‹ Le Maréchal FabertChapitre 37 sur 54 · CONTRE LES TURCS · texte numérisé non relu

CONTRE LES TURCS

A peine Fabert avait-il reçu le bâton de maréchal que l'opinion publique, pleine d'une sympathique admiration pour son caractère et ses services, se plaisait à lui destiner une situation plus élevée encore, où il pût appliquer au bien de l'État ses éminentes qualités d'administrateur et son incorruptible probité. On voulait le voir devenir secrétaire d'Etat, et le poste le plus haut du ministère paraissait celui pour lequel il était fait. La santé chancelante do Mazarin permettait au public ces vues d'avenir.

Arnauld d'Andilly, qui de sa retraite de Port-Royal était loin de se désintéresser des choses de la cour et de l'Etat, se faisait auprès de son ami l'organe du sentiment général. Sur ce point, et pour la première fois, les jansénistes et les jésuites se trouvaient d'accord. Les influences les plus diverses étaient prêtes à se rapprocher et à s'unir pour arriver au même but : faire de ce grand honnête homme le principal régulateur de la monarchie. Mais Fabert mit obstacle au succès de ce mouvement d'opinion en refusant absolument de s'y prêter.

Ce n'était pas l'éclat des honneurs qui l'attirait ; seule la gloire du soldat captivait son âme : la dignité à laquelle il était parvenu avait satisfait son ambition. D'ailleurs, il le sentait bien, son caractère simple et droit, et en même temps vif et raide, ignorant les astuces et les

roueries familières à la cour, ne le prédeslinaitpas aux fonctions qu'on rêvait pour lui. Il le dit d'une façon assez expressive dans les lettres suivantes adressées à Arnauld d'Andilly.

« Sedan, lîi septembre 1G58.

« Lorsque j'ai l'honneur de vous écrire, je le fais avec une ouverture de cœur tout entière , et il me serait non seulement impossible de vous mentir, qui est une chose que j'aurais horreur de faire à qui que ce fût, mais de rien retenir des pensées et des sentiments que j'ai sur les choses dont vous avez la bonté de me dire les vôtres. Cela fait, Monsieur, que je vous dirai que je ne puis rien espérer d'égal à ce que vous dites attendre de moi. Il faut dans le monde ajuster tant de choses ensemble pour en faire quelqu'une qui ne soit pas dépendante du grand courant qui entraîne les actions des hommes! Quand j'aurais dans quelques affaires l'autorité, sans laquelle on est toujours forcé de cédera la manière corrompue d'agir, laquelle est en pratique, je n'ai pas assez d'esprit pour me bien démêler des difficultés que l'on me ferait naître. Cela est une chose assez éprouvée par moi depuis plusieurs années, en tant de rencontres différentes, qu'il ne me reste aucun lieu d'en douter; et mille fois j'ai admiré devoir les oppositions que j'ai rencontrées en agissant, et après l'action de blâme public que j'ai reçu pour des choses^bien faites et utiles à ceux qui me blâmaient, autant qu'indifférentes à moi et à mes intérêts. Je vous assure. Monsieur, que la peine que j'ai eue de me justifier de ce que j'ai fait de bon en cette frontière m'a si fort dégoûté d'entreprendre plus rien que je crains les affaires plus que je ne saurais vous dire ; je connais bien que cela provient de ce que, en agissant pour le bien de quelques-uns, on s'attire contre soi les autres, et que c'est aller contre un torrent furieux que d'aller contj'e ce que font tous les autres; je ne me sens pas assez fort pour ne pas être renversé par de si rudes chocs, qu'il me faudrait souffrir.

« Vous savez mieux que moi que la cour ne voit pas de ses yeux, et que c'est par ses oreilles qu'elle connaît les gens ; aussi, quand chacun parle contre un homme, il faut qu'il succombe, même en réussissant aux affaires qu'il avait entreprises ; et j'ai déjà tant de fois couru ce péril, que vous en seriez étonné si vous le saviez avec les circonstances qui l'ont accompagné.

« Mais, Monsieur, il n'est pas question ici de ma volonté. Quand elle serait d'entreprendre quelque chose, je n'y suis pas destiné. Je ne crois pas qu'on ait de pensée que de se servir de moi en de petites choses, auxquelles cette frontière a besoin d'un homme d'esprit commun et d'un peu d'expérience des choses de ce pays. Voilà, Monsieur, l'éten-

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