‹ Le Maréchal de RichelieuChapitre 3 sur 4 · VII · texte numérisé non relu

VII

L’histoire de l’ambassade du duc de Richelieu à Vienne est une des plus importantes du \vm e siècle au point de vue diplomatique, et Ton peut dire en même temps qu’aucun épisode de nos grandes annales n’a été traité avec plus de légèreté. D’après les Mémoires du temps et les témoignages de Voltaire, tout se serait borné à la magnifique entrée du duc de Richelieu' suivi de trente carrosses à six chevaux ferrés d’argent, puis à ce fameux coup de coude donné au comte de Riperda, ambassadeur d’Espagne, en entrant dans le palais impérial, ce qui aurait amené une provocation du duc et enfin la fuite du comte de Riperda (1).

Malheureusement, aucun de ces faits piquants et dramatiques n’est exact ; le duc de Richelieu fit une entrée solennelle à Vienne, mais sans

(1) Voyez le Précis du règne de Louis XV, par Voltaire.

aucune de ces ostentations qui auraient pu blesser la cour modeste de l’empereur Charles VI; quant à sa querelle avec le baron de Riperda (Riperda n’était pas comte) elle n’exista jamais: les instructions qu’on lira plus bas, données à M. de Richelieu par M. le duc de Rourbon, recommandaient de traiter avec la plus haute distinction et de ménager à tout prix le baron de Riperda, et si ce diplomate si habile quitta Vienne, même avant l’arrivé de Richelieu c’est qu’il avait obtenu le résultat désiré par sa cour, le traité d’alliance intime entre les deux maisons d’Espagne et d’Autriche (1).

Il est essentiel de rappeler d’abord quel était l’état des alliances de la France avec l’Europe, après la politique de la Régence. Le duc de Rourbon n’en avait pas changé la direction habile : le besoin de maintenir la paix et la tendance des idées nouvelles avaient cimenté l’alliance de la France avec l’Angleterre, la Prusse, la Hollande, et dans le congrès tenu à Cambray, les quatre puissances avaient marché d’accord contre l’Espagne et l’Empire ; politique hardie à suivre, car le trône d’Espagne était occupé par une branche de la maison de Bourbon. Cette difficulté se compliquait encore à la suite du renvoi de l'Infante à

(I) Mai 1725.

Madrid; c’était évidemment un outrage à la couronne de Philippe V !

Les instructions dictées par M. le duc de Bourbon et répétées au duc de Richelieu par la marquise de Prie étaient pleines de sagesse et d’habileté : « L’ambassadeur de S. M. devra traiter le baron de Riperda avec toutes sortes de politesses et d’égards, de manière qu’il puisse paraître qu’on n’a aucun mécontentement de ce qui se

passe aujourd’hui Il devra employer toutes

sortes de moyens pour savoir s’il n’a pas été signé de traité secret entre l’Autriche et l’Espagne.

Il devra s’entendre en toutes ses démarches

avec l’ambassadeur de S. M. Britannique et agir en toutes choses de concert avec lui (I). »

Les deux principaux ministres do l’empereur Charles VI étaient le prince Eugène, cet ennemi implacable de la politique de Louis XIV et de la prépondérance française, et le comte de Zinzebdorff, plus ami de la paix et de la France ; le duc de Richelieu devait représenter auprès de l’un la politique du cardinal son grand-oncle avec un certain orgueil, et auprès de l’autre il devait manifester des sentiments pacifiques pour la tenue d’un

congrès. Richelieu trouva le cabinet de Vienne

(1) Instructions do la main du marquis de Chavigni.

plein de méfiance et d’hésitation : le rapprochement de la France avec l’Angleterre, la Hollande et la Prusse, avait jeté quelque inquiétude dans le conseil de l’empereur Charles YI.

La cour d’Espagne était moins profondément aigrie du renvoi de l’Infante que de la tournure que prenait la question successoriale en France : Philippe V n’avait pas cessé un moment d’espérer que la couronne de Louis XIV lui ferait retour. Tel avait été le but de la conjuration de Cellamare : la faible santé de Louis XV enfant lui faisait encore espérer cette succession : or, depuis l’alliance intime de la France avec la Prusse, l’Angleterre et la Hollande, l’empereur Charles VI favorisait les desseins de l’Espagne; le baron de Riperda profila de ces circonstances avec habileté, et lors de l’arrivée du duc de Richelieu, le traité secret pressenti par le cabinet de Versailles était signé entre le baron de Riperda et le comte de Zinzendorif (1).

Ce traité prévoyait deux éventualités: « la première était le cas où le prince des Asturies serait proclamé roi de France, l’Empereur s’engageait à le reconnaître et moyennant quoi l’Espagne cédait à l’Autriche ses possessions du Milanais, du

fi) Mai 172,6.

Parmesan etdeNaples; dans la seconde éventualité, celle où la couronne de France, resterait aux branches collatérales de la maison de Bourbon, l’Em- . pereur s’engageait à aider l’Espagne» à recouvrer la Franche-Comté et les deux Flandres, provinces que Louis XIV avait conquises. » C’est ce traité quele baron de Riperda emportait avec lui comme un simple courrier en Espagne. A son arrivée, le roi Philippe V le nomma secrétaire d’État des affaires étrangères. Le baron de Riperda était la tradition vivante, l’élève du cardinal Albéroni.

Cette situation difficile, le duc de Richelieu la trouvait toute faite à Vienne, et il devait la combattre et l’annuler. Sa première habileté fut de séparer le comte de Zinzendorff de la politique du prince Eugène: l’ambassadeur de France avait compris et deviné la pensée de l’empereur Charles VI, alors occupé d’assurer à sa fille la succession impériale par u.ne pragmatique spéciale.

Le duc de Richelieu fit pressentir qu’il avait ordre de sa cour de reconnaître cette pragmatique et la volonté suprême de l’Empereur si le cabinet de Vienne s’éloignait des intérêts de l’Epagne : il fit entendre encore que l’alliance prusssienne n’avait été qu’un rapprochement de circonstance : car le conseil du roi Louis XV ne voulait point s’immiscer dans les questions germaniques. .

Le duc de Richelieu avait ainsi touché le côté sensible du cœur de Charles VI qui ne demandait . qu’un prétexte pour rompre son alliance trop intimeavec l’Espagne : l’ambassadeur deFranceajoutait : « que l’Espagne ne déclarait la guerre que pour se venger du duc de Bourbon à cause du renvoi dé l’Infante ; or cette résolution du conseil n’avait eu qu’un but, la nécessité d’assurer un héritier au roiLouisXV, l’Infante étant à peine nubile, et il fallait un héritier au roi de France maladif. »

L’ambassade du duc de Richelieu à Vienne eut donc un plein succès; il fit briller tout le luxe de son rang, toutes les ressources de son esprit, toutes les grâces de ses manières, et il obtint à Vienne une renommée de galanterie et de bonnes fortunes; il se lia intimement avec les plus jeunes et les plus brillants seigneurs: il y dépensa beaucoup sans aucune petitesse ni économie. L’empereur Charles VI le prit en vive amitié ; aussi fut-il exposé à tous les traits des courtisans. On accusa le duc de Richelieu non-seulement de passions folles et étranges, mais encore d’initiation aux pratiques d’un mysticisme sacrilège.

Ces accusations furent même écrites dans les gazelles et spécialement en Sardaigne (1), dont la

(1) Également dans 1 a Gazette de Lcyd*, février 1727»

cour étail fort opposée au succès île l’ambassade du duc de Richelieu à Vienne. C’est ce qui résulte des dépêches mêmes de l’ambassadeur. Le duc se plaint de ces calomnies au cardinal de Polignac à Rome; dans une dépêche à M. de Chavigni, * secrétaire d’Élat des affaires étrangères, l’ambasbassadeur écrit (1) :« Je suis extrêmement peiné de la calomnie qu’on a fait imprimer contre moi et de la façon dont on l’a débitée; je donnerais tout au monde pour connaître l’auteur qui a donné aux gazelles l’occasion de cette impertinence. » Richelieu se plaignait d’autant plus de ces méchancetés que le but de. sa mission était accompli par la signature des préliminaires de paix avec l’Autriche (2).

( 1 ) Ces calomnies sont répétées et réfutées dans une dépécliu du cardinal de Polignac à Rome, avril 1726.

(2) 13 mai 1727.

Durant celte longue mission du duc de Richelieu à Vienne, une révolution de palais s’était accomplie; le duc de Bourbon était privé de la présidence du conseil et en complète disgrâce. Il était jeté en exil et avec son pouvôir tombait celui dé la marquise de Prie, la femme si distinguée qui avait maintenu la paix et arrangé les finances de l’État. Le système de M. le Duc n’avait été que le développement de la politique de laRégence, et il y eut un peu d’ingratitude au cœur du Roi de frapper si douloureusement un prince qui avait conduit avec habileté les affaires si délicates de la monarchie et de la succession (I).

Ce qu’on pouvait reprocher à M. le Duc, c’était la fortune immense qu’il avait faite sous le système de Law; il avait été un gros joueur, joueur heureux. De concert avec la marquise de Prie, les

(1) Voir mon Louis XV.

financiers triomphèrent, mais cette fortune de M. le Duc ne venait pas de malversations (bien au contraire la liquidation s’était faite par les frères Paris avec une active sévérité) et la marquise de Prie avait contribué à mettre un grand ordre dans les finances : M. le Duc avait joué et gagné, c’était du bonheur.

Le cardinal de Fleury, premier ministre triomphant, mit trop de raideur, trop d’esprit de réaction dans la disgrâce de M. le Duc et de la marquise de Prie. Le duc de Richelieu l’éprouva fortement, et son amitié survécut à la disgrâce de la marquise de Prie, qui avait résolu presque toutes les hautes questions du gouvernement, celle même de la succession à la couronne par le mariage de Louis XV, tout jeune homme, avec Marie Leczinska presque aussitôt mère d’un Dauphin. Ce fut le duc' de Mortemart qui se chargea de la lettre de cachet. Les Mortemart , esprits faibles mêlés aux choses politiques et l’oreille facile aux concessions; le duc de Mortemart avait de-* viné le pouvoir du cardinal et s’y était rattaché. Je ne sache rien de plus noble, de plus résigné que la correspondance de . la marquise de Prie aux derniers temps de son empire ; il y respire un dégoût du monde, une tristesse de sentiment indicible : «Je viens deprou ver, écrit-elle, les

dernières horreurs par ceux que j’avais le mieux servis; je n’ai d’autres consolations quecelle.de voir mes ennemis mentir pour me nuire (1) ; je ferai plus de cas d’une retraite : en n’excilanl plus l’envie, on ne verra que les services , j’aurai la tranquillité et le repos, on ne m’imputera plus de gouverner les gens qui ne veulent pas l’être, je ne veux pas , lorsque leur gloire a toujours fait mon unique objet, me trouver aujourd’hui le prétexte dont on la veut affaiblir ; je veux borner tout ce qu’il y a de force dans mon état, et n’en réserver que ce qui est naturel à une femme de condition qui ne veut se mêler de rien, et qui n’est pas faite pour qu’on lui demande deux fois compte d’une . conduite où elle n’a rien à se reprocher qu’une négligence folle pour tous ses intérêts personnels. Monsieur le Duc est trop éclairé , trop ferme , et j’ose dire trop entêté pour avoir jamais suivi mes conseils avec la moindre complaisance. Je n’ai jamais vu rien de si noir, de si faux, de si méprisable que tout ce. que je vois à la cour. Monsieur le Duc me parait seul digne de ma vénération. La fermeté, la vivacité avec laquelle il agit sur ce qui me regarde le rendent à jamais maître de ma vie que je donnerais avec joie pour son service. Le

(1) Avril 1724.

pauvre Voltaire me fait pitié; il a fait une étourderie qui n’est pas excusable : il n’avait qu’à ne pas se montrer à Paris, il n’aurait pas été pris; il a la Bastille pour prison, il voit ses amis. » (La marquise de Prie obtint bientôt la liberté de Voltaire.)

• Les lettres de la marquise sont une révélation sur le caractère et la destinée de cette femme active et intelligente que les chroniques et les Mémoires ont tant déligurée. Quand M. le Duc fut exilé à Chantilly, la marquise fut conduite à sa terre de Courbepin, près de Bernay, par un exempt de garde; elle y conserva ses amis, exerçant une sorte de prestige sur tout ce qui l’environnait, et continuant avec le duc de Richelieu une correspondance de viveamilié (le duc avait un esprit et un cœur excellents) : « Je suis plus près du bonheur que je ne l’ai été depuis huit ans, je n’ai rien à me reprocher; je n’ai rien même à regretter dans ce pays de la cour que je n’ai jamais aimé; je serai débarassée de la peine de me défier de ceux avec qui je vivais, et qui est un des plus grands malheurs de ma situation. » La marquise de Prie sentait profondément les ingratitudes, car nulle femme n’avait obligé plus loyalement. Dans son exil, elle conserva une puissance de volonté incomparable; le cardinal de Fleury lui permit de prendre les eauxde Forges, elle y

fut aimée jusqu’à l’adoration par un gentilhomme de Normandie du nom de Brévedent , qui lar soigna dans une douloureuse maladie. Le matin d’une triste nuit fortement agitée, elle lui dit : « Mon ami, donnez-moi cette fiole ; » elle la but et ajouta : « Je vais être affranchie des chagrins de ce monde, voici le curé ; » elle 9e confessa, communia, s’endormit, et ce sommeil fut le dernier (1). Et c’est cette femme que les romans et les théâtres ont représentée comme une grande coquette absorbée dans les intrigues et les plaisirs. La marquise de Prie fut une capacité de finance de premier ordre : le ministère de M. le Duc fut une époque d’épuration et de liquidation que dominèrent les trois frères Paris, Samuel Bernard ' et la marquise de Prie f

(I) Mai 1727.

L’objet considérable de l’ambassade de M. le duc de Richelieu à Vienne avait été atteint après une vive lutte. La maison d’Autriche n’avait point pris parti pour l'Espagne sur le renvoi de l’Infante, ce qui assurait le maintien de la paix. Le cardinal de Fleury sollicita du Roi, comme récompense des services du duc de Richelieu, une dispense d’âge pour la promotion des chavaliers de l’ordre (1728). Le splendide cordon bleu, la belle institution des chevaleresques Valôis, brilla sur sa poitrine. Le- duc de Richelieu avait conquis à Vienne un remarquable ascendant, soit par la grandeur de son nom, soit par la fermeté et l’habileté de ses démarches ou par la grâce de ses manières; les Mémoires affirment qu’il se jeta même un moment dans les rêveries de la philosophie allemande et de la cabale pour acquérir la connaissance des projets des cabinets du Nord sur la Pologne. Il y avait à cette époque déjà un commen-

renient de franc-maconneric et de sociétés occul-

tes qui possédaient en elles-mêmes les secrets et la marche des événements du monde.

Cette grande question du trône de Pologne allait s’agiter, et les dépêches du duc de Richelieu au cardinal de Fleury pressaient les armements. La Russie , la Prusse et l’Autriche étaient prêtes à se mettre d’accord pour l’exclusion du roi Stanislas, le beau-père de Louis XV. L’ambassadeur avait même la certitude qu’une alliance intime allait unir les cabinets sur la succession de Pologne et pour en écarter Stanislas (4). L’opinion du duc de Richelieu était dessinée pour qu’on prît l’initiative vigoureuse d’une guerre avant que les deux armées austro - russes pussent se joindre et agir de concert. L’opinion publique poussa for- •tement le cardinal de Fleury, la guerre fut déclarée. Le duc demanda ses passeports à la cour (FAulriche* et il ne quitta Vienne que pour se mettre à la tête de son régiment, appelé à opérer en Flandre, puis en Allemagne, sous le duc de Berwick, glorieux enfant de Jacques II.

Tel était le caractère élevé de cette grande noblesse de France, qu’elle faisait tout avec aisance et grâce, aussi bien la diplomatie que la guerre,

(1) Papiers de Richelieu.

sans jamais s’absorber dans une exclusive pensée, de manière à oublier même son élégance; elle ne croyait pas qu’il fut essentiel d’être brutal pour être brave, et de prendre un caractère sauvage avec des yeux effarouchés pour effrayer son ennemi dans le grand duel de la guerre ; le duc de Richelieu était à côlq du duc de Berwick lorsque le glorieux soldat fut atteint mortellement par un boulet au siège de Philippsbourg. Nommé brigadier des armées -du Roi sur lechamp de bataille où il déploya un admirable sang-froid, une légèreté de gloire si remarquable, le duc de Richelieu vint à Versailles pour rendre compte au Roi de la campagne qui venait de finir.

C’est de cette époque que date la vive amitié de „ Louis XV, jeune homme encore, pour le duc de Richelieu (1). Le .duc cachait sous un ton léger et aimaible une grande fermeté de caractère : et le roi Louis XV avait autour de lui une petite cour d’amis sincères qui avec, un respect -de bonne compagnie, lui donnait des conseils de fermeté et de répression. C’était le soir au souper que se réunissaient ces amis déyoués de la prérogative royale. Richelieu était résolu dans ses. idées antiparlementaires, et l’ascendant du duc sur le Roi

(1) Voir mon Louis XV. ...

venait non pas de ces complaisances de favori qu’il laissait à des valets de chambre, mais de la netteté de scs idées politiques dans les questions de gouvernement.

J’ai souvent lu les Mémoires incroyables attribués au maréchal de Richelieu, surtout sur cette époque de sa vie, où il se dit lui-même le Céladon de tant d’aventures galantes! Que de peines, juste ciel ! pour de si petits résultats! que d’inventions pour s’assurer ; une conquête! Il fallait que Richelieu comptât bien peu sur la séduction de sa personne pour employer le rapt, la violence, les fauteuils, les pilules, les cheminées tournantes : qui n’a lu les longs récits des aventures de madame Michelin , la tapissière du faubourg Saînt- - Antoine ? En vérité, on ne sait s’il faut appeler un gentilhomme à bonne fortune celui qui est obligé d’employer tant de ruses, tant de duplicité pour atteindre un but si vulgaire. Voici comment j’explique la renommée galante de Richelieu ; les générations aiment à choisir un tÿpe:Roquelaure pour les bons mots et les grotesques aventures, le marquis de Bièvre pour les calembourgs; on a pris Richelieu pour le cavalier de ces bonnes fortunes d’Anas. Le véritable héros des aventures galantes à celte époque, c’est Maurice comte de Saxe, charmant esprit, énergique de corps, en-

fant d'amour fait pour l’amour, l’ami du chevalier du Dombeset du prince vie Charolais, l’amant de la grande duchesse de Gourlande, l’émule de Lowendafl, le protecteur de madame Favard; oui, Maurice comte de Saxe fut un noble et galant cou rreur de grandes et bonnes fortunes ; mais Richelieu n’est qu’un fat, un gascon faisant du bruit, du scandale, vantard à l’excès. Les histoires sont ainsi faites I on a loué le maréchal pour ses vices ou ses défauts, on l’a méconnu, pour ses véritables qualités qui sont celles d’dn hommed’État de fermeté et de loyaulél '.•

Il y a au reste un sens très-élevé dans le maréchal de Richelieu, c’est son dédain de gentilhomme pour la coterie encyclopédique, j’en excepte Voltaire qui l’adule, la flatte, l’appelle son héros. Avec Voltaire le duc de Richelieu garde sa supériorité hautaine ou caressante selon le besoin' qu’il a de renommée. C’est à rougir de voir la domesticité de Voltaire pour le due de Richelieuqui le fait servir à son dessein ; le duc estélu à l’Académie française, à l’Académie des inscriptions et belleslettres. On se dispute dans les corpssavants le grand seigneur qui sait à peine l’orthographe, chose trèsinnocente dans la vie de Richelieu. A l’Académie le duc fut plutôt un protecteur qu’un confrère; •il y fut admis comme le petit-neveu du fondateur

de ce bureau d’esprit et de police littéraire, chargé dès son origine de censurer les lettres indépendantes du 'xvn e siècle. Le grand cardinal ne voulait laisser aucune des forces vives de l’esprit en dehors du pouvoir, et quand il fit censurer le Cid par l’Académie, ce ne fut pas par une puérile rivalité de poète, comme on l’a écrit, mais parce que Corneille avait fait un pamphlet espagnol en l’honneur d’un héros de Castille, tandis que la France était en guerre avec l’Espagne.

Le 8 septembre 1736 fut signé l’acte qui assurait à la France la réversibilité de la Lorraine, une des belles provinces ajoutées à la monarchie. Celte paix, l’œuvre du conseil privé de Louis XV, fut résolue dans ces soupers élégants où assistaient les amis du Roi, Soubise, le marquis de Chauvelin, Richelieu de retour du siège de Philippsbourg portant la cornette du duc de Berwick tué d’un coup de canon, mort glorieuse comme celle de Turenne.

Lui-même en deuil depuis deux ans par la mort de mademoiselle de Noailles, Richelieu par la volonté du Roi épousa mademoiselle de Guise, une des illustres alliances de la monarchie (1) :

(1) 7 avril 1734. Sur l’origine des Guises, voir mon travail sur Catherine de Mcdicis.

que pouvait-il y avoir déplus grand que la Guise! Voltaire toujours aux aguets, de toute adulation auprès de Richelieu, adressa de charmants vers à la princesse qui allait épouser Richelieu.

Un prêtre, un oui, trois mots latins A jamais fixent vos destins, •

Et le célébrant d’un village.

Dans la chapelle de Montjeu,

Très-chrétiennement vous engage A coucher avec Richelieu,

Avec Richelieu, ce volage Qui va jurer par ce saint nœud D’être toujours fidèle et sage.

Nous nous en défions un peu,

Et vos grands yeux noirs pleins de feu Nous rassurent bien davantage.

Ces vers charmants égayèrent le souper du Roi qui avait fait ce mariage. L’alliance avec les Guises était un grand honneur pour Richelieu dont l’origine était loin d’égaler celle de la maison de Lorraine. Le comte de Luxen, cadet de cette illustre maison, osa lui dire en pleine campagne : « Qu’il avait été décrassé en entrant dans la race des Guises.; » il s’en suivit un duel où le comte de Luxen fut tué! Qu’importe : il avait dit vrai, car la maison de Lorraine pouvait cire justement orgueilleuse de son origine carloviugienne: tandis que les Richelieu (Duplessis, Vigncrot), apparte-

naicnt à la petite noblesse du Poitou, à ces gentilshommes qui trouvèrent fortune avec les Béarnais! Henri IV, le prince de ces gentillâtres, a’avait-il pas acquis le royaume de France!

Il n’est pas d’époque dans l’histoire moderne qui ait présenté un plus curieux aspect des cours polies de l’Europe. Avant d’entrer dans l’histoire de la guerre qui va s’ouvrjr, il peut être essentiel de jeter un coup d’œil rapide sur les souverains et les princes alors régnants. -

Il faut placer en tête, moins par l’importance de l’empire que par le caractère personnel et la force de volonté, Frédéric .II, de Prusse, monté sur le trône au mois de juin 1740. Élève chéri de cette colonie de réfugiés français, exilés (lj à la suite de la révocation de l’édit de. Nantes, Frédéric, prince royal, ..avait eu constamment des rapports avec les poctes et les philosophes, et spécialement avec Voltaire alors au château de Çirey auprès . de la marquise du Châtelet, pédante physicienne, amazone à cheval sur le système de Copernic et dé Newton. . , . ..

fl) Mesdames de Rocoules et du Hans.

Frédéric II, cynique et matérialiste à la fois, avait aussi la manie de la littérature et des vers français surtout; Voltaire t)ut en écrivant des lettres d’une hypocrisie flatteuse à Frédéric, se raillait sans cesse de scs vers écrits en ce français

dont voici un exemple gracieux ;

J’ause proGter de la vie • ' Sans craindrô les très de la mort.

Voltaire corrigeant ces balourdises lui écrivait : « Votre main rapide a mis là j'ause pour j’ose et très pour traits, matein pour matin. Voilà des observations, Monseigneur, telles qü’en ferait le portier de l’Académie; c’est que je* n’en ai pas d’autres à vous faire; je raccommode une boucle à vos souliers, tandis que les grâces vous donnent votre chemise et vous habillent. »

C’est avec ce persilïï âge souvent plat qucVoltaire traite toujours Frédéric II: « Il employa, dit-il dans scs Mémoires, son loisir à écrire aux gens de lettre^ les" plus connus en France, et le poids principal tomba sur moi; c’était des' lettres en vers, des traités de méthaphysique , d’histoire et de politique, il me traitait d’homme divin, je le - traitais de Salomon, les épithètes ne nous coûtaient rien ; on n’a imprimé que l’esprit de ces fadeurs

dans un recueil de mes œuvres/ heureusement on n’en a pas imprimé la trentième partie (4).

Oui, dans ses lettres en prose et en vers, Voltaire n’a d’enthousiasme que pour Frédéric II devenu Roi, il caresse, il encourage son ambition :

Apollon vous donna son carquois et sa lyre;

Si l’on doit vous chérir, on doit vous redouter:

Ce n’est point des exploits que ce grand cœur désire, Mais vous savez les faire et les savez chanter.

A l’avénemcnt de Frédéric, Voltaire avait reçu une mission fort délicate, car, prince royal, Frédéric avait réfuté Machiavel; le manuscrit était

dans les mains d’un libraire de Hollande : deve-

nu Roi, Frédéric voulut à tout prix retirer celle œuvre qui réfutait les principes de sa politique ; Voltaire agit avec une véritable dextérité auprès du libraire de Hollande, en barbouillant le manuscrit d’encre et de griffonnages; il servait Frédéric avec un . zèle étrange. - Appelé à Berlin il lui écrit :

Mon cœur me dit que je touche A ce moment fortuné Où j’entendrai de la.boucho De cct Apollon couronné,

Ces traits que la sage Rome Aurait admirés jadis,

J'entendrai, je verrai l’hommo Que j’adore en scs écrits.

(I) Mémoires de Voltaire.

. -Voltaire devait rejoindre à Berlin cette colonie d’esprits forts et ennuyeux qui assistaient aux soupers du Roi : là, point de ces préjugés qui faisaient rougir les intelligences des philosophes : on niait Dieu librement. Les goûts fantasques de Frédéric lui permettaient d’agir sans gêne auprès de ces philosophes rampants; il affichait le plus indifférent cynisme. Tristes sophistes, ils décoloraient la viel

Frédéric avait son but; il savait toute la puissance des écrivains français et philosophes sur . l’opinion publique; il caressait leurs mauvais instincts 'pour s’assurer l’alliance du cabinet dé Versailles, pour s’y créer un parti capable de seconder son ambition. Quand Frédéric envahit la Silésie au mépris de tous les traités, Voltaire lui écrit :

Le Salomon du Nord en est donc l’Alexandre,

Et l’amour de la terre en est aussi l’efTroi.

L’Autrichien vaincu fuyant devant nion Roi ,

Au monde à jamais doit apprendre

Qu’il faut que les guerriers prennent de vous la loi,

Comme on vit les savants la prendre.

Ces vers fort plats méritent à Voltaire de -la part de Frédéric une correspondance attentive. Le Roi assuré de l’opinion publiqueen France, parled’une certaine hauteur au cabinet. Quand M. de Beau-

veau, ambassadeur de Louis XV, vint le complimenter, le roi Frédéric lui dit : « Je crois que je vais jouer votre jeu, si les as mé viennent nous partagerons. »

La politique du partage domine le roi Frédéric. F,n pleine campagne dé Silésie, le roi de Prusse agissait de concert avec les Français : aurait-il pu en être autrement? tous les. échos en verset en prose de l’école du xvm e siècle retentissaient du nom de Frédéric ; il n’y avait plus de politique possible pour la France en dehors du cabinet de Berlin : « Votre .humanité est plus adorable que jamais, » dit Voltaire au milieu delà guerrelaplus sanglante;, <•

Oh ! mon héros, esprit fertile, f * . ■

Animé de ce divin feu.

Régner et vaincre n’est qu’un jeu, ' • . 1 Et bien rimer est difficile.

' Mais non, cet art noble et charmant N’est peur vous qu’un délassement ;

Homme universel que vous êtes,

Vous saisissez également

La lyre aimable des poètes •

Et dé Mars le foudre alarmant :

Tout est pour voua amusement ; . •

Vos mains à tout sont toujours prêtes, ’

Vous rimez non moins aisément Que vous avez fait vos conquêtes !

Les coups de force et de fortune qu’essayait Frédéric II à son avènement portaient sur la monarchie autrichienne, alors sous le sceptre d’une femme. On se rappelle que par l’ambassade du maréchal de Richelieu, le cabinet de Versailles avait reconnu la pragmatique ' successorale de Charles VI. Ce nouveau droit public germanique appelait au trône Marie-Thérèse d’Autriche, fdle de Charles VI, le dernier rejeton de la maison de Hapsbourg-Aulrichc : née le 13 mars 1717, mariée à François-Etienne, duc de Lorraine, le 12 février 1730, Marie-Thérèse avait succédé à son père, en 1740, c’est-à-dire. à l’âge de 23 ans.

Aussitôt Charles VI mort, malgré les engagements pris, les électeurs de Saxe, de Bavière et le roi de Prusse Frédéric II envahirent les États de la monarchie autrichienne, et on vit lerpid’Es- pagne Philippe V, le roi de Sardaigne, la Suède

elle-même revendiquer chacun des fragments de cette grande monarchie autrichienne ; le^uns la Bohême, les autres la Moravie, le Tyrol, la Souabe, la Haute-Silésie, la Lombardie même. La France avait aussi accédé à ce traité de partage , et ce n’était pas certes un acte de bonne foi; mais • Frédéric IL entraînait l’opinion de tous; il avait ses enthousiastes, ses écrivains à gage, tels que Voltaire, Mauperluis et les réfugiés protestants. Soutenu par cette ligue, l’électeur de Bavière se fit couronner archiduc d’Autriche à Lintz, roi de Bohême à Prague, et bientôt empereur d’Allemagne, sous le titre de Charles VII, à Francfort.

En présence de cette coalition injuste et puissante, Marie-Théfèse, forcée de quitter Vienne, réfugiée en toute hâte dans la Hongrie, assemblait les quatre ordres de l’État à Prcsbourg; elle parut vêtue de deuil, le diadème au front, portant dans ses bras son fils (Joseph II). Aux magnats réunis, elle dit dans la langue latine que Marie- Thérèse parlait avec facilité : « Abandonnée de mes amis, persécutée par mes ennemis et par mes proches parents, je n’ai de ressource que dans votre fidélité, votre courage et ma constance; je mets dans vos mains la fille et le fils de vos Rois. »

Ce fut alors que retentit ce grand cri de fidé-

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lité : Moriamur pro rege nostro Mariâ-There-

sid; les Hongrois agitèrent leurs sabres et marchèrent sur Vienne. Mais ce qui sauva le droit de Marie-Thérèse, ce fut la levée en masse de cette nuée de Pandours de Talpach, ces Ilullans venus des bords de la Dave et de la Save sous le comte • Kevcr Huiler; on vit de nouveaux Barbares aux armes et au coeur de fer qui renversèrent tout devant eux ; il y avait quelque chose de si chevaleresque dans la cause patriotique de celte Reine, de cette femme qui défendait le droit de son fils 1

L’enthousiasme se répandit jusqu’à la cour de Georges II d’Angleterre : les nobles ladies se réunirent pour aider la reine de llongrie, et la duchesse de Marlborough offrit dix mille livres sterling, tandis que le parlement votait des subsides. Un corps'd Anglais, de Hessois, d’Hanovriens marcha sur le Continent pour soutenir les droits de Marie- Thérèse, en même temps que le roi de Prusse avec sa mauvaise foi ordinaire délaissait les alliés qui l’avaient soutenu, pour faire son traité particulier avec Marie-Thérèse qui lui cédait la Haute- Silésie. T"

Dans ceite grande voie de la politique armée paraissait pour la prémière fois avec un ascendant considérable le cabinet de Saint-Pétersbourg. Une

femme, la fille de Pierre I er , Élisabeth Petrowna, portait la couronne du czar ; née en 1709, elle avait été d’abord éloignée du trône. Une conjuration militaire dirigée par un chirurgien français Lestocq et le cpmte de Woronzoff porta Élisabeth au trône ; soutenue d’abord par les Suédois, elle leur fit la guerre à outrance jusqu’à ce que par l’intervention de la France, elle signât la paix à Àbo. , s ;

l’impératrice Élisabeth visait à un rôle actif en Allemagne ; elle venait dans ce but d’assurer la succession au trône de*Russie à Charles-Pierre-

Ulric de la maison de Holstein-Goltorp ; relrempantainsi le vieil esprit moscovite dans la civilisation germanique, elle créait des intérêts russes au centre même de l’Europe. Dans cette vole la Russie était soutenue par la France qui déjà exerçait un grand prestige à Pétersbourg, représentée par le marquis de la Chetardie, le plus aimable gentilhomme de Versailles, puissant un jour et brisé ensuite par l’influence occulte du chancelier Betuicheff, favorable aux intérêts autrichiens. Deux femmes, deux impératrices se tendirent la main polir le maintien de leur couronne.

La guerre était déclarée entre la France et l’Autriche; le cabinet de Versailles avait pris sous la protection de ses armes le traité de partage de

l’empire, et Lojhs XV, avec ce noble orgueil de gloire et ce patriotisme qui fut toujours le partage de la cour de France, soutenait les intérêts de ses alliés parmi lesquels on devait remarquer Philippe V, roi d’Espagne. Le petit-fils de Louis XIV avait renoncé à cette politique hostile envers la branche aînée que lui avaient inspirée les ennuis de cette sorte d’exil auquel on l’avait condamné dans l’Escurial : Philippe V à sa seconde époque était devenu essentiellement espagnol ; tout préoccupé des grandeurs de l’Espagne, il avait obtenu Parme, la Toscane et Plaisance; ses armées victorieuses en Afrique reprenaient Oran. Soutenue par la force, la grandeur de l’Inquisition, l’Espagne retrouvait le repos, l’unité de principe et d’action ; le royaume de Naples était conquis par l’infant don Carlos avec la Sicile qui devenait l’apanage de la maison de Bourbon.

Dès qu’on laisse un peuple à ses principes, à ses institutions naturelles, il devient puissant; l’Espagne vivait par la foi catholique, par ses ordres monastiques ; ses grandeurs étaient nouées autour du trône par le cordon de saint François !. Idée étrange sans doute pour la civilisation actuelle, mais qui était simple, politique, conservatrice à ce temps, parmi cette vigoureuse nation espagnole : génie, puissance, poésie, arts, tout venait

du catholicisme; don Lopez de Vegas, Cervantes,- , Velasquez, Murillo, s’honoraient du titre de familiers du Saint-Office; l’Espagne s’était gardée pure de la guerre civile par l’active surveillance de l’Inquisition qui lui avait permis de développer ses forces à l’extérieur, sa puissance de découverte en Amérique, dans les Indes. Les ordres monastiques avaient tout organisé, tout grandi, et l’Espagne ne pouvait s’affaiblir que par leur destruction.

C’était avec l’Espagne que le cabinet de Versailles s’était engagé dans la guerre contre la pragmatique successorale de l’empire d’Allemagne, et cette guerre allait s’ouvrir dans les plus terribles conditions 1

Le duc de Richelieu, déjà très-remarqué comme négociateur durant son ambassade à Vienne, fui nommé par le Roi gouverneur de la province du Languedoc. C’était un admirable système d’administration que celui des provinces, de cesgroupes de nationalités formées par les siècles et les races! Un gouverneur de province en était presque le sou-’ verain. Sous le sceptre du Roi, le Languedoc, pays d’Etat, était libre dans ses votes, jaloux de ses libertés locales. Ce n’était donc pas sans motif que Louis XV choisissait Richelieu ; non-seulement le duc appartenait à la noblesse méridionale par son origine, mais le Roi le savait ferme, résolu dans sa volonté, avec les traditions du grand cardinal qui avait si longtemps combattu le parti huguenot dans cette province et à la fin rasé les places rebelles !

Richelieu vint présider lui-même les États du Languedoc avec un haut appareil de magnifi-

ccnccet d’autorité; au sentiment dçs prérogatives du pouvoir, le duc unissait une grâce infinie de manières; il obtint le vole le plus favorable, et la création aux frais de la province d’un nouveau régiment qui prit le nom de Septimanie ; le Roi le donna à perpétuité aux Richelieu, et le duc de Fronsac en fut fait colonel à neuf ans,

Ce n’étaient pas les moins brillants, les moins braves officiers que ces. enfants gentilshommes, élevés sous la. tente dans le culte de la guerre, sachant que leur vie tout entière était consacrée au service du Roi : leyégiment qui appartenait à une famille ne coûtait rien à l’État; chaque grande race mettait son orgueil à embellir son régiment; on se ruinait pour lui; le seul régiment de Seplimanic coûtait aux Richelieu 300 mille livres par an. Tout se faisait alors par le beau système des enrôlements volontaires; point de conscription, la milice, dont on se rachetait pour 100 écus, était levée de temps à autre : les enrôlements par recruteurs entraînaient Les mauvais sujets des balles et laissaient le laboureur à ses champs. La conscription, emprunt au système prussien, allait devenir • la plus dure des charges !

Le jeune duc de Fronsac, colonel du nouveau

régiment de Septimanie, mit un grand soin à l’uni forme Je ses officiers et de ses soldats; touspor-

laient l'admirable habit blanc à revers jonquille, avec le tricorne relevé d’un pompon rose et la ganse blanche, l’élégante cocarde, souvenir des écharpes que les dames au moyen-âge ceignaient aux épées des chevaliers : la grâce de l’uniforme, le soin que le soldat prenait de sa toilette depuis la moustache en croc, la chevelure pommadée, jusqu’aux culottes étroites et guêtres boutonnées-; tout cela supposait à la guerre un sang-froid, un loisir de gracieux détails, en face des périls. On laissait aux troupes irrégulières l’air farouche, le pantalon large, les cheveux incultes ; les soldats de France portaient lés noms coquets de Belle-llose , Va de bon cœur, la Tulipe , et les régiments rappelaient les noms des provinces, du Roi, du Dauphin, des princes ou des maréchaux qui les avaient commandés. Hélas ! je m’égare peut-être dans le regret du vieux temps ; qu’on pardonne ces joies élu passé; mais ce système militaire valait bien ces numéros de régiments, froids comme un compte-courant que la victoire ouvre au drapeau.

Le duc fut aùtorisé à résider à Toulouse et à Bordeaux, à y tenir sa cour brillante; il s’y montra d’une tolérance très^grande à l’égard des juifs et des protestants, pourvu que l’obéissance ne faillît jamais aux ordres du Roi : il protégea les arts, le commerce, les manufactures, avec un zèle

qui fut loué; il ferma les yeux sur l’hérésie, car alors elle n’élait plus redoutable.

Il pendit là sa femme, qu’il aimait toujours avec orgueil et passion, mademoiselle de Guise (1) cette alliance avec les princes lorrains l’honorait, l’élevait; le duc ne laissa le gouvernennent du Languedoc que pour venir à la cour de "Versailles où il faisait l’ornement de ce petit conseil d’amis du Roi, dont la mission était de maintenir dans la politique les principes d’honneur et d’autorité.

On a déclamé beaucoup contre ces soupers élégants et raffinés : et pourtant dans ces divins repas furent prises les plus helles résolutions militaires de la campagne de 1743 contre les Autrichiens et les Anglais. Les avis du cardinal de Fleury avaient été timides, incertains 1 Les gentilshommes dans ces brillants tête-à-tête pressaient le Roi de se mettre à la tête de ses armées et de les conduire lui-même à la victoire.

Dans ces réunions du soir où s’échangeaient les mots les plus charmants, présidaient quelques femmes d’une âme chevaleresque, telles que la duchesse de Châteauroux spécialement qui poussait le Roi à prendre enfin le commandement de

(1) Août 1740. 11 en avait eu le duc.dè Fronsac et une fille qui épousa le comte d’Egmout.

ses armées. Ce prince, avec son éducation timide,

presque toujours sous la main du cardinal dé Fleury, avait besoin de s’exalter par l’amour et le dévouement : Marie-Anne (de l’illustre maison de Nesle) marquise de la Tournelle, créée duchesse de Châteauroux, était une de cès .femmes aux sentiments élevés î alliée de Richelieu, nièce de la duchesse de Mazarin, elle inspirait au Roi des idées hardies, et Louis XV en avait besoin, car il se formait alors un parti d’opposition timide, un peu intrigante, qui voulait la paix à tout prix; le cardinal de Fleury protégeait ce parti, tandis que la duchesse de Châteauroux et le&gentilsliommes du souper du Roi le poussaient à des résolutions dignes de la France : le soir dans les élans de causeries étincelantes, se décidaient lesplus hautes questions d’honneur et de politique. Le maréchal Maurice de Saxe, le héros gracieux; y reçut le com mandement de l’armée ; Richelieu fut nommé aide-de-camp du Roi. Louis XV, d ? après les con* seils de la duchesse de Châteauroux, consentit à se mettre à la tête de ses gentilshommes pour une campagne de Flandre (1). < . • /<

A Metz, le roi Louis XV tomba gravement ma-, lade, et le duc de Richelieu put montrer sa fidélité

(i) Voir mon Louis XV.

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accomplie en maintenant la volonté tlu Roi; il sa- \ - * ' . ■ - vait les desseins de l’intrigue qui entourait le lit

du prince mourant et qui sé servait des choses saintes pour arriver à ses fins : il s’agissait bien moins d’éloigner du chevet du Roi la duchesse de ' Châteauroux [ce qui eût été une pensée juste et morale) que de faire triompher le parti de l’opposition aux glorieuses idées de la guerre, aux projets d’agrandissement, de prépondérance et de conquête, représentés par les gentilshommes et ces femmes noblement inspirées, qui les suivaient. La petite conspiration de Metz ne triompha qu’un moment : le duc de Richelieu resta fidèle au parti ' qu’il avait adopté, et le Roi le rappela auprès de lui : sa faveur survécut à la mort funeste de la duchesse de Châteauroux, et comme aide-decainp, Richelieu suivit Louis XV à Fonlenoy (1)..

Dans cette glorieuse journée, Richelieu commandait la cavalerie de la maison du Roi, le plus

beau corps de l’armée; il eut le double honneur

d’appuyer le conseil donné à Louis XV de ne pas quitter le champ de bataille et de faire foudroyer par les canons destinés à protéger la retraite, lu formidable colonne ennemie qui avançait en balayant tout de ses feux croisés. Richelieu, à la tète

(1) Sous l’ancienne forme de la monarchie, les Rois n’avaiunt d’aidea-de-camp que pour aller en guerre.

de la maison du Roi, chargea celle colonne ébranlée par l'artillerie et la belle troupe qui assura la victoire. Voltaire ne L’a point oublié dans le bulletin rimé qu’il a intitulé Poème de Fontenoy :

Richelieu qu’en tous lieux emporte sOu courage,

Ardent mais éclairé, vif à la fois et sage,

Favori de l’Amour, de Mmerve et de Mars,

Richelieu vous appelle, il n’est plus de hasards.

Quelques jours après la victoire, Voltaire lui écrivait encore : , . ...

Généreux courtisan d’un Roi brillant de gloire,

Vous ministre et témoin de ses brillants eiploits ;

L’emploi d écrire son histoire Devient le plus beau des emplois.

Durant cette belle campagne de 1745, le duc de Richelieu ne quitta pas le* roi Louis XV, et il

seconda avec un hardi courage et une incontes-'

table science militaire la victoire de Raucoux. Durant les quartiers d’hiver de 1740, il se prononça fortement dans le sens de la guerre, et le Roi lui donna le commandement de l’armée d’Océan, des 1 tinée à seconder le prince Édouard dans son expédition d’Angleterre , projet d’invasion qui correspondait à lame chevaleresque de Richelieu et à . ses traditions de famille» <

A la tête de cës conseils dn soir, à Ghoisy, pre-

nait place alors la ravissante marquise de Pompadour, dont le duc 4e Richelieu avait aidé la fortuné. C’était bien l’âme la plus élevée, la protectrice la.plus intelligente des arts, de la littérature, qui s’était également éprise de la cause des Stuarts. Un moment il fut question de soutenir ouvertement leur fortune, résolution qui eût donnéàla France un ascendant immense sur l’Angleterre et l’Europe. On chargea le duc de Richelieu du commandement en chef de cette armée, qui se réunissait sur les côtes de Normandie, et vint enfin jusqu’à Calais (4). Le cabinet anglais prévenu,' fit de si formidables préparatifs de défense, que le conseil du Roi dut momenta* nément renoncer à l’expédition d’Angleterre, et Richelieu fut envoyé en Allemagne.

. 0) Janvier 1746. Je reviendrai plus loin sur l'expédition du prince Édouard. •

La mission du duc de Richelieu était de suivre une négociation très-délicate auprès de la cour de Dresde. Depuis la cession de la. Lorraine au roi Stanislas, avec la réversibilité à laFraoce , le ca-r binet de Louis XV s’ôtait rapproché de l’électeur de Saxe, nouveau roi de Pologne, avec lequel il n’y avait plfls de rivalité. La cour de Versailles, au milieu de la guerre qu’elle poursuivait avec persévérance et gloire, cherchait un point d’appui en Allemagne, et le conseil voulût préparer le ma-, riage du Dauphin avec une princesse saxonne.

Le jeune prince, un peu rêveur , avait besoin d’être dirigé dans un sens pratique, car il devenait le centre d’une opposition sentimentale, la même que le grand Dauphin avait faite à Louis XIV, au murmure des enseignements du duc de Beauvilliers et de Fénelon : Louis XV voulait arracher le nouveau Dauphin aux opposants, et Monseigneur, veuf de l’Infante, devait trouver une distraction

sérieuse dans le mariage : le Roi jeta les yeux sur une princesse de la maison de Saxe, d’une éducation chaste à la fois et ravissante (1).

Le duc de Richelieu dut donc aller à Dresde comme ambassadeur extraordinaire, et dans le but d’une alliance de famille. Représentant du roi de France, le duc y montra une magnificence extraordinaire, égale à celle qu 'autrefois il avait déployée à son ambassade de Vienne : nul ne savait plus royalement dépenser. Après les fiançailles célébrées à Dresde, le duc de Richelieu vint reprendre auprès du Roi la place de premier gentilhomme de la ehambre, cé qui lui assurait de grandes prérogatives, avec la surintendance des spectacles, à laquelle il tenait surtout pour la protection qu’il aimait à accorder aux gens de théâtre et de lettres ; et ici se présente cette contradiction déjà signalée comme un des caractères du temps : les hommes de conservation politique au xvm® siècle, tels que le duc de Richelieu, tendaient la main aux esprits de destruction, aux encyclopédistes ; cette haute noblesse était sensua-liste ; les philosophes la prenaient par la flatterie de ses vices, faible côté de la nature humaine. Il

(1) Ce fut la seconde femme du Dauphin. Elle se nommait Marie- Josèphe de Saxe. Le mariage fut célébré le 9 février

faut néanmoins rendre cette justice au duc de Richelieu, qu’il n’oublia en aucune circonstance le respect qu’il devait à la religion catholique ; jamais une parole impie ne sortit de sa -bouche, et il respecta toujours les mystères et les formes même de ce grand culte public des rois de France depuis Clovis.

Le duc de Richelieu était à peine de retour de Dresde, que le Roi le chargea d’une mission militaire trèsrdélicate. Les Autrichiens, maîtres de Gênes par surprise, venaient d’envahir la Provence, A cette nouvelle, il s’était fait partout dans le Midi un Jbcau mouvement de patriotisme, la levée en masse des gentilshommes, etle maréchal deBelle- Isle (1), le glorieux descendant deFouquet, avait forcé l'ennemi à repasser le Var. On ne peut dire toutce-qu’il y avait de grandeur et de dévouement dans la noblesse de France : elle donnait fiefs, richesses et la vie pour le service du Roi et de la patrie. Mais ce qui avait surtout aidé la résistance héroïque de la Provence, noble et beau pays, o elait l’insurrection qui tout à coup avait éclaté à Gênes contre les Autrichiens. La république mar-, chande avait reconquis sa liberté, et pouvait-elle

longtemps se garder libre sans l’appui de laFrance?

(4) Charles-Louis-Auguste Fouquet, comte de Belle-lsle, maréchal de France. - . . ‘ -.» - -

Immédiatement Gènes avait fait un appel à l'alliance du roi Louis XV, et ses envoyés accouraient à Versailles pour se mettre sous sa protection.

L’importance de la conservation et de la liberté de Gênes ne résultait pas seulement de sa situation militaire : Gênes était encore la banque d’emprunt où plus d’une fois la France était allée chercher ses ressources financières; les surintendants, depuis Henri IV, avaient toujours eu à se louer de la banque Saint-Georges, que les Autrichiens avaient largement rançonnée pendant leur occupation. Le cabinet de Versailles décida que Gênes serait occupée par quelques brigades fran- * çaises, placées d’abord sous le maréchal de Boufflers. Le maréchal venait d’expirer à la suite des • fatigues de guerre dans une des belles villas qui environnent Gênes, iorsque le duc de Richelieu fut désigné pour le commandement des brigades; il s’embarqua au port de Marseille, et à travers les croisières anglaises, il vint heureusement débarquer sur le mêle en arborant le drapeau blanc fleurdelisé.

La défense de la république de Gênes, attaquée simultanément par les Autrichiens et les Anglais, fille plus grand honneur aux régiments de France, et le sénat en témoigna toute sa reconnaissance à Richelieu; on lui vola une statue sur une des

places do la cité; le sénat -tout entier supplia le roi de France de donner le bâton de maréchal à celui qui avait si vaillamment défendu la république; Louis XV accéda très-gracieusenient à ce vœu, car Gênes était la fidèle alliée de la France.

Le Roi n’attendait qu’une occasion favorable : il aimait Richelieu , lieutenant-général depuis trois années; plusieurs fois il avait commandé en chef, et il avait montré à Gênes son courage et son habileté ; Richelieu prépara le traité de fusion qui donnait la Corse à la France (1),. .

Voltaire , à fallut de toutes les occasions de. , célébrer la gloire de celui qu’il appelait son héros, lui adressait ces vers charmants :

• Je la verrai cette statue ~ ' v‘ . .

, . ‘ Que Gèaes élève justement \ .

Au héros qui l’a défendue. - •'**’* Votre grand oncle, moins brillaut,

Vit sa gloire moins étendue ; :

Il serait jaloux h la vue De cet unique monument.

Pardon, je sens tout le travers

De la morale où je m’engage, • - ' • •

Pardon, vous n’êtes pas si sage - •

Que je le prétends dans ces vers ; ,

Je ne veux pas que l’univers „

Vous croie un grave personnage. ■

(1) La Corse fut définitivement réunie à la Francè le 13 juin 1769, par un édit du roi Louis XV, l’année même de la naissance de Napoléon. > • •

Après ce jour de Fontenoy,

Où, couvert de sang et de poudre,

On vous vit ramener la foudre

Et la victoire à votre Roi ;

Lorsque prodiguant votre vie,

Vous eûtes fait pâlir d’effroi * Les Anglais, l’Autriche asservie,

Vous revîntes vite à Paris Mêler le myrte de Cypris A tant de palmes, immortelles.

Pour vous seul, à ce que je vois,

Le Temps et l’Amour n’ont point d’ailes,

Et vous servez encore les belles . -

Comme la France et les Génois.

Voltaire prenait toujours le duc de Richelieu par son faible, l’excessive vanité de galanterie et de conquêtes. Le niaréchal avait plusde cinquante ans; et lui parler de ses exploits amoureux le flattait peut-être davantage que de lui rappeler sa gloire et les monuments qu’on élevait à sa renommée.

Il faut revenir sur les- temps ! Le nom du duc

de Richelieu retentissait d’une grande renommée de hardiesse et de succès, à la suite de la victoire de Fontenoy, lorsqu’un ordre du roi Louis XV le désigna, je le rappelle, pour le commandement su- , prême d’une armée qui se formait sur les côtes de l’Océan avec le .projet d’une descente sérieuse en Angleterre.

C’était une expédition pleine de péril et de, gloire, et où le nom de Richelieu allait se mêler à la plus chevaleresque entreprise, celle du prince Charles -Édouard, qui tirait l’épée en Écosse avec héroïsme pour conquérir le trône de ses ancêtres : singulière et lamentable fortune; Stuart, noble famille dont les malheurs n’ont jamais terni l’éclat, et que l’Angleterre honore toujours!

Charles-Édouard, arrière-petit-fils du malheureux Charles II, mort sur l’échafaud, et petit-fils de Jacques II, le roi exilé d’Angleterre, vivait à

Rome auprès île son père, le prétendant, le chevalier de Saint-Georges, comme on l’appelait depuis le traité d’Ùtrecht. La guerre éclatant entre la France et la Grande-Bretagne, les clauses inflexiblesdu traité n’imposaient plusune rigoureuse exécution, et le prince Charles-Édouard avait pu revoir la France. Depuis 1742 il était à Paris.

La politique ne laisse pas toute liberté aux cabinets; si Louis XV vit plusieurs fois à Choisy le prince Édouard, il ne put ni le reconnaître, ni le ' soutenir ouvertement, car par ce seul acte il rendait la paix impossible; toute négociation avec la Hollande et l’Angleterre aurait été désormais interdite. Ce n’était donc qu’en secret que les droits du prince Charles-Édouard pouvaient être soutenus, et les négociations devaient être enveloppées d’un grand mystère ; les principaux confidents du prince Charles-Édouard à Paris furent d’abord le cardinal de Tencin, esprit actif mêlé aux affaires publiques de son temps, et qui devait la pourpre de cardinal à la présentation du prétendant; plein de reconnaissance, il appuyait comme ministre d’État les projets de Charles-Édouard ; il lui conseillait de débarquer sur un point de l’Écosse où ses amis prendraient les armes. Après le cardinal de Tencin, M. d’Argenson, secrétaire d’État des affaires étrangères, soutenait le prince,

et le plus zélé des écrivains pour les Stuarfs, ce fut "Voltaire. À celte époque, Voltaire était employé par le département des affaires étrangères; la netteté, la précision de son style, rendait sa coopération précieuse pour les notes et les manifestes ; il se chargea de la rédaction de toutes les pièces confidentielles relatives à l’expédition du prince.

Charles-Édouard avait quitté la France; embarqué sur un navire que lur fournît un négociant de Nantes d’une famille noble d’Irlande, les Walsh, attachée aux Stuarts, il débarquait le 18 juin 1 7A5 au milieu des tribus de l’Écosse; les clans se levèrent à la voix d’un Stuart.' L’histoire de cette chevaleresque expédition a été écrite avec un soin si particulier qu’il est inutile d’en rappeler les détails (1). Perth, Édimbourg tombèrent aux mains de Charles-Édouard ; le parlement épouvanté sur les projets du prétendant, lança contre lüi des mesures de prescription. La peur n’inspira jamais de plus atroces pensées: les Gommunes mirent à prix la tête du prétendant. >

Les succès de Charles-Édouard eurent on retentissement immense, et le cabinet de Versailles, sans se départir de ses précautions, dut agir avec quelque vigueur pour appuyer cette cause géné*

(*) Voyei ce remarquable travail par H. A.Pichot.

reusé; comme on ne cessait de négocier pour la paix , iï était impossible d’avouer ouvertement Charles-Édouard, si l’on voulait continuer les conférences en Hollande et en Allemagne : l’esprit précautionneux du cardinal de Fleury (le cardinal était mort en 1743) ne cessait de dominer le cabinet; s’il y avait eu plus de jeunesse et d’énergie, si une femme, telle que la duchesse de Châteauroux, la marquise de Pompadour ou la comtesse du Barry s’était trouvée à la tête du cabinet, la cour de Versailles eût secondé ce jeune et généreux Stuart : les destinées de l’Angleterre étaient dans ses mains , sa cause était si française, si royale! les étrangers, Hanovriens, Hcssois, auraient été chassés de l’Angleterre, trop compromise envers la dynastie proscrite pour la rappeler jamais : quand un pays a fait beaucoup de mal à une royale fam illé, il la repousse dans la crainte de réactions et de vengeances; le parlement avait condamné Charles 1 er , il avait proscrit Jacques II, confisqué les biens, partagé les propriétés : est-ce qu’alors une restauration est possible?

Aussi quand Louis XV chargea le duc de Ri- ' chelieu du commandement de l’armée qui se formait en Normandie pour opérer un débarquement en Angleterre , il n’avoua pas publique-

menl son dessein de restaurer lesStuarts: il désirait ce résultat, mais il ne l’annonçait pas ouvertement. La composition de l’armée signalait le caractère de l’expédition et l’expliquait : le baron Lally-Tollendal et Dillon, si dévoués au prétendant, commandaient la belle brigade irlandaise, couverte de sang et de gloire à Fontenoy. t

Un manifeste devait précéder le débarquement de l’armée française en Angleterre, et la rédaction en fut confiée par M. d’Argenson à Voltaire ; le texte nous a été conservé comme une des curiosités politiques et littéraires du temps et l’œuvre d’un écrivain supérieur :

«Lesérénissime prince Charles-Édouard ayant débarqué dans la Grande-Bretagne sans autre secours que son courage, et ses actes lui ayant acquis l’admiration de toute l’Europe et le cœur de tous les véritables Anglais, le roi de France a pensé, commç il a cru de son devoir, de secourir à la fois un prince si digne du trône de ses ancêtres et une nation généreuse, dont la plus forte partie rappelle enfin le prince Charles Stuart dans sa patrie; il n’envoie le duc de Richelieu à la tête de ses troupes que parce que les Anglais les mieux intentionnés ont demandé cet appui, et il ne donne précisément que le nombre des troupes qu’on lui demande, prêt à les retirer dès que la nation exigera

leur éloignement. Sa Majesté, en donnant un secours si juste à son parent, au fils de tant de Rois, à un prince si digne de régner, ne fait cette démarche auprès de la nation anglaise que dans l’assurance et le dessein de pacifier par là l’Angleterre et l’Europe, pleinement convaincues que le prince Edouard met sa confiance dans leur bonne volonté, et qu’il regarde leur liberté, le maintien de leurs lois et leur bonheur comme le but de toute son entreprise, et qu’enfin les plus grands rois d’Angleterre sont ceux qui, élevés comme lui dans l’adversité, ont mérité l’amour de la nation.

« Le duc de Richelieu, commandant les troupes de Sa Majesté le roi de France, adresse cette déclaration à tous les fidèles citoyens des trois royaumes de la Grande-Bretagne, les assure de la protection constante du Roi son maître ; il vient se joindre à l’héritier de leur ancien Roi et répandre comme lui son sang pour leur service. » - '

Ce manifeste, je le répète, œuvre de Voltaire, est rédigé avec une grande précaution ; l’esprit dè la politique du cardinal de Fleury, mort néanmoins depuis deux ans, s y fait encore sentir. Voltaire avait dit du cardinal :

La Parque de ses vilains doigts Marquait dîun huit avéc un trois

La tête froide et peu pensante '

De Fleury, qui donna des lois A notre France languissante (4).

A cette époque toutes les démarches du roi Louis XV tendaient à la paix, et par conséquent il avait garde de blesser l’Europe dans l’expression de ses manifestes ; celui que Voltaire rédigea pour le duc de Richelieu avait ce caractère particulier, que le cabinet de Versailles pouvait toujours le désavouer comme l’œuvre personnelle du ducÿ il ne devait d’ailleurs être publié qu’au moment où les troupes françaises débarqueraient en Angleterre. Des troupes, toutes d’élite, la brigade irlandaise surtout, étaient pleines d’ardeur ; mais il fallait braver l’escadre anglaise du canal l’amiral Anson avait une flotte plus considérable que celle que la marine française avait réunie à Brest et Rochefort : et c’est la flotte qui toujours préserva l’Angleterre.

D’ailleurs la victoire avait cessé d’éclairer le front du prince Charles- Édouard; les étrangers hessois, hânovriens, amenés à grands subsides par le roi Georges I er , avaient attaqué en force supérieure les troupes nationales du prince Édouard,

fuyant à travers les rochers et sauvé par d’héroïques dévouements; l’Angleterre assistait aux plus

(i) Voltaire. Épltre au chevalier de Boufflers.

terribles exécutions ; partout des. supplices et des bourreaux : tout ce que l’Angleterre et l’Écosse avaient de plus noble et de plus élevé, lords, chefs de clans, fidèles et loyaux tenanciers, étaient traduits devant les cours martiales, et l’impitoyable duc de Cumberland n’épargnait aucune tête : il n’est rien de plus implacable que les révolutions qui triomphent. * - V • -,

Dès que le prince Charles-Édouard était forcé de chercher un refuge en France , l’expédition du duc de Richelieu , destinée aux côtes d’Angleterre, n’avait plus aucun but; et cette armée fut appelée à agir contre la Hollande. La paix était un besoin profondément senti par les Pays-Bas surtout envahis par les armes de France, et le traité solennel d’Aix-la-Chapelle ôta la dernière espérance aux Stuarts (1 ) . S’il fut, à un point de vue tout politique, favorable à la grandeur et à la puissance de la maison de Bourbon, il ôta bien des prestiges à la royauté de race. Le chevaleresque duc de Richelieu , qui aimait respectueusement Charles-Édouard, se couvrit le visage lorsqu’il apprit que, parles ordres du cabinet deVersaillèè, ce jeune et glorieux prince, en exécution des clauses secrètes du traité d’Aix-la-Chapelle, devait quitter

(1) Traité d’ Aix-la-Cbapelle, 18 octobre 1748.

le territoire français, et s’il s’y refusait on devait le contraindre par la violence. - Richelieu fut profondément affecté des tristes scènes de l’Opéra : le prince Édouard arrête, lié avec des cordons de soie, jeté en voiture comme un malfaiteur sur les instructions expresses de l’ambassadeur d’Angleterre transmises à M. d’Argenson, secrétaire d’État des affaires étrangères. La royauté de race se perdait elle-même par ses fatales concessions aux nécessités de la politique des ; États 1 ' . '

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