statues sans voiles; mais mademoiselle de Lenclos, à côté de la débauche éhontée, professait l’épicuréisme dogmatique le plus absolu : elle se faisait honneur de ne point croire et d’enseigner à tous cette indifférence pour les choses de Dieu. Autour d’elle se groupaient des vieillards épuisés: à ceux-ci elle ne pouvait enlever des illusions perdues; elle ne pouvait rien arracher à ces cœurs, àcés vies usées; mais quand un jeune homme s’approchait d’elle, Ninon se faisait joie d’éteindre en lui les illusions de sa croyance; et, courtisane ridée, elle applaudissait à chaque pas qu’il faisait dans l’impiété et le sensualisme: elle devinait, elle encourageait ses mauvais instincts, et sur l’indication d’un vieillard indigne de son caractère sacré, l’abbé Châteauneuf, Ninon léguait deux cents pislolcs au jeune Arouel (depuis Voltaire), parce qu’il savait la Mosaïade (1) par cœur et qu’il deviendrait le

(i) C’est à tort que Voltaire a attribué la Mosaïade à J.-D.

plus ardent ennemi de la religion chrétienne.

Ainsi s’ouvrait le xvni e siècle, sous la protection de ces deux salons du Temple et du Marais. On s’explique dès lors comment les encyclopédistes prirent sous la protection de leurs écrits, de leur enthousiasme, le duc de Vendôme et Ninon de Lenclos, double face de la dépravation et de l’impiété : les partis pardonnent tout pourvu qu’on les seconde ou qu’on les serve; ils sont d’une indulgence si grande pour leurs précurseurs, qu’ils ne voient jamais leurs vices ni leur indignité.

Rousseau; elle est du nommé Lourdet, d’après l'opinion du savant Beuchot.

Louis XIV expirait au milieu de sa gloire, le 1 er septembre 1715, et la Régence était immédiatement constituée par un arrêt parlementaire en faveur de M. le duc d’Orléans avec un pouvoir presque absolu : quoique bien jeune encore, le duc 'de Richelieu se montra fort attaché par tradition et par sentimentaux idées et au système du grand Roi, et soutint le testament qui constituait le consoil de Régence du roi Louis XV.

L’administration de M. le duc d’Orléans a toujours été étudiée avec une extrême légèreté: on n’a vu, comme toujours, que le côté scandaleux, anecdoctique de la Régence qui fut tout un système politique au dehors connue à l’intérieur. En diplomatie, le système reposa sur le besoin d’une paix nécessaire après les guerres de Louis XIV, et pour le réaliser, l’alliance de la Hollande et de l’Angleterre fut recherchée : les wighs de leur côté mirent un grand prix à s’assurer le concours

du duc d’Orléans pour empêcher toule restauration des Stuarts, la secrète pensée de Louis XIV.

Le Régent se montra profondément convaincu de cette idée qu’il n’y aurait de paix solide et durable après la mort de Louis XIV qu’avec l’alliance . anglaise, et cette pensée de paix créa la puissance diplomatique de l’abbé Dubois. On a écrit la vie du cardinal avec des ordures; son histoire même avec la prétention sérieuse fut presque toujours un pamphlet : ceux qui veulent connaître la vie politique du cardinal Dubois, n’ont qu’à parcourir les archives du département des affaires étrangères; ils y trouveront les traces de l’intelligence la plus laborieuse, lapins élevée. Qu’on suive le cardinal à Londres, à La Haye, à Stuttgart au milieu des négociations les plus difficiles, partout se révèle l’esprit supérieur avec de vas- . tes pensées politiques (1). En parcourant la galerie historique de Versailles, on s’arrête devant un admirable portrait (œuvre de Rigaud, je crois), c’est celui du cardinal Dubois; quel œil, quelle figure pénétrante, voilà bien l’homme d’Etat que Voltaire comparait pour ses conceptions politiques au cardinal de Richelieu !

(1) Garden. Histoire des Traités de paix. Paris, Amyot, tom. ui, pag. 11 et suiv. ,

Tl se fit une vive et profonde opposition de tout le vieux parti de Louis XIV aux premiers actes de la Régence; cette opposition prit un corps et une âme .dans le salon de la duchesse du Maine, autre physionomie historique. Ànne-Louise-Bénédicte de Bourbon n’avait accepté pour époux un des enfants légitimés de Louis XIV qu’avec répugnance, car elle était toute fière de l’illustration du grand Condé. Mais une fois cette position subie, elle devint la plus ardente protectrice des droits attribués par le testament de Louis XIV à ces princes pour la régence : elle travailla dans ce but nuit et jour, accablée sous des in-folios. Autour d’elle se groupait tout le parti qu’on aurait pu appeler du testament de Louis XIV, et avec çe parti , des érudits, des poètes, une certaine fraction des épicuriens de l’hotel de Vendôme, qui soutenaient d’autrés bâtards, ceux de Henri IV.

C’est dans le splendide parc de Sceaux, dessiné par Le Nôtre, sous cette belle feuillée, que se virent pour la première fois le duc de Richelieu et le poète Arouet, si mêlés dans leurs vies. Arouet, né en 1694, Richelieu en 1696.

Le poète s’était déjà distingué par de jolis vers lin peu impies et surtout libertins adressés à Richelieu :

Je nais que vous Ôtes des orgies De cet aimable prieur (1),

Dont les chansons sont si jolies Que Marot les retient par cœur.

Arouet semait de petits vers, adressés tour à tour à ia comtesse de Toulouse, au prince Eugène, au duc de Sully. Ce qui le fit surtout très distinguer par les opposants, ce fut la satire politique qu’on lui attribua, le pamphlet célèbre publié sous le titre de T ai vu, et qui s’adressait à la Régence :

J'ai vu ces maux et je n’ai pas vingt ans (S).

Arouet se défendit en vain d’avoir écrit ces vers, il fut mis à la Bastille (3). A quelques mois de là, le jeune duc de Richelieu y fut conduit également à la suite de son duel public avec le marquis de Gacé, fils du maréchal de Matignon. On accusa le Régent d’avoir puni avec sévérité l’heureux amant de ses maîtresses. Était-il besoin

(1) Cadet des Vendôme, grand-prieur de l’ordre de Malte. Le grand-prieuré valait 150 mille livres de rentes.

(2) D’autres attribuent ces vers à J.-B. Rousseau.

(3) Voltaire a raconté lui-môme sa captivité à la Bastille avec une aigreur badine :

Me voici donc on ce lieu de détresse,

Embastillé, logé fort à l’étroit,

Ne dormant point, buvant chaud, mangeant froid. Trahi de tous, môme de ma maîtresse.

17 avril 1717.

de ce petit ressentiment de boudoir pour justifier la lettre de cachet, quand les lois contre le duel étaient si sévères et qu’il s’agissait de les appliquer au petit-neveu de ce grand cardinal qüi avait fait tomber les têtes les plus superbes comme .châtiment des combats singuliers? La Bastille était au contraire un moyen d’enlever Richelieu à la juridiction des parlements.

A cette période de la vie du duc de Richelieu, on rattache encore la chronique des amours du captif avec des nobles dames de la cour. Il était jeune, élégant, brave, et d’une distinction un peu bruyante, vaniteuse et bavarde, qui se ressentait de son origine gasconne; l’époque était aux aventures, et les petits propos de cour en grandissaient le nombre. Les filles du Régent purent témoigner un doux et chevaleresque intérêt au jeune et brillant duc de Richelieu un peu persécuté, elles purent protéger le pauvre captif, cette poupée autrefois tant gâtée par sa charmante marraine, la duchesse de Bourgogne. J’ai honte de tous ces Mémoires scandaleux et, je le répète, de ceux de Saint-Simon, x en particulier, mauvais esprit, le calomniateur de tout ce qui est un peu grand, une façon de Suétone de ruelles qui écrit avec unç plume de paon sur sa noblesse contestée et son courage incertain i que lui ont donc fait les trois

filles du Régent pour les livrer ù d’odieuses flétrissures? Il est bien trisle de voir ce vieillard (1) comblé de biens par la monarchie écrire des indignités sur une famille dont le souvenir devait lui être sacré !

La première des filles du Régent, la duchesse de Berri, née en 1695, d’un caractère ferme et charmant, avait à peine treize ans lorsque SainbSimon insinue qu’elle fut aimée de son père et cela parce que, fière de la naissance royale du duc d’Orléans, elle le préférait volontiers à sa mère, mademoiselle de Blois, fille légitimée de Louis XIV, et d’une naissance équivoque! Il existedeux portraits gravés de la duchesse de Berri, gracieuse de manières, d’une figure expressive, l’un avec cette coiffure à la Régence, qui élève le front; l’autre, tout de fantaisie, peint par Jean Roux et gravé par Pôilly (le fils), représente la duchesse de Berri coquettement mise, une lettre à la main :

Qu’elle a de grâce à lire une lettre galante,

Car c’en est une assurément :

Cet air tendre et content.

Cette bouche riante

Sont autant d’indiscrets qui trahissent l’amante

Et nous rendent certain du bonheur de l’amant.

La duchesse de Berri aimait la chasse avec au-

(!) SaintrShppq avait soixante-quinze ans lorsqu’il commença ses Mémoires ; il mourut en 1758.

tant de passion que l’aimait mademoiselle de Charolais (1) ; elle courait le sanglier et le cerf, ne craignant pas les bruyantes fanfares, la fatigue des longues courses, les rendez-vous au rond-point des forêts; les pâtés de venaison, le vin pétillant et les nuits en pleine campagne. Saint-Simon flétrit encore ces distractions innocentes ; il vous dira que lorsque mademoiselle d’Orléans épousa le duc de Berri, ce fut par ambition et presque de complicité avec son père, dont elle avait été aimée, qu’ello prépara le poison qui, selon les anecdotes sinistres, finit les jours du jeune prince. Accusation tellement absurde que Louis XIV, témoin de la tendresse de la duchesse de Berri pour son mari, la combla dès ce moment de tous lës témoignages de sa plus vive affection 1 Et cependant on a cru, on a répété l’abominable calomnie! - .

Quand le duc d’Orléans fut Régent du royaume, la duchesse de Berri tint son rang avec un certain orgueil qui blessa quelque vanité de cour : des

( i ) Mademoiselle de Charolais s’était fait peindre en habit de cordeüer par Rigaud, et Voltaire lui écrivait :

Frère ange de Charolais,

Dis-moi par quelle aventure Le cordon de saint François Sert à Vénus de ceinture.

auteurs de Mémoires sur le xvin* siècle, peu initiés aux questions de prérogatives, se sontscandalisésdc ce que la princesse eût des gardes, des trompettes et timbaliers, sans remarquer que par son mariage avec le duc deBerri, elle était devenue Fille de France, et qu’elle avait droit à tous ces honneurs Sans les acheter par l’inceste et d’abominables or-‘ gies à la Muette, au Palais-Royal! La duchesse de Berri aimait les arts et les plaisirs; elle s’y livrait avec une ardeur indicible qui compromettait sa santé, elle faisait tout avec passion; elle aima une fois sérieusement un cadet de Gascogne, un puîné des Lauzun, et cette princesse si vicieuse d’après Saint-Simon , n’eut d’autre pensée, d’autre but que de l’épouser ! elle devint ensuite obéissante et. résignée : faut-il croire aussi que Rions la rouait de coups? La duchesse de Berri fut une enfant gâtée, ardente, volontaire, et que le duc d’Orléans aimait avec toute la faiblesse de son caractère, et celte faiblesse, on crut que c’était une honte. Voltaire, au service de la duchesse du Maine, a pu écrire ces vers cyniques sur les rapports du Régent avec sa fille :

Enfiu votre esprit est guéri

Des craintes du vulgaire;

Belle duchesse de Berri,

Achevez le mystère.

Mais ce «'était là encore qo’un pamphlet de parti contre la fille du Régent, car le salon de la ducliessedu Maine fut implacable pour la duchesse de Berri, artiste éminente, délicieuse musicienne, capricieuse, mutine, bonne à l'exccs, qui intercéda même pour Lagrange Chancel, l’infâme p ubli cale ur d’un pamphlet contre le Régent: est-ce que l’époque moderne n’a pas d’exemples de ces odieuses calomnies? Quel est l’homme publie, quel est le pouvoir en lutte qui n’a pas son Saint-Simon et son Lagrange Chancel (1). Plaignons les écrivains qui vivent de ces scandalés. Les pamphlétaires sont persévérants : le jour de l’ensevelissement de laduchessede Bérri, jeune princesse de vingt-trois ans, on trouva placardés sous l’ombrage d’une de ces charmilles tant aimées de la princesse, les vers que voici : ' .

. Babet a perdu la vie :

Quelle perte pour le dieu d’amour !

Est-ce Babet de la comédie?

Non, Babet du Luxembourg.

Elle est morte, la vache aux paniers;

Il n’en faut plus parler.

On écrivait tout cela dans le salon de la du-

(1) Lagrange de Chancel était de Périgueux ; il fut enfermé un moment aux îles de Sainte-Marguerite. Son pamphlet la PhHippéîde n’a été correctement publié qu’en 1795.

chessc du Maine, foyer de bel esprit et de calomnie licencieuse, atelier de pamphlets à la façon de Lagrange Chancel.

La seconde fille du Régent nous apparaît sous cette ravissante figure de Diane chasseresse que l’on voit dans les galeries de Versailles, et qui n’est autre que mademoiselle de Chartres, comme sa sœur aînée, tant gâtée par le meilleur des pères. Au reste, qui n’aurait pas aimé cette charmante fille dans sa grâce enfantine; admirable artiste à qui l’on doit les jardins si bien dessinésde laMuette et les plus jolis bosquets du Luxembourg? Enfant rieuse et bonne, tout d’un coup elle déclara sa ferme résolution de prendre le voile, et elle fit profession sous le nom de sœur Balhilde, le 15 septembre 1719, au couvent de Chelles, antique et royale abbaye. Il existe un portrait de sœur Bathilde-sous son béguin de religieuse, l’ovale de sa figure va parfaitement au costume de son saint . état : elle est jolie, mais sa figure est pieuse; derrière ce portrait, le peintre a reproduit les vieux bâtiments de l’abbaye de Chelles, comme pour témoigner de la pieuse vocation de la récluse (1). Le Régent allait souvent passer des journées entières auprès de celte fille aimée, et le monde de * . * • *

(1) Cabiuet des Estampes. GolieCt. des Mlles de Msnce.

gentilshommes et de poètes qui né croyait pas à ces grands renoncements, disait de sœur Bathilde

De l’abbaye où réside Vénus,

Nonne jolie disant peu d’orémus.

Loin des soins superflus,

Ne songeant tout au plus Qu’à bien passer sa vie,

Fait boire Jes revenus De l’abbaye.

Il restait une troisième fille au Régent, mademoiselle de Valois, dont nous possédons encore le médaillon entouré de roses. Le jeune duc de Richelieu aspirait à cette noble conquête, et ceux des gentilshommes qui parlaient de lui ou avec lui, assuraient que le duc était heureux auprès de la princesse, au moins il le disait, comme un bavard et un Gascon vaniteux et en bonne fortune. Quelques amateurs d’autographes ont conservé des billets de la princesse : sont-ils authentiques? il y a eu tant de faussaires pour ces sortes de correspondances si difficiles à comparer et à juger!

A la Bastille, le duc de Richelieu fut traité en véritable enfant gâté, mangeant à la table du gouverneur. Le Régent ne fut jamais bien sévère; il n’eut de rigueur qu’autant qu’elle était nécessaire pour la force et la vie de son gouvernement.

-se-

ii aimait le pelit Richelieu avec le laisser-aller d’un prince facile; ce caractère brillant et jeune lui plaisait: il jouait souvent avec lui à la paumé, exercice qui donnait de la force, de l’élasticité, académie perdue comme plus tard se perdra l’escrime, cette passion élégante des mousquetaires et des chevau-légers : qu’êles-vous devenues, traditions grandes et belles de la féodalité? Le braconnage a remplacé la chasse; les forêts sc dépouillent des vieux arbres, le gibier en disparaît: le faisan est élevé en cage, à côté de la caille babillarde, humiliée de vivre avec les lapins et les poulets domestiques. Plus de garennes seigneuriales, plus de pigeonniers privilégiés, plus de toiles tendues pour le sanglier, plus de royales meutes et d’équipages de chasse : la familiarité égalitaire du domestique a remplacé le spirituel caquetage du valet; faut-il s’en étonner? le valet est souvent devenu le maître à nos époques de révolution !

A peine la Régence élait-clle établie, que la conjuration espagnole du comte de Cellamare se prépara dans l’ombre contre le pouvoir du duc d’Orléans et au profit de Philippe V : le roi d’Espagne aspirait ouvertement à la Régence avec le conseil des princes légitimés. Tout le vieux parti de Louis XIV était d’avis qu’au cas de mort du jeune Louis XV la couronne revenait à Philippe V, qui abdiquant le trône d’Espagne en faveur de son fils le prince des Asturies, deviendrait roi de France. On disait que la renonciation des Pyrénées était nulle comme faite sans liberté ; dans ce complot , le jeune duc de Richelieu fut ouvertement compromis avec tout le salon de la duchesse du Maine : initié à tous ces secrets, Richelieu promit d’y prêter la main ; il se rappelait la jeunesse du petit-fils de Louis XIV, qu’enfant il avait vu chez le belle duchesse de Bourgogne. Dans son respect pour la mémoire du passé, le duc savait que la

volonté testamentaire du Roi avait été violée par le coup d’État parlementaire du duc d’Orléans (1). Chargé de porter le cordon des ordres au prince des Asturies, fils de Philippe V, le duc de Richelieu put connaître ses desseins réels et prendre parti pour sa cause : il vit le cardinal Albéroni , une des grandes ligures historiques de ce temps. Richelieu, colonel du régiment de Poitou, alors en garnison à Rayonne , promit de seconder le mouvement qui devait porter d’abord Philippe V à la Régence par une flagrante conjuration contre le pouvoir établi : il est triste de voir un Richelieu entrer dans un complot avec l’Espagne. Mais cette participation coupable d’une partie de la noblesse française à l’audacieux projet d’Albéroni avait son excuse dans le souvenir de Louis XIV, et les desseins qu’on supposait au duc d’Orléans; il se murmurait à l’oreille des bruits sinistres sur la destinée que la Régence préparait à Louis XV enfant. Chacun récitait la P/iiUppéïde de Lagrange Chancel, odieux pamphlet. En cas (2) de mort de Louis XV, la politique d’Albéroni était de préparer l’abdication de Philippe V, roi d’Espagne, au

(1) Voyez mon Louis XV et la société du xvm* siècle.

(2) Tout s’était préparé dans les salons do la duchesse du Maine, Louisè-Béuédicte de Bourbon ; elle avait alors près de soixante ans.

profit du prince des Asturies; puis invoquant la nullité des renonciations insérées aux traités des Pyrénées et d’Utrecht, Philippe Y redevenait duc d’Anjou, prince français, petit-fils de Louis XIV et héritier direct de la couronne à l’exclusion de la branche d’Orléans.

L’abbé, puis cardinal Dubois, l’homme d’État habile, déjoua celle vaste conjuration du vieux parti de Louis XIV ; ce parti qui redoutait le cardinal Dubois, le ministre de confiance du Régent, la main qui réalisa ses projets politiques, a déshonoré sa mémoire. Comme le Régent il dut être exposé à cette guerre de pamphlets : on le représenta en triste débauché, presque en valet de chambre du Régent, un complaisant de boudoir et d’orgie, comme si les princes avaient besoin de s’adresser à des hommes d’État pour de tels services, et si les complaisants leur manquaient ! Voltaire, dont on a invoqué les révélations si scandaleuses sur l’abbé Dubois, fut l’un de ses fervents admirateurs; il avait écrit de lui ces vers d’une adulation extrême :

L’âme de Richelieu descendit à ta voix Du haut de l’empirée au sein de sa patrie.

Ce redoutable génie

Qui faisait trembler les rois?

Celui qui donnait des lois A l’Europe assujettie

A va le sage Dubois, - . '

Et pour la première fois, *' <

A senti la jalousie.

Poursuis, de Richelieu mérite encor l’envie;

-Par des chemins écartés

Ta sublime intelligence . % '

A pas toujours concertés, ■

Conduit le sort de la France.

La fortune et la prudence Sont sans cesse à tes côtés.

Albéroni pour un temps nous éblouit la vue :

De ses vastes projets l’orgueilleuse étendue Occupait l’univers, 6aisi d’étonnement ;

Mais tu parus, et sa gloire S’éclipsa dans un moment (1).

I.c cardinal Dubois personnifiait tout un système : celui de la paix et de l’alliance anglaise.

La paix était le premier besoin de la France après les coûteuses guerres de Louis XIV; le Régent et le cardinal Dubois, pour l’assurer définitivement, pensèrent qu’ils devaient s’appuyer sur l’Angleterre et la Hollande, puissances actives et financières. A cet effet, ils consentirent à délaisser la cause des Stuarls , sacrifice exigé par les iviglis en échange du concours qu’ils prêtèrent au Régent. Toute la politique du cardinal Dubois reposa sur cet abandon des Stuarls et l’alliance des wighs lui fut acquise; cette pension qu’on lui a tant reprochée comme une corruption, était un de

(i) Voltaire [ Poésie » diverses ), 1721.

ce* présents diplomatiques , toujours la conséquence d’un traité Le Régent savait que le cardinal Dubois recevait 30 mille liv. sterling par an de l’Angleterre, et 10 mille ducats de la Hollande. Or, il n’y a de corruption que lorsqu’on reçoit une solde pour trahir son pays et son prince; mais une pension publique, conséquence d’un traité, n’est souvent qu’un moyen dq développer et de soutenir la ligne politique qu’on .s’est donnée. Est-ce que la surveillance des Stuarls en France, et de leurs desseins chevaleresques contre l’Angleterre, n’exigeait pas des dépenses particulières et secrètes de la police? Il fallait connaître les projets de l’Espagne , déjouer les complots à l’intérieur, et la police était un peu au service de l’Angleterre : si le cardinal Dubois fut fidèle à la politique des wighs, c’est qu’elle était la politique du Régent.

La conspiration espagnole échoua, et le duc de Richelieu compromis en flagrante conjuration, fut mis encore une fois à la Bastille, séjour qui lui devenait familier. Sa position était grave, car il s’agissait d’un procès criminel, d’une trahison à main armée : un colonel de régiment au service du Roi traitant avec l’étranger pour se mettre à son service ! l’inflexible cardinal, son grandoncle,* avait été impitoyable dans un cas pareil

pour le marquis 3e Cinq-Màrs, aussi jeune, et aimé du roi Louis XIII. Conduit à la Bastille, au secret, traité avec rigueur, Richelieu fut interrogé par le lieutenant de police d’Argenson (1) : le Crime était évident, et le Régent put dire le soir en plein cercle de cour : « J’ai de quoi faire couper quatre têtes à Richelieu, s’il en avait une bonne. » Mais le Régentn’élait pas Louis XIII, et le cardinal Du- «. bois, plus habile que sévère , allait à ses desseins en versant le moins 1 de sang possible. Qu’est-il besoin de rigueur quand on triomphe?

Dans cette répression d’un complot avéré, il y eut donc une indulgence extrême ; le duc et la duchesse du Maine furent exilés, relégués dans leur terre; et si l’on excepte les instigateurs de la révolte armée en Bretagne, province qu’il fallait contenir en présence des Espagnols, il n’y eut pas d’exécution capitale. Le duc de Richelieu , durement traité d’abord, obtint une captivité plus douce à la Bastille, et ensuite il fut exilé, pour tout châtiment, chez le cardinal de Noailles, son oncle, à Conflans.

On a encore brodé une légende d’amour sur cette indulgence extrême de la justice après un attentat aussi grave. Les ennemis du Régent et du

( 1 ) Murie-IUné de Voyer d'Argcnsori.

cardinal Dubois ont supposé que le duc de Richelieu dut sa délivrance à l’intervention de la jeune duchesse de Chartres qui menaçait de se tuer si son amant n’était pas mis en liberté I Je le répète, le caractère gascon de Richelieu se prêtait merveilleusement à ces contes qui flattaient son amourpropre : il aimait à raconter ou laissait raconter que lorsqu’il obtint la permission de se promener sur la plate-forme de la Bastille, il fut de mode parmi les femmes de la cour (bien entendu ses nombreuses victimes) de processionner en voiture au boulevard Saint-Antoine pour l’apercevoir lui tout petit, tout élancé, en robe de chambre de soie rose, floquctée de rubans blancs (1) : corn- bien ce vantard de bonne fortune devait se rengorger à ce récit ! La chronique disait même que mademoiselle de Valois ne consentit à épouser le duc de Modène qu’à la condition que Richelieu , son mignon, sortirait de la Bastille; elle menaça de se tuer jusqu’à ce que le Régent y consentît. Que tout cela est ingénieux. et dramatique!

Ces caquetages furent évidemment inventés par les ennemis du Régent, afin d’enlever à lui et au cardinal-ministre le mérite de la clémence et de

la modération dans le châtiment des complices du

(1) 'Mémoires du maréchal de Richelieu, par Sonlavie.

comte de Cellamare. 11 put y avoir un intérêt général parmi les dames de la cour, même parmi les filles du Régent pour un jeune gentilhomme du nom de Richelieu; mais celle ridicule promenade de victimes de l’amour, cette amitié subite entre des femmes jalouses et rivales qui se pressent la main pour obtenir un regard de Richelieu; enfin mademoiselle de Valois qui se sacrifie en épousant un duc de Modène , tout cela peut se mettre en vaudeville ou en feuilletons. Mais l’histoire sérieuse n’y aperçoit que le ramage d’un fat qui se répète en couplets de génération en génération !

Le Régent pouvait aimer les plaisirs , les distractions, mais c’était un esprit très-sérieux en politique; il savait les affairés d’Etat comme un chef de gouvernement; il aurait pu se venger du jeune duc de Richelieu, comme du duc et de laduchesse du Maine et de cent vingt grands noms trcscompromis dans la conjuration de Cellamare. Mais à quoi bon ces rigueurs? Quand un complot entraîne trop de coupables, la grande politique consiste à pardonner, à oublier, à ignorer! Il y avait d’ailleurs dans la famille des Bourbons un profond respect pour le nom de Richelieu dont l’ombre protégeait la race. Le cardinal Dubois partageait ce respect : ne porlait-il pas lui-même la

robe écarlate et la barrette du cardinalat? ne savait-il pas qu’il y a des époques qui répugnent aux rigueurs, et qu’alors il ne faut plus voir que les services que chacun peut rendre à l’État ? oublier le passé ce n’est pas seulement de la magnanimité, c’est souvent de la grande polili pie.

La fin de la Régence avait etc dominée par le système de Law, qui ne fut ni l’enfant d’un caprice , ni le résultat d’une fausse idée. Le Régent, après avoir accompli la dernière pensée de Louis XIV, le maintien et le développement de la paix, voulut aussi réaliser l’autre point si difficile de la tâche qui lui était imposée, c’est-à-dire l’amoindrissement de la dette immense léguée par les guerres du xvn e siècle. Le système de Law , laissé dans ses justes limites, n’était que la transformation de la dette publique en papier de crédit. Ce but fut dépassé ; il se manifesta un engouement indicible pour l’agiotage; le système produisit de grandes richesses et d’immenses misères; l’exagération le fit tomber d’une chute bien lourde. Aussi les Pasquils ne l’épargnèrent pas ; « Belzébuth engendra Law, Law engendra le système , laha-nque, le Mississipi, la souscription, l’action, le

dividende, l’agio, l’escompte, le compte roulant, le virement des parties, et puis le zéro. » '

Notre habile duc d’Orléans ■> Ira lui-même être régent

De sixième à Missisaipi. *

Des rentes on y assignera,

Puis on les supprimera Aux bourgeois du Missîssipi (1).

Le duc de Richelieu avait pris part aux fortunes diverses du système et s’y était enrichi au même titre que la maison de Condé ; aussi fut-il placé parles pamphlets dans l’armée des agioteurs siégeant place Vendôme : « M. le duc de Bourbon en était lé généralissime, le duc d’Estrées le général, Guiche commandait la réserve, Chaulnes en était le lieutenant-général, le prince de Poix maréchaldes-logis, le duc d’Antin l’intendant, Laforce le trésorier, lé prince de Léon greffier, Fimacon archer, Law le commis aux ordres, Coetlogon l’aumônier, d’Argenson le chirurgien-major; la comtesse Locmaria, la marquise de Prie les blanchisseuses, vivaridièrês ; les directeurs de la banque étaient les pipeurs, et Law médecin empirique. » Richelieu obtint un haut rang dans cette armée d’agioteurs. De là ses liaisons avec les financiers, sa faveur auprès de N. le duc de Bourbon, pre-

(1) Collection do pamphlets sur le syitùmc.

rùier ministre après la mort du Régent. Les Coudés avaient été les grosjoueursdu système de Law, qui leur avait valu assez d’argent pour engraisser leurs terres, rebâtir Chantilly , et jeter le fondement du bel hôtel Bourbon au faubourg Saint- Germain (4).

M. le Duc ne choisit donc pas au hasprd l’Égcrie de ses conseils. La marquise de Prie appartenait à ce qu’on appelait la finance, condition très-élevée au xvm* siècle; fille de M. de Pléneuf, fournisseur des Invalides aux dernières époques de Louis XIV, elle avait tous ses parents et ses amis parmi les financiers et les fermiers généraux ; c’était une femme à la fois légère et sérieuse, très- , apte aux allai res.

Un esprit juste, gracieux,

. . • Solide dans le sérieux,

Charmant dans les bagatelles (2).

Solide en effet dans le sérieux, car c’est madame de Prie qui fit entrer au conseil les quatre frères Paris, les remarquables financiers qui présidèrent à la difficile liquidation du système. Le duc de

(1) Voirmon Louis XV. On évaluait les bénéfices deM. le Duc à 27 millions.

(2) Voltaire, dédicace de YJndhercti Mademoiselle Berthelot de Pléneuf, créée marquise de Pric,était née en 1704; elle avait donc viugt-un ou vingt-deux ans lors du ministère de M. le Duc.

Richelieu, très-avaneé dans les idées de Law, s’était fort lié avec madame de Prie ; une liaison de bonne fortune ne dut être qu’un épisode au milieu des réalités financières et politiques delà situation. Il y avait à cette époque des formes générales de galanterie qui n’étaient pas de l’amour. Les femmes du xvm e siècle avaient plus de grâce que de passion, plus de distinction que de sens; elles autorisaient les hardies familiarités même des poètes; Voltaire, en dédiant à madame de Prie sa comédie de Y Indiscret, lui adressait ces vers charmants :• '

Si l’héroïne de la pièce,

De Prie, eût eu votre beauté,

„ On excuserait la faiblesse

Qu’il eut du s’èire un peu vanté :

Quel amant ne serait tenté De parler de telle maltresse ■ -

, Par un excis de vanité

\ ' Ou par un excès de tendresse?

Dira-t-on après ces vers que Voltaire fut aussi l’amant de là marquise de Prie, en raison de cette familiarité? Les époques de spirituelles manières et de galants propos ne sont pas les périodes les plus licencieuses de l’histoire , témoin le moyenâge, le temps des trouvères et des troubadours !

Madame de Prie, une des plus gracieuses physionomies du xvm e siècle , brilla surtout par son

— ëO —

esprit de négociations et d’affaires , elle travailla presque toujours, et, sous son influence, le jeune duc de Richelieu reçut un poste diplomatique d’une haute difficulté, l’ambassade de Vienne.^

On sortait de la guerre avec l’Espagne sous le Régent. Au milieu de l’agitation financière si profonde causée par le système de Law, il fallait conserver la paix à tout prix pour conduire à bonne fin une liquidation d’argent si difficile, et dans cette situation forcément pacifique on devait conserver la dignité, la prépondérance que la France était habituée à garder devant l’Europe. Le jeune duc de Richelieu avait ce caractère d’honneur un peu fanfaron qui convenait à la cirçoüstance : sans avoir la science universelle , la haute noblesse de France pouvait s’enorgueillir d’une dignité naturelle et d ! un esprit charmant qui bravaient les difficultés. Richelieu, riche déjà de son patrimoine, venait d’acquérir une imposante fortune par le jeu des actions de Law; il fallait déployer un grand faste à Vienne, étonner, éblouir la cour du modeste Charles VI. Il fallait dans la sérieuse affaire de la pragmatique mettre à un haut prix l’acceptation de la France.

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