‹ Le Maréchal FabertChapitre 25 sur 54 · CAMPAGNE DE ROUSSILLON · texte numérisé non relu

CAMPAGNE DE ROUSSILLON

En énumérant les troupes qu'il commandait, la Meilleraye arrive aux compagnies des gardes, et, faisant une allusion mordante au service fort doux qu'elles remplissent à la cour : « Nous avons encore , dit-il, les chanoines « de Fabert ». Celui-ci entend cette parole aussi blessante pour ses soldats que pour lui-mcme ; elle lui va droit au cœur ; mais il fait un effort , garde le silence , et se relire étouffant sa colère. Le lendemain, en s'approchant de Collioures pour en faire l'investissement, l'armée rencontre un corps espagnol, posé derrière une petite rivière dont il se montre disposé à lui disputer le passage. Les troupes se mettent immédiatement en ordre de combat. Au moment oi^i le bataillon des gardes passe devant le maréchal, son commandant, suivant l'usage, s'incline en faisant le salut de l'épée. Un acte si naturel de déférence est reçu par la Meilleraye avec impatience et provoque cette sortie d'une inconvenante ironie : « Monsieur, s'écrie- 1- il, quand on marche à l'ennemi , on ne perd pas son temps en saluts et en cérémonies; on va droit à lui. » Fabert ne peut pas résister à l'indignation qu'excite dans son cœur une si injuste leçon donnée en présence des troupes. Il s'élance vers le maréchal, la colère dans les yeux, et se prépare à lui en demander raison. Mais Turenne a assisté à la scène; il comprend la douleur d'un officier qu'il estime et qu'il aime; il l'entraîne, le raisonne, le console, et parvient à obtenir de lui la promesse qu'il se calmera. Puis il va trouver le maréchal , et lui fait comprendre combien son procédé a été à la fois blessant et immérité.

Cependant le pont est enlevé , et le bataillon des gardes , en tête des troupes sur la rive conquise, attend des ordres pour marcher à l'ennemi qui occupe une colline en face de lui. Le maréchal s'approche de Fabert, et lui demande ce qu'il pense du mode d'attaque à employer. Lui, s'attendant peut-être à quelque nouvelle insulte, garde le silence; le maréchal insiste. « Je ne sais qu'obéir, répond -il alors, et je suis prêt à exécuter ponctuellement les ordres que je recevrai. — Voyons, plus de' rancune , réplique la Meilleraye; ce que je veux avoir, c'est votre sentiment. — Mon sentiment, quand on a les ennemis en face de soi, c'est de les attaquer. — Eh bien! marchons! » s'écrie le maréchal. Et les troupes se mettent en mouvement, les gardes en tête.

Ce jour- là les « chanoines » chantèrent assez bien leur office. Ils tinrent la tête de colonne d'attaque, passèrent sur le corps aux Espagnols, les poursuivirent jusque sous les murs de Collioures, firent beaucoup de prisonniers , et avec cela marchèrent en si bon ordre et d'un élan si bien réglé que le bataillon ne se désunit pas un instant. Il fit l'admiration de l'armée, et le maréchal vint féliciter son chef avec effusion sur la manière dont il s'était conduit. Il lui demanda ensuite de faire avec lui la reconnaissance de la place, et de prendre d'un commun accord les dispositions nécessaires. Dès lors, entre les deux illustres soldats, il n'y eut plus rien qui ressemblât à de la rancune ou

à de la malveillance; leur réconciliation fut complète, et Tamitié qu'ils se vouèrent resta désormais inviolable.

Les hauteurs fortifiées qui couvraient Collioures ayant été rapidement enlevées, la tranchée fut ouverte dans la nuit du 17 au 18 mars devant la tour Sainte-Thérèse, ouvrage avancé très important. Six jours après, cet ouvrage fut emporté d'assaut, après une vigoureuse et meurtrière résistance. Une suspension d'armes dut être convenue ' pour l'enterrement des morts, et Fabert fut envoyé dans la place comme otage pendant le temps de sa durée. Conduit à la citadelle pour y être enfermé dans l'hôtel du gouverneur, il fut assez habile pour s'assurer que toute l'eau douce qui l'alimentait était contenue dans une citerne dont il reconnut l'emplacement. Quelques jours plus tard , la ville était prise, et sa garnison, réfugiée dans la citadelle, était encore en état de s'y défendre longtemps. Mais Fabert a ordonné qu'une mine soit creusée dans la direction de la citerne. On y met le feu, et les ressources si nécessaires que contenait cette citerne s'échappent à travers les murailles fracassées. La place est devenue intenable, et, le 13 avril, la garnison, encore forte de trois mille hommes, est réduite à se rendre prisonnière.

Pendant ce temps le général espagnol de Pavar, qui avait voulu venir porter secours à la place, s'était fait battre à plusieurs reprises par Lamothe-Houdancourt, et lui aussi avait été obligé de se rendre. Rien n'empêchait donc l'armée de porter tous ses efforts contre Perpignan, et la prise de cette place était chose certaine. Seulement un renseignement des plus sérieux, dont le roi fut redevable à Fabert, lui permit d'épargner le sang de ses soldats, et de remplacer le siège par un blocus dont l'issue était déterminée presque à jour fixe.

L'infatigable capitaine, en effet, en battant l'estrade avec sa compagnie dans la direction de la place, avait fait quelques prisonniers, parmi lesquels étaient deux commis aux vivres de Perpignan , qui s'en allaient cherchant le moyen d'y faire encore pénétrer quelques convois. Il les menace de les faire pendre s'ils ne répondent pas à ses questions, et les pauvres commis, sous l'influence de la peur, lui font connaître tout ce qu'il désire savoir. Il les interroge séparément, et, les indications de l'un servant de contrôle à celles de l'autre, il apprend quelles sont les ressources de la ville, l'importance de ses approvisionnements , la force de sa garnison ; il en conclut que la place susceptible d'une défense des plus vigoureuses par le nombre de ses soldats et l'abondance de ses munitions de guerre a déjà consommé la plus grande partie des vivres dont elle est pourvue , et que , dans un temps relativement court, elle sera forcée par la disette à ouvrir ses portes. Le roi, qui de Narbonne venait d'arriver au camp, approuve pleinement une proposition basée sur des raisons aussi solides, et le siège projeté est remplacé par un blocus rigoureux.

Ce blocus s'établissait dans les meilleures conditions. La solidité et le nombre des troupes, la mer assurée par la possession des ports et par une flotte puissante, l'Espagne maintenue bien au delà des Pyrénées par une armée victorieuse en Catalogne, tout promettait un succès complet, car la prise de Perpignan devait entraîner la soumission de tout le Roussillon. La fortune souriait à la France, et les plans de Richelieu se réalisaient.

Mais , en ce moment même où le grand cardinal voyait ses patriotiques projets en voie de si bien réussir, sa situation personnelle formait avec ses succès un contraste bien frappant. Retenu à Narbonne par une maladie incurable, aux prises à la fois avec les douleurs physiques et les tortures morales, il tenait tête à la souffrance et à l'intrigue, sans cesser d'avoir les yeux fixés sur le but constant de ses efforts , la grandeur de son pays.

Cependant un grave danger le menaçait. La conspiration que depuis plusieurs mois dirigeait le grand écuyer Cinq-Mars, et à laquelle le duc de Bouillon, toujours ennemi de lui-même, avait eu l'imprudence de se laisser affilier, semblait toucher au succès. Richelieu, ne doutant plus de sa disgrâce, avait fait le sacrifice de son portefeuille. Il se fit transporter à Tarascon, épuisé et livré au découragement. Presque au même instant, le roi, atteint d'un redoublement de son mal ordinaire, retournait à Narbonne, où il semblait qu'il n'eût plus que quelques jours à vivre.

Nous n'avons pas à raconter l'histoire de cette conspiration fameuse : elle est connue de tout le monde. Nous n'y emprunterons que quelques faits qui se rattachent spécialement à notre sujet.

Cinq- Mars avait essayé de gagner Fabert à ses menées en le détachant du parti du cardinal. Il avait surtout cherché à l'ébranler par l'entremise de de Thou, qui, ayant été compagnon d'armes en Flandre du loyal capitaine, avait conservé avec lui des rapports assez intimes. Voici la manière dont Tallemant des Réaux rapporte ce qui se passa entre eux à ce sujet :

« ... L'Eminentissime se retire à Narbonne sous prétexte de son

mal, et laisse Fabert, capitaine aux gardes, qui était bien dans l'esprit du roi et à qui le roi avait môme dit un jour qu'il voulait se servir de lui pour se défaire du cardinal. On l'avait choisi comme un homme de cœur et un homme de sens. M. de Thou sonda un jour P'abert pour lui faire prendre le parti de M. le grand. Fabert lui fit sentir qu'il en savait bien des choses et le pria de ne lui rien dire qu'il fût obligé de découvrir. « Mais vous n'avez, lui dit l'autre, aucune récompense; « vous avez acheté votre compagnie aux gardes. — Et vous , répondit « Fabert, n'avez- vous point de honte d'être comme le suivant d'un « jeune homme qui ne fait que sortir de page? Vous êtes dans une « plus mauvaise passe que vous ne croyez. »

L'intervention de M. de Thou n'ayant pas réussi, Cinq-Mars voulut essayer par lui-même d'acquérir à son parti une si précieuse recrue. Un jour que Fabert marchait avec sa compagnie à la suite du roi, le grand écuyer s'approche de lui et lui propose le délassement d'une partie de palet. Son bût était de se ménager avec lui un tête-à-tête.

Quand ils sont seuls, Cinq -Mars l'entretient de ses projets, lui montre la réussite assurée des mesures qu'il a prises pour renverser Richelieu, et lui demande de s'y associer. La réponse qui lui fut faite était digne du caractère de Fabert. « J'ai pour maxime , dit-il , d'entrer dans les intérêts de mes amis et jamais dans leurs passions. Quiconque me méprise au point d'exiger de moi quelque chose contre mon honneur et ma conscience me dispense, par une pareille insulte, des égards et de la considération que je lui dois. » Et, en disant ces mots, il remonta brusquement à cheval et s'éloigna du favori.

On peut juger si ce dernier en éprouva une vive contrariété et lui en garda une amère rancune , d'autant plus qu'il s'était laissé aller à lui découvrir les ressorts les plus secrets qu'il comptait mettre en mouvement. Quelques jours après, Fabert, se rencontrant avec M. de Thou, voulut le décider à rompre une association qui devait lui être fatale. Pour l'entretenir librement, il l'emmena dans la campagne, sur le bord d'un ruisseau où. tous deux s'assirent, et là, avec une conviction qu'il puisait à la fois dans la droiture de son esprit et dans la tendresse de son cœur, il le supplia de se retirer de la conspiration et de se mettre à l'abri en cherchant à l'étranger un asile au moins momentané. Il pensa l'avoir convaincu , mais malheureusement il se trompait. De Thou n'écoutait plus la voix de la raison.

Cependant, au moment où le grand écuyer se flattait d'un succès complet et prochain, l'amitié du roi faisait place à un éloignement voisin de la haine. Il en eut la preuve dans une occasion à laquelle notre héros n'était pas étranger.

« ... Or voici, dit Tallemant des Réaux, comment on découvrit que le roi n'aimait plus M. le grand. Un jour, en présence du roi, on vint, à parler de fortifications et de sièges. M. le grand disputa long-

temps contre Fabert, qui en savait un peu plus long que lui là-dessus. Le roi lui dit : « Monsieur le grand, vous avez tort, vous qui n'avez « jamais rien vu , de vouloir l'emporter sur un homme d'expérience. » Ensuite il dit assez de choses à M. le grand sur sa présomption, puis il s'assit. M. le grand, enragé lui alla dire sottement: « Votre Ma- « jesté aurait bien pu se passer de me dire tout ce qu'elle m'a dit. » Alors le roi s'emporte tout à fait. M. le grand sort, et, s'en allant, il dit tout bas à Fabert : « Je vous remercie. Monsieur Fabert, » comme l'accusant de tout cela. Le roi voulut savoir ce que c'était ; Fabert ne le lui voulut jamais dire. « Il vous menace, peut-être? dit le roi. — Sire, « on ne fait pas de menaces en votre présence, et ailleurs on ne les « souffrirait pas. Il faut tout vous dire , Fabert : il y a six mois que « je le vomis (ce sont les propres termes du roi). Il n'y a pas d'homme « si perdu de vices ni si peu complaisant. C'est le plus grand ingrat « du monde : un royaume ne suffirait pas à ses dépenses. »

« Fabert donna avis de tout ceci au cardinal. M. de Ghavigny, que celui-ci envoya le trouver, ne pouvait croire ce qu'il entendait. Cela donna courage au cardinale »

Quelques jours plus tard Chavigny apportait au roi, de la part du cardinal, un paquet qui devait précipiter le dénouement du drame. C'était la copie du fatal traité par lequel les conspirateurs avaient fait intervenir l'étranger dans leurs trames criminelles. On n'a jamais su exactement comment il se l'était procuré. Fabert était dans le secret; seul avec Chavigny il aurait pu éclaircir le mystère , mais il ne le trahit jamais.

Le roi n'hésita plus à livrer celui qui avait été son favori à la vengeance des lois. Un crime contre la France ne pouvait pas rester impuni. L'ordre fatal fut donné le 12 juin au soir. Cinq-Mars et de Thou furent arrêtés; le premier fut envoyé au château de Montpellier, le second à celui de Tarascon, et les maréchaux de camp de l'armée d'Italie reçurent l'ordre de se saisir de leur général, le duc de Bouillon. Le roi et le ministre se revirent à Tarascon, et leur réconciliation se scella presque dans les larmes.

Il était encore un autre coupable , le misérable Gaston ; mais il souscrivit à toutes les conditions qu'on lui imposa, livra tous les secrets de la conspiration, et, en échange de cette humiliation, obtint le pardon de son frère.

Le 8 août 1642, une déclaration royale adressée aux parlements, aux ambassadeurs et aux bonnes villes faisait connaître à la France les détails du drame qui s'était passé.

«... Nous avons eu connaissance que le dérèglement de ce mauvais esprit l'avait porté à former un parti en notre État; que le duc de

1 Tallcmant des Réaux, t. Il , p. 62.

Bouillon devait donner entrée aux étrangers en notre royaume par Sedan ; que mon frère, le duc d'Orléans, devait marcher à leur tète... Cette connaisssance nous fit résoudre de faire arrêter le duc de Bouillon , et Dieu bénit tellement nos résolutions que ledit duc fut trouvé caché dans du foin , où il s'était mis, pour pouvoir ensuite se sauver dans le "Milanais... »

Richelieu tenait beaucoup plus à la capitale du duc de Bouillon qu'à sa tête ; l'une devait sauver l'autre. Mais pour cela il fallait l'effrayer. Le jour même où paraissait la déclaration royale , il donnait à Mazarin des instructions rédigées de telle façon qu'il est aisé d'y voir combien la mission confiée à son agent était bien préparée et laissait peu de place à son initiative. « Le roi, lui disait-il , pense avoir Sedan plus sûrement en châtiant le duc qu'en lui pardonnant, parce que sa punition comportera la confiscation de tous ses biens. »

Mazarin va trouver Frédéric-Maurice, retenu dans les prisons de Lyon, et l'interroge en laissant s'ouvrir devant lui les plus menaçantes perspectives. Le 3 septembre, la combinaison a réussi pleinement, et Richelieu écrit à Ghavigny :

« ... M. de Bouillon a confessé tout ce qu'il faut, de son propre mouvement et par sa repentance, pour se faire couper la tête. Maintenant il demande grâce au roi, moyennant qu'il lui remette la place de Sedan. Tous les serviteurs du roi jugent qu'il la lui doit accorder , et, si ce dessein succède, ils sont ravis de la bonté de Dieu envers la France.

« Pour le faire réussir, ledit duc estime qu'il faut aucunement tromper sa mère et le peuple de Sedan , se conduisant en sorte qu'ils croient qu'on ne doit faire aucun changement en ce qui est du gouvernement public de la ville, ni des prêches, écoles et séminaires qui sont pour les protestants de Sedan.

« Il estime qu'il faut mettre là un gouverneur merveilleusement sage pour se bien conduire avec les habitants et avec sa mère... Il croit qu'il faut une garnison forte.

« J'estime que l'homme le plus propre qu'on puisse mettre en cette charge est Fabert, ayant à mon avis toutes les qualités requises pour adoucir les aigreurs d'une femme et d'un peuple , qui d'abord seront affligés de se voir soumis à une domination sous laquelle ils appréhendent du changement pour leur religion.

« Je crois que le roi doit envoyer commander aux onze compagnies des gardes qui sont à la Mothe d'aller droit à Rethel, et nous envoyer ici un ordre secret auxdits gardes pour faire ce qui leur sera ordonné.

« Si le roi approuve le sieur Fabert, il me commandera de l'envoyer quérir, et je l'enverrai en poste trouver mondit sieur cardinal... »

Quatre jours après, le secrétaire d'État des Noyers répondait à Richelieu : « Le roi a parfaitement bien reçu la proposition de M. Fabert pour Sedan. »

Pendant que s'agitaient ces graves questions qui devaient avoir tant d'importance pour l'avenir de Fabert, ce dernier, reçté à l'armée après le départ du roi, était occupé à remplir une mission qu'il avait reçue de ce prince. La principauté de Bombes, voisine de la Savoie, appartenait à M"® de Montpensier, des domaines de laquelle la garde noble était entre les mains du duc d'Orléans, son père. Tenant à s'en rendre maître, Louis XIII avait chargé Fabert de s'emparer de Trévoux, capitale du pays, et, dans ce but, avait mis sous ses ordres les compagnies des gardes et les chevau-légers de Villeroy.

Fabert a décidé de s'empare de la ville par surprise ; il part au commencement de la nuit et prend un paysan du lieu, avec lequel il cause, qu'il trouve intelhgent et qu'il s'attache par l'appât d'une forte récompense. Il laisse ses soldats à une petite distance de Trévoux, où, du reste, nulle précaution militaire n'a été prise, et, accompagné de trois hommes seulement, se présente avec le paysan à la porté de la ville. La nuit était encore noire, et la barrière était fermée. Le paysan demande avec de grandes plaintes la permission d'entrer dans la place pour chercher un médecin que réclame sa femme en danger de mourir.La sentinelle, sans défiance, ouvre le guichet et va appeler le chef du poste pour qu'il reçoive la requête. Fabert, suivi de ses hommes, se précipite dans le poste après avoir appelé son détachement au moyen d'un signal convenu. Les gardes de la porte, terrifiés, se rendent sans résistance. Fabert dispose ses soldats dans les carrefours, prend possession des postes, et va signifier aux officiers de la ville que c'est le roi qui est désormais leur maître. Lorsque le jour paraît, les bourgeois reçoivent l'ordre de déposer leurs armes. Un règlement de police leur est donné pour garantir leur sécurité, et, dès le lendemain, sans qu'une goutte de sang ait été versée, Fabert regagne l'armée, ayant rempli, d'une manière aussi heureuse que complète, les instructions qu'il avait reçues.

Le 9 septembre, il assistait à l'ouverture des portes de Perpignan, et voyait avec bonheur cet événement assurer la réunion définitive du Pioussillon à la France. Trois jours après, Richelieu écrivait à Louis XIII : « Votre Majesté aura à la fois deux nouvelles bien différentes. L'une est la reddition de Perpignan... L'autre est la condamnation et l'exécution de M. le grand et de M. de Thou. Ces deux événements montrent combien Dieu aime Votre Majesté... »

En môme temps Fabert recevait du secrétaire du cardinal une lettre ainsi conçue : « Son Éminence m'a non seulement commandé de vous écrire , mais encore de vous assurer de son souvenir. Elle ne doute pas aussi de votre affection. De tous ses chagrins celui de ne pas vous voir

auprès d'elle n'est pas le moindre. Je ne vous dirai pas les raisons de son souhait. Ne manquez pas de lui en témoigner votre reconnaissance par le courrier que je vous ai dépêché, et prenez la poste pour vous rendre auprès d'elle. »

Bien qu'atteint en ce moment d'une fièvre assez forte , il se mit immédiatement en route, et joignit le cardinal, le 19 septembre, à Marcigny près de Roanne. Aussitôt qu'il sut son arrivée, Richelieu demanda à le voir, et, le faisant passer dans la ruelle de son lit, il lui dit d'une voix assez basse pour ne pas être entendu de ceux qui étaient auprès de lui : « Je vous prie de ne témoigner, ni par vos paroles ni par votre attitude, que vous avez lieu d'être satisfait de ce que j'ai à vous dire. Le roi vous donne le commandement en chef de Sedan. J'en ai une joie parfaite, que je vous témoigne de tout mon cœur. La grâce qu'il vous accorde vient de son propre mouvement ; mais je veux prendre soin de ce qui regarde l'utilité de votre charge, car je vous connais si désintéressé que, si nous vous laissions faire, il ne vous resterait pas de quoi vivre en gouverneur. Nous assurerons à M'"" Fabert mille écus par mois pour l'entretien de votre maison. Gomme vous n'avez ni beaux meubles ni vaisselle d'argent. Sa Majesté vous fera donner dix mille écus pour vous en fournir. Le roi vous dira d'autres résolutions qu'il a prises lorsque vous aurez tout réglé à Sedan. Vous aurez la nomination de toutes les charges et de celle du conseil souverain qui est dans cette ville. Gomme la place n'a rien à craindre, cela ne vous empêchera pas d'être encore près de nous et de servir ailleurs au besoin. Je ne vous dirai rien de la conduite que vous devez tenir à l'égard des calvinistes , qui sont en grand nombre à Sedan et qu'il faut ménager. Vous êtes trop prudent pour avoir besoin de mes avis sur un point si important , et je suis convaincu que , pour les intérêts et le service du roi, il suffit que Fabert soit gouverneur de Sedan. Allez recevoir votre nomination de la bouche du roi, qui se fait un plaisir de vous donner ce gouvernement. Adieu, aimez-moi toujours, et ne dites rien à personne de ce que je viens de vous apprendre. »

Le roi pouvait disposer du gouvernement de Sedan ; quatre jours auparavant, dans sa prison de Pierre-Encise, Frédéric-Maurice avait signé entre les mains de Mazarin le traité par lequel il se dépouillait de sa souveraineté et écrit au fidèle Briquemault, gouverneur de Sedan , l'ordre de licencier sa garnison et de remettre la place aux autorités françaises. Le jour oi^i cette occupation aurait été accomplie, il devait être mis en liberté et autorisé à se retirer dans tel de ses domaines qu'il lui conviendrait.

Fabert, arrivé à Paris le 24 septembre, se rendit sans retard auprès du roi. Il commençait à lui rendre compte de l'expédition de Trévoux, lorsque Louis XIII l'interrompit : « Il ne s'agit pas de cela, dit-il ; j'ai su votre succès et j'en ai été content. Je vous ai fait venir pour vous

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