REFUS D'ÊTRE CANDIDAT AU MINISTERE
due dans laquelle je me puis mouvoir et laquelle, pour des raisons dites ci-dessus, je serais désolé de voir s'agrandir. »
« 22 décembre 1638.
«... Pour ce qui est de moi, je vous dirai sincèrement que je ne me crois pas tel que vous me peignez. Je sens et connais mes défauts par une longue expérience que j'ai de moi. Dans plusieurs différentes affaires je pourrais, en celles qui dépendraient d'un homme seul, y apporter du soin et du zèle pour le bien public ; mais je ne suis nullement capable de choses de cabales, d'intrigues de partis, d'artifices dont on use, pour faire, par des ressorts cachés, ce qu'on veut faire, sans paraître y agir. Et vous savez , Monsieur, qu'on ne peut aujourd'hui s'empêcher de rencontrer toutes ces difficultés, si l'on veut s'entremettre des affaires publiques... »
« 20 avril 1659.
« Certainement, Monsieur, il s'en manque bien que j'aie de moi l'opinion que vous en avez. Je me connais d'humeur à ne pouvoir agir avec le monde, qui hait la liberté de dire ce que l'on pense et veut en toutes choses être trompé. Un homme sans liaison d'intérêt, sans cabale, sans intrigue, doit fuir tout emploi, si l'on voulait lui en donner, et à plus forte raison doit-il s'empêcher d'en rechercher. Votre modération est un si bel exemple que j'aurais honte de vous paraître présomptueux quand j'aurais le cœur porté à cela.
« Vous faites voir que vous craignez le monde, vous laissez les affaires couler aux mains de ceux qui en mendient les emplois. Vous qui pourriez, parmi eux, arrêter le cours de ce qui a gauchi, avez l'humilité de ne pas vous en croire capable ; et vous jugez d'un homme comme moi, nourri dedans l'infanterie, qu'il pourrait plus que vous. Vous ne pouvez avoir cette pensée !... »
Cependant la paix des Pyrénées allait se conclure , et peut-être Fabert, se voyant mis par elle dans l'impossibilité de gagner désormais de la gloire militaire, allait-il se montrer plus docile aux suggestions de l'ardent entremetteur de sa fortune politique. Arnauld l'espérait sans doute, et il se préparait à faire vibrer de nouvelles cordes et à invoquer d'autre.raisons pour venir à bout de cette intraitable modestie, lorsque son ami lui ouvrit des horizons imprévus, vers lesquels il se portait avec une passion véritablement juvénile.
Ce n'était rien moins qu'un projet de croisade contre les Turcs qui sortait tout armé de cet ardent cerveau. Le chrétien fervent, l'insatiable guerrier, le prudent politique et, nous oserions presque ajouter, le voyant inspiré, avaient contribué à faire naître chez lui cette grande
pensée, dont la réalisation eût sans doute été une gloire de plus pour la France, ce soldat de Dieu. Peut-être eût-elle eu aussi, au point de vue de la tranquillité future de l'Europe, d'incalculables résultais.
C'est le maréchal lui-même qui va développer son dessein dans quelques-unes de ses lettres à Arnauld.
« Sedan, le 11 mai 16S9.
«... Avant que de mourir j'ai fort dans la tête de faire un voyage contre le Turc. La paix que voilà, établie entre la France et l'Espagne, me doit persuader que ceux de mon métier sont désormais inutiles au roi. Je suis tout à fait résolu, si Sa Majesté veut envoyer une armée à Venise , de demander d'y aller. De là l'on peut, tout le long de la côte de la mer et de la Dalmatie, entrer dans l'empire ottoman, et l'on aurait des vivres d'Italie, n'y ayant que le golfe à passer. En France, on serait délivré de ceux qui viendraient, avec joie, avec moi pour conserver les emplois où ils sont. Et s'ils étaient cassés, ils pourraient dans les provinces, près des princes et des grands seigneurs, souffler une révolte qui serait d'autant plus dangereuse qu'elle serait soutenue par des gens aguerris s'il y en a au monde ; je crois être obligé à ceci par les grâces que j'ai reçues de Dieu.
« Je n'ai plus que peu de temps à vivre, je voudrais le passer en servant contre les ennemis de Jésus-Christ. »
A cette ouverture, attendant probablement une approbation ou des objections, d'Andilly ne fait pas de réponse. Fabert lui écrit de nouveau sur le même sujet, quelques jours plus tard.
ft 28 juin 1659.
« J'ai écrit à Son Eminence..., et le désir de faire ce voyage m'a tellement gagné l'esprit que je ne puis penser qu'à cela. Ceux qui voudraient continuer la guerre trouveront là à la faire pour Dieu. J'ai tant vécu, et si heureusement, que j'ai à espérer que je pourrais mourir en travaillant pour sa gloire. »
« 8 juin 1659.
« Je n'ai encore reçu nulle réponse de Son Eminence sur la proposition que je lui ai faite pour le secours aux Vénitiens, Je vous confesse que je ne sais d'où peut venir le désir violent que j'ai pour cela, n'en ayant jamais eu le moindre pour quelque emploi que ce fût , et m'élant toujours laissé aller aux ordres que l'on me donnait. Jusqu'à ceci, de ma vie je ne m'étais proposé pour aucune chose. »