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Les récompenses d’honneur, la dédicace d’une slalue ne furent pas les seuls témoignages décernés au maréchal de Richelieu après la délivrance heureuse de la ville de Gênes; car il avait sauvé la plus riche des républiques avec sa banque de Saint-Georges. Le sénat spontanément lui vota un million d’écus en souvenir de ses services, et l’inscrivit sur son Livre d’or : honneur rare dans ses annales. Mais cette grande noblesse était si prodigue, que ces milliers de louisd’orelle lesdépensait presque aussitôt dans le faste et dans le luxe. Le maréchal de Richelieu qui avait le goût de l’élégance avait acheté la lieutenance des garennes de Génévilliers, et il chargea Servandoni, l’in* génieux artiste, d’y construire un rendez-vous de chasse digne de son goût et de la fortune des Richelieu.
La mémoire des générations, courte et ingrate
envers les artistes, sait à peine le nom de Servan-
— ioe —
doni. Le clergé de Saint-Sulpice , après que Servandoni eut construit le grandiose portique de l’église , donna le nom de Servandoni à une petite rue obscure, qui est comme une signature effacée au pied de l’œuvre monumentale. Servandorii, le protégé et l’ami de la marquise de Pompadour et du marquis de Marigny son frère, était Florentin d’origine et Romain par l’étude. C’était l’artiste qui avait le mieux étudié les vestiges , les ruines de l’antiquité, et il devint le décorateur à la mode de tous les opéras , de tous les spectacles. Servandoni, d’une prodigieuse invention, décora les fêtes royales à Paris, Versailles, Dresde,
4 Lisbonne et à Londres: ce fut Servandoni qui dessina le splendide feu d’artifice qui coûta plus de cent mille guinées à l’honorable Cité pour les fêtes de l’avénement de Georges II ; à Stuttgard , il dressa un théâtre où quatre cents chevaux purentse mouvoir à l’aise. Il existe encore le plan que ■ Servandoni avait dressé pour la place Louis XV, eldont les deux bâtiments du garde-meuble ne sont qu’un faible fragment: la place devaitêtreenvironnée de galeries et de péristyles, de manière à mettre à l’abri cinquante mille spectateurs : trois cent soixante colonnes, cent trente-six arcades contenant cinq cent viugt-six pilastres devaient ceindre la . . place, liée par un côté à un temple grec (le palais
Bourbon , le Corps législatif) , et par une large voie à un autre temple (la Madeleine).
Ce fut Servandoni que choisit le maréchal de Richelieu pour embellir sa capitainerie des chasses de Génévilliers; il fallait le saisir au bond le fantasque artiste, toujours en fuite, toujours endetté, malgré les trente mille livres de pension que lui faisait le roi Louis XV, et les vingt mille livres qu’ajoutait madame de Pompadour et les douze mille de gratification du marquis de Marigni, et les gains énormes qu’il faisait chaque annnée. C’était alors Te beau temps pour les artistes : ils ne tendaient pas la main aux gouvernements pour obtenir l’aumône d’une commande : cent maisons d’illustre noblesse les appelaient pour embellir leurs hôtels, leurs châteaux, 1 leurs galeries ; Servandoni consentit à construire le petit bâtiment des chasses du maréchal de Richelieu, admirable bonbonière comme fut plus tard Lucienne ; on y remarquait surtout une glacière, élégante rotonde à cinquante colonnes, imitée du temple de la Sibylle à Tivoli ; les seuls décors coûtèrent trente mille louis au maréchal de Richelieu : il eut l’honneur d’y recevoir à plusieurs reprises le Roi et madame la marquise, qui voulut elle-même complimenter Servandoni sur son rare mérite : il avait fait un objet d’art de chaque
fenêtre, de chaque porte, de chaque clou : Boucher et Grcuze avaientuni leurs pinceaux pour embellir èhaque pan de boiserie. La marquise ellemême peignit une corbeille toute pleine de petits Amours qui semaient des roses sur le portrait du Roi, œuvre de Vanloo : Vônise avait envoyé douze de ses plus belles glaces ovales pour servir de portes; on soupait au milieu d’un admirable pêlemêle de porcelaines de Chine, de meûbles à petit point, de cages à filandres d’or, tressées dans des bois odorants : les oiseaux rares du Brésil et de l’Inde sautillaient au soleil dans des volières parfumées de jasmin ét-de lila de Perse.
Le maréchal de Richelieu qui savait le goût du roi Louis XV pour les boissons froides fil de la glacière sa salle à manger (ce ne fut que vieillard et propriétaire des meilleurs crûs du Médoc que Richelieu fit la renommée des vins de Bordeaux) ; à celte époque il s’en tenait comme le Roi au vin d’Aï frappé de glace. . Génévilliers , était la meilleure garenne de France et la capitainerie foisonnait de venaison. L’admirable contour que décrit la Seine depuis Beson jusqu’à Asnières, resserrait les bruyères de Génévilliers, Colombe, la Garenne-Château, Villeneuve-la-Garenne, riches en linsjgibiers ; la grosse bête était réservée aux chasses de Fontainebleau, Sénart,
Compiègne que le Roi venait de faire embellir dans les. proportions les plus grandioses. Louis XV - était le roi des travaux d’art ; à Génévilliers le Roi pouvait courir le lièvre de race croiséede Flandre et de Bourgogne; il pouvait abattre cent faisans dorés, des volées de perdrix aux pattes rouges et courtes, la caille nourrie de raisins transportés tout exprès des plants et treilles de Fontainebleau, la grive qu’attiraient les bouquets de fenouils, etc. Les garennes, admirables institutions de plaisance, qu’une stupide Assemblée détruisit comme un .droit féodal 1
Quand le roiLouis XVarrivaità un rendez-vous de chasse (1), en simple veste galonnée, en culotte de peau, le couteau à la ceinture, avec le sans-façon d’un gentilhomme campagnard , il exigeait que l’hôte qui avait l’honneur de le recevoir ne le traitât qu’avec les produits de sa chasse, et c’était une des grandes épreuves du chef et de l’intendant : Richard, le cuisinier du maréchal de Richelieu, dut composer le menu d’un dîner de chasse du Roi (retour de midi). Voici les traces qui nous sont restées de cette admirable combinaison:
potage purée de gibier aux œufs pochés de faisans, petits pâtés de hachis de cailles, quenelles -
(1) Livre des cluuscs du roi Louis XV.
d’orlolans, boudin de lièvre, côtelettes .de che-
vreuil à la gelée d’orange, jeunes perdreaux rôtis tendrement .couchés sur un splendide lit de truffes, et comme plat d’honneur de la chasse un jambon de sanglier trempé au vih de Madère et autour duquel, dans l’attitude de cygnes sur un beau bassin, cinq ou six faisans dorés étalaient leur plumage réjouissant. Les vins étaient tous pris dans les belles et vastes caves de la glacière, où chaque tonneau étalait sa vieille généalogie. ' '
Le maréchal de Richelieu avait fait de Génévilliers sa maison de plaisance; il la quitta sans vouloir plus y retourner, car. dans une partie de chasse il avait tué un paysan par un coup de malheur : il fit une grosse pension à la vfeuve, et il né voulut plus voiF la belle garenne de Génévilliers qu’ai vendit au duc de Choiseul ; il chargea son cher et fantasque Servandoni. dé lui construire un pavillon de résidence au sein de Paris. Le vieil hôtel du duc de Richelieu était à la Place-Royale, près du Pas-de-la-Mule, lieu autrefois embelli par le séjour de la noblesse de France et même par les financiers (1) : sous Louis XIII encore, les deux
(1) Les Mémoires disent que lorsqne Richelieu vendit cet hôtel, l’ambassadeur de Venise qui vint l’habiter fut obligé de
plus beaux hôtels de la bonne ville de Paris étaient celui de Rambouillet, le riche traitant dont les jardins descendaient du Faubourg Saint-Antoine jusqu’à la Seine (1), et l’hôtel de Zamol , l’orgueil de la rue de la Cerisaye , si souvent visité par Henri IV. Lotus XIV mit à la mode le faubourg Saint-Germain aux rues vastes et larges; la marquise de PompaJour embellit les Champs-Elysées des magnifiques hôtels du faubourg Saint-llonoré. Depuis, la mode de bâtir s’était portée sur les remparts, dans les marais qui entouraient la Grange-Batelière et ces terres basses situées au pied des Porchenms, près du couvent des Mathurins : noblesse et finance achetaient des terrains (2), élevaient des constructions splendides, témoin les hôtels Crozat, Choiseul, Laborde et du duc d’Antin : le maréchal de Richelieu, qui habitait provisoirement près du couvent des Augustins et des Feuillants, voulut avoir son pavillon et son hôtel à lui et il désigna
remplirtout un mois ses appartements de ballotsde laine pour les désinfecter des parfums d’ambre et de musc ; d’autres ajoutent même qu’il fut obligé d’y faire parquer des moutons pour enlever l’odeur.
(1) C’est de cet hôtel qu’a pris son nom la rue de Rambouillet, près de la rue de Charenton.
(2) Voir mon premier volume de l’histoire des grandes opérations financières. — Les Fermiers Généraux.
ce point du rempart où finissait l’hôtel Ghoiseol : Servandoni dessina un pavillon charmant qui, façonné à l’italienne, devait s’accouder légèrement sur une colonnade circulaire, sorte de belvédère à l’extrémité de l’hôtel.
Ce belvédère était commencé lorsque la guerre éclata violente contre la Prusse et l’Angleterre : le roi Louis XV-, qui avait toute confiance en la bravoure et l’honneur du nouveau maréchal de Ri- .chelieu, lui confia la plus périlleuse entreprise, le commandement de la petite expédition qui devait planter le drapeau fleurdelisé sur l’île de Rlinorque.
Avant de suivre le maréchal duc dé Richelieu
à travers les champs de bataille , il est essentiel de jeter un coup d’œil attentif sur l’état des relations de la France avec l’Europe.
La diplomatie du cabinet de Versailles avait
éprouvé quelques modifications depuis la paix générale d’Aix-la-Chapelle (1 748). Le roi Louis XV avait été' profondément affecté des menées de l’Angleterre et des rapprochements du cabinet wigh avec la Prusse et le corps germanique : dans l’Amérique déjà les Anglais avaient commis des «actes d’hostilité au Canada, et tout faisait pressentir une guerre maritime des plus violentes pour l’année qui allait s’ouvrir.
Dans ces circonstances délicates, le cabinet dut délibérer sur lç caractère et la nécessité de ses alliances au dehors, et ce lut dans le conseil secret que pour la première fois il fut question do l’alliance autrichienne et des avantages qui pouvaient
en résulter. I/examen fut sérieux : il n’y a que les faiseurs d’anecdotes qui attribuent de grands effets à de petites causes; il ne s’agissait pas d’une vengeance de madame dePompadour ou de l’abbé de Demis (1) contre le roi de Prusse, mais d’un plan diplomatique très-grave déjà essayé durant . l’ambassade du duc de Richelieu à Vienne.
La maison d’Autriche n’était plus redoutable .. pour la France depuis le xvm e siècle; l’habileté désormais consistait à s’en faire une alliée à deux fin^: la première, de s’assurer une grande force continentale en cas d’une guerre maritime contre les Anglais; la seconde était d’obtenir la juste indemnité de cette alliance avec le cabinet de Vienne par la cession des Pays-Bas; l’Autriche devait trouver nécessairement elle-même une compensation en Italie, dans le Frionl, en Valachie, en Moldavie; les Pays-Bas, qui coûtaient beaucoup à l’Autriche, étaient pour elle fort difficiles à gouverner. Il y a loin de ces calculs sérieux aux causes puériles vulgairement indiquées, à ces épigrammes du roi de Prusse contre l’abbé de Bernis: • "
Évitez de Bernis la stérile abondance. '
(1) François-Joachim de Pierre, comte do Lyon et cardinal de Bernis, né le 22 mars 1715 ; il était des Moutaigncs de l’Ardfcche; il fut secrétaire d’Êtat en 1755 et 1750.;
Les poëtes s’imaginent trop souvent qu’ils sont les menëurs des affaires humaines : une épithète insolente donnée par le roi de Prusse à madame de Pompadour n’a-l-elle pas été aussi indiquée comme une des causes de la guerre?
Les affaires se traitent par d’autres éléments, et alors même que Marie-Thérèse, aurait éprit à madame de Pompadour ma cousine, cette flatterie n’eût pas amené un traité d’alliance. L’abbé, puis cardinal de Bernis n’était plus cet esprit mondain que Voltaire appelait Babet ta Bouquetière ; il était devenu un homme d’Étât remarquable dont la correspondance est demeurée comme un monument de diplomatie. L’abbé de Bernis d’abord envoyé àVenise auprès de cette république, la grande école des 1mm iqesd’Élat, s’y était fait une place notable ; c’est à Venise surtout qu’on savait l’Europe. Bernis y avait déjà connu et hautement apprécié le prince de Kaunitz lorsque le roi Louis XV nomma le duc de Choiseul à l’ambassade de Vienne en 1754. Il y trouvah les antécédents magnifiques du duc de Richelieu : le terrain était préparé pour une alliance; elle fut signée à Versailles le 2 mai 175G par l’abbé depuis cardinal de Bernis. v '
Il n’est pas vrai que le duc de Richelieu y fût opposé et que ses penchants dussent l’entraîner à
l'alliance prussienne. On n’était plus à l’époque du grand cardinal : avec les siècles les intérêts changent, la politique d’un temps n’est pas celle d’un autre; Henri IV et Louis XIII avaient un but à réaliser, l’abaissement de la maison d’Autriche : le cardinal de Richelieu remplit cette mission. Après Louis XIV le cabinet de Vienne, je le répète, n’était plus redoutable, et les guerres pour la Pragmatique avaient encore affaibli "cette illustre maison : qui pouvait craindre alors l’ambition de Marie-Thérèse défendant sa couronne avec un si brillant courage et une énergie chevaleresque ! La France pouvait désormais tendre la main à l’Autriche; il n’y avait que les vieillards qui pussent critiquer l’abandon de l’alliance prussienne ;• le xvn e siècle avait fini avec son esprit et ses grandeurs particulières.
Au reste, il se rattachait un immense intérêt à cette noble tête de Marie-Thérèse et les philosophes mêmes la comblaient d’éloges :
Fille de ces héros que l'empire eut pour maîtres,
Digne du trône auguste où l’on vit tes ancêtre»
Toujours près de leur chute et teujôurs affermis;
’ Princesse magnanime
• Qui jouit de l’estime
De tes ennemis (1). > ’■
Ce n’était donc pas à la suite de quelques lettres
(1) Voltaire, Odes,
caressantes de Marie-Thérèse à madame de Pompadour que l’alliance avec l’Autriche fut signée, mais parce qu’elle reposait sur de véritables intérêts; et M. le duc de Choiseul la prit à coeur avec un dévouement, un enthousiasme, une fermeté
remarquables. Le conseil du roi Louis XV se décida après un examen sérieux, car les Anglais avaient commencé les hostilités au Canada: Frédéric II, avec les subsides de l’Angleterre, troublait la paix de l’Allemagne, il fallait prendre un parti et l’alliance de 1756 fut conclue. Le cabinet du duc de Choiseul, si éclairé au point de vue diplomatique, eut quelque peine à lutter contre la popularité de Frédéric II, aimé et célébré par les philosophes.
Toute l’Europe allait prendre les armes dans cette guerre; la Russie, encore sous le -sceptre d’Élisabeth Petrowna, envoyait une armée contre la Prusse, et l’habileté incontestable du cabinet de Versailles fut de grouper autour de lui les forces du continent alors qu’il allait entreprendre la plus formidable des luttes sur les mers avec l’Angleterre qui s’en disait souveraine. Madame de Pompadour ne donna pas seule l’impulsion à ce système, il était dans la pensée du conseil tout entier; elle le seconda par la fermeté de son caractère et la persistance de ses volontés.
L’obstacle le plus grand aux résolutions du “conseil vint des cours souveraines du royaume, appelées à voter l’argent et à sanctionner l'impôt. Les parlements entravèrent l’action de la diplomatie et les succès de la guerre, ils irritèrent les esprits par des oppositions persévérantes. À ce point de vue, le parti parlementaire fit beaucoup de mal à la politique d’État, car il n’y a pas de système persévérant sans finance. Il faut ajouter les ridicules débats du jansénisme et des appels comme d’abus sur le9 refus de sacrements : comment suivre une politique ferme et considérable? Cependant ne soyons pas injustes envers les vieux temps et l’antique monarchie dont la pensée et la volonté créèrent la France. Il n’y avait pas de ces . guerres à la manière des révolutions, portées au loin, rapides, immenses comme un fleuve impétueux qui se répand et se retire; la monarchie conquérait à petits pas et organisait ainsi l’Artois, la Flandre, l’Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté; puis la Corse, pour les réunir définitivement.
Cet esprit de conservation -tenait peut-être à l’intelligente administration des provinces ; la monarchie ne violentait ni un système ni une idée dans le pays conquis; elle laissait à chaque province réunie ses moeurs, sa langue, ses privilèges, de manière à les accoutumer doucement
au régime général de la monarchie; la transition d’une souveraineté à une autre se faisait toute seule, lentement et sérieusement. Quand on veut qu’un peuple conquis accepte le joug d’une nouvelle nationalité, il faut se garder de lui faire trop sentir le frein de. son gouvernement. Je ne >ais si l’unité administrative a ses avantages, mais elle rend impossible ce système progressif de réunion et de conquête qui constitua la France. Si Louis W avait enlevé son grand conseil à l’Alsace, elle ne serait pas devenue si française. Les unités mathématiques ne sont pas toujours un bon système en matière de gouvernement.
C’était sur la demande - du- sénat de Gênes que le duc de Richelieu était nommé maréchal de France; l’armée venait de perdre des chefs cohsidérables, les maréchaux de Saxe et de Lowendahl ; ils avaient rendu d’immenses services et néamoins on les chansonnait sur leur conduite et leur vie galante et dissipée. On faisait dire au Diable, à la mort du maréchal de Saxe et de Lowendahl (1 ) :
Tous deux vaillants.
Tous deux prudents,
Tous deux bâtards,
Tous deux pillards,
Tous deux sans foi, ,
Tous deux sans loi, . -
Tous deux à moi ! (Le Diable .)
Le bâton de maréchal de France fut donné au duc de Richelieu, dont la carrière militaire allait se continuer d’une manière très-brillante lors de
(1) Le maréchal de Saxe mourut à Paris, le 30 novembre
, . . — 121 — la grande guerre de 1756. Les Anglais avaient commencé les hostilités dans le Canada; leurs vaisseaux, selon leur usage, avaient fait des prises et attaqué les vaisseaux du Roi sans déclaration préalable. Dans cette grave circonstance, le conseil secret de Louis XV s’assembla le 13 mars 1756 à Ghoisy, et l’on résolut une expédition soudaine et glorieuse, qui serait à la fois un gage donné à l’alliance espagnole et une leçon de har r diesse envoyée à l’Angleterre elle-même.
L’île de Minorque était oecupée par les Anglais ; Port-Mahon formait avec Gibraltar, le système militaire et maritime de la Grande-Bretagne dans la Méditerranée, Il fut décidé, à Choisy, que l’île de Minorque serait enlevée par un coup de main avant que les Anglais eussent concerté un système de défense; le maréchal duc de Richelieu reçut le commandement en chef d’une expédition de dix-huit mille hommes choisis parmi les plus intrépides régimçnts de l’armée : Royal-Bretagne, Vermandois, Hainault, Médoc, Talar'u, Roqnepine, Dauphin, la Reine, Rqyal-Artillerie, com- . mandés par les beaux noms que voici : Clermont, Rohan-Rocliefort, Béthune, Rochambeau, Biron, Lannion, Maillebois. Ces régirftents furent réunis entre Toulon et Marseille avec la plus grande célérité. ' ' ...
Le 25 mars , le maréchal de Richelieu prit congé du Roi. Accompagné de son fils, le duc de Fronsac, et de son gendre, le comte d’Egmont, il arriva au port de Toulon le 30 mars en passant par Marseille ; les Provençaux; par un noble patriotisme, avaient fourni tout ce qui était nécessaire aux armements des troupes. L’escadre, sous les ordres d’un brave marin, le contre -amiral de La Galissonnièrc, mit à la' voile le I er avril, et malgré un affreux vent du nord-est qui l’assaillit le 14, l’escadre française opéra.son débarquement à Minorque le 18 sans obstacle , et l’on vit ces belles troupes se déployer dans la plaine, les étendards fleurdelisés au vent : c’était un ravissant aspect que les troupes du Roi avec leur habit blanc revers jonquille, écarlate, bleu clair ou rose. Le gouverneur anglais de l’imprenable fort Saint-Philippe, lord Blackehai, fit demander au maréchal . de Richelieu la cause du débarquemcne des troupes françaises dans* Pile de Minorque, comme s’il ignorait l’état de guerre; le maréchal répondit :
« Que l’état de guerre existait et qu’il eût à $e défendre, car les troupes du roi de France allaient avoir l’honneur de croiser leur feu avec les troupes de S. M. Britannique. »
Le siège en règle de Saint-Philippe commença ! mais la question militaire tout entière étaiLdans
un engagement de l'escadre française dii contreamiral La Galissonnière avec la flotte anglaise, qui ne pouvait tarder de paraître dans la Méditerranée. Le 1 5 mai on la signala ; aussitôt le maréchal de Richelieu envoya treize piquets d’artillerie au contreamiral et un renseignement très-précieux, les signaux de la flotte anglaise avec la terre, dont on s’était emparé. Le 18 fut une belle journée pour la marine de France/ear elle vit fuir devant elle le pavillon anglais. Le but de l’armement britannique était manqué' : Port-Mahon ne pouvait être ni ravitaillé ni secouru, et lord Blackenai fut' sommé de se rendre à des conditions honorables.
La réponse du général anglais fut digne d’un brave officier, et l’assaut fut résolu; il s’agissait d’enlever une place des plus fortes , une succession de redoutes superposées l’une sur l’autre jusqu’au sommet garni d’une formidable artillerie. Le maréchal de Richelieu demandait des prodiges aux braves soldats du Roi, et commeles délices de l’île de Minorquc avaient jeté quelques grehadiers dans les habitudes d’ivresse, le maréchal publia un ordre du jour admirable : « il privait de l’honneur de monter à l’assaut tout soldat trouvé ivre; » le matin tous les grenadiers étaient calmes, soumis, sobres comme de jeunes filles , et quand les trompettes et cimbales retentirent f on les vit s’é-
lancer au pas de course, planter des échelles autour des remparts , s’aider, s’épauler les uns les autres à la courte échelle, sauter les fossés, escalader les créneaux comme des salamandres au soleil. Le maréchal de. Richelieu, il ses côtés le duc de Fronsac et le comte d’Egmont (1) étaient à la tête des grenadiers; lord Blackenai fit baltre la chamade et le fort Saint-Philippe capitula.
Lanouvelle en fut portée à Choisy parle duc de Fronsac et le comte d’Egmont nommés chevaliers de Saint-Louis. Le rapport du duc de Richelieu fut lu le soir au petit souper par ,1a marquise de Pompadour. Une lettre du maréchal à Louis XV raconta comme un témoignage charmant de la gaieté française que les colonnes destinées à franchir les murs, à surmonter les rochers, marchèrent précédées de violons jouant les airs les plus gais des Porcherons et des guinguettes de la Courtille. - ' . ..
Mahon fut enlevé par les prodiges d’un assaut à travers les rochers, et le maréchal de Richelieu, comblé des éloges de tous , reçut un commandement supérieur dans la guerre d’Allemagne.
Cette guerre a toujours été mal jugée par les causes que je vais dire; d’abord elle fut entrer prise contre le roi Frédéric de Prusse, le héros
(1) Marié à Armande de Richelieu .depuis deux mois.
— 1£ij —
des philosophes, des' encyclopédistes , et ceux-ci qui vendaient volontiers la France pour le plaisir de recevoir un petit billet athée du roi de Prusse, ne cessèrent de décrier les soldats et les officiers qui combattaient glorieusement les armées prussiennes. La marquise de Pompadour, caractère si noblement français, encourageait le roi Louis XV dans celte guerre qui devait nous donner le Rhin pour limite et la Belgique comme indemnité.
On n’a jamais publié le traité secret signé à Versailles par fabbé deBernis et qui précéda le traité public de 1756. Par ce traité l’Autriche cédait les Pays-Bas à la France et le rôi Louis XV s’engageait (comme pour la Lorraine) à en faire d’abord une souveraineté séparée avec la réversibilité à sa couronne; dans cette hypothèse, •. Luxembourg devait être rasé, la Pologne restait indépendante sons un roi héréditaire et la Saxe recevait la Poméranie. La calomnie murmurait contre la favorite, qui avait soutenu ce plan natio-^ nal ! Un mauvais esprit se faisait entendre contre l’armée : les parlements cherchaient une fausse popularité dans le refus d’enregistrement de l’impôt et devenaient les auxiliaires de l’étranger!
Si bien que pour se procurer de l’argent pour la campagne, on fut obligé de créer vingt places nouvelles de fermiers généraux, d’emprunter aux
financiers 60 millions et de créer des loteries. Si cette guerre ne fut pas toujours heureuse , la cause ne doit pas en être imputée à l’armée, mais à l’opposition des philosophes et des par- lements, résistance qui servit l’ennemi.
Elle commença cette campagne par une belle manœuvre du maréchal de Richelieu qui , pressant avec vigueur les Anglais et les Hanovriens du duc de Cumberland, les accula de telle sorte que le général ennemi signa la capitulation de Clostcr-Seven (1), véritables fourches caudines pour l’armée anglaisé. Afin d’éviter de mettre bas les armes, le duc de Cumberland engagea d’honneur sa parole à ne pas employer son armée pendant six mois , ce qui laissait à l’armée française la liberté entière d’agir contre les Prussiens. , Le roi Frédéric pressé à son tour, écrivit en termes obséquieux au maréchal duc dé Richelieu, en le suppliant d’entamer une négociation : « Je . suis persuadé, disait-il, que le neveu du grand'cardinal de Richelieu est fait pour signer des traités comme pour gagner des batailles; je m’adresse à vous par un effet de l’estime que vous inspirez à ceux qui ne vous connaissent pas même particulièrement. Celui qui a mérite une statue à Gênes,
(I) Signée le‘8 septembre 1757.
celui qui a conquis l’île de Minorque malgré des obstacles immenses , celui qiii est sur le point de subjuguer la Basse-Saxe, ne peut faire rien de plus glorieux que de travailler à rendre la paix à l’Europe, ce sera le plus beau de vos lauriers. » Frédéric.
Le maréchal de Richelieu répondit au roi de Prusse avec une dignité polie: « Sire/ quelque supériorité que V. M. ait en tout genre, il y aurait sans doute beaucoup à gagner pour moi de négocier plutôt que de combattre vis^à-vis d’un héros tel que V. M. ; je crois que je servirais le Roi mon maître d’une façon qu’il préférerait à des victoires, si je pouvais contribuer au traité de la paix générale: mais j’assure à V. M. que je n’ai ni instructions, ni notions sur le moyen d’y parvenir; je vais envoyer un courrier pour rendre compte des ouvertures que V. M. veut bien me faire, et j’aurai l’honneur de lui rendre réponse.
Je sens, comme je le dois , le prix de toutes les choses flatteuses que je reçois d’un prince qui fait l’admiration de l’Europe, et qui, j’ose le dire, fait ' encore plus la mien ne -en particulier/Je voudrais au moins mériter ses bontés en le servant dans le grand ouvrage qu’il paraît désirer et auquel il croit qûé je puis contribuer. Je voudrais surtout pouvoit lui donner des preuves du profond res-
pect avec lequel je suis de V. M. le plus .humble serviteur. » Richelieu.
Le maréchal venait certainement d’acquérir une grande gloire en forçant l’armée anglaise à capituler, et le ministre secrétaire d’Etat, l’abbé de Remis lui écrivait : « Recevez mon compliment, mon cher maréchal , d’un événement aussi glorieux pour les armées du Roi qu’agréable à toute la nation qui n’a pas à mêler ses regrets à la joie publique, puisque sans effusion de sang vous avez détruit ou annulé une armée entière. Je me flatte que vous connaissez trop mes sentiments pour douter de l’intérêt personnel que je prends à un résultat aussi honorable qu’utile. »
Ce qu’espérait sans doute Frédéric dans cette négociation, c’était d’énerver lecabi net de LouisXV par l’action du parti philosophique qui lui était dévoué; Voltaire est son conseil, son appui. Frédéric lui adresse les vers les plus aimables, et Voltaire n’est pas en reste avec lui.
Roi des beaux vers et des guerriers, ' . -
N’allez point à bride abattue;
Je crains qu’Apollon ne vous toe ’
En vous couronnant de lauriers.
Vainqueur des préjugés, vainqueur dans tes combats,
> Enfantjde Marc-iAurèle et rival de Lucrèce,
Quel étonnant génie a coçduit tous vos pas
Du faste de la gloire au sein de la sagesse? - . •
Dieux justes ! (s’il en ést), quoi cette àme si belle , N’est-ce qu’un composé de vos quatre éléments? L’esprit de ce grand homme est-il une étincelle Qui s’évapore avec les sens ?
C’est pendant que Frédéric eston pleineguerre avec la France que Voltaire adresse ces vers flatteurs à l’ennemi de son pays, te roi de Prusse, qui sait toute la puissance de cette plume , le caresse, le consulte. Au milieu des infortunes militaires de celte campagne, Frédéric écrit à Voltaire que s’il ne peut résister à tant d’eDnemis conjurés contre -lui il se tuera comme les stoïciens de l’antiquité. Voltaire le dissuade de ce projet. « Quoi ! Vous voulez mourir ! je ne vous parle pas de la terreur que ce dessein m’inspire, je vous conjure de réfléchir que du haut rang où vous êtes, vous ne pouvez Voir quelle est l’opinion des hommes; vous aimez la gloire; vous la mettez aujourd’hui à mourir d’une manière que les autres hommes choisissent rarement, et qu’auctip souverain de l’Europe n’a jamais imaginée depuis la chute do l’Empire romain. Si V. M. prend ce funeste parti, elle y cherchera un honneur dont pourtant elle ne jouira pas; elle dit qu’elle ne veut pas être humiliée par des ennemis personnels ; elle entre donc dans ce triste parti de l’amour-propre et du désespoir : écoutez contre ces sentiments votre raison-
supérieure; elle vous dit que vous n’êtes pas humilié et que vous ne pouvez l’être; elle vous dit qu’étant homme comme tous les autres, il vous restera, quelque chose qui arrive, tout ce qui peut rendre les hommes heureux, biens, dignités, amis; un homme qui n’est que roi peut se croire très-infortuné quand' il perd ses États, mais un philosophe peut se passer d’États. » *' .
Cette lettre si pleine de vulgarités d’école n’est pas ce que le roi Frédéric attendait de Voltaire ; habile à se servir de tout, Frédéric savait ses liaisons avec le maréchal de Richelieu, et l’action que pouvaient exercer quelques flatteries ; bien jetées par l’écrivain du siècle sur l’esprit un peu vaniteux du maréchal, que Voltaire célébrait comme le maître des destinées du monde. Il était évident que si le- maréchal de Richelieu n’avait pas consenti à la convention de Glosler-Seven, s’il avait forcé l’armée anglaise à mettre bas les armes, le corps français que commandait M. de Soubise aurait pu tourner les Prussiens, et à leur tour il les eût forcés à se rendre : c’est ce qui faisait le désespoir de Frédéric de Prusse. Dhns le but d’éviter cette catastrophe, le Roi faisait intervenir Voltaire; il demandait en suppliant la paix au maréchal de Richelieu, v • • > . ---
Le maréchal avait-il agi par imprudènce et
eontré ses instructions en signant la convention de Closter-Seven ? y avait-il eu corruption et pactesecret entre le duc de Cumberland, et le maréchal Richelieu? questions qu’on put soulever, car la convention de Closter-Seven devait décider du sort, de la campagne. Le maréchal de Richelieu semble pressentir les reproches qu’on peut lui faire : « J’ai cru devoir ménager le sang des troupes, d’autant que j’obtiens la même chose par la capitulation : voilà les troupes ennemies dispersées; j’ai cru que tes passeports que j’ai donnés à ces troupes disaient assez qu’elles étaient à la discrétion du roi de France maître du pays ; je n’avais pas besoin de les désarmer, »
Le maréchal de Richelieu avait les pleins-pouvoirs pour diriger le corps d’armée sous ses ordres. Il n’y eut pas de corruption; la conven- ' tion était utile en elle-même , si elle avait été fidèlement exécutée. L’armée anglaise devait se retirer du champ de bataille et ne point servir durant la campagne, et c’est dans ce sens que la conduite du maréchal de Richelieu reçut l’approprobation du cardinal de Bernis, premier minis- . trede Louis XV : qui aurait pu croire que la convention de Closter-Seven nè sérail pas exécutée? qui aurait pu penser que le Cabinét anglais en rappelant le duc de Cumbërfand se serait cru
parfaitement affranchi des clauses sacrées de la convention? qui aurait pu croire que. des officiers anglais, hessois et hanovriens, nprès avoir moralement rendu leur épée, consentiraient à s’en servir encore contre la foi jurée?
Eh bien, ce triste exemple fut donné par le cabinet anglais et l’armée sous les ordres du duc de Cumberland ; le duc se contenta clé céder le commandement et il se crut officiellement dégagé. Le corps Anglo-Hessois-Ilanovrien fut placé sous les ordres du prince de Brunswick, et devint un puissant auxiliaire de Frédéric dans la campagne ; aucun officier ne brisa son épée; ils se battirent comme si la convention de Gloster-Seven n’avait pas été signée. Ce manque de foi sauva Frédéric II et décida ses manœuvres offensives pendant cette campagne Les écrivains philosophes vendus aux Prussiens et aux Anglais n’ont pas même jeté un blâme sur le manque de foi Closter-Seven, cause réelle de la bach I
A la suite du brillant succès des armées françaises devant Mahon, un procès sinistre s’accomplit en Angleterre, et le suplice de l’amiral Byng fut comme un sacrifice fait à la popularité du pouvoir. John Byng arrêté et martialement condamné fut en vain recommandé à la clémence royale: il dut mourir. Il ne faut jamais juger un acte en lui-même, mais par les circonstances qui l’environnent et souvent le déterminent. L’Angleterre n’était pas alors dans une situalion légale ; elle recourait à. toutes les violences pour réveiller l’esprit patriotique.
Jamais ses périls n’avaient été plus grands h A peine échappé à l’insurrection écossaise, sous Charles-Édouard, Georges II s’était vu menacé par la France; une forte armée de cinquante mille hommes exercés sur des bateaux plats campait en Normandie ; elle était destinée à une descente en Angleterre alors dégarnie de troupes;" le Roi
s’était en vain adressé aux Hollandais pour appeler sous les drapeaux les six mille hommes queles traités lui assuraient pour la défense du sol de l’Angleterre. Les Etats-Généraux avaient répondu par une subtilité : « Le cas prévu, disaient-ils, n’était pas arrivé, » car il y avait seulement menace d’invasion et non pas invasion réelle. Alors Georges II, aidé des subsides du parlement, avait pris à sa solde dix mille Ilessois et llanovriens, excellentes troupes électorales.
Ce fut dans ces circonstances si diiïiciles pour l’Angleterre, quand il fallait défendre l’Ecosse et l’Irlande, que des dépêches du gouverneur de Gibraltar annoncèrent au cabinet du comte de Pelhamcl du comte de Harrington, qu’une Hotte française montée par des troupes de débarquement, se dirigeait vers l’île de Minorque, conquête de l’Angleterre depuis le règne de la reine Anne. Il ^e fit dans le peuple britannique un mouvement d’irritation contre l’imprévoyance des ministres qui avaient laissé la Méditerranée sans escadre d’observation et de combat.
Aussitôt J’amirauté réunit le plus de vaisseaux possibles, bons ou mauvais, et elle donna le commandement de cette escadre à un vieux nom de la marine royale d’Angleterre, l’amiral Byng, le fils de Georges Byng, amiral de la flotte,
* % Digitlzed,
né dans le comté de Kent et créé pair d’Angleterre sous le titre de lord vicomte Torrington (1). John Byng avait déjà glorieusement suivi la carrière de son père lorsqu’il fut chargé du commandement supérieur de cette escadre destinée pour la Méditerranée et composée de dix vaisseaux. Dans son Mémoire, John Byng déclare : « que sept seulement de ces navires pouvaient tenir longtemps la mer; il devait, il est vrai, se ravitailler à Gibraltar, y prendre trois autres vaisseaux, quelques frégates avec des troupes de débarquement. »
Cette expédition se fit avec lenteur et lorsque Byng arriva dans la rade de Gibraltar, il apprit le ' débarquement des Français sous le maréchal de Richelieu et le siège de Saint-Philippe : une escadre de douze vaisseaux de ligne et do huit fré- . gates au pavillon blanc, sous les ordres de l’amiral La Galissonnière, tenait les pleines eaux delà Méditerranée. A ce moment , Gibraltar même était menacé par une armée et une escadre espagnoles; le gouverneur ne pouvait disposer d’aucunes troupes de débarquement : un conseil de guerre fut tenu, et il déclara qu’il était impossible de jeter des troupes anglaises dans l’île de Minor-
•' (1) En 1721. - • !
que sans conipromctire - la sfirelé de Gibraltar et du détroit.
Cette délibération, l’amiral Bvng l’envoya à l’amirauté d’Angleterre avec des plaintes douloureuses; j’ai sous les yeux copie de sa lettre dans laquelle il déclare : « qu’on l’a envoyé trop tard dans une expédition dont le succès dépendait entièrement d(? la grande célérité; l’amiral révèle l’incurie de l’amirauté; il n’a ni vivres ni moyen de radouber ses vaissaeux; il ne peut pas davantage secourir Mahon, car il ne peut disposer de plus de six mille hommes de troupes, contre les dix-huit mille que conduit le maréchal de Richelieu. » C’était ici une accusation contre le ministère déjà poursuivi par l’opinion et par la voix terrible du premier des Pitt, depuis lord Chalam.
Le 8 mai néanmoins, pour remplir sa mission, l’amiral John Byng entra dans la Méditerranée et cingla vers Port-Mahon ; il put reconnaître que le pavillon anglais flottait encore sur le fort Saint- Philippe. Mais les Français maîtres de toutes les côtes avaient établi des batteries sur le rivage de manière à empêcher toutes communications entre le fort Saint-Philippe et l’escadre anglaise de secours. En vain l’amiral John Byng essaya-t-il d’établir, une ligne de frégates légères pour faire connaître au commandant anglais sa présence au-
lourde l’île; à ce moment parut à lui l’escadre du contre-amiral La Gaüssonnière.
Elle se composait de douze vaisseaux, cinq frégates bien armées ; l’amiral Byng ne pouvait plus songer au ravitaillement de la place; il devait d’abord offrir la bataille; c’est ce qu’il fit. Il ré- r suite de son rapport : « Que ses vaisseaux étaient d’une marche inférieure, mal armés avec des équipages bien moins nombreux que les Français ; » après une canonnade où il eut un vaisseau démâté, des autres endommagés, l’amiral Bvng crut devoir se retirer devant l’escadre de l’amiral La Galissonnière; il rentra dans Gibraltar tandis que Port-Mahon tombait aux mains du maréchal de Richelieu avec la garnison anglaise prisonnière de guerre.
La nouvelle de ce glorieux coup demain de la France fit une impression profonde en Angleterre; le peuple s’en émut et les accusations éclatèrent de toutes parts contre le ministère (1). Un ordre de l’amirauté suspendit l’amiral Byng, les amiraux Ilawke et Sundas prirent le commandement de la flotte : Byng arrêté fut conduit à Greenwick; on ne peut se faire une juste idée du soulèvement d’opiniou qui sé produisit en Angleterre ; des pé-
(1) Le premier Pitt était le plus puissant adversaire du cabinet. H devint ministre en 1757.
titions arrivèrent en masse pour demander le jugement de l’amiral; le peuple semblait tout entier poursuivre un homme, on pilla sa maison, et le ministère, pour échapper lui-même aux. accusations, ordonna que le procès de l’amiral Byrig serait suivi devant la cour martiale.
II faut lire dans l’histoire du parlement, la discussion qui s’éleva entre Fox, le duc de New-Castle etlord Ansonsurcettequestion capitale: par quelles
* causes l’île de Minorque était-elle tombée au pouvoir des Français? A la suite d’un long débat, les ministres obtinrent un bill d’indemnité et le parlement déclara : « 1 ° Que d’après les avis réunis par les ministres ils avaient eu raison d’ap-préhender l’invasion de l’Irlande et de l’Angleterre ; 2° qu’ils n’avaient pu avec sûreté détacher un plus grand nombre de vaisseaux pour l’expédition de l’amiral Byng. »
• *.' Lé ministère ainsi absous, restait la question
de savoir si l’amiral avait rempli tout ses devoirs d’homme de mer au service de Sa Majesté, , et sa conduite fut examinée avec d’autant plus de sévérité que les ministres avaient plus de reproches à se faire; une cour martiale fut réunie à Greenwich, composée de einq amiraux, dé neuf capitaines de vaisseau. Elle reconnut: «.Qu’il y avait plus de faiblesse qüe de trahison dans l’action ^le
Byng, » ils le condamnèrent à la peine de mort en appelant sur lui la clémence du Roi i « Nous soussignés, président et membres de la cour martiale assemblée pour le jugement de l’amiral Byng, ' croyons inulilcd’informer vos Seigneuries que dans le cours de celte longue procédure nous avons fait tous nos efforts pour découvrir la vérité et pour rendre enfin la justice qui est due à l’accusé et à notre pays. Mais nous ne pouvons nous défendre d’épancher devant vos Seigneuries le chagrin • dont nous sommes pénétrés par la nécessité de condamner un homme à mort d’après l’extrême rigueur de l’article XII de l’édit martial qui lui est applicable en partie, et qui n'admet de modification que dans le cas où le crime est commis par erreur de jugement ; c’est pourquoi, tant pour le soulagement de nos consciences que par justice * pour l’accusé, nous supplions de la manière la plus instante vos Seigneuries de le recommander à la clémence de Sa Majesté (1). »
Cette sentence inflexible laissait 'donc encore une porte ouverte à la clémence du conseil, et il se fit en Europe, spécialement en France, un mouvement très-favorable à l’amiral Byng; on ne pouvait comprendre cet arrêt d’une cour mar-
(1) Rapport à l’amirauté, 5 juin 1757.
tiale, motivé sur la retraitè.de la flotte quis’ex-" pliquait par la lenteur des mouvements de vaisseaux mal approvisionnés ; Voltaire, qui cherchait toujours le bruit et l’éclat, conseilla meme au maréchal de Richelieu d’écrire au ministère anglais pour justifier la conduite de l’amiral Byng.
« Une lettre de vous, dit-il, suffirait pour le justifier. »
Le maréchal de Richelieu répond : « Je suis •très-touché de l’affaire de l’amiral Byng ; je puis vous assurer que tout ce que j’ai vu et entendu de lui est entièrement en son honneur; après avoir fait tout ce qu’on pouvait attendre lui, il ne doit pas être blâmé pour avoir souffert une défaite; lorsque deux généraux disputent pour Ja victoire, quoiqu’ils soient également gens d’honneür,’ il faut bien que l’un d’eux soit battu, et il n’y a contre l’amiral Byng d’autres reproches que de * l’avoir été : toute sa conduite est celle d’un habile marin digne d’être admiré avec justice; la force des deux flottes était au moins la même; les An- * . glais avaient treize vaisseaux ; nous douze mieux équipés et plus nets; la fortune qui préside à toutes les batailles et spécialement à cejles qui se donnent en mer, nous a été plus favorable qu’à nos adversaires en faisant faire un plus grand effet de nos boulets sur leurs vaisseaux ; je suis con-
vaincu, et cmst le sentiment général, qile si les Anglais avaient continué le- corabat, toute leur flotte eut été. détruite. Il ne peut y avoir de plus indigne injustice que ce qu’on entreprend aujourd’hui contre l’amiral Byng, homme d’honneur.
Tout officieF des armées dort prendre un intérêt particulier à cet événement. »
« Richelieu. »
Le Mémoire du maréchal établit ce fait :
« qu’au moment où l’amiral avait paru devant Minorque, il lui était impossible de sauver et même d’approvisionner la garnison de Saint-Philippe, et que la flotte française du contre-amiral La Galissonnière pouvait être soutenue par les forts de Minorque. » Cette démarche honorable du maréchal de Richelieu, loin de sauver l’amiral Byng, contribua à sa condamnation, et le nouveau ministère du premier Pitt, pour donncrune puissante énergie à la guerre, fit exécuter en toute hâte la sentence. ,
Carie peuple était dans. ces moments d’irri-
talion exaltée qui ne permettent pas la clémence des pouvoirs, et Byng fut passé par les armes sur le pont du vaisseau amiral; il mourut avec calme et résignation (4) et en appelant à la justice
(1) Arquebuÿé le mars 17i7. Je dois- à l’oblrgoance d’un
du pays et à 1$ postérité.. Dans les époques de crise les pouvoirs ont besoin de prouver au peuple que s’ils ont subi de grands malheurs dans la guerre, c’est qu’il y a u trahison; alors il se fait un code militaire qui punit la faiblesse, le malheur comme le crime même. La nation ne peut pas, ou ne veut pas être vaincue et souvent cette énergie cruelle ramène la victoire. L’antique Rome et la Révolution française en ont montré plusieurs exemples.
Quand Voltaire s’indignait de la condamnation de Byng , Montesquieu visitait l’Angleterre ; il entendit, en traversant la Tamise le sifflement dés balles qui allaient au coeur de l’amiral, et neanmoins ce froid parlementaire; écrivait dans l'Esprit des lois le plus enthousiaste éloge de l’impartialité de la justice anglaise. L ’ Esprit des lois , longue antithèse , fautive dans les citations, ne fut qu’un pamphlet -à l'usage des parlements de France qui aspiraient à la constitution d’un unique parlement à la façon de l’Angleterre, complot què Louis XV, aidé du chancelier Maupeou, dér joua si heureusement.
écrivain d’étude et d’esprit, M. Paul Foucbcr, qui prépare un drame sur la mort de l’amiral Byng, la communication d’un numéro du London Marjmine y 1757, qui donne une gravure contemporaine représentant l'exécution de l'amiral Byng.
La violation par les Anglais de la convention de Closter-Scven changeait toutes les conditions^ de la guerre et exposait seule aux coups du roi . Frédéric II l’armée du prince de Soubise.
Qu’était d’abord le prince de Soubise si raillé par les couplets et le noëls du temps? Lé voici : Charles de Rohan, prince de Soubise et d’Épernay, duc de Rohan, de Venladour, en entrant à 44 ans dans la carrière militaire (4), avait obtenu la charge de guidon des gens d’armes de la garde, et à 49 ans il en devint le capitaine, en même temps qu’il épousait mademoiselle de Bouillon de la famille de Turcnne , et après la mort de cette jeune femme , ia princesse Christine de liesse; sa fille, presque enfant, fut fiancée à un . Condé. Dans la glorieuse campagne de 4743, Soubise, comme Richelieu, servit parmi les aides-de-
- (t) I) Otait né le 16 juillet 1715 il avait cinq ans de moins
que le roi Louis XV.
camp du Roi, et au siège de Fribourg il eut le bras cassé. A Fontenoy, il commanda les gendarmes de la garde, qni défendirent Antoin, et à leur tête il chargea la colonne anglaise d’une façon vigoureuse ; il fut encore blessé en pleine poitrine, et Voltaire en consacra le souvenir dans ces vers du poème dé Fontenoy :
Maison du Roi, marchez, assurez ta victoire,
Soubise et Pecquigny vous mènent à la gloire.
Soubise s’empara de Malines après un siège vigoureux, et occupa la Flandre en 1748 jusqu’à la paix. Quand, en vertu de l’alliance de 1756, Louis XV mit à la disposition de l’Autriche un corps auxiliaire de 2A, 000 hommes, le prince de Soubise en reçut le commandement afin d’agir de concert avec l’armée des Cercles d’Allemagne, composée de 42,000 hommes de toutes armes, commandés par le prince de Saxè-Hildburghausen.
Le prince de Soubise marcha hardiment et avec habileté tant qu’il agit seul, prit Wesel , le pays de Clèves et de Gueldre, poussant devant lui les Prussiens qu’il devait rejeter sur le corps commandé par le maréchal de Richelieu, vainqueur à son tour du duc de Cumberland et des Anglais. Le manque de foi des Anglais à Closter-^Seven vint compromettre ou arrêter le mouvement du
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prince de Soubise qui s’élait déjà avancé jusqu’à Dresde. Si la convention n’avait pas été violée, le prince de Soubise Taisait sa jonction avec le maréchal de Richelieu, et tous deux réunis refoulaient les Prussiens jusqu’à Magdebourg.
Rien n’aurait été perdu encore si le prince de . Soubise avait été maître de ses mouvements ; mais les troupes des Cercles allemands , sous le prince de Saxe , manifestaient une grande répugnance à combattre contre les Prussiens à côté des Français; le prince de Saxe lui-même ébranlé dans, son devoir, peut-être par la corruption des Anglais, annulait l’action du prince de Soubise placé sous ses ordres. Il est certain que le prince de Saxe-IIildburghausen manœuvra mal, offrit son flanc à Frédéric; on eût dit presque une trahison. ~ L’armée des Cercles, mal composée, se battait avec T répugnance et se débanda devant les manœuvres habiles du grand Frédéric , qui tomba par une , marche hardie sur l’armée des Cercles : Ceux-ci se mirent en déroute , et un bon nombre d’Allemands passèrent même dans les rangs prussiens. Les Français, abandonnés par leurs alliés en pleine bataille, durent supporter seuis les coups de toute l’armée prussienne, et firent une retraite avec ce désordre, qui est la suite d’une surprise et peutêtre d’une trahison. Le prince de Soubise chargea
trois fois les Prussiens tivec vingt escadrons de cavalerie, puis sé mit à la tête de deux régitnçnls d’infanJeric suisse d’élite; iL protégea sa retraite sur le corps du comté de Saint-Germain (1), qui, fort amoureux cle l’alliance et de la tac tique' prussiennes, fie se conduisit pas avec la loyauté et la fermeté necessaires. Mais le comte de Saint-Getmairi était un économiste, un philosophe trèsavancé 1 il n’y eut pas une Seule voix contre lui : -on ne l’accusa pas de s’être mal conduit en général et en frère d’armes. S’il est permis de comparer les temps , la bataille de Ilosbach eut un peu le caractère de la bataille de Lcipsick (en 1813) : la retraite des Français fut amenée par l’hésitation d’abord, puis par la trahison dos alliés allemands
qui passèrent à l’ennemi; elle n’eut pas tous les résultats désastreux qu’on a dits, car les Français continuèrent la campagne sans perdre un pouce de terrain. '
Le prince de Soubise, avec une grande modestie, vint se placer sous les ordres du maréchal de Richelieu.. La marquise de Pompadour, profondément affectée, écrit au maréchal : « Tout s’est réuni pour me désespérer du malheur de M. de Soubise, l’intérêt de l’État, celui du Roi. J’en ai
(1) Le plan dé la bataille de Ilosbach est au cabinet des gravures, Bibliothèque impériale.
1c cœur déchiré; je crajns qqe la trahison des Hessois et defc Hanovricns n’éclate en ce. moment et que roi de Prusse ne marche, sur Àlbertat. Vous devez juger de la situation de mon âme. »
La campagne continua dans la Saxe vigoureusement, Le maréchal de Richelieu, profondément irrité de* cette double trahison des Anglais , qui avaient manqué à leur parole à Clgster-Seven, èt des Allemands auxiliaires qui trahissaient la France à Roshach, permit le pillage aux troupes dans une partie du Hanovre : il ne pouvait parler de la. triste convention sans éprouver une indignation profonde I ,•
Ce fut une campagne de gloire et d,c représailles pour les armées françaises, qui se vengèrent de la trahison que les officiers saxons et allemands avaient commise à Roshach par des exécutions militaires. Le prince de Prusse s’en plaignit amère-' ment au maréchal de Richelieu, sur un. ton qm contrastait avec la lettre du Roi écrite avant la convention de Closter-Seven (30 janvier 1759).
« Après les horribles désordres , vexations et déprédations que les troupes françaises viennent do commettre dans la principauté. d’Astcrbadt, j’ai ordre du Roi de vous avertir qu’on agira avec la même inhumanité et barbarie dans les terres des alliés du roi de France, et que désormais çn exer-
cera sur les officiers français les indignes traitements que vos troupes ont exercés sur les sujets de S.M. (1). »
Dès ce moment, le maréchal de Richelieu dut
avoir çous ses ordres le corps du prince de Soubise, et le roi Louis XV lui écrivit de sa main pour l’en prévenir : « M. de Soubise, qui a été .malheureux, et surtout mal secondé par le prince de Saxe-Hildburghausen, commandera sous vos ordres. » Richelieu, de concert avec le prince , fit glorieusement campagne, occupa le Hanovre jusqu’à Cassel, et il ne cessa de harceler ces mêmes Anglais qui avaient promis de ne pas servir du-
rant cette campagne. C’est le corps anglo-saxon du duc dê Brunswick qui sauva l’arméedu grand Trédéric : sans les Anglais il eût été enveloppé et brisé. Le cabinet de Londres mettait une haute importance au résultat final de celte guerre; il ne voulait pas souffrir que la Belgique fût cédée à la France, car tel était l’article important et secret
du traité de 4750.
(1) Papiers de Richelieu.
les glorieux efforts de la guerre et son but capital étaient méconnus et raillés par les poètes et . les encyclopédistes, tous enthousiastes du roi " Frédéric de Prusse, grand à leurs yeüx parce qu’il était matérialiste et L’émule de Lucrèce. Cette année (17o8) fut, belle pour l’armée de France. Le duc d’Aiguillon , gouverneur de Bretagne, rejeta les Anglais à la mer par un coup de main, et le prince de Soubise gagna la bataille de Lutz-< berg contre les Anglais et les Hanovriens réunis, tandis que le maréchal de Castrie obtenait au Rhin un succès décisif sur le prince Ferdinand de Brunswick. Les encyclopédistes ne célébraientque nos revers et n’exaltaient quelejui de Prusse.- Ainsi, pendant que les gentilshommes et les régiments du Roi mouraient pour la patrie , toutes les coteries d’écrivains déclamaient contre les nobles amis de Louis XV, alors au champ d’honneur. Soubise fut surtout le sujet des couplets les plus
amers. Louis XV, à la suite de la glorieuse bataille de Lutzberg, le créa maréchal de France, et les coteries se hâtèrent de chanter l’ami du Roi :
Je sois un pauvre maréchal
Et je redeviens général
Depuis que Broglie, en son village,
Est renvoyé par Pompadour.
Poisson (1) soutient Soubise,
, - . I,a France a payé nos sottises.
Où étaient donc ces sottises que la France payait, quand le but de la guerre était grand et devait se résoudre par l’acquisition de la Belgique! on vantait Broglie, Saint-Germain, médiocrités de guerre , parce qu’ils étaient amis de la Prusse, et l’on abaissait Soubise, parce qu’il servait au prix de son sang la politique du Roi en soutenant l’alliance de 1756!
Cette guerre do sept ans présenta le spectacle aflîigeanttl’une opposition anti-nationale, formulée par les parlements, les jansénistes et les pen- ' seurs , qui tentèrent tout pour arrêter le développement des forces de la Franco dans sa lutte : lps parlements refusèrent les impôts, et soulevèrent la difficulté absurde des appels comme d’abus pour le refus des sacrements , comme si la -question de savoir si les sacrements doivent ou non être don-
(1) Madame de Pompadour.
nés n’était pas toute épiscopale , et si ün pouvoir civil peut jamais pénétrer dans l’examen des consciences. il se fit alors des popularités étranges et des renommées fabuleuses, comme toujours, dans les agitations de partis, et deux médiocrités du parlement, les abbés Pucelle te Chauvelin (le bossu) eurent les honneurs te tous les applaudissements de ta bourgeoisie et du peuple : tout le monde, jusqu’aux femmes de la Halle, chantaient lors de l’arrestation de l’abbé Pucelle :
Rendez-nous Pucèlle, ' -
O gué! .
. . . : • Rendez-nous Pucelle.
Cette tendance des esprits n’eût été que ridicule, si elle n’avait pas produit les conséquences les plus funestes sur la direction de la gncrre et l’irritation des âmes. C’est à cette époque que Damiens accomplit son exécrable attentat contre le roi Louis XV ; il ne faut certes- pas accuser l’esprit d’opposition de ces coupables desseins. Les opposants ne veulent pas les crimes qu’ils préparent; ils s’en sépareraient ouvertement au besoin par d’honorables protestations; mais les doctrines ardentes jetées dans lés âmes vulgairès fermentent et se traduisent en coups-de poignard. On n’a jamais connu les interrogatoires réels de Damiens,
on eut intérêt à les faire disparaître ou à les écrire d’uqe façon illisible et incomplète (4).
Il y eut ce caractère particulièrement beau dans les amis du Roi , ces gentilshommes groupés autour de lui , qu’ils se dévouaient tout entiers à la défense de la patrie, sans craindre les sacrifices et dédaignant les sarcasmes. La marquise de Pompadour avait à remplir une grande tâche, nonseulement elle avait soutenu le Roi, dégoûté de son siècle, par son goût admirable des arts , mais elle relevait son courage moral, car Louis XV était facile à se décourager quand on lui parlait des souffrances du peuple au milieu de la guerre. Frédéric II savait cette indicible faiblesse de Louis XV, et jetait des couplets amers contre la marquise de Pompadour, fière et heureuse des grandes choses. Il écrivit lui-même des vers en ce français tudesque si souvent corrigé et raillé par Voltaire :
Les grands seigneurs s’avilissent,
Les financiers s’enrichissent, -,
Les Poissons (2) s’agrandissent r . s C’est le règne des vauriens.
On épuise les finances
En bâtiments, en dépense ; '■> • '
L’État tombe en décadence'}
Le Roi ne met ordre à rien.
(1) Voir mon Louit XV. ' ~
(2) Pompadour.
•Une petite bourgeoise * ' •
Élevée à la grivoise.
Mesurant tout il sa toise.
Fait de la cour un taudis;
Le Roi, malgré son scrupule,
Pour elle fortement brûle.
Cette flamme ridicule
Excite dans tout Paris ’
Les ris! les ris! les risl
Dans ces vers médiocres, Louis XV était épargné, parce qu’on espérait obtenir du Boi là disgrâce de madame de Pompadour; quand cette espérance fut perdue, le roi de Prusse fit chansonner Louis XV lui-même dans des couplets aussi grossiers que méchants. Frédéric disait de la glorieuse armée de France r
Je vois leur vil assemblage Aussi vaillant au pillage Que lâche dans le combat ;
Quoi, votre faible monarque,
Pour jouir de la Pompadour,
Flétrie par plus d’une marque Des opprobres de l’amour,
Lui qui détestant les peines,
Au hasard rèmet les rênes.
De son empire aux abois : . .
Cet esclave parle en maître,
, Ce Céladon sous un hêtre (1 )
Croit dicter le sort des rois.
Ces vers corrigés, prospeclurés par les encyclo-
(i) Allusion aux fêtes champêtres de Choisy où madame de Pompadour se Hoquetait en bergère. •
pédistes méritèrent au roi de Prusse une de ces réponses charmantes et cruelles qu’on dit l’œuvre de madame de Pompadour elle-mêmè :
Ce n’est plus cet heureux génie Qui des arts dans la Germanie Devait rallumer le flambeau.
Époux, fils, frère coupable,
C’est celui qu’un père équitable Voulut étouffer au berceau.
• ■» Jusque-là, censeur moins sauvage,
Souffre 1’innOcent badinage De la nature et des amours. '
Peux-tu juger la tendresse, ,
Toi qui n’en connus l’ivresse Que dans les bras de tes tambours !
Le seul reproche que l’histoire peut adresser à la marquise de Pompadour, au point de vue sérieux, c’est d’avoir trop souvent étendu une main protectrice sur les poètes et les philosophes qui lui baisaient les pieds pour obtenir un regard. Il était difficile qu’une femme aussi spirituelle, qu’une artiste charmante, qde madame de Pompadour n’aimât pas ces vers suaves et gracieux qui , comme un parfum de fleurs , s’élevaient jusqu’à elle; elle souriait â l’abbé deVoisenon, à Bernis , à Boufflers, à Crébillon fils, comme aux tableaux de Lencret et de Boucher; elle grandissait l’art en le pratiquant; elle gravait alors avec un talent hors ligne soixante-trois
estampes d’après les pierres en creux exécutées par de Guay ; elle collectionnait ce splendide cabinet, l’étonnement des artistes , et cette riche bibliothèque, dont le catalogue est encore aujourd’hui recherché, tant le choix était précieux (1). La marquise aimait les livres rares, les éditions princeps; tous le savaient, et quand Voltaire lui envoya le tel exemplaire de la chronologie du président Hénault , il écrivit ces délicieux vers pour la marquise :
. Le voici ce livre vanté :
Les Grâces daignèrent l’écrire Sous les yeux de la Vérité,.
Et c’est aux Grâces de le lire.
J’ai toujours aimé dans Voltaire les élégantes formes de sa poésie quand il s’adressait au roi Louis XV et à la marquise de Pompadour. Après la belle campagne de 1746, il disait du Roi :
Il sait aimer, il sait combattre,
II envoie en ce beau séjour Un billet digne- de Henri IV,
Signé Louis, Mars et l’Amour.
Ces deux brevets si bien venus Vivront tous deux dans La mémoire ;
Chez lui les autels de Vénus Sont dans le temple de la Gloire.
(1) Le catalogue de la bibliothèque Pompadour contient 3325 articles de livres rares
lî
Le maréchal de Richelieu fut, pour la marquise de Pompadour, un ami loyal et dévoué, et c’est le beau côté de son caractère que cette fidélité en amitié; comme elle, Richelieu aimait les arts, . les bâtiments, les prodigalités faciles, élégantes, les fantaisies, plus coûteuses que le luxe. A la paix de 1763, le maréchal fit achever la petite rotonde qu’il avait fait construire sur le boulevard, en face de la nouvelle Chaussée d’Antin * et qui fut nommée le Pavillon de Hanovre, soit en souvenir de la campagne glorieuse du. maréchal dans ce pays, soit comme une allusion maligne aux dépouilles opimes rapportées de l’Allemagne. Le maréchal eut à s’en défendre en prouvant :
« que ce petit pavillon ne lui coûtait pas plus de 15,000 louis, et qu’un Richelieu pouvait se donner cette fantaisie sans recourir aux pillages des guerres. » S’il avait été inflexible et dur dans sa campagne de Hanovre, c’est qu’il avait.àse plaindre et à se venger du manque de foi des Anglais à Closter-Seven, des Saxons ou des Cercles aile- mands, qui avaient abandonné les rangs des Français à Rosbach. . * r
Sans recourir à toutes ces accusations flétrissantes, le pavillon du maréchal duc de Richelieu prit le nom de Hanovre, parce que toutes les rues de ce quartier neuf furent empreintes des sou-
vcnirs de celte campagne: Porl-Mahon, Hanovre, avec les noms de Choiseul, Grammont (la sœur du duc de Choiseul), etc. Les remparls destinés à devenir de simples boulevards étaient le quartier à la mode pour les financiers et les gentilshommes élégants. Leducd’Antin venait d’orner de beaux hôtels toute la chaussée qui menait aux Porcherons. On donnait le nom de Provence et d’Artois (pourquoi ce dernier et noble nom a-t-il été effacé pour glorifier une révolution?) en l’honneur des deux nouveaux-nés du Dauphin, aux rues que MM. de Caumartin et Pinon, conseillers du Roi et de la ville, faisaient ouvrir sur la chausssée; la Grange-Batelière se transformait en pompeux bâtiments , tandis que madame de Pompadour, aidée de son jeune frère, faisait construire non loin de son hôtel, la rue Royale-Saint-Honoré, qui venait aboutir à la place Louis XV (encore un nom effacé),. couronnée par le palais Bourbon. Quoi de plus beau que les hôtels du faubourg Saint-Honoré que la marquise avait groupés autour de l’Élysée , son hôtel de prédilection 1 Que de goût et de grandeur dans tous ces bâtiments I
Il n’y avait donc rien de bien extraordinaire que le maréchal de Richelieu, sous la noble inspiration et d’après les dessins de madame de Pompadour, eût conçu l’idée de son pavillon de Hanovre
sur le nouveau boulevard. Les spirituels pamphlets du temps n’épargnaient aucune accusation sur la source de ces richesses : la convention de Closter-Seven, disait-on, lui avait procuré des ressources infinies. Le maréchal de Richelieu dépensait beaucoup, mais aussi il s’endettait beaucoup, et l’on peut voir par la . correspondance de Voltaire que le maréchal devait même à madame Denis, la nièce de cet esprit immense , qui n’oubliait pas de réclamer les vielles créances sur son héros, comme un banquier poli et un prêteur de . grosses hypothèques !
Le système, d’administration suivi par M. de Choiseul et la marquise de Pompadour avait essayé détenir une sorte de milieu entre l’autorité royale et les turbulentes prérogatives des parlements : la marquise et le duc s’étaient entendus, sur un système de concessions réfléchies ou de répressions subites,, instantanées. Le succès n l avait pas toujours répondu à leurs efforts, et dans la guerre de sept ans, il faut le dire encore, rien n’avait été plus anti-national que la conduite des parlementaires qui refusaient l’enregistrement de l’impôt, ou multipliaient les appels comme d’abus peur le refus de sacrements , grande cause d’agitation publique. '
A la fin, le duc de Choiseul avait compris qu’il fallait déployer quelque force dans la répression de ce mauvais vouloir des parlements, et pour Lutter contre la résistance des États de provinces et des parlements, il s’était adressé aux Richelieu. Le
maréchal avail présidé avec fermeté les États du Languedoc et leur avait imprimé une excellente impulsion; les États avaient voté de l’argent et une levée de milices pour le service du Roi durant la guerre de sept ans; le maréchal reçut en récompense le gouvernement de la basse et de la haute Guyenne. Le duc revint à la cour et reprit sa place aux conseils et aux soupers du Roi. Il était alors dans toute sa renommée de galanterie et de bonne fortune : Voltaire lui avait fait une réputation de grâce et d’esprit qu’il méritait même au delà de soixante ans.
Dans le noël de 1 762, très-mordant pour tout le conseil de Louis XV, le chansônai^e H fla^epr pour le maréchal : *•* * •'>•*■/ ••
Richelieu, plein de grâce,
Apportait au poupon Des vers dignes d’Horace Et du miel de Mahon.
Enchanté de le voir, à l’entendre on s’apprête? ,
Mais voyant Marie, à l’instant Il laisse là son compliment ' • Pour lui conter fleurette.
Ces gracieuses impiétés, si bien dans l’esprit de ce temps, flattaient l’amour-propre du maréchal de Richelieu qui, à son éloge, ne sacrifia jamais le service glorieux de l’épée et du commandement à ces futilités d’amour : c’était même la
noble partie de l’esprit gentilhomme de placer le devoir au-dessus même des plaisirs; seulement, il rendait ce devoir le plus attrayant possible par la grâce des manières.
Le caractère le plus sérieux, le plus fortement trempé dans cette famille des Richelieu, c’était celui du duc d’Aiguillon (1), figure répressive , très-considérable de ce temps. On venait de retrouver dans la famille Richelieu le testament du grand cardinal, et le duc d’Aiguillon le publiait hautement, dans l’objet d’illuminer tout ce qui touchait aux devoirs de l’homme d’État. Voltaire • avait bien contesté l’authenticité du testament de Richelieu. La famille chargea M. de Foncemagne, de l’académie des Inscriptions, du soin de réfuter ces objections du poète satirique qui en niait l’authenticité constatée d’ailleurs par l’écriture du manuscrit.
Ce fut tout un événement que la révélation publique des idées du cardinal de Richelieu au moment où la résistance parlementaire s’érigeait en système; le grand ministre indiquait toutes les difficultés du règne de Louis XIII, la pensée qui avait présidé aux premiers troublés publics et comment la monarchie avait été sauvée par la
(1) Armand Vignerot Duplessis-Richelieu, duc d’Aiguillon, në en 1720.
fermelé sévère de Louis XIII; le soir, dans les soupers de Clioisy, on lut pendant plus d’un mois le testament du cardinal, et le Roi, à travers l’in- . souciance de son caractère, résolut dans son esprit certaines mesures de fermeté contre les parlements: il fallait avant de s’y résoudre laisser combler la mesure de leur capricieuse résistance et bien choisir le moment de la répression.
Le duc d’Aiguillon, cousin du maréchal de Richelieu, avait reçu le gouvernement de la Bretagne, province fidèle et agitée tout à la fois avec ses États et ses parlements presque séditieux. Le duc d’Aiguillon dut exercer son pouvoir avec énergie, et il combattit les Anglais vaillamment à la tête de la noblesse. Mais il suffisait alors d’appartenir au conseil privé de Louis XV pour être en butte aux noëls des poètes, et l’on chantait du duc d’ Aiguillon : ■
Couvert de gloire et de farine, ' *
; De Saint-Cast héros trop fameux, .
Sois plus modéré dans la victoire ;
On peut d’un souffle dangereux
Te les enlever toutes deux. • -
Ces couplets étaient l’œuvre d’un avocat-général du parlement de Bretagne, alors fort populaire par la haine qu’il avait vouée aux Jésuites, caractère honorable, mais fort brouillon et taquin,
un peu enivré de tout le bruit qu’on faisait autour de lui, comme cela arrive quelquefois aux esprits même les plus distingués; M. de la Cbalotais, magistrat sous la toge, se mêlait de critiquer la conduite militaire et même le brillant courage de M. le duc d’Aiguillon, en supposant qu’il s’était caché dans un moulin à farine durant le combat de Sainl-Cast.
C’étaient là des façons de Fronde, mais ce qu’il y avait de plus grave, c’était la résistance des États qui refusaient toute espèce d’impôts. Aussi le contrôleur-général, M. de Laverdi (1), écrivait à M. le duc d’Aiguillon dans la forme que voici ; ,
Versailles, 5 décembre 1705.
« En vérité, M. le duc, la folie de vos États de Bretagne devient incurable : demandez donc bien net à l’ordre de la noblesse et à M. de Kerguesec, son président, en particulier, si son intention est que toutes les impositions- cessent en Bretagne et que les autres sujets du Roi payent pour les Bretons : veulent-ils forcer le gouvernement à se montrer rigoureux et à quitter le ton de douceur qu’il
(1) Clément-Charles-François de Laverdi ; c’est le ministre dont un noél disait :
Le roi, dimanche, dit à Laverdi :
Va-t-en lundi.
avait pris? Lorsque l’honnêleté et la raison conduisent les hommes, l’autorité peut céder parce qu’il n’y a pas d’inconvénient; mais lorsque la déraison et la révolte conduisent les esprits, il ne reste d’autre parti à prendre que celui de la sévérité, et il y aurait du danger à agir autrement : pense-t-on que le Roi laisse avilir à ce point l’autorité? Telle il l’a reçue, telle il la transmettra. Ne laissez pas ignorer à la noblesse que le Roi s’irrite de cet état de choses.»
Cette lettre sévère du contrôleur-général de Laverdi, si pleine de fermeté, si conforme à l’esprit du cardinal de Richelieu, fut l’objet de nouveaux sarcasmes au sein des Étals de Bretagne : elle fut ainsi parodiée :
Laverdi prêche aux États Qu’il est las
De leurs ennuyeux débats.
. ' Il raisonne dans son style
Comme un contrôleur habile.
Avez-vous vu son édit Plein d’esprit?
En deux mots il a tout dit.
En moyens qu’il est fertile!
C'est une contrôleur habile.
Celui qui nous l’a donné Soit loué.
Quoiqu’on le dise un roué,
11 jauge avec connaissance
Tous les contrôleurs de France (4).
(1) Voir mes Fermiers Généraux.
Ce roué dont il était parlé dans ces couplets,
c’était le maréchal duc de Richelieu, et l’on faisait
allusion à ce conseil particulier du Roi qui tenait tête avec fermeté à la résistance des États. Le soir, dans les soupers de Marly, Choisy ou des petits appartements de Versailles, on lisait les dépêches secrètes, et les résolutions les plus fermes étaient adoptées par le Roi entouré de ses amis; car à côté de M. le duc de Choiseul, qui n’était plus assez résolu pour les circonstances, s’élevait le nouveau chancelier Maupeou, aussi élégant et poli dans, ses formes qu’il était décidé dans ses résolutions ; et c’est le testament du cardinal de Richelieu à la main que Louis XV voulut entreprendre la réforme du système parlementaire : n’avalt-on pas assez fait de concessions? On n’en voulait plus accorder : les parlements marchaient à la constitution anglaise. Ce n’était pas sans but que le président de Montesquieu avait publié son Esprit des lois, éloge enthousiaste de la pondération des pouvoirs et de l’équilibre politique qui était la ruine de la monarchie en France où il faut un pouvoir unique avec de la grandeur et de la gloire. Louis XV méditait de renouveler la ferme lutte des rois Louis XIII et Louis XIV heureusement accomplie contre les parlements. La faveur du maréchal de Richelieu auprès du Roi
ne venait pas de ce qu’on appelait des complaisances de courtisan, mais de ce qu’il partageait sur la monarchie les convictions du Roi. • Il était possible que le gracieux esprit du maréchal contribuât à cette faveur royale ; les affaires ne perdent rien de ce qu’on accomplit son devoir avec politesse ; l’élégance va bien à tout : la rudesse cache souvent bien des faiblesses et des peurs; la main gantée n’affaiblit pas la force du bras, et le coup d’épée n’en est pas moins bien donné parce que la main est blanche et soignée.
La charge de premièF gentilhomme de la chambre du Roi donnait au maréchal duc de Richelieu la direction suprême des spectacles royaux, spécialement de l’Académie de musique et de la Comédie-Française. D’après les coutumes delà famille des Bourbons, le ministère de la maison du Roi appartenait à un secrétaire d’Élat, le comte de Saint-Florentin j il y avait également un intendant tles menus plaisirs, M. de La Ferlé, avec la direction de toutes les fêtes. Mais les théâtres
entraient plus particulièrement dans les attributions des gentilshommes de la chambre du Roi et spécialement du premier d’entre eux, M. le duc de Richelieu. •
Ce fut un long et peut-être un triste privilège du duc de Richelieu que d’avoir vu une génération ou deux d’artistes grandir et s’éteindre; si dans la vie privée c’est déjà quelque chose de poignant que de voir les générations passer devant vous la
jeunesse d’abord au front, puis les rides au visage, il y a quelque choàe de plus funèbre encore, c’est de voir l’artiste mourir lentement pour la scène : le public impitoyable ne lui pardonne aucune de ses illusions perdues, aucune décadence remarquée. L’artiste .jeune et brillant trouve le châtiment de ses joies, de son orgueil dans l’abandon et la vieillesse, témoin mademoiselle Gaussin, la Zaïre ,si aimée que Voltaire avait célébrée par ces vers si frais, si charmants :
Jeune Gaussin, reçois mon tendre hommagè,
Reçois mes vers aa théâtre applaudis;
Protège-les; Zaïre est ton ouvrage*,
Il est à toi parce que tu l’embellis.
Ce sont tes yeux, ces yeui si pleins de charmes.
Ta voix touchante et tes sons enchanteurs Qui du critique ont fait tomber les armes :
Ta seule voix adoucit les censeurs.
Nous la trouvons vingt ans après cachant en vain sous son rouge les ravages du temps, et le public De pardonnait pas les efforts infinis que cette pauvre Zaïre faisait pour lui plaire et conserver sa place au théâtre où une autre génération la raillait. Mademoiselle Gaussin en mourut.
Le duc de Richelieu avait sous ses ordres la Comédie-Française; les plus beaux talents étaient pour les hommes Mole (il faut écrire Molet), Grand val, Bellecour, Lekain, Prëville, Brisard, et
pour les femmes* après mademoiselle Lecouvreur, mademoiselle Gaussin dont j’ai parlé. Clairon Dumesnil, Dangeville (mademoiselle Doligni). Si, pris individuellement, tous ces artistes étaient remarquables, leur société ou si l’on aime mieux leur comité, était insupportable par ses prétentions, son pédantisme ; un peu à genoux devant le parterre qui demandait souvent qu’on envoyât ces messieurs au fort l’Êvêque ou à l'Hôpital, les eomédiensde S. M. faisaient payer avec usure aux pauvres auteurs les humiliations qu’ils subissaient du public; ils les recevaient avec une dignité ridicule, les repoussaient avec dédain même, quelquefois sans leur accorder lecture.
Les plus deux insupportables parmi ces comédiens étaient Molet et mademoiselle Clairon. François-René Molet, si fat par ses prétentions aux conquêtes, à la beauté des formes et aux caprices des femmes, était bon artiste, mais très-maussade de caractère et le plus insupportable camarade; faire parler de lui était sa fantaisie vaniteuse. Aussi le chevalier deBouflïers, si aimable conteur, disait de Molet :
L'animal un peu libertin Tombe malade un beau matin ;
Voilà tout Paris dans la peine :
Ôn crut voir la mort de Turenne .
Cç n’était pourtant que Molct Ou le singe de Nicolet.
CJaire-Josephine Leyris de Latude (mademoiselle .Clairon) avait des prétentions bien autres que celles de Molet; elle visait à la grandeur de reine, de manière à fatiguer même les plus bienveillants de ses admirateurs : chaque mouvement était théâtral, étudié chez mademoiselle Clairon :
Ses pas sont- mesurés, ses yeux remplis d’audace,
Et tous ses mouvements déployés avec grâce :
Accent, geste, silence, elle a tout combiné ;
Quel auguste maintien, quelle noble fierté!
Mademoiselle Clairon avait un talent véritable et des prétentions plus encore que des talents ; elle régnait sur le Théâtre-Français, ce qui n’empêcha pas que dans l’impertinente affaire de l’acteur Dubois, mademoiselle Clâiron n’ayant pas voulu reparaître sur la scèfie, le parterre n’éclatât contre elle par des cris : Frétillon à V Hôpital, Frétillon au foi'l l'Fvêque : elle y fut très-bien conduite par le lieutenant de police. Toute la cour s’intéressa à mademoiselle Clairon, et quand elle dut donner sa représentation au bénéfice de Molet, on fit les couplets que voici :
Le grand bruit de Paris, dit-on,
Est que mainte femme de nom Quête pour une tragédie . - - -
Où doit jouer la Frétillon.
Pour enrichir un histrion,
Tous les jours nouvelle folie ; r Les faquins,
Les catins < ' .
Intéressent
Baronne, marquise et duchesse.
Molet et Clairon restèrent au fort l’Évêque, et lorsqu’on parla au Roi de modifier ce juste châtiment des comédiens, Louis XV avec sa raison droite répondit à M. de Saint-Florentin : « Jamais sous mon règne, les comédiens n’auront un état plus élevé que celui qu’ils ont eu sous mon prédécesseur, et il est assez beau. »
Avec autant de talent et moins de prétentions, les artistes de l’Académie royale de musique faisaient les délices de tous. Le maréchal de Richelieu avait beaucoup poussé Géliote , ce rossignol méridional, et avec Géliote, Pillot, Gélin , Larrivée et mademoiselle Lemierrc qui chantaient à ravir. Le ballet avait compté et saluait encore de remarquables sujets, mademoiselle Camargo et Salle ;
Les Amours pleurant vôtre absence,
Loin de nous étaient énvolés ;
Enfla les voilà rappelés Dana le séjour de leur naissance;
Je les vois, ces enfants ailés.
Voler en foule sur la scène Pour y voir triompher leur reine.
Madame Allard apportait une grande perfec- ‘
tion dans les pas, mademoiselle Lami , une surprenante légèreté. Mais la renommée caressai! mademoiselle Guimard, jeune capricieuse, éprise des arts, de la dépense, qui faisait bâtir des hôtels splendides et des petites maisons ravissantes; elle était à M. de Soubise qui lui donnait 300 louis par mois, et un peu à de la Borde, le premier valet de chambre du Roi; mademoiselle Guimard n’avait pas la fierté et les prétentions de mademoiselle Clairon, elle n’aimait que les plaisairs et le luxe : bonne, généreuse, elle était aimée et aimait avec la plus vive tendresse.
Au-dessus de toutes ces divinités d’Opéra, on peut placer mademoiselle Sophie Arnould , dont l’esprit a fait la fortune de tous les recueils de bons mots; au demeurant, voix distinguée, pleine de jeunesse, de candeur et de feu, bonne fille, aimée fort ridiculement du duc de Lauraguais qui, avec le marquis de Ximénès, me paraissent les bouffons dans la haute noblesse. Au moins le marquis de Villette, qui avait des prétentions au théâtre, n’était qu’un financier décrassé , mais Lauraguais et Ximénès, tous deux de grande race, comment purent-ils mettre leur gloire, leur souci, leur renommée à faire des tragédies ! une tragédie était alors le ner plus ultra de l’esprit.
Les vrais poètes, les beaux esprits de ce temps
admis à la société du duc de Richelieu avaient de la grâce, du charme et moins de prétentions que les comédiens. Quoi de plus charmant que Marmon-
td, Crébillon fils<Yoisenon, Panard, Collé, Chaba-
- non, Colardeau, Carmontelle, Boufilers, Poinsinet, Gresset ! Le véritable esprit français se révèle et se développe sous la protection de madame de Pompadour; c’est la marquise qui présida à la fusion des Italiens et des artistes de l’Opéra-Comique, nouvelle création à laquelle madame Favard donnait la vie et le feu de toutes ses grâces. La triumvirat de Favard, de sa femme et de l’abbé Yoisenon enfanta une foule de jolis opéras-comiques : on jasait sur ce petit cénacle dans de charmants couplets un peu hasardés, qui furent insérés dans les nouvelles à la main de celte époque où tout pouvait s’oser et se dire.
La Comédie italienne passa tout entière à l’Opéra-Comique avec Carlin, Lariette, Clairval , Audinot; Caillot, madame Favard, Sinecelli ; l’Opéra-Comique eut sa glorieuse vogue sous la tente du maréchal de Saxe à Fontenoy. Madame Favard en fut la spirituelle divinité comme directrice du théâtre. Ce fut à Choisy, par les ordres de la marqnise de Pompadour, que furent joués la Fée Urgèle et le Devin de Village , et le duc de Richelieu ouvrit ses salonsaux petits opéras d eSyF
vain, et à’ Annette et Lubin, dont le roi Louis XV aimait tant à redire les airs frais et les refrains si tendres.
En l’année -1763, l’Opéra fut détruit par un incendie. Le premier gentilhomme de la chambre dut présider à la reconstruction d’une salle nouvelle. En même temps pn élevait le théâtre du château de Versailles, qui devait servir à la fois de salle de concert, de bal et de banquets ; le théâtre de l’Opéra-Comique offrit sa salle provisoire, tandis que la Comédie-Française, gardant sa morgue accoutumée, ne voulut pas s’associera ces sacrifices. Les comédiens devenaient insupportables : dans une représentation du siège de Calais, un caprice de mademoiselle Clairon fit manquer le spectacle demandé par le Roi , et le lieutenant de police fit mettre mademoiselle Clairon au fort l’Évêque, et quelques-unes de ses camarades à la Salpétrière.
Il se fil une sorte d’insurrection au théâtre, et le maréchal de Richelieu dut intervenir pour l’apaiser , tandis que les faiseurs d’épigrammes mettaient à sa place chacun de ces insupportables histrions :
Assignons par cette chanson De chacun la punition ;
Pour ses airs et son indécence D’abord à Molet le bâton ;
Ensuite pour bonne raison,
Comme une digne récompense,
A Clairon,
La maison
Ou la cage .
Que l’on doit au libertinage.
Ces détails font connaître une époque et pourtant ne la caractérisent pas d’une façon absolue. Si le maréchal de Richelieu chérissait ces aimablés prérogatives de la distraction et du plaisir, ce n’était pas là sa vie; esprit politique plein de fermeté, gentilhomme très-brave, officier supérieur très-distingué, avec un dévouement absolu à la prérogative royale, c’est par ces grandes conditions qu’il se recommande à la postérité. Ce despotisme, il l’exerça un peu sur les théâtres : n’était-ce pas nécessaire pour contenir dans de justes limites, les prétentions ridicules de ces comédiens qui prenaient un peu trop au sérieux, leur rôle de potentats d’Europe et d’Asie?
XXUI. •
La marquise de Pompadour mourut le 14 avril 1764, après avoir exercé pendant vingt ans une suprême influence sur toutes les résolutions des conseils; car la marquise avait soutenu M. de Choiseul de tout son crédit; elle mourut à temps aveclesystème d.econcessionsparlementairesquele ministre avait été forcé de faire durant la guerre de sept ans, pourobtenirquelquessubsides.Ce système mixte de concessions n’avait jamais con ven u au maréchal de Richelieu ; s’il avait aimé les grâces de la femme, de l’artiste dans madame de Pompadour, il n’avait jamais complètement approuvé les idées et le système politique de la marquise, dangereux pour l’autorité royale. Mais il témoigna de toute son indignation quand il la vit lâchement insulter sur sa tombe par ces poètes qui l’avaient tant adorée en sollicitant sa protection. On fit d’infâmes épitaphes' sur cette gracieuse femme qui mourut dans son hôtel du faubourg Saint-Honoré ,
— Ml —
qu’elleléguaau Roi, l’Élysée, embelli sur ses dessins ; elle quitta la vie avec la fermeté stoïque d’une chrétienne. « Attendez un moment, dit-elle au curé de la Madeleine qui venait de lui administrer les derniers sacrements , nous partirons ensemble; » elle expira en effet quelques minutes après ces paroles, sans montrer le moindre regret du monde qu’elle quittait. ' ; .
La marquise de Pompadour avait été celte artiste si remarquable que Voltaire avait célébrée :
Pompadour, ton crayon divin Devait dessiner ton visage ; - Jamais uue plus belle main N’eût fait un plus bel ouvrage.
Il est vrai que plus tard on crut voir dans quelques vers de la Pucellc (1) une allusion au pouvoir et à la fortune de la marquise; mais cette épn gramme spirituelle sur la royale grisctte qui pouvait ne pas s’appliquer à la marquise, fut la seule que Voltaire se permît jamais contre la femme qui l’avait pfotégé. Que d’infamies écrites contre la marquise de Pompadour, sur cette tombe encore entrouverte ! Voici une de ces épitaphes odieuses :
(1) Voltaire les supprima dans les éditions subséquentes.
Jeanni Poisson Epitaph.
. Hic Piscis reginajacet, qu® lilia succit , . : .
Pernimis : An mirum si floribus oecubat albis.
On rappelait ainsi la triste maladie à laquelle succombait la marquise de Pompadour; et en face de tant de bassesse et d’ingratitude, on doit^ louer la fidélité de Voltaire à celui qu’il appelait son héros , culte qui s’étendit .de la jeunesse extrême à la vieillesse la plus avancée. Richelieu, le plus parfait des gentilshommes de son temps, ne cessa d’être loué, caressé par le roi des poètes du xvm e siècle.
Je ne crois pas au récit qui a été jeté dans les Mémoires secrets : la vanité du jeune Arouet, plus puissante que l’honneur de la famille, aurait supposé une origine commune avec le maréchal de Richelieu, une fraternité adultère entre eux; Voltaire aurait été flatté d’être même un bâtard du duc deRichelieu,pèredu maréchal; quelles que soient la dépravation d’un temps, l’indifférence épicurienne d’une génération, je ne pense pas que Voltaire se soit jamais vanté sérieusement de cette tache dorée sur son berceau. La liaison de Voltaire avec le maréchal de Richelieu venait de la société de mademoiselle de Lenôlos et du duc de Vendôme; elle s’était fortifiée à Ja Bastille; elle ne
cessa pas un instant. Le 'maréchal de Richelieu, à son tour, savait l'éclat des renommées que semait Voltaire par ses vers, ses épîtres ; le poë te caressait Richelieu , non-seulement parce qu’il aimait l’aristocratie par sa nature, mais encore parce que Richelieu avait une puissance à la cour, à la Comédie-Française, comme premier gentilhomme de la chambre du Roi. Puis, je crois que cet esprit léger et épicurien, un peu vantard de Richelieu, plaisait à Voltaire si plein de goût, amoureux de l’élégance des formes. Le poète avait chanté son héros à l’occasion de Fontenoy, de la prise de Mahon et de la statue élevée en son honneur par la république de Gênes.
Avec une habileté remarquable, Voltaire prend Richelieu par le côté qui le flatte le plus , l’éloge de sa jeunesse quand il est vieux , et de sa grâce à travers les rides de son visage. « Mon héros a grand tort de m’adresser des reproches ; il se porte bien et je vis dans les souffrances ; il est par conséquent encore trcs-jeune et je suis fort vieux ; il est entouré de plaisirs et je suis seul au pied des Alpes. Je songe pourtant à vous, Monseigneur, plus que vous ne pensez à moi , et malgré votre indifférence, j’ai devant les yeux la bataille de Fontenoy , le conseil de pointer le canon devant la colonne anglaise , la défense de Gênes , la
prise de Minorqüe, les foiitches caudines de Closter-Seven , etc. » La manie de Voltaire était de parler de ses souffrances , de ses douleurs, de sa vieillesse et de sa décrépitude (1). « Mon héros, il n’y a pas d’apparence que j’aie l’imprudence de me présenter devant vous dans le bel état où je suis; il n’y a bruit dans lé monde que de votre perruque en bourse, et je ne peux être coiffé que d'un bonnet de nuit; toutes les personnes qui vous approchent jurent que vous avez trente-trois ou trente-six ans au plus; vous ne marchez pas, vous courez; vous êtes debout toute la journée; on assure que vous avez plus de santé que vous en aviez à Closter-Seven , et que vous commandez une armée plus lestement que jamais. »
Combien le vieux maréchal devait être flatté de ces éloges. « On imprime actuellement les souvenirs de madame de Caylus : elle fait un portrait fort plaisant de monsieur le duc votre père ; je vois que c’était un -bel esprit, et que l’hôtel Richelieu ne le cédait en rien à l’hôtel Rambouillet... Tout est préeieux dans le siècle de Louis XIV. Je ne crois pas qu’il y ait un seul nom des personnes dont sa cour était composée qui ne puisse encore exciter l’attention. Si vous êtes le doyen de
(l) Correspondance de Voltaire.
notre Académie, je suis le doyen de vos courtisans, et il n’y a personne qui puisse me disputer ce titre. »
Toujours il règne dans les lettres de Voltaire
au maréchal de Richelieu le ton d’une fami- ' r '• liarité respectueuse. Le maréchal touchait par
son âge, ses habitudes, à cette époque de gloire et de jeunesse que Voltaire avait tant aimée ; le maréchal traitait son poêle avec une certaine supériorité bienveillante, car Voltaire contribuait à grandir sa renommée : « Enveloppez-vous dans votre gloire, Monseigneur, et dans les plaisirs, c’est maintenant le meilleur parti, » lui écrit lé poète : en vers comme en prose toujours il célèbre son héros :
« O toi ! mon support et ma gloire,
Que j’aime à nourrir ma mémoire Du bien que ta vertu m’a fait ,
Lorsqu’on tous lieux l’ingratitude Nous fait une pénible étude De l’oubli honteux des bienfaits.
Ici la vertu du duc de Richelieu doit être prise dans le sens de courage, de grandeur* d’habileté dans la guerre. ...
Dans vos projets étudiés,
Joignant la force à l’artifice.
Vous devenez donc un UlyBse D’un Achille que vous étiez.
Ces éloges de force, de courage, d’habileté politique n’étaient pas ceux qui flattaient le plus le maréchal de Richelieu : il lui fallait toujours répéter qu’il était jeune, aimable, aimé des femmes :
Le cardinal affermissait Et partageait le rang suprême D’un maître qui le haïssait ;
Vous vengez un roi qui vous aime :
Le cardinal fut plus puissant,
Et môme un peu trop redoutable ;
Vous me paraissez bien plus grand.
Puisque vous êtes plus aimable.
Oui, cette amabilité dans l’amour devait être toujours victorieuse; le maréchal ne trouvera pas de cruelle : Voltaire lui dit encore au retour de la guerre d’Allemagne : ' •
Un peu las de votre campagne,
Oubliant toute l’Allemagne,
Vous m’avouerez, pour le certain,
Que votre bonté passagère Se saisira de la première, *
Honnête, bégueule ou catin,
Sage, folle, facile ou flère.
Qui vous tombera sous la main ;
Mais, s’il vous peut rq^er encore Quelque pitié pour le prochain,
Épargnez dans votre chemin La beauté que mon cœur adore.
Ces vers dignes de Catulle faisaient les délices du xviu e siècle. Cette société qui oubliait Dieu et*
les mœurs, marchait à sa décadence avec une grâce parfaite :‘on n’a pas fait assez d’attention à l’énergie de ces ârrçps du règne de Louis XV si molles pour les amours et qui se montrèrent ensuite avec tant de courage dans les épreuves que la Providence leur imposa par la Révolution française! Il faut bien que l’éducation du xvm e siècle eût produit des génies et des héros de toute espèce, car il y eut dans cette société qui brava avec tant d’énergie l’échafaud et les combats, des vertus guerrières, des caractères fiers, des morts superbes sur les champs de bataille où se révélèrent les vertus et les dévouements des terpps antiques. Royalistes et républicains de 1795 à 1800 avaient été élevés avec l’époque de de Louis XV, et ce n’était pas des.âmes communes !
Ce qui fait un bien plus grand honneur au maréchal duc de Richelieu que ses vanités de femmes et ses amours frelatées, c’est que de concert avec le duc d’Aiguillon, son neveu, il soutint avec une loyale fermeté le système d’autorité royale et de pouvoir suprême qu’allait inaugurer le chancelier de Maupeou (1). Les parlements étaient arrivés à ce point de résistance tracassière et bruyante qui énerve tous les ressorts du pouvoir et qui invite aux coups d’Élat. En Bretagne, en Dauphiné, à Paris même, les chefs et les meneurs des parlements non-seulement refusaient les enregistrements d’impôts, mais encore ils soutenaient la-doctrine de l’union des cours en une seule, sans doute pour proclamer la souveraineté parlementaire, tentative souvent renouvelée. C’était donc le même système qu’avait combattu et réprimé
(1) Réné-Nicolas-Augustin de Maupeou, né en 1714; il ne mourut qu’au mois de juillet 1792.
avec la supériorité de son génie» le cardinal de Richelieu, et il n’était pas étonnant que ses petitsneveux se fussent associés au chancelier Maupeou qui marchait dans la voie du grand ministre de Louis XIII.
L’effet produit sur l’esprit du Roi par la lecture du testament du cardinal de Richelieu avait été considérable, et à plusieurs reprises il avait exprimé la volonté d’en finir avec les parlements. II paraît aussi que la connaissance des interrogatoires secrets de Damiens avait convaincu Louis XV que ces luttes préparaient un fanatisme inouï et mettaient le poignard à la main de quelques insensés ; les parlements avec leur tendance politique devenaient un danger pour la paix comme pour la guerre.
Il n’y avait pas dans le chancelier Maupeou la grandeur du cardinal ; l’éducation de l’épée et de la théologie, cette science universelle, n’avait pa$ imprimé sur son front cette sévérité, cette puissance, ce génie de conviction que l’Eglise seule donne àceux qui croient, au prêtre qui célèbre les saints mystères; mais à travers une certaine légèreté de /orme, le chancelier était un caractère décidé dans la marche qu’il s’était tracée; ses manières étaient polies, gracieuses, mais sa volonté de gouvernement inébranlable; absolu dans ‘ . ' il
ses idées, il avait des formes charmantes, pleines d’esprit et de bon ton. La grande erreur de Phisloire a toujours etc de peindre le chancelier Maupeou comme un esprit de rude tyrannie : il n’en était rién, et le xvhi® siècle ne l’aurait pas permis ! Quand, le cardinal de Richelieu attaquait hardiment l’aristocratie féodale, c’est qu’il avait besoin de dominer une époque retrempée par la Ligue et de dompter les partis vivaces, il fallait agir avec celte hauteur altière qui ne s’arrêtait devant aucune mesure, aurait-elle été sanglante ! - Le chancelier Maupeou vivant, au contraire, au milieu d’une société polie, efféminée où le sensualisme coulait à pleins bords, s’abreuvait comme tous dans la coupe enchantée sans se laisser pourtant énerver dans le palais d’Àlcine : il faisait de la force non pour lui mais pour le pouvoir dont il était l’expression ; à la différence du duc de Choiseul, soi-disant esprit libéral et qui pourtant était le plus capricieux despote contre tout ce qui contrariait ses idées, ses vanités; M. de Choiseul laissait bien attaquer la divinité de la religion et détruire philosophiquement l’autorité royale, mais gare à qui l’attaquait lui-même dans son amourpropre, ses amitiés encyclopédiques. Au moyen de quelques vers gracieux à mesdames de Choiseul ou de Grammont, on était sûr d'être protégé dans les
publications les plus impies, les plus audacieuses; le duc n’avait de rigueur que pour ceux qui défendaient les principes droits, et le plus persécute des écrivains ce fut Fréron, le remarquable critique de Voltaire; car ce vieillard, courtisan assidu de l’holel de Choiseul, dénonçait au ministre les censeurs de ses ouvrages comme des ennemis publics : aussi Voltaire n’écrit-il jamais au ministre qu’avec ce titre : « Mon protecteur, » comme il écrivait au maréchal de Richelieu, « mon héros. » M. de Choiseul en effet protégeait Voltaire à ce point de faire mettre à la Bastille les adversaires de l’acariâtre vieillard de Ferncv.
Le duc de Choiseul n’était donc plus à la hauteur de la pensée de fermeté et de répression que le Roi voulait enfin réaliser: si le duc avait parfaitement dirigé les affaires de la France en Europe, il n’avait ni la même force ni la même intelligence pour les questions de pouvoir à l’intérieur : il avait cru qu’en négociant avec les parlements, il pourrait atteindre un but de conciliation, surtout pendant la guerre : loin de là, les parlements redoublaient d’audace dans l’opposition ; il fallait donc les briser: la circonstance n’était pas mal choisie, et c’est ce qui fait honneur à la sagacité de M. de Maupeou. Si les parlements avaient gardé un côté populaire dans la basoche,
parmi la bourgeoisie, ils avaient compromis cette popularité elle-inêmc par de fausses. démarches ; les écrivains philosophes n’étaient plus pour eux, depuis les drames lugubresde Calas et de Sirven et du chevalier de La Barre. Voltaire servait merveilleusement par ses écrits les idées du'chancelier : c’est lui qui avait dénoncé au monde ces arrêts qualifiés de monstrueux, et l’on savait qu’il écrivait une Histoire du Parlement peu favorable à leurs prétentions; Voltaire aimait à servir le pouvoir royal : il était l’écrivain émérite de l’autorité et presque toujours à ses ordres. M. de Maupeou vit bien qu’il pouvait aller en avant et frapper rudemeut au milieu des circonstances qui favorisaient ses projets; l’opposition que rencontreraient les nouvelles mesures devait se réduire aux jansénistes, aux princes du sang, à quelques ducs et pairs qui rêvaient rétablissement de la Chambre des lords d’Angleterre et à quelques clercs de la basoche groupée autour du Palais: les princes du sang, le Roi les réduirait par la disgrâce, les ducs et pairs trop récalcitrants, ivres de mauvais principes, iraient en exil dans leurs terres; et quant à la basoche, elle ne résisterait pas au désir de gagner de l’argent au Châtelet oudevanl les nouvelles cours du royaume.
Le chancelier Maupeou eut le bonheur de ren-
contrer sous sa main, un esprit raide et sec qui consentit à porter toute la responsabilité de la question financière fort délicate, car il fallait trouver des ressources pour le trésor dans une crise suprême, et puisqu’on détruisait les parlements, on devait nécessairement rembourser les charges de judicature.
L’abbé Terray (1), qu’on ne saurait trop louer tant il mit de soin à seconder l’autorité, accepta le poste si difficile de contrôleur-général avec une hardiesse remarquable ; au bout d’un an, il fut en mesure de tout liquider: ses principes furent ceux-ci: « L’État peut lever des impôts
sans distinction de propriétés privilégiées : clergé ou noblesse; de la part des corps, il peut y avoir des avis, jamais une opposition formulée; le crédit se fonde sur ce principe : payer tout ce qu’on doit à nouveau, tenir ses engagements d’avenir et ne s’engager pour l’arriéré que dans la proportion de ses moyens et dans la condition de ses ressources. » Liquider et épurer n’était pour l’abbé Terray que dans la seconde mesure de ses devoirs; les besoins du service passaient avant tout.
Tous les Richelieu s’associèrent loyalement au système du chancelier Meaupeou, l’imitateur, je
(1) Joseph-Marie Terray, d’une famille de finance, né l’an 1715; il mourut le 18 février 1778, sous Louis XVI.
le répète, do la pensée du grand cardinal dans les conditions d’un nouvel état de la société : gouverneur de la Guyenne, le maréchal de Richelieu dut faire exécuter l’édit du Roi qui dissolvait les parlements de Bordeaux et de Toulouse et créait des cours de justice nouvelles qui n’avaient qu’à juger. Caractère tout dévoué à la prérogative royale, le maréchal de Richelieu ne s’arrêta devant aucune protestation des parlementaires; il fit exécuter par une compagnie du régiment de Sepli manie les lettres de cachet contre-signées par le chancelier Maupeou, c’était son devoir et de plus son opinion : il n’aimait pas les parlements et les résistances de judicature, et il ne s’arrêta devant aucune protestation des présidents et' conseillers des parlements dissous. Et d’ailleurs quel plus haut système que celui du chancelier Maupeou qui se résumait par ces principes.:
L’autorité et la politique appartiennent au Roi, c’est-à-dire à l’État;
La justice aux parlements et aux cours judiciaires; elle sera rendue gratuitement;
L’administration séparée revient aux intendants;
L’impôt égal pour tous.
Et c’est pourtant ce système qui a tant été attaqué et flétri par les historiens vulgaires !
Le maréchal duc de Richelieu fut encore chargé
.par le Roi de porter la lettre de cachet, quf prononçait la dissolution de la Cour des aides de
Paris; il entra l’épée au côté dans les vastes salles de la Cour, pour lire l’édit et les lettres de cachet. Comme M. de Malesherbes, le chef d’une opposition maussade et criarde, lui demandait des explications sur son mandat et l’exhibition des ordres du Roi, le maréchal tira son épée et dit : « Mes ordres sont mes soldats. » Et aussitôt les mousquetaires noirs entrèrent dans la salle jusque sur les bancs des magistrats, et le président dut lever la séance en protestant. M. de Malesherbes, quelqu’éloge qu’on lui ait donné, était un de ces caractères qui compromettent le principe d’autorité par leur mollesse et par leur ambition de popularité : hélas 1 nous ne sommes jamais populaires que par le mauvais côté de notre nature : la renommée est presque toujours la part du mal dans la vie de l’homme.
Ainsi le maréchal de Richelieu et son neveu le duc d’Aiguillon restèrent fidèles à la devise de leur grand-oncle : la couronne leur dut le triomphe plein et entier de la prérogative. Le chancelier de Louis XV avait conçu un vaste système de gouvernement et de judicature : il dut s’associer de fermes bras pour l’exécuter; les Richelieu se trouvèrent à côté du Roi. Sous la
monarchie, il était des noms illustres attachés à chaque système; celui du pouvoir royal s’exerçant dans sa plénitude avait pour expression les Richelieu L
Ce système d’uni lé et d’énergie trouva aussi son appui dans une femme, la comtesse du Barry, divinité païenne deChoisy et de Lucienne. Je n’ai point à examiner l’origine de cette jeune femme d’une joie si épanouie, dontGreuze nous a laissé le portrait couronné de roses : les pamphlets ont odieusement rempli cette lacune de l’histoire avec un laisser-aller de mauvais propos, d’anecdotes bien dignes de la société oisive et médisante du xvm e siècle. On raillait beaucoup dans les salons depuis la Régence, on se vengeait des puissances du jour par le souvenir des abaissements de la veille : mille recueils nous restent de noëls, de chansons, poésies légères ou licencieuses qui n’épargnent pas la favorite, peut-être parce que celte petite figdre chiffonnée brisait les oppositions les plus sérieuses par un coup d’éventail, par un mot juste sur un ridicule, par un échappé d’esprit qui entraînait le roi Louis XV dans la ferme voie de
-^autorité royale et par exemple celui-ci à propos de son cuisinier : « Sire, j’ai renvoyé mon Choiseul, quand renvoyez-vous le vôtre (1)? »
L’origine de la comtesse du Barry nous importe peu; il était bien des médisances libertines parmi les disgraciés à Chantèloup. Le dépit des favorites de haut rang dédaignées dut poursuivre cette petite souveraine aux résolutions fermes, aux volontés saccadées qui avec une expression nette et spirituelle résolvait la plus, difficile question de gouvernement; politique hardie qui brisa les résistances les plus fortes. Je ne parle pas seulement de la bonté du coeur de la comtesse du Barry (elle se trouve dans toutes les classes), mais si son origine avait été si abaissée, d’où lui était venu ce goût épuré pour les arts qu’elle porta aussi loin que la marquise de Pompadour, d’où lui vint le joli style de ses lettres, l’élégance des bâtiments, des costumes, dessin, musique, beaux-arts? il n’était pas une vie d’artiste où ne se mêlât le nom de la comtesse du Barry < Aussi le spirituel duc de Nivernois, tout en accueillant les mauvais propos de la cour sur l’origine de la comtesse du Barry, avait écrit sur elle ces vers ravissants :
(1) Madame la comtesse du Barry, née en juin 1744, avait vingt-deux ans lorsqu'elle fut présentée au Roi.
Lisette, ta beauté séduit . r „
Et charme tout le monde ;
En vain la 'duchesse en rougit •
Et la princesse en gronde :
Chacun sait que Vénus naquit De l’écume de l’onde.
. -, En vit-elle moins les dieux
Lui rendre un juste hommage ,
Et Pàris, ce berger fameux,
Lui donner l’avantage,
Même sur la reine des deux Et Minerve la sage?
On ne. pouvait être plus galant tout en acceptant les malins propos de la cour sur la comtesse du Barry : c’est que rien, en effet, n’était plus séduisant que cette jeune femme, rieuse et bonne, occupée de parures, de fêtes, de plaisirs, la bourse à la main pour les pauvres, les artistes. Autour d’elle ce n’était que chinoiseries, porcelaines, corail, perles, éventails, chaises à porteurs et ces jolies voitures or et porcelaine, bois de rose, émail, corbeille du mois de mai d’où s’élancait la déité du lieu, selon les jolis vers du chevalier de Boutïlers.
Les propos les plus acerbes, les plus durs contre la comtesse du Barry étaient l’œuvre de la coterie du duc de Choiseul dont la favorite préparait la disgrâce. Les amis du duc avaient d’abord cherché un accommodement avec la comtesse après que le ministre eut en vain essayé d’assurer
l’empire (les charmes de la duchessedc Grammnnt sa sœur sur le Roi, el un tout jeune officier de la société du duc de Choiseul, M. de Lantier (depuis l’auteur du voyage d’Àn ténor), adressa de fort jolis vers un peu mythologiques à la comtesse du Barry pour la rapprocher du duc : pourquoi Vénus ne tendrait-elle pas la main à Ulysse? tel était le sens de cette petite épître :
Déesse dos plaisirs, tendre mère des Grâces,
Pourquoi veux-tu mêler aux fêtes de Paphos Les noirs soupçons, les honteuses disgrâces;
Ahl pourquoi méditer la perte d’un héros?
Soumets les dieux à ton empire ;
Vénus, sur tous les cœure règne par la beauté ;
Cueille dans un brûlant délire La rose de la volupté :
Mais à nos cœurs daigne sourire.
Et rend le calme à Neptune agité :
Ulysse (1), le mortel formidable Que tu poursuis de ton courroux,
Pour la beauté n’est formidable Qu’en soupirant à ses genoux. -
On ne pouvait rien trouver de plus galant et de mieux dit que ces vers , récités par un jeune officier de dragons. Je l’ai connu aimable vieillard de quatre-vingt-dix ans, chevalier de Saint-I+ouis, avec sa croix d’or sur la poitrine dans son modeste manoir de Sainl-Jean-du-Désert, près de
Le duc de Choiseul.
Marseille : que de fois sur ces collines embaumées par les pins et les jasmins d’Arabie, je l’ai entendu raconler ces beaux temps de Louis XV et de la société du duc de Choiseul : il avait connu la comtesse du Barry, et ce qu’il louait surtout, c’était la décence de ses manières, la grâce de sa personne et la parfaite convenance de ses paroles, jointes à une vivacité agaçante qui entraînait les cœurs. Le chevaleresque duc de Brissacà soixantedix ans un soir s’élança pour l’embrasser sur ses deux joues comme vers la plus ravissante des créatures, et la comtesse en rit comme une folle au souper du Roi (1), comme du plus naïf hommage qu’elle eût reçu.
Il y avait dans cette petite tête de la comtesse du Barry quelque chose de plus ferme que des bouderies nerveuses ; elle voyait dans le duc de Choiseul un esprit à concessions, un de ces hommes qui doucement perdaient l'autorité du Roi, et la comtesse préférait l’esprit ferme et sûr du chancelier Maupeou. On alla jusqu’à supposer dans l’homme d’État éminent des complaisances abaissées pour la comtesse : le crédit du chancelier le-
(1) J’ai également connu un autre vieillard, M. deMontverant, qui enfant avait vu la comtesse du Barry chez sa mère; *1 médisait : « Elle avait toute la réserve d’une pensionnnaire de couvent-»
hait à des causes plus élevées : UI. de Maupeotj . représentait le principe d’autorité que la Comtesse du Barry avait à coeur de faire triompher sous le sceptre de Louis XV ; elle n’aimait pas les parlementaires, les remontrances , les paperasses du greffe opposées à la volonté royale. Voilà pourquoi il n’y avait pas de rapprochement possible entre elle et le duc de Choiseul; elle soutenait le chancelier Maupeou avec la ténacité dominante d’une jeune femme aimée qui savait son empire sur l’esprit du lloi.
Là comtesse, avec ces idées, - devait tendre, la main à tous les Richelieu: le maréchal s’était d’abord un peu tenu à l’écart; si particulièrement dévoué .à la marquise de Pompadour, il hésitait à oublier cette femme éminente pour saluer une nouvelle favorite; mais la jeune comtesse du Barry fit toutes sortes d’avances au maréchal pour en faire un auxiliaire, et elle n’eut, pas grand’peine à réussir, car les principes qu’elle voulait faire triompher étaient ceux des Richelieu ; elle donna un premier gage de forte volonté en brisant toute la procédure suivie par les parlements de Bretagne contre le duc d’ Aiguillon , gouverneur pour le Roi, insulte faite à la couronne par les gens de justice. Les noëls à celte occasion accusèrent la comtesse du Barry de s r être faite la blan-
chisseüsé. du duc d’Aigùillon; et voici à quelle occasion : la comtesse, amie des arts, des merveilles de toute espèce, avait fait faire un charmant petit carrosse à deux places, un vis-à-vis ravissant
en porcelaine et nacre, avec des glaces de Venise et des panneaux peints par Greuze ; le noël disait donc :
Pour qui ce brillant vis-d-vis ?
Est-ce le cbar d’une déesse . -
Ou de quelque jeune princesse ?
S’écriait un badaud surpris.
Mais, de la foule curieuse,
Lui répond un caustique : Non,
C’est le char de la blanchisseuse De cet infâme d’Aiguillon. >
V infâme à' Aiguillon étaitjele répète, ce ferme, et noble gouverneur de Bretagne, qui, vainqueur des Anglais, avait vigoureusement maintenu l’autorité du Roi contre les insurrections des parlements, la noblesse ; les partis flétrissent toujours ceux qui les compriment. Tous les Richelieu entourèrent la comtesse duBarry parce qu’ils y trouvaient la gracieuse personnification du système que leur grand-oncle avait fait triompher : le duc d’Aiguillon reçut le portefeuille des affaires étrangères; il devint comme le maréchal de Richelieu un des plus assidus convives de Lucienne que le peintre - 'Yernet venait de décorer; ce grand artiste, sous
le charme de la comtesse, la reproduisait partout dans ses œuvres : elle lui acheta deux tableaux cent mille livres en un bon écrit sur une petite ' feuille de papier rose, qu’elle plaça dans unebonbonière d’écaille et adressé à M. de Beaujon. Vernet peignait alors ses belles marines et les ports de France. La comtesse du Barry partageait avec le Roi ce patriotisme qui préparait les flottes pour une grande guerre contre les Anglais : les parlements domptés, l’autorité royale rétablie, que ne pouvait la France en Europe? Dès qu’il y a unité de pouvoir et trêve dans le turbulent principe d’examen, la France peut tout!
La comtesse avait un charme particulier pour attirer autour d’elle toutes les intelligences, poêles, musiciens, artistes :
Chacun doutait, en vous voyant si belle ,
Si vous étiez ou femme ou déité ;
Mais c’est trop, car votre rare bonté N’est pas l'effort d’une simple mortelle.
Elle mettait une délicatesse extrême à obliger, à tendre la main vers toutes les infortunes; c’était la royale quêteuse pour les artistes, les comédiens même dans la détresse; elle avait payé les dettes de Molet avec le produit des jolis riens qu’elle vendait aux courtisans dans son pavillon de Lucienne; elle avait prié Laborde, cet excel-
lent musicien, Valet de chambre du Roi, qui allait porter à Voltaire, dans sa retraite de Ferney, la partition de son opéra de Pandore, d’embrasser pour elle le vieux poète sur les deux joues; la commission fut faite, et Voltaire répondit respectueusement à la comtesse du Barry :
« Madame, M. de Laborde m’a dit que vous lui aviez ordonné de m’embrasser des deux côtés de votre part :
Quoi ! deux baisers sur la fin de ma vie ;
Quel passe-port vous daignez m’envoyer; . -
Deux, c’en est trop, adorable Égérii',
Je serai mort de plaisir au premier
« Il m’a montré votre portrait; ne vous fâchez pas, madame, si j’ai pris la liberté de lui rendre ces baisers :
Vous ne pouvez empêcher cet hommage.
Faible tribut do quiconque a des yeux ;
C’ist aux mortels d’adorer votre image,
L’original étant fait pour les dieux.
« J’ai entendu plusieurs morceaux de la Pandore de M. de Laborde; ils m’ont paru digues de votre protection : la protection accordée aux véritables talents est la seule chose qui puisse augmenter l’éclat dont vous brillez. Daignez, madame, agréer le profond respect d’un vieux solitaire, dont le
cœur n’a presque plus d’autre sentiment que celui de la reconnaissance. »
C’est à Lucienne que madame la comtesse du Barry fixa sa résidence; d’obscurs bâtiments aux cheminées noircies ont remplacé les élégants pa-
villons de Choisy. Lucienne (1) nous est resté comme un de ces beaux bijoux auxquels les juifs de la Révolution ont arraché les pierres précieuses, diamants, perles, nacre qui brillaient naguère. Noble et ravissant château d’Asnières, des tables de cabaret entourent ton pavillon charmant, et la foule endimanchée encombre tes allées et transforme le séjour de la marquise de Parabère en véritables Porcherons!
Chaque fois que j’ai visité Lucienne, j’ai cherché le salon du petit conseil où fut délibéré le coupd’Élat qui brisa la résistance des parlements. Je vois assis le roi Louis XY, déjà avancé dans la vie, avec ses beaux traits, sa majesté douce et bienveillante; debout devant lui, les sceaux à la main, le chancelier Mâupeou, éloquent et grave à fois, qui signe l’édit immortel, qui, comme la révocation de l’édit de Nantes, sauva l’unité ét la nationalité françaises. L’ordre du conseil fut exé-
(1) Lucienne avait été bâti sur les dessins de Ledoux; Greuze, Veruet l’avaient enrichi de leurs décorations.
cutéavec une promptitude admirable et un succès merveilleux.
Je veux bien croire & ces prodiges Que la fable vient nous conter , * '/
A ses héros, à ses prestiges Qu’on ne cesse de nous citer ; - ' ' '
Je veux bien croire à ce fier Diomède,
Qui ravit le Palladium ;
Aux généreux travaux de l'amant d’Andromède,
À tous ces fous qui bloquaient Ilium :
De tels contes pourtant ne sont crus de personne.
Mais que Maupeou tout seul du dédale des lois Ait su retirer la couronne ,
Qu’il l’ait seul rapportée au palais de nos Bois,
Voilà ce que je sais, voilà ce qui m’étonne ;
J’avoue avec l’antiquité Que ses héros sont admirables ;
Mais par malheur ce sont des fables,
Et c’esl ici la vérité (1).
Voilà ce que Voltaire écrivait à l’éloge du coup d’État et sur le chancelier qui l’avait conçu et exécuté avec une supériorité remarquable' et en effet, depuis ce jour solennel l’administration prit ses développements; c’esü’époque des monuments publics, de la construction des routes, des voies larges et élégantes, des places publiques, des Champs-Elysées, de la place Louis XV, de la rue Royale-Saint-Honoré , des projets de la Made-
(1) Voltaire, Poésies diverses,
leine, du Panthéon, sous l’architecte Soulllot. Mais un monument plus considérable que tous les autres et plus noble dans son but fut alors inauguré par le Roi et ses deux amis, les maréchaux de Richelieu et de Soubise; ce fut l’École militaire, pensée aussi belle que la fondation de l’hôtel des Invalides. L’institution a été emportée avec l’esprit gentilhomme; mais il reste le monument, peut-être le plus beau, le plus élégant qui s’offre aujourd’hui dans son ensemble et ses détails, avec ces pavillons si bien jetés, ces galeries à colonnes; ces vastes cours à portiques où chaque arme peut se déployer : artillerie, infanterie et cavalerie, comme dans un vaste camp.
Tous ces monuments de la Royauté sont si grandioses que même avec la foule ils paraissent déserts; l’herbe croît dans les cours immenses. Au moment où j’écris ces lignes, j’aperçois ces trophées d’armes, ces écussons soutenus par des génies à la façon des monuments du xviii 0 siècle : Pourquoi sont-ils vides d’armoiries dans le monument royal? Pourquoi ces fleurs de lis grattées? Pourquoi le statue de Louis XV a-t-elle été brisée au milieu de cette cour entourée de portiques? Destinée étrange et mystérieuse; Louis XV, le roi artiste par excellence, n’a plus un seul monument qui porte son nom; ses statues sont en
poussière, el les admirables traits de sa physionomie ne nous sont plus transmis que par les vieux portraits des galeries de Versailles.
A la suite du coup d’État, il s’était fait comme toujours un bruit de protestations éclatantes peu à peu apaisées. L’abbc Terray avait remboursé exactement le prix des charges aux parlementaires entêtés; on les craignait si peu que les exils n’avaient pas été -rigoureusement appliqués; les magistrats étaient rentrés dans leurs terres ou dans leurs antiques demeures; les plus sages avaient pris rang dans la nouvelle magistrature; les avo- cats plaidaient, les procureurs reprenaient leurs ollices; et quant aux princes du sang, sauf le prince de Conti, puérilement parlementaire, tous étaient revenus à la cour et avaient fait leur soumission aux ordres du Roi.
Le maréchal duc de Richelieu avait des répugnances profondes pour les parlements, et ce n’était pas seulement par tradition de race, mais encore parce qu’il les avait vus à l’œuvre, surtout dans la triste affaire du comte Lally-Tollendal et sa condamnation inflexible; le baron de Lallv, brigadier des armées du Roi, puis lieutenant-général, était le compagnon d’armes d.u maréchal de Riçhelieù; tous deux avaient marché au feu avec une valeur égale; il s’était formé entre eux une
de ccs confraternités militaires qui ne s’oublient pas ; or les parlements avaient été sans pitié pour le comte de Lally : les gens de robe n’aimaient pas les hommes d’épée, et les discoureurs répugnaient aux esprits d’exécution,
-L’affaire du comte de Lally avait été d’autant plus sensible au maréchal de Richelieu qu’il s’était vu menacé d’un procès semblable à la suite de l'affaire de Closter-Seven et de la campagne de Hanovre : ne l’avait-on pas accusé de concussion et de trahison! son cousin le ducd’Aiguillon, ' pour avoir fermement gouverné la Bretagne, n’avait-il pas été appréhendé au corps par le parlement! On aurait dit un parti pris par les cours souveraines; sous prétexte de faire constater leurs droits, d’en exercer les prérogatives, elles poursuivaient, elles persécutaient, et toutes les circonstances du procès du comte de Lally étaient odieuses ! Qui ne se souvenait de ces interrogatoires violents, de ces dénégations du droit de défense, de ce bâillon mis dans la bouche de Lally pour empêcher ses protestations : un esprit d’é- - nergie tel que Richelieu gardait les souvenirs de ces violences des gens de robe !
Les délibérations les plus importantes sur le coup d’État avaient été prises dans ces réunions du conseil dont j’ai parlé; la force ne cessait pas
de se montrer royale, et le chancelier Maupeou, tout en scellant les mesures d’énergie qui tiraient la couronne du greffe, laissait l’aimable chevalier de Boufllers célébrer les gracieuses réunions de Choisy et de Lucienne dans des couplets adressés au maréchal duc de Richelieu.
Le plaisir courotmé de fleurs Vient voler sur la table ;
II n’attend pour charmer nos cœurs Qu’un moment favorable.
Viens réveiller sous le berceau L’esprit et la saillie; ils t’attendent sur un tonneau Qu’a percé la folie.
Le champagne est prêt à partir ;
Dans sa prison il fume.
Impatient de te couvrir De sa brillante écume.
Rien ne pouvait empêcher le maréchal de Richelieu de faire exécuter les ordres du Roi contre les oppositions aux édits, de pénétrer à la tête des mousquetaires pour signifier les volontés de la couronne aux parlements en révolte. La comtesse du Barry écartait toutes les oppositions, effaçait tous les soucis des sérieuses mesures par une plaisanterie d’enfant ou par quelques mots profonds à travers leur légèreté; elle avait un sens droit, une admirable appréciation des affaires; Richelieu, déjà vieillard, lui plaisait par cette
énergie de volonté qui luttait même contre l’âge. C’était vraiment une merveille; déjà à soixantedix-sept ans, Voltaire lui écrivait :
Entre les palmes de Mahon,
Pour vous seul vivent encore.
Les couronnes d’Anacréon ;
Et sans vieillesse comme Titon,
Vous fêtez plus d’une aurore ;
Votre automne est un long printemps Que l’on admire et qu’on envie; t ous cueillez à tous les instants Les fleurs du printemps de la vie,
Et l’Amour amuse le Temps Pour qu’à jamais il vous oublie.
Ali! conservez ces goû^charmaiits,
Cette aimable philosophie,
Cette fleur de galanterie
Qui vaut bien les beaux sentiments
De la gothique bergerie:
Pendez Ovide à ma patrie Et laissez un code aux amants.
V oltigez de belle en belle;
Vus lauriers toujours florissants Doivent tenter les plus cruelles ;
Amusez-les par des serments;
Pour les fixer gardez vos ailes,
Et puissiez-vous grondé pur elles,
Entendre encore après cent ans Tout ce qu’on dit aux infidèles (1).
La sympathie du maréchal de Richelieu pour Voltaire venait surtout de ce que le philosophe de Ferney, à travers sa monomanie d’impiété, avait
(1) Œuvres de Voltaire. Épîtres en vers.
lin grand et un profond attrait pour tout ce qui était l'autorité et l’aristocratie ; il aimait le pouvoir, détestait la multitude, raillait la bourgeoisie et ne se plaisait qu’avec les gens bien nés. Voltaire s’était fait le défenseur et même un peu le pamphlétaire aux ordres du chancelier Maupeou : son Histoire du Parlement n’était qu’un livre à l’usage du coup d’État ; le maréchal de Richelieu n’aimait que ce côté des gens de lettres, et il' avait tenté d’accomplir dans l’Académie une révolution anti-encyclopédique, car il avait un dédain profond pour ce corps qui gardait en dépôt l’esprit d’opposition et de philosophie.
Les Académies, quand elles ne sont pas assouplies aux volontés du pouvoir, quand elles ne servent pas son esprit et ses tendances, sont des dangers pour la société et l’autorité; envahies par des hommes de parti et de coteries, elles détruisent le pouvoir tant qu’elles peuvent. Au xviu® siècle, elles furent livrées aux encyclopédistes; le roi Louis XV cassa les élections de mai 1772, et il fit bien ; il imposa son choix, et il fit bien encore : rien n’est plus absurde à côté d’un pouvoir fort qu’il existe une république des lettres qui domine l’esprit public. Quand l’Académie s’en plaignit au duc de Richelieu, son directeur, le maréchal répondit avec un ton ironique :
« Messieurs, le Roi me parle, je ne parle pas an
Roi; je ne puis interroger Sa Majesté sur ses pré-
férences. Demandez au sieur Nestier, quia fourni peut-être vingt mille chevaux au Roi, s’il n’est pas encore à savoir celui qui a plu davantage à ce monarque. » C’était persilïler avec grâce la compagnie assez impertinente pour se croire quelque chose dans l'État. ‘
Le beau côté de ce caractère du maréchal de Richelieu, c’est le culte constant pour le triomphe de l’autorité; et il aimait la comtesse du Barry précisément parce qu’elle poussait le Roi dans cette voie de fermeté et de persistance. On lit dans le journal de Bachaumont (1) : « On a parlé beaucoup dans le public du portrait en pied de Charles I er , roi d’Angleterre, par Van Dick , acheté il y a quelques mois vingt mille livres par madame la comtesse du Barry; cette dame l’a placé dans son appartement à côté de celui du Roi, et il paraît que ce n’est pas sans dessein. On assüre que toutes les fois que Sa Majesté, reve*nant à son caractère de bonté naturelle, semble fatiguée de sa colère, elle lui représente l’exemple de cet infortuné monarque. Elle lui fait entendre que ses parlements se seraient portés peut-être à
(4) Mai 1772.
un attentat de cette espèce si M. le chancelier n’en avait fait entrevoir les complots insensés et ne les avait arrêtés avant qu’ils fussent montés au degré de noirceur où ils auraient pu parvenir. C’est du pied de ce tableau que partent les foudres destructeurs qui vont frapper la magistrature et la pulvériser dans les extrémités les plus reculées du royaume. »
Cette anecdote constate que la comtesse du Barry était un esprit cultivé, capable, ferme et sérieux. L’échafaud de Louis XVI a prouvé si la comtesse s’était trompée dans ses appréciations poli-
tiques sur le xvm e siècle.
En considérant avec quelque attention l’état de l’Europe à la seconde moitié du sviiC siècle, on pouvait remarquer un changement complet dans la force et les rapports respectifs des divers gouvernements, et le plus considérable de ces avancements dans la prépondérance et la gloire, s’était accompli en Russie. Une grande impératrice, Catherine II, s’était chargée de cette œuvre : Allemande d’origine, élevée dans ces petites cours enivrées du paganisme et de la littérature française, elle avait emporté en Russie les mœurs faciles de son temps : elle avait été encyclopédiste dans ses affections comme dans sa philosophie.
Après les coups de force de son avènement (1), Catherine II avait compris qu’il fallait conquérir une popularité européenne, et pour cela, elle avait multiplié les avances aux philosophes, écrî-
(!) 9 juillet 176 2.
vant à Voltaire, à d’Alembert, offrant à celui-ci même l’éducation du czarowick. La czarine envoyait des médailles, achetait sa bibliothèque à Diderot, qu’elle lui laissait, par un don déguisé ; ses chambellans, ses favoris, habiles, élégants, spirituels comme toute la race russe, parcouraient l’Europe pour rattacher à la czarine l’opinion des gentilshommes et des gens de lettres.
Élève d’Apollon, de Thémis et de Mars,
Qui sur ton trône auguste as placé les beaux-arts.
Qui penses en grand homme et qui permets qu’on pense ; Toi qu’on voit triompher du tyran de Byzance Et de sots préjugés, tyrans plus odieux ,
Prête à ma faible voix tes sons mélodieux ;
A mon feu qui s’éteint rends la clarté première ;
C’est du Nord, aujourd’hui, que nous vient la lumière.
« Il faut maintenant aller en Russie pour voir de grandes choses, écrit Voltaire au maréchal de Richelieu; si l’on- vous avait dit dans votre enfance qu’il y aurait à Moscou des carrousels d’honneur et des fêtes plus magnifiques et plus galantes que celles de Louis XIV, si l’on avait ajouté que les Russes, qui. n’étaient alors qu’un troupeau d’esclaves, sans habits et sans armes, feraient trembler les Turcs jusqu’à Constantinople, vous auriez pris ces idées pour des contes des Mille et une Kuits. »
La gloire habite de uob jours Dans l’empire d'une amazone;
Elle la possède et la donne.
Mars, Thémis, les Jeux, les Amours Sont en foule autour de son trône;
Viens chanter cette Thalantris Qu’irait courtiser Alexandre :
Sur ses pas je voudrais m’y rendre Si je n’avais des cheveux gris (1).
Ce concert de flatteries mythologiques pouvait certes enivrer Catherine II; mais en caressant toute l’école encyclopédiste, l’Impératrice avait des desseins plus grands; c’était d’entraîner l’opinion publique dans scs vastes projets sur la Turquie et la Grèce : toils les poètes, tous les philosophes n’avaient que l’étrange préoccupation de faire jouer la tragédie grecque à Byzance ; ils auraient voulu ouvrir les portes de Constantinople aux Russes à cet effet.
Frappez, exterminez les cruels janissaires,
D’un tyran sans courage esclaves téméraires ;
Du malheur des mortels instruments’malheureux,
Iis voudraient qu’à la fin, par le sort de la guerre.
Le restant de la terre Fût esclave comme eux.
La Minerve du Nord vous enflamme et vous guide ;
Combattez, triomphez sous sa puissante égide.
Galitzin vous commande, et Byzance en frémit;
Le Danube est ému, la Tauride est tremblante.
Le sérail s’épouvante,
L’univers applaudit.
(J) Correspondance de Voltaire.
II était impossible que l’impératrice Catherine Il ne cultivât pas avec un soin extrême cette opinion des encyclopédistes qui soutenaient ses desseins; sa cour en effet était polie, gracieuse; on y jouait la tragédie, la comédie, l’opéra; l’Impératrice faisait traduire en langue russe le Bélisaire de Marmontel ; elle écrivait de sa main à Voltaire, qui la glorifiait même dans ses favoris. Le baron de Grimm, son correspondant à Paris, la tenait au courant de la France, de sa littérature, et un peu de sa politique: elle avait appelé Diderot à Pétersbourg pour s’entretenir familièrement avec lui, et dans cette cour voluptueuse d’Alembert fut même invité à achever l’Encyclopédie s’il n’obtenait pas la permission en France.
C’est en s’appuyant sur ce concours des philosophes, dominateurs des esprits, que Catherine II, Frédéric II de Prusse et le cabinet de Vienne, représenté par un autre philosophe, le prince de Kaunitz', résolurent le partage de la Pologne. Le conseil privé de Louis XV, le maréchal de Richelieu en tête, avait fait tout ce qu’il pouvait pour l’empêcher; ils avaient engagé la Porte à déclarer la guerre à la Russie; un corps auxiliaire était destiné à une grande campagne. Mais l’école encyclopédiste, maîtresse de l’opinion publique, soutenait les trois cabinets co-partageants
qu i brisèrent d’abord le trône d’Auguste de Saxe, roi de Pologne protégé par la France et que Frédéric avait flétri par ce mensonge ;
Quand Auguste avait bu, la Pologne était ivre.
Le prince Poniatowski , le favori de Catherine, fut le protégé de toute l’école des philosophes, parce qu’il proclama l’égalité des cultes, ce qui était la ruine et l’anarchie de la Pologne : quand les religions luthérienne et grecque furent introduites dans la vieille terre catholique de saint Casimir, le partage fut tout préparé. .
Dans la guerre qui le précéda, les Turcs prêtèrent un concours militaire aux Polonais, et Voltaire, toujours pamphlétaire aux ordres de Catherine, s’écriait :
Malheureux Polonais, le fer de l’Ottoman
Mettait donc par vos mains la république en cendre ;
De vos vrais intérêts devenez plus jaloux :
Rome et Constantinople ont été trop fatales;
Il est temps de finir ces horribles scandales;
Vous serez désormais fortunés malgré vous.
O Minerve du Nord ! ô toi sœur d’Apollon I
Tu vengeras la Grèce en chassant ces infâmes,
Ces ennemis des arts et ces geôliers des femmes;
Je pars, je vais t’attendre aux champs de Marathon.
Etait-il possible de lutter jamais contre une opinion aussi puissante, et le cabinet de Versailles
Dioiti;
pouvail-il recourir à la voie des armes lorsquè l’Europe entière était dans ces sentiments (1)? Cependant toute sa diplomatie ne se préoccupa que du sort de la Pologne ; les ambassades de M. de Vergennes à Stockholm, les dépêches envoyées de Versailles à M. de Choiseul-Gouffier à Constantinople constatent les efforts de Louis XV pour les Polonais abandonnés par l’Angleterre, indifférente d’abord, puis très-hostile à la Pologne pour plaire à Frédéric de Prusse. 11 n’est pas jusqu’aux missions secrètes du colonel Dumouriez (depuis si célèbre) qui n’eussent pour but définitif de déjouer l’alliance des trois cours de Pétersbourg , Vienne cl Berlin , complètement d’accord et pressant la Pologne de leurs tenailles de fer.
La conduite pleine d’astuce du roi de Prusse Frédéric II dans cette circonstance était également bien garantie par sa popularité philosophique. A mesure que Frédéric vieillissait, on pouvait remarquer en lui un endurcissement plus profond dans le matérialisme épicurien : sa cour, sans grâce, sans plaisir, était remplie de réfugiés de France, d’Allemagne et de Hollande, dissertant après souper Sur des questions abstraites de religion et de droit public, tandis que le vieux Roi,
(1) Voir mon Louis XV.
n’ayant d’autre ligne de conduite que la force et la victoire, se permettait toutes les invasions et les conquêtes.
Frédéric II savait toute sa popularité en Europe; à Pétersbourg, à Vienne, à Paris, il y avait une école qui ne parlait que du roi de Prusse; on imitait ses manières maussades, on exaltait comme une religion sa conduite politique et militaire; quand Frédéric daignait donner un éloge, il était recueilli comme la voix de l’histoire; on copiait l’habit, la discipline prussienne, et pourtant il n’y avait aucune similitude entre l’esprit français et le caractère germanique qui déjà passait la frontière avec le mysticisme de Mesmer et les sociétés secrètes de l’Allemagne. Frédéric II, depuis l’alliance de 1756 entre l’Autriche et la France, travaillait de tout son pouvoir à en rompre les liens intimes et profonds, et dans ce bnt il semait à pleines mains les calomnies contre la cour de France, sans en excepter le maréchal duc de Richelieu, auquel pourtant il avait écrit dans des formes adulatrices et abaissées durant la guerre de sept ans.
Au Nord, la France avait conquis le plus chevaleresque des amis, Gustave III, roi de Suède (1),
(1) Couronne 1 le \U juin 1772.
qui allait accomplir son coup d’État. Désormais l'alliance prussienne devenait moins nécessaire au cabinet de Versailles, puisque la Suède pouvait toujours contenir la Prusse. Gustave III n’avait rien de la morgue philosophique du roi de Danemark, tant loué par les encyclopédistes dans son voyage à Paris. Prince ravissant dans ses formes, il méritait qu’on dît de lui :
Gustave, jeune roi, digne de ton grand nom,
Je n’ai donc pu goûter le plaisir et la gloire De voir dans mon désert eq mon humble maison Le fils de ce héros que célébra l’histoire.
Jeune héros du Nord, entouré de héros,
A tes nobles plaisirs je ne puis plus prétendre ;
Il ne m’est pas permis de te voir, de t’entendre : Destin qui faites tout et qui trompez nos vœux,
Ne trompez pas les miens, rendez Gustave heureux.
Ainsi parlait Voltaire, le laudateur facile de tout ce qui était pouvoir. Par un heureux concours de circonstances, de jeunes princes allaient régner sur l’Europe, et l’empereur Joseph II voyageait en Allemagne, en Italie, afin de s’instruire et de s’éclairer sur la destinée des Rois et les devoirs de la couronne : c’étaient les idées mises en grande vogue par le Télémaque et le Bélisaire, monotones pamphlets qui, à des époques différentes, semblaient destinés à énerver le pouvoir. Joseph II, le jeune admirateur de Frédéric, com-
mençait son règne (1) par une série de réformes qui blessaient les coutumes antiques, désormais considérées comme des préjugés. Joseph II réformait les couvents, les propriétés ecclésiastiques, portant une main sacrilège sur les antiques rapports du Saint-Siège et du Saint-Empire, sans remarquer que les deux glaives se tenaient, le spirituel et le temporel, et que l’un brisé, l’autre ne se tiendrait pas longtemps haut et respecté.
Joseph II était aidé dans cette œuvre par le prince de Kaunitz, dont le caractère avait plus d’un rapport avec le duc de Choiseul, habile et expérimenté pour les affaires de l’Europe, mais d’un esprit aventureux et destructeur de la vieille société; on aurait dit une ligue, une franc-maçonnerie dont le but était le renversement des traditions et des croyances, comme si le prestige des couronnes ne reposait pas ainsi sur les traditions et les légendes 1 L’œuvre de Joseph II et du prince de Kaunitz contribua puissamment à la révolution française; elle explique surtout comment cette révolution trouva préparé le terrain des conquêtes : les idées de Joseph II mises en pratique par l’Assemblée constituante aidèrent les victoires des soldats de la république française
(ü) Il ne prit effectivement le pouvoir qu’en 1776.
aux bords du Rhin, en Allemagne, dans la Belgique, en Italie.
Il faut rendre cette justice au maréchal duc de Richelieu, qu’appelé au conseil du roi Louis XV, il vota constamment contre les innovations antireligieuses; son caractère facile sur la vie sensualité devenait raide et ferme chaque fois qu’il s’agissait de défendre et de protéger les traditions et les croyances de l’Église. S’il s’était vivement prononcé contre l’abolition de l’ordre des Jésuites, ce n’était pas seulement par esprit catholique, mais encore parce que l’ordre des Jésuites représentait à ses yeux deux idées qui seules fondent les gouvernements réguliers: le principe d’autorité et l’obéissance passive. L’ordre des Jésuites détruit, que restait-il debout? quel ordre pouvait le remplacer pour l’éducation et l’enseignement? Les Bénédictins étaient savants mais disputeurs, laïques au fond I les Oratoriens, pénétrés des grandes beautés de Rome et de la Grèce, allaient préparer une génération de républicains. Le maréchal de Richelieu était toujours conséquent avec l’idée monarchique.
Si le règne de Louis XV s’était prolongé de dix années, avec les fortes institutions qu’avait inaugurées le chancelier Maupeou, on n’aurait jamais vu les agitations et les luttes qui préparèrent la Révolution française. A la fin de 1770, il n’était plus question des parlements, qui n’avaient plus que de rares défenseurs; la nouvelle magistrature, étrangère à la politique et toute absorbée dans ses devoirs judiciaires, fonctionnait sérieusement; les avocats plaidaient, les princes du sang et les ducs et pairs avaient fait leur soumission ; les charges étaient remboursées, je le répète, et l’abbé Terray, avec son système de liquidation inflexible, avait équilibré les recettes et les dépenses. Dix ans de règne encore (Louis XV n’aurait eu que l’âge de Louis XIV) et le souvenir des vieux parlements politiques eût été effacé : on aurait obtenu la justice gratuite sans épices, l’administration des intendants dégagée
de l’immixtion des parlements , en un mot, un système judiciaire indépendant de la politique, et la séparation des pouvoirs (1).
La mort subite de Louis XV suspendit ces grands résultats et prépara une triste et fatale réaction. Le prince qui lui succédait était certes une tune honnête : mais avide de popularité, pour son avènement, il témoigna une juste et belle répugnance x pour la corruption de la vieille cour. Louis XVI avait les défauts de ses qualités; on put lui représenter sous un faux jour le règne de son aïeul, et son avènement fut en quelque sorte la démolition de l’œuvre du chancelier Maupeou : les vieux parlements furent rappelés avec leurs prétentions et leur puissance; les besoins d’argent se multiplièrent sans autres moyens de s’en procurer que les expédients des économistes et le concours des banquiers genevois : Louis XVI, par une probité trop simple et un besoin intempérant de bien public, perdit la monarchie des Bourbons.
Dans cette altitude nouvelle, les amis du roi Louis XV, ceux qui avaient appuyé sa ferme po-. litique, durent s’abstenir de toute action de gou-
(1) Le système du chancelier Maupeou fut réalisé par la constitution de l’an VIII. Le consul Lebrun arait été secrétaire de M. de Maupeou, et M. Cambacérès était membre de la Cour des aides réorganisée par le chancelier.
le sanctuaire des lois (faisant ainsi allusion aux actes de fermeté du maréchal de Richelieu exécutant l’édit de Louis XV), » si bien que le prince de Conti, quoique très-dévoué au parlement, s’écria : « Il ne s’agit pas de savoir si le maréchal de Richelieu a eu des torts envers nous, mais d’examiner si les billets sont vrais ou faux. » Les billets furent en effet annulés, mais il n’y eut pas de condamnation pour les faussaires, et le maréchal dut payer les frais.
Ainsi en disgrâce auprès des corps judiciaires, le maréchal n’était pas mieux, en cour. Au milieu de tous ces bavards, de ces intrigants réformateurs ou économistes, il se trouvait déplacé , dépaysé ; il n’avait conservé de relations intimes et douces qu’avec le comte de Maurepas, à peu près de son âge et qui avait vu ainsi la fin du règne de Louis XIV. Comme les vieillards, tous deux aimaient à s’entretenir des époques écoulées; le 3 temps échappait à leurs idées, et les générations nouvelles marchaient vers l’inconnu. « Cher comte, disait-il à M. de Maurepas, comme vous j’ai vu trois règnes : sous le premier il fallait nous taire; sous le second, parler tout bas, mais aujourd’hui on parle tout haut. » Le maréchal pressentait la marche de la société vers l’anarchie, que la main faible de Louis XVI ne savait ni contenir ni ré-
jr
primer avec des ministres voués à T Encyclopédie, sans énergie, sans autorité, hommes d’État d’une médiocrité déplorable, Malesherbes et Turgot (1).
Avec ce sens droit et ferme pour les affaires d'État, le maréchal n’avait pas la raison suffisante pour se conduire lui-même : à quatre-vingt-quatre ans, il épousa madame de Rothc, veuve d’un gentilhomme irlandais (2), et cela, disait-il, dans la vue d’avoir un fils qu’il eût destiné à l’Église : « ce qui, écrivait-il à M. de Fronsac, n’a pas trop mal réussi à notre famille. » 11 Se vanta même d’avoir réussi, et la nouvelle maréchale de Richelieu fit une fausse couche. Ce ridicule retour de jeunesse, le maréchal de Richelieu le poussait à l’extrême ; il façonnait sa figure, je le répète, de manière à n’avoir pas une ride ; il se couvrait de rouge et de blanc; il se teignait de haut en bas, et avec sa figure parcheminée il croyait faire illusion sur les marques indélébiles de l’âge. Le maréchal mit en vogue les bons crûs de Bordeaux auxquels il attribuait sa jeunesse prolongée, vin un peu froid qu’il corrigeait en le faisant tiédir, comme M. de
(1) Voyez mon Louii XVI.
(2) Richelieu veut se marier
Et braver la mort qui le guette :
Il fait, sans Être tapissier,
Une duchesse sans banquette.
du maréchal, lavaniléde la jeunesse et de la grâce, triste mensonge qui se continue à travers tant de peines et de soucis.
Seigneur, il n’appartient qu'à vous,
A votre jeunesse éternelle.
De vous jeter aux deux genoux D’une coquine fraîche et belle.
Je sens que je suis au tombeau;
Cet état me fait de la peine :
Il ne faut pas que le roseau Vive aussi longtemps que le chêne.
Toujours en effet ce contraste de ces deux caractères 1 Voltaire parle de ses maux, de ses infortunes et de son âge, tandis que Richelieu se , vante de ses prouesses, de ses merveilles d’amour, de fraîcheur et de santé ; il prend une peine infinie à se rajeunir, à s’embellir: autour de lui s’entassent des pilules, des eaux de senteur, des parfums, il se barbouille de blanc et de rouge ; il a des mouches ; sa perruque, artistement poudrée, est arrangée de manière à cacher les rides de son front; il invente la bourse pour dégager son cou; ses manchettes, en point d’Angleterre, sont fort longues pour cacher ses vilains doigts amaigris; ses bas de soie sont rembourrés, sa culotte courte est matelassée de manière à grossir ses jambes, si frêles qu’elles tremblotent. C’est une vieille poupée à la face de bergamote vermillonnée.
La Popelinière, le fermier général, avait fait frapper de glace le vin de Champagne.
Louis XVI ne montra jamais pour le maréchal de Richelieu qu’une déférence d’àge et de nom ; après la mort du comte de Maurepas, Richelieu vint à Versailles de temps à autre, donnant ses avis sur les affaires publiques avec cet esprit ferme et traditionnel de sa famille ; quand il apprit que le roi Louis XVI convoquait les notables, il s’écria : « De mon temps, un ministre qui aurait proposé une telle mesure au Roi aurait été pendu. » Dans cette phrase sc révélait l’esprit du grand cardinal, qui ne croyait possible la puissanced’un pays qu’avec le pouvoir fort et unitaire : toutes ces Assemblées avec un droit d’examendevaient entraîner la monarchie, selon lui, vers les troubles du xvn e siècle, que le cardinal avait comprimés avec tant d’énergie.
Le maréchal duc de Richelieu mourut à temps, le jour de la convocation des notables, le 8 août 1 788, à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans, quand la Révolution éclatait comme conséquence de l’esprit du siècle; son fils, qui prit le nom de duc de Richelieu, mourut trois ans après, et il n’y eut plus d’héritier de ce grand nom historique que le comte de Chinon, devenu duc de Fronsac à la mort de son aïeul et duc de Richelieu après la mort de
son père (1791). Nous l’avons tous connu, honnête, probe, avec un noble dévouement à la France ; mais la fermeté et l’esprit du grand cardinal n’étaient plus en lui 1 La Restauration était un peu comme la fin de la Ligue; il aurait fallu le grand cardinal Armand de Richelieu pour la diriger à bon port (1) ; une haute et ferme tête politique alors manquait à la couronne et à la France, et l’on vit ce qui se retrouve toujours aux époques de troubles publics, leparlage de la' tribune, les médiocrités exaltées, de petits brouillons devenus Rois des halles sans même s’appeler duc de Beaufort (2).
(1) Voir mon Histoire de la Restauration.
(2) Le nom de Richelieu serait éteint si le Roi Louis XVlII, par ordonnance du 27 décembre 1818, n’avait conféré la succession et les armes de Richelieu à Armand Odet deChapelle- Jumilhac, fils d’Armande-Gabrielle de Vignerot Duplessis-Richelieu et d’Antoine de Chapelle, marquis de Jumilhac. Les Jumilhac portent d’aiur à une chapelle d'or. Aujourd’hui les armes de la famille sont d'argent à la croix de gueules (qui est de Gênes) d C écusson d'argent chargé de trois chevrons de gueules (qui est de Richelieu). Supports, deux griffons.