LUI
Depuis la perte qu'il avait faite de la maréchale , la santé de Fabert était restée profondément ébranlée. Au mois de mai 1661 , il s'était vu atteint à la fois « de mal d'estomac, d'une fluxion de poitrine, de défaillance de cœur et d'une si extrême faiblesse qu'il se sentait incapable de la moindre chose ^ ». Il ne se remit qu'imparfaitement d'une telle secousse, et dut passer l'été à la campagne, à Baricourt, dans un air plus vivifiant que celui de la ville. Son tempérament , épuisé par tant de fatigues, tant de blessures, une vie si active et si laborieuse sans un jour de repos , depuis près d'un demi-siècle, n'était plus de force à réagir contre les effets de la douleur et de la maladie.
A une extrême délicatesse de poitrine se joignait une fièvre lente qui, en usant ses dernières forces, l'avertissait que le terme de sa carrière n'était pas éloigné. Il le sentit mieux que les hommes de l'art eux-mêmes , et envisagea avec une sereine tranquillité d'âme, et surtout avec une résignation profondément chrétienne, l'approche de ce moment fatal. La mort n'avait rien qui pût l'effrayer; il l'avait souvent vue de près sur les champs de bataille, et il était coutumier du sacrifice de sa vie. Cette vie, du reste, avait perdu pour lui son charme principal depuis que sa chère compagne dormait en l'attendant sous l'autel des Capucins de Sedan : l'idée de la revoir en un monde meilleur lui était douce et consolante.
1 Mém. du président Mord.
2 Lettre à Arnauld du 8 mai.
Ses enfants, il est vrai, étaient bien jeunes et avaient pour longtemps encore grand besoin de son appui ; mais il plaçait une juste confiance dans la tendresse éclairée de sa fille aînée , et comptait sur elle pour veiller à l'établissement de ses sœurs. L'avenir de son fils aîné était assuré par la survivance du gouvernement de Sedan, et c'était lui qui se chargerait de la carrière de son jeune frère. Du reste, il avait les plus sûrs et les plus dévoués des amis auxquels il pourrait sans crainte confier tous ces chers intérêts.
Mais il était, nous le savons, une autre pensée qui remplissait son cœur d'une véritable anxiété ; c'était celle de laisser inachevée la grande œuvre de la réunion des deux Églises, alors qu'il avait pu se flatter de l'espoir d'arriver à sa prochaine réalisation.
Le touchant accord qui s'était manifesté dans la conférence du 17 avril lui avait, en effet, inspiré une douce confiance; aussi, bien qu'il sentît que ses heures était comptées, ne voulait -il pas désespérer encore. Mais il fallait qu'il se hâtât de porter les derniers coups, car son état de santé s'aggravait d'une manière aussi sensible que rapide.
Le 10 mai, cet état était devenu tel, sous l'influence d'une inflammation de poitrine compliquée d'un violent accès de fièvre , qu'il avait dû garder le lit. Le 13, il jugea qu'il était temps de mettre ordre à sa conscience, et le 14 au matin, ayant fait célébrer la messe dans sa chambre, il reçut la sainte communion, qu'il voulut aller prendre à genoux des mains du prêtre, malgré sa grande faiblesse. Il demanda ensuite l'extrême-onction, disant qu'il ne fallait pas attendre qu'un malade fût à la dernière extrémité et eût perdu connaissance pour lui administrer un sacrement si salutaire. Le curé de Saint-Laurent le lui apporta le lendemain.
Après s'être associé avec une piété profonde aux cérémonies et aux sentiments de l'Église, et avoir publiquement demandé à Dieu le pardon de toutes les fautes de sa vie, il fit venir ses domestiques, les embrassa et les bénit, puis s'entretint avec ses amis de la certitude d'une vie future et du bonheur des justes dans l'éternité. Il s'occupa ensuite à détruire beaucoup de papiers et de notes qu'il ne voulait pas laisser subsister après lui, par un sentiment qui tenait à la fois de la prudence et de la charité.
Il revint alors à son projet de la réunion des deux Églises , et exprima son regret de mourir avant d'avoir pu la faire complètement réussir.
« C'est la seule raison qui me fait regretter la vie , disait-il au président Morel. Mais je compte que vous continuerez mon œuvre avec zèle et que Dieu la bénira. Du reste , j'ai pleine confiance dans les dispositions de ceux de la religion. Je vous conjure d'écrire au P. Adam de venir achever ce qu'il a commencé avec tant de suc-
ces, et OÙ il y va de la gloire de Dieu, du salut du prochain et du service du roi. »
Le président ne put pas lui dissimuler qu'il ne mettait pas la même confiance que lui dans les dispositions, des prolestants. « Eh bien! s'écria le maréchal, faites venir les minisires et les principaux de la religion; en leur disant un dernier adieu, je leur parlerai en votre présence. »
Il fut convenu que ce serait pour le lendemain. Le récit de cette scène émouvante a été tracé par un des témoins oculaires; nous ne croyons pouvoir faire mieux que de le reproduire presque intégralement ^
« Le mardi 16 mai 1662, veille du décès de M^' le maréchal de Fabert, gouverneur de Sedan, mondit seigneur ayant mandé près de soi, environ sur les six heures du soir, MM, les officiers du conseil souverain, les membres et quelques-uns des principaux du peuple de la religion P. R., ayant fait ouvrir les rideaux de son lit et les fenêtres de sa chambre , et prié les susnommés de s'approcher pour en être mieux entendu, leur tint à peu près ce discours : '
« Messieurs, je vous ai fait prier de venir ici et désiré de vous voir « pour vous parler des choses importantes qui concernent votre repos « et votre salut. Vous me voyez et je suis dans un élat duquel on ne « revient pas et auquel on doit parler sans fard. Je vous demande « pardon si mon discours est souvent interrompu par l'oppression et c< par la faiblesse. Je suis persuadé que dans cet état vous n'attendez « pas de moi des compliments sur l'affection que vous m'avez toujours « témoignée. Je vous en remercie de bon cœur. Je vous suis bien « obligé des bons conseils que j'ai pris de vous en diverses occa- « sions; aussi me devez-vous cette justice d'avouer que j'ai vécu avec « vous comme avec mes frères. »
« Là mondit seigneur s'arrêta un peu, puis reprit le fil de son discours en cette manière :
« Si j'étais maintenant susceptible de quelques regrets de mourir, « ce serait de laisser imparfaite l'œuvre de la réunion sur le fait de « la religion à laquelle Dieu m'avait inspiré de travailler, il y a vingt a ans, et dès la première année que le défunt roi m'avait honoré de « ce gouvernement. Depuis ce temps je m'y suis tellement attaché « qu'enfin j'estimais voir de la disposition de part et d'autre pour la « conclusion et le succès d'un si pieux dessein. Je vous dis librement « qu'en diverses rencontres je n'ai pas trouvé grand secours du côté « des docteurs... Pourquoi? Messieurs, parce que l'on n'est pas animé « de cet esprit de charité qui tend à l'accommodement; personne ne « veut céder, personne ne veut faire quelques pas à la réconciliation.
» Bibl. nat. ms. fr. 65S7.
« J'espérais ce secours et que je pourrais êlre secondé dans ce « charitable dessein par des personnes qui , pour n'être pas docteurs « en théologie, ne manquent pas pourtant ni de lumières ni d'estime, « et je ne veux pas désespérer que cela n'advienne. Je sais bien qu'un « .homme né et élevé et instruit dans les sentiments de ceux de la rec< ligion les change et les fléchit malaisément pour se ranger à l'Eghse « catholique. Si cela est vrai des particuliers, il l'est encore plus de « ceux qui ont passé par les mains des docteurs: plus de science, « plus de résistance. Mais, Messieurs, faisons quelque chose pour la « gloire de Dieu et pour le repos de vos familles. Nous ne sommes « pas si différents en croyance qu'on le veut faire croire.
« Avant que j'eusse toute la connaissance que j'ai voulu prendre (( de la vôtre, on m'avait fait entendre que vous étiez des déloyaux, « des gens sans crainte de Dieu, sans loi, sans foi, ennemis du roi et « de l'État. J'avais été nourri et je sortais de la main et de la tutelle « d'une mère qui m'avait élevé et confirmé dans ce sentiment, tou- « chant vous et votre religion. Dans tous ce temps, il ne s'est offert « aucune occasion de nuire à ceux qui tenaient votre croyance en la- « quelle je ne me sois porté avec chaleur, comme ennemi de ceux « que j'estimais ennemis de Dieu, du roi et de l'Etat. Je me suis ren- « contré en divers sièges des places qui tenaient pour les hugue- « nots (c'est ainsi qu'on les appelait). J'y ai reçu diverses blessures. « Jugez, Messieurs, si dans cet état et dansée préjugé je pouvais vous « aimer.
« Depuis, le roi défunt m'ayant honoré de ce gouvernement, et par « ce moyen engagé de vivre avec vous, j'ai voulu connaître cette « affaire à fond et si ce qu'on m'avait dit de vous était vrai ou sup- « posé. Je me suis instruit, j'ai pris connaissance de votre croyance, « non par la voie de la dispute, qui ne produit jamais que de mau- « vais effets, aigrit les esprits et nourrit la haine, mais par celle des « entretiens et devis familiers que j'ai eus avec vous. Enfin j'ai trouvé « que nous étions d'accord pour le regard des points principaux et « qui font l'essence de la religion, que vous croyez comme moi, que « je crois comme vous.
« ... Hé ! Messieurs, que nous reste-t-il plus que vous ne reveniez « à nous ? Si l'Eglise a souffert quelque chose dans les mœurs qui ne « fût raisonnable , il le faut ôter ; il y faut pourvoir, si cela n'est déjà « fait. Otons l'aigreur de nos esprits, considérons sans passion les « choses qui se passent dans l'une et l'autre des religions. Mais que « ce soient considérations charitables et qui n'aient pour fin princi- « pale que de lever l'empêchement qui nous sépare.
« ...Vos pères, IMessieurs, se sont soustraits de l'Eglise sous pré- « texte de scandale qu'ils disaient être au gouvernement d'icelle. La « chose était ou elle n'était pas; mais quoi qu'il en ait été, c'était,
« à mon sens, un faible sujet pour en sortir et se séparer de sa comte munion. 11 fallait s'en plaindre pa-r les voies et par des moyens « convenables, peut-être y aurait-on apporté le remède, à la bonne a heure; peut-être aussi que non, et en ce cas il fallait se consoler a d'un mal qu'on aurait pu empêcher et dont on n'aurait déchargé sa « conscience. Mais il n'en fallait jamais venir à la révolte et au scan- « dale fait à l'Eglise, en sortant, comme vos pères ont fait, de sa « communion.
« Souvenez-vous, Messieurs, que Jésus-Christ a dit qu'il faut que « le scandale advienne, mais malheur à celui par qui il advient!
« Messieurs, pensez à vous ; je m'en vais à Dieu; ce qui m'a mû à « cette entreprise pour la réunion , n'est pas pour aucun avantage « temporel que j'en espère, mais pour la seule gloire de Dieu, votre « salut, votre repos et la tranquillité de l'État. Après tout, les exem- « pies des guerres de religion vous doivent avoir faits sages. Vous ce savez qu'elles n'ont servi qu'au trouble de l'État et à l'emportement « des personnes intéressées en leur particulier. Il faut prévenir les « funestes accidents qui en peuvent arriver par un sentiment d'inté- « rêt, de conscience et de charité. La division des opinions, en fait « de la religion, est ordinairement dangereuse. C'est une matière fa- « cile à émouvoir les peuples ; l'intérêt de la conscience les mène « bien plus qu'aucun autre; il y faut pourvoir, il y faut mettre la (( bonne main.
c( Donnez quelque chose à mes semonces, donnez quelque chose à « votre repos. J'en parle et je vous en prie par l'affection que j'ai « pour vous et que je vous dois comme à mes amis , qui avez coopéré « comme moi au service du roi et de l'État, en qui j'ai reconnu en « tout temps et de toutes parts une fidélité tout entière et toujours a légale. Pensant à cette réunion , je n'ai pensé et ne pense qu'à vous « faire du bien ; vos intérêts m'ont touché plus sensiblement, je puis « le dire, que ceux de mes enfants.
« Vous savez, par un exemple de fraîche date, que j'ai hasardé « toute ma fortune et l'ai mise en compromis pour ne pas vous aban- « donner et pour maintenir les officiers de la religion, et leur faire « trouver dans le présidial que le roi veut établir en ce lieu, l'équi- « valent de leurs offices et de leurs charges. L'affaire est en bon état, « dont je loue Dieu.
« ]\Iessieurs, pensez au nom de Dieu , à ce que je vous dis : j'ai vécu « et je meurs dans l'Église, l'Église romaine, l'Église ancienne et « catholique , de laquelle vos pères se sont soustraits sans aucun raice sonnable prétexte, au moins qui me soit connu. Nous tendons à une ce même fin, allons-y par les mêmes moyens. Vous êtes un peuple « conjoint par un lien d'intérêt de conservation et d'amitié, soyez-le « par une conformité de sentiment pour le fait de la religion. Le roi
« souhaite cette réunion ; donnez-lui ce contentement, faisons qu'à « Sedan le Dieu qu'on y adore soit servi d'un même culte.
« Hé, Messieurs, mettez la bonne main à cette réunion ; n'employez « pas pour y réussir les subtilités de la science ni les chicanes de « l'école; vous n'y réussirez jamais par cette voie, mais allez-y de a bonne foi...
« Dieu bénira votre dessein. Vous y trouverez votre salut; vous ferez, « par un si bel exemple, un service notable à l'État; vous attirerez « sur cetle ville, sur vous et vos familles les bienfaits du roi. L'Église a vous fera part de ses bénédictions temporelles comme à ses enfants. « Cette ville et les familles qui la composent ne sont pas en tel état ce qu'aucune d'elles n'ait besoin de quelque secours ; un père de fa- « mille chargé d'enfants pourra y pourvoir pour peu de chose par le « moyen des bénéfices de l'Église et l'aide des couvents. Vous voyez « la difficulté présente d'obtenirfdes charges en cour pour ceux de « la religion ; cela me touche , cela me fait mal au cœur. Vous ôtez « tous prétextes, vous levez tout empêchement par le moyen de la réu- « nion. Je vous exhorte encore une fois, Messieurs, d'y travailler plus « fortement que jamais; principalement vous, messieurs les minis- « très ; mais que ce soit avec l'esprit de la charité et une parole sin- « cère, et Dieu l'animera de sa grâce ! »
« Ce discours, prononcé dans une si belle et si naïve expression par un si grand et merveilleux homme, mais pressé d'une extrême douleur et abattu de faiblesse, attira les larmes de tous les assistants, et les réduisit au point de ne pouvoir répondre que par des paroles entrecoupées de soupirs et de sanglots.
« MM. de Ghadivac et d'Ozane dirent, au nom de tous, qu'ils étaient bien persuadés que mondit seigneur n'avait jamais eu de pensée qui ne tendît au bien de l'État; qu'ils espéraient que Dieu leur ferait la grâce , en le faisant revivre, de voir du succès à ses bonnes intentions. MM. de Saint-Maurice et le Vasseur répondirent de même, et, ce dernier ayant ajouté qu'il avait beaucoup travaillé à ôter l'aigreur des esprits et qu'il y apporterait tous ses soins, mondit seigneur, ayant jeté les yeux sur lui, lui dit : « Me le promettez-vous , Monsieur, « me le promettez-vous? » Mondit sieur le Vasseur lui répondit : « Oui, Monseigneur ! » dont mondit seigneur témoigna beaucoup de satisfaction.
« Sur cela, quelques-uns de la compagnie s'avancèrent et reçurent, en particulier, de mondit seigneur sa bénédiction. On sortit ensuite, et chacun rendit un témoignage visible d'avoir été tout à fait touché de ce discours. »
Cette scène émouvante avait extrêmement fatigué le maréchal ; cependant, après un peu de repos, il voulut encore écrire une dernière fois à son digne ami M. Voisin, et, ayant fait appeler son secrétaire,
il lui dicta une lellre tout pleine d'amitié et de confiance. Dans cette lettre , il lui recommandait très vivement l'avenir de ses enfants et tout spécialement le choix des mariages qu'ils pourraient contracter, lui demandant de n'accepter que « des sujets fidèles et agréables au roi et qui aient pour ses filles des égards et de la conduite ».
Dans l'après-midi du 16, un redoublement de fièvre amena un transport au cerveau qui dura deux à trois heures. Au moment où il se dissipait, son fidèle et dévoué serviteur, son homme de confiance et envoyé ordinaire, M. de Termes, arriva de Paris, où il était allé traiter auprès du roi la question du présidial. Ce fut pour le malade une grande cause de joie. « Puis-je espérer, lui demanda-t-il, de mourir dans les bonnes grâces du roi ?» De Termes lui assura que Sa Majesté avait accédé de bon cœur à sa demande en faveur des religionnaires, parce qu'elle avait la conviction que cette demande n'était faite que dans l'intérêt de leur retour à l'unité catholique. Fabertlui parla alors de ce projet et des espérances qu'il fondait sur sa prochaine réalisation.
Il pria M. de Termes d'accepter d'être le tuteur de ses enfants, et de consacrer à leurs intérêts le zèle si constant qu'il avait apporté à ceux de leur père. MM. Voisin de Créquy et de Noailles devaient être ses conseils et ses appuis dans l'œuvre, peut-être difficile, de la conduite et de l'établissement de quatre enfants encore si jeunes. Il lui donna ensuite, avec une présence d'esprit et une liberté de jugement extraordinaire dans l'état où il se trouvait, des appréciations d'une justesse frappante sur les personnes avec lesquelles il aurait sans doute affaire en sa qualité de représentant du chef de famille. Il le garda ainsi fort tard dans la soirée, puis le renvoya pour essayer de goûter un peu de repos.
Le lendemain matin, de Termes, entrant dans les appartements du marchai, le trouva qui se promenait seul dans la galerie. Il le félicita de l'amélioration qui semblait s'être produite. Le maréchal lui répondit qu'il n'y fallait pas compter.
« Je vous jure, ajouta-t-il , que je me regarde comme un forçat qui a longtemps ramé dans une galère ; s'il trouve une occasion de rompre sa chaîne et de se procurer la liberté , il en profite pour s'échapper. Mais si cet homme, après avoir fait deux à trois lieues, rencontre le comité, et si on le ramène à la chaîne , quel chagrin pour ce malheureux 1 Monsieur, le monde est ma galère, j'y ai longtemps ramé, j'ai eu bien de la peine. Quoique Dieu ait permis que je me sois élevé, ce n'a pas été sans beaucoup souffrir. Je crois être sur le point de sortir de cette galère ; si quelqu'un m'assurait du contraire , je m'imaginerais avoir trouvé un comité qui voudrait me remettre à la chaîne. »
Se trouvant fatigué, il entra dans sa chambre et donna à M. de
Termes des instructions particulières, les unes pour son fils aîné, qu'il désirait voir faire l'apprentissage des armes sous le maréchal de Gréquy, et les autres pour M"° d'Esternay, la seule de ses filles qui fiit près de lui en ce moment, et de laquelle il avait reçu, malgré son jeune âge, les soins les plus louchants. Il recommandait qu'on la laissât, ainsi que son autre sœur, suivre sa vocation sans lui imposer ni un état religieux, pour lequel il ne la croyait pas faite, ni un mariage qui ne fût pas selon son cceur. Puis, ses derniers devoirs de famille remplis, il dit à son ami : « La fièvre et l'oppression augmenlent, je touche à ma dernière fin ; laissez-moi me recueillir pour ne plus penser qu'à rendre mon esprit à mon Créateur. »
De Termes savait que rien ne paraissait au maréchal plus fâcheux que cet empressement désolé , ces pleurs et ces cris bruyants qui se manifestent le plus souvent autour d'un lit de mort.
Il lui avait entendu dire que « en un pareil temps on ne saurait trop se recueillir en soi-même pour demander à Dieu pardon de tout son cœur et de toutes ses forces, pour se reconnaître très coupable et très criminel devant sa divine Majesté , et passer ainsi en sa présence ».
Il se retira donc, ne laissant auprès du maréchal mourant qu'un de ses valets de chambre et son fidèle chirurgien, la Rivière, qui depuis trente années ne l'avait pas quitté. Le maréchal demanda ses lunettes et son livre d'heures et fit tirer ses rideaux. Quelque temps après, la Rivière, s'étant approché doucement, vit son maître à genoux, le dos appuyé contre le dossier de son lit et lisant avec recueillement. Un peu plus tard, ayant entendu deux ou trois soupirs, il s'avança de nouveau et trouva le maréchal immobile dans la même position ; son livre était posé près de lui, ouvert au psaume Miserere. La Rivière lui prend la main, interroge son cœur ; il ne battait plus.
Ainsi mourut de la mort des justes, le 17 mai 1662, à dinq heures du soir, Abraham Fabert, âgé de soixante-trois ans, dans sa cinquantième année de service militaire.
Conformément à ses intentions, son corps fut porté, sans aucune pompe, dans l'église des capucins hibernois, et déposé sous le maître-autel à côté de celui de Claude de devant.
Voici ce qu'ajoute une tradition dont nous ne garantissons pas l'exactitude, mais que aous souhaitons être vraie. Louis XIV, en apprenant le danger que courait son illustre serviteur, aurait dit à M. de Termes, partant pour lui fermer les yeux, qu'il l'autorisait à revêtir sa dépouille mortelle de ce cordoïi du Saint-Esprit qu'il avait, avec tant de grandeur, refusé de son vivant. Le corps du maréchal aurait été, conformément à cette haute décision, orné du cordon bleu, après avoir été enveloppé de bandelettes odorantes et revêtu du manteau et des autres insignes de sa' dignité. Et ce fut, dit-on, en cet état
que, un siècle et demi plus tard, les profanateurs de 1793 devaient le trouver quand, sur une molion du club des Jacobins, ils l'arrachèrent du caveau où il reposait pour aller le jeter, avec sa chère compagne, dans un trou creusé au milieu de l'ouvrage à cornes des Capucins.
Fabert, homme public, soldat, général, administrateur, nous est connu. Essayons d'étudier en lui l'homme au point de vue moral. Ce n'est pas dans sa correspondance officielle que nous le chercherons. On pourrait penser que sa sincérité ordinaire trouve là quelque obstacle à se manifester librement, et que Vhomme vrai ne s'y laisse pas voir tout entier. Nous le découvrirons dans ses lettres à ses amis , et particulièrement aux plus nobles, aux plus respectés, à ceux dont l'histoire a écrit les noms en les entourant d'honneurs , à Chavigny après sa disgrâce, à Arnauld d'Andilly dans sa retraite.
Qu'était d'abord l'esprit politique de Fabert vivant dans un temps où la politique faisait commettre tant de crimes et tant de trahisons ? C'est en un seul sentiment qu'il se résume : aimer le roi , servir le roi.
Dans le principe, mal disposé pour la personne de Richelieu, il se tient avec lui sur un pied de réserve, d'hostilité même, parce qu'il a cru savoir par les confidences de Rambures que le roi ne supporte qu'impatiemment son ministre. A partir du moment où, mieux informé , il sent que la gloire et la fortune de son maître sont inséparables du génie du grand cardinal , après une simple explication avec ce dernier, il se donne à lui sans réserve.
Plus tard, il ressent au fond du cœur une véritable antipathie pour le caractère rusé et égoïste de Mazarin. Mais, tel qu'il est, le cardinal est honoré de la confiance du roi ; son autorité paraît à Fabert par cela seul digne de respect et de dévouement, et nul n'a servi avec une plus fidèle ardeur des intérêts qui lui paraissaient liés à ceux de la monarchie.
Un jour, Louis XIII, excédé des oppositions violentes dont son minisire est l'objet, lui pose une question brûlante : « Je sais que mon armée est partagée entre deux factions , les royalistes et liss cardinalistes; pour qui tenez-vous? — Pour les cardinalistes, répond-il fièrement; car le parti du cardinal, Sire, c'est le vôtre. » Fabert est tout entier dans cette simple réponse.
Donc, ce qu'il aime, c'est le principe d'autorité, dont le roi est la plus haute expression ; ce qu'il déteste, c'est l'esprit égoïste d'opposition , qui ne cherche à renverser un ordre de choses où sont peut-être des abus que pour les faire revivre au bénéfice des ambitions rivales ; ce qu'il hait par-dessus tout ce sont les manœuvres hypocrites et déloyales par lesquelles on essaye de parvenir à ce but. Quant à cette extrémité, dont il est plus d'une fois le témoin désolé, qui va jusqu'à faire intervenir au profit d'une cabale une puissance étrangère, disons mieux, ennemie, c'est à ses yeux le comble de l'infamie.
Fabert n'est point, ce que l'on dirait aujourd'hui, imbu des idées nouvelles ; il n'est pas, sous le Rapport des aspirations vers la liberté, le précurseur de son siècle. Le principe de la monarchie absolue, pratiqué de part et d'autre avec patriotisme, répond à toutes ses convictions. Pour lui l'idée du roi s'identifie avec celle du pays , et c'est pour cela qu'il est si affectionné à son maître ; la loyauté personnifie à ses yeux cette France qu'il aime d'un amour passionné.
Au moment des troubles, dans lesquels il craint de voir sombrer le principe de l'autorité royale, si tutélaire à ses yeux, sa correspondance avec de Ghavigny est toute remplie de l'expression de sa patriotique douleur.
Invité à se rendre à la cour, il répond en s' excusant : « ... La vue du désordre qui y règne me rendrait trop malheureux^... » Enfin pas une de ses lettres, à cette époque agitée, ne manque de contenir une invocation à Dieu pour que l'autorité soit rétablie entre les mains du roi , des ministres choisis par lui , et pour que le repos soit rendu à la France. Jusqu'à la fin des troubles, ce qu'il appelle la « confusion des esprits » ne cesse d'être l'objet de son amère affliction.
Tel était Fabert à ce moment de sa carrière, tel nous le retrouvons lorsqu'il approche de sa fin. On sent que le souvenir des troubles de la Fronde est resté pesant sur son cœur. Le 27 mars 1661 , il écrit à Arnauld : a ... De la sorte qu'on m'écrit que le roi s'y prend dans les affaires , il est à espérer qu'il s'en fera le maître , et vous savez quel bonheur c'est à un royaume quand son roi le gouverne. Cela arrivant à la France , j'espère que vous en aurez sujet entier de joie... »
1 Lettre du 21 novembre 1649.
Une autre fois il pose ce principe, fort peu d'accord avec ceux qui, à l'heure présente, régissent 5 peu près tout le monde civilisé, sous le nom de gouvernement représentatif : « Je crois que les hommes ne sauraient composer un grand corps où les choses aillent bien, allant au plus de voix^ »
Mais, si les opinions politiques de Fabert sont de nature, au temps oi^i nous sommes, à soulever d'assez vives réfutations , on ne saurait en dire autant de la manière dont il appréciait la situation et les devoirs des gens chargés de fonctions publiques. Son sentiment intime, conforme à la pratique de toute sa vie, se révèle trop bien dans une de ses lettres à Arnauld pour que nous ne croyions pas devoir la reproduire intégralement.
« Sedan, 28 août 1658.
« Je suis persuadé que l'abus qui se commet dedans les charges vient de ce que ceux qui les possèdent veulent être honorés, par cela seulement qu'ils les ont, et veulent se faire craindre es choses qui les regardent, parce qu'ils ont en main l'autorité du roi. Je suis d'une autre opinion, croyant, il y a fort longtemps, que les charges sont des servitudes qui obligent ceux qui les possèdent à faire ce pourquoi elles sont établies, et qu'on se doit plutôt croire un serviteur public que le maître de ceux de qui il faut qu'on prenne soin, et, pour l'autorité, qu'il faut bien se garder de jamais s'en servir pour l'appliquer à son propre intérêt.
c( Sur cela, vous jugerez s'il peut être vrai ou non que jamais je n'aie eu de nouvel emploi que je n'aie tremblé de crainte de m'en acquitter mal. J'ai cru, commençant une charge, que j'y ferais des fautes parce je n'ai pas les qualités qui y seraient nécessaires, ni une expérience qui fait que l'on s'échappe bien de la plupart des choses que l'on a à finir. J'ai vu ce que chacun demande comme une élévation être pour moi un grand sujet de craindre de tomber dans la honte, ne croyant pas qu'il en soit de plus grande que celle de se charger d'une chose de laquelle on ne peut s'acquitter, et d'avoir de cela pour témoins perpétuels ceux avec lesquels vous avez à vivre et desquels , plus que d'autres, vous voulez avoir l'estime. Je crois encore qu'on a un compte à rendre à Dieu bien grand, d'empêcher l'avantage public en empêchant un homme qui le ferait d'avoir la place que l'on veut occuper indignement.
« Ces choses que j'ai gravées dedans l'esprit m'ont empêché de demander jamais aucune charge par moi ni mes amis, et m'ont donné de la peine lorsqu'on m'en a donné de plus grandes que celles que j'avais,
I Lettre à Arnauld du 10 juillet 1661.
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et m'ont empêché d'avoir aucune joie de l'honneur que Son Éminence m'a obtenu du roi. »
Trois ans plus tard, élevé à une situation de fortune assez haute pour que la tête ait pu lui tourner un peu, comme à tant d'autres, il est plus que jamais pénétré des mêmes sentiments :
«... Quan,t à ce qui est des charges et des dignités, écrit-il le 20 août 1661 , je les crois établies pour servir le public, et que ceux qui les ont doivent se considérer comme les valets de ceux qu'ils croient devoir leur obéir en tout. Celte pensée est toujours dans ma tête, et je ne puis comprendre pourquoi elle n'est pas aussi toujours dans la tête de tous autres. Si Dieu l'y avait mise, et qu'ils sussent l'y garder, tout le monde s'en trouverait bien mieux. »
Un tel langage n'a pas besoin de commentaires. Mais ce qui le rend surtout digne d'admiration , c'est que de tels sentiments aient si fidèlement inspiré, de ses débuts à son couronnement, sans un instant de défaillance, une carrière de près d'un demi -siècle consacrée au service de l'Etat.
Une lettre de Fabert à Arnauld, à la date du 2 juin de la même année , contient encore un passage relatif au même ordre d'idées et qui exprime un sentiment des plus justes et des plus élevés. Il mérite de figurer auprès de ce qui précède :
«... Plût à Dieu qu'on dressât des écoles pour instruire les hommes de ce qu'ils doivent à Dieu et à leur patrie! Le salut se trouverait au premier, l'honneur au second ; lors on verrait au jour la honte qu'il y a de faire à son prochain ce qu'on ne voudrait pas qu'on nous fît à nous, et l'on aurait en horreur tous ceux qui ne préféreraient pas le bien public à l'intérêt particuUer... »
Fabert, sans avoir en lui rien qui ressemblât à de la misanthropie ou de l'aigreur contre personne, n'aimait pas le monde et surtout la cour. On peut supposer qu'il avait gardé un souvenir quelque peu amer des mécomptes éprouvés par lui au début de sa carrière. Quand le maréchal de France , honoré des plus hautes faveurs , se voyait à Versailles l'objet de tous les respects et de tous les empressements, il n'oubliait pas sans doute la hauteur systématique avec laquelle le jeune bourgeois messin, officier de fortune ignoré, s'était vu refuser les postes qu'il était le plus digne de remplir et préférer des gentilshommes, plus nobles par la naissance, mais non par le cœur.
Il faut dire aussi que le défaut naturel dont il ne parvint jamais à se bien guérir, une vivacité brusque voisine de la colère, mais ignorant la rancune , le forçait , à la cour, de faire sur lui-même des efforts qui lui étaient pénibles. En vieiUissant, ce sentiment s'accrut par le dégoût que lui causa le spectacle de toutes les perfidies, de toutes les évolutions, de toutes les trahisons, qu'un temps aussi agité ne manquait pas de produire. La bienveillance du roi ne put réussir à le fixer
à la cour, et les séjours qu'il y fit, toujours motivés par des raisons de service, ne duraient guère que le temps strictement nécessaire au règlement des affaires qui l'y amenaient. Tout en étant bon, cordial et généreux avec les hommes en particulier, il les jugeait sévèrement en général, surtout s'ils étaient de la cour. Déjà on 1649 nous lui voyons professer ces principes quelque peu amers ^
Il fait de vives instances auprès de Ghavigny pour le décider à rentrer aux affaires ; mais ce n'est que pour le roi et pour la France qu'il l'y engage ; il ne veut pas lui laisser d'illusions. « Car ce que j'ai remarqué dans le temps de ma vie, dit-il, me fait dire qu'il semble que parmi les hommes il n'y en ait de bons que pour donner moyen aux autres d'exercer sur eux leur malice. C'est cette opinion que j'ai depuis ma sortie de l'enfance qui m'a empêché de vivre retiré. Car j'ai moins souffert en subissant les tourments de la vie que j'ai menée que je ne l'aurais fait -en assistant en spectateur à l'injustice et à la persécution habituelles au monde. »
L'année suivante , il vient d'être fait marquis et a reçu d'autres faveurs considérables; mais il ne voit pas pour cela le monde sous des aspects plus sympathiques : «... Certes , écrit-il à Ghavigny^, je serais content d'achever ma vie hors le tracas du monde. C'est une chose que j'ai toujours désirée passionnément, car c'est se tourmenter inutilement que de travailler pour le monde. Vous dites que je le méprise parce que je le connais ; vous ne passerez pas trop avant quand vous direz que je le hais pour la même raison. »
On peut s'attendre à ce que ces sentiments se donnent plus large carrière encore dans la correspondance du maréchal avec le pieux solitaire de Port-Royal , avec l'homme qui se déclare à jamais détaché de tous les intérêts de la cour et même de la terre , avec Arnauld d'Andilly. En effet, nous y trouvons à plusieurs reprises des témoignages éloquents du dédain le plus complet pour le monde et ses hiaximes.
«... Quant aux vanités mondaines, écrit-il le 26 août 1656, j'en suis absolument désabusé. Les vains travaux de ces rois d'Egypte, dont il reste encore de si monstrueuses marquas, m'apprennent assez qu'il serait ridicule à un particulier de penser à pousser sa mémoire bien loin dans les temps; et quand on parlerait de lui lorsqu'il ne serait plus, à quoi cela lui serait-il utile ? Vous avez raison de songer à travailler pour Dieu, c'est le seul ouvrage qui trouvera son prix dans l'éternité. Mais il n'est pas commun d'avoir des sentiments si élevés à tous ceux qui haïssent le monde. S'il dépendait de moi j'en serais déjà dehors. Les chaînes qui m'y tiennent ne peuvent être rompues par moi : une main plus forte le fera quelque jour s'il lui plaît... »
1 Lettre du 17 octobre 1649.
2 Lettre du 2 novembre 1650.
Le 2 avril 1659, le même sentiment subsiste, mais il est exprimé avec plus de réserve. Il revient de Port-Royal , où il a goûté dans toute sa douceur la pieuse sérénité dans la retraite en Dieu, et il a passé par la cour, où il a vu se déchaîner toutes les petites mauvaises passions qui y habitent. Sa double impression est résumée en ces termes :
a ... J'ai conçu de ce que j'ai vu dans le lieu où vous êtes un si grand mépris de ce que je puis faire dans le monde, que j'ai bien plus de peine à résister au désir que cela m'a donné d'en sortir, que je ne puis jamais avoir de dessein de m'engager plus que je ne suis à présent. Je suis donc résolu à me tenir ici avec la volonté d'y faire tout mon possible pour suivre mon devoir et attendre avec tranquillité d'esprit ou la mort, ou que l'âge de mon fils me permette de me décharger sur lui de l'emploi que j'ai pour le roi en ce lieu... »
C'est désormais dans ce ton que , jusqu'à la fm de sa correspondance, Fabert parlera du monde et de ses devoirs, sans aigreur, sans blâme ; il le laisse pour ce qu'il vaut et n'a qu'un désir, c'est de consacrer à la réflexion , au calme et à la piété la fm d'une vie qui a été longue et agitée. Dans toute la partie de la correspondance d'Arnauld relative au ministère où il veut voir arriver Fabert, et qu'il le presse d'accepter le cas échéant, il se défend avec modestie, avec douceur, et sans faire aux méchantes passions du monde et de la cour les allusions un peu mordantes qui lui étaient autrefois assez familières .Rien n'est plus digne que le caractère révélé par ces lettres, et il est aisé de sentir que rien aussi n'est plus vrai.
Ce que nous venons de dire de la correspondance de Fabert avec Arnauld d'Andilly nous amène tout naturellement à parler de ses sentiments religieux, car nulle part ils n'eurent occasion de se développer avec plus de sincérité et d'abandon. Ces sentiments étaient ceux d'un fervent chrétien, plein de foi et de simplicité, pratiquant tout ce que l'Eglise ordonne, et mettant la pensée de Dieu dans la plupart des actes de sa vie. On ne peut pas douter que dans ses rapports avec les protestants il n'ait été guidé par le désir de convertir des chrétiens égarés, autant que par celui de réunir des frères désunis.
Mais ce qui montre bien que sa foi était solide et profonde , c'est l'invariable appel qu'il fait aux consolations divines, chaque fois que quelque événement douloureux l'atteint dans ses plus chères affections. Ainsi, le 10 février 1656, il vient de perdre son second fils, perte bien cruelle à coup sûr. « Je prie Dieu, écrit-il à Arnauld, que la perte que je viens de faire soit utile à faire mon salut, et que ma volonté, conforme à celle de mon Maître, attire sur moi les grâces dont mon âme a besoin. »
Après la mort de sa femme son langage n'est pas moins touchante
1 Lettre du 30 mars 16G1.
« Je VOUS suis bien obligé de la bonté avec laquelle vous me parlez sur ma perte. Il n'y a rien que je ne fti'efforce de faire pour vous obéir ; mais, à ne vous pas mentir, je me sens le cœur fort engagé, et ma volonté de guérir de ce que je souffre ne diminue en rien ma douleur. Dieu, qui me l'a envoyée, me donne la grâce de la souffrir sans murmurer, et je la reçois comme un châtiment de mes offenses. C'est en vérité tout ce qui dépend de moi... »
La reconnaissance pour les bienfaits de Dieu et le désir de travailler pour sa gloire éclatent à chaque ligne de plusieurs de ses lettres. Nous l'avons vu plus haut concevoir un projet de guerre contre les Turcs, oii semble vraiment respirer ce souffle à la fois chrétien et guerrier d'oi^i sont sorties les croisades.
Mais nous ne pouvons pas parler des sentiments religieux du maréchal sans faire allusion au rôle qu'il fut sur le point de jouer dans la grande querelle qui divisait alors les catholiques français ; heureusement sa sagesse et sa modération naturelles lui firent éviter la faute de prendre un attitude trop prononcée en un débat plus fait pour exciter la passion des théologiens que celle d'un homme de guerre, fût-il le plus éclairé des chrétiens de son état. Nous voulons parler du jansénisme, dans lequel l'illustre solitaire du Port-Royal, son ami, Arnauld d'Andilly voulait l'entraîner avec lui. Mais cette étude a été faite d'une manière si exacte et si complète par un érudit distiugué* que nous ne pourrions que répéter ce qu'il a dit et sans doute moins bien que lui. Du reste, il faut le dire, l'exposé de ces faits et des tentatives multipliées à ce sujet auprès de Fabert tient plutôt à l'histoire de Port-Royal qu'à celle du maréchal, qui refusa absolument la part active qu'on lui proposait dans la lutte.
Cette résistance de notre héros aux conseils d'Arnauld , à qui il était particulièrement affectionné , paraîtra d'autant plus louable lorsque nous aurons fait voir quelle puissance l'amitié avait sur ce grand cœur.
Fabert fut un incomparable ami. Jamais on ne l'a vu renier dans le malheur un homme auquel il avait donné son affection. Il semblait ,
1 La Vérité sur les Arnauld, par M. Varin ; 2 vol. in-8°. Paris, Poussielgue, 1847, Cf., t. I, p. 44-lOC.
au contraire, que pour lui la disgrâce ne fit que resserrer les liens établis dans une autre fortune. Les exemples pourraient en être choisis à chaque page de sa vie ; contentons-nous d'en citer quelquesuns dont l'intérêt sera plus marqué à cause des noms auxquels ils se rattachent.
On sait avec quelle extrême sévérité Richelieu traita la maison d'Épernon. Certes, Fabert, s'il avait eu au début de sa carrière à se louer des bontés du duc d'Épernon , s'était montré reconnaissant au delà de ce qu'il lui devait ; on l'a bien vu à toutes les époques de sa carrière. Mais ni le sentiment de l'extrême délicatesse dont il avait fait preuve à ce sujet , ni celui des sacrifices qu'il s'était imposés pour servir les fils de d'Épernon , le cardinal avec tant d'affection, le duc de la Valette avec tant d'abnégation , ne suffisaient pour le rendre à ses propres yeux quitte envers cette maison.
Le vieux duc, après le cruel chagrin que lui avaient causé la condamnation à mort et la fuite en Angleterre de son fils, s'était vu dépossédé de son gouvernement de Guyenne, qui avait été donné à Condé, et relégué en Saintonge, à Plassac, puis à Loches. On peut penser combien cet abandon et cet abaissement durent coûter à l'orgueil de ce vieux favori de deux rois qui n'avait jamais voulu plier devant un ministre !
Cependant ce n'était pas encore assez pour Les ennemis qu'il s'était faits par sa hauteur et son arrogance. Un gentilhomme qui avait été frappé autrefois par la justice rigoureuse du gouverneur de la Guyenne, et ne s'était dérobé que par la fuite à la vengeance des lois, avait gardé de ce traitement une implacable rancune. Il se fit, en 1644, l'instrument de ceux qui haïssaient la maison d'Epernon, et ne craignit pas d'accuser le duc d'une conspiration contre la vie du roi et du cardinal "ministre. On sait que c'était alors l'accusation à la mode, et toujours prise au sérieux.
D'Épernon, pour qui tout pouvait être un grave danger dans la situation où il se trouvait, informé de l'accusation qui pesait sur lui, envoya son secrétaire à Paris pour s'en défendre. Mais il n'oublia pas celui sur lequel il était sûr de pouvoir toujours compter, et ce fut à Fabert que Girard alla demander aide et secours pour son maître.
Dès le lendemain, notre héros le conduisait lui-même chez le secrétaire d'État Chavigny, puis chez le grand cardinal, et là , avec une chaleur communicative , il plaidait la cause du duc, de l'innocence duquel il se portait garant, au point de demander d'être mis à la Bastille et d'y rester enfermé jusqu'au jour où cette innocence aurait été reconnue entière.
Le cardinal et le roi se laissèrent facilement convaincre, et un dernier affront fut épargné au vieux d'Épernon. Ce dernier, touché au cœur d'un tel dévouement pour sa personne, écrivit à son ancien pro-
tégé devenu en cette circonstance son protecteur, pour lui demander la joie de le revoir encore avant de quitter la vie. Fabert n'hésita pas à répondre à ce suprême appel. Il partit pour Loches, où le duc se mourait de chagrin plus encore que de la fièvre dont il était atteint ; car sa robuste constitution aurait pu encore braver bien des hivers. D'Épernon lui recommanda ses petits-enfants, dont l'avenir était pour lui une cause de justes alarmes, et expira le 13 janvier 1642, comptant sur son intervention en leur faveur.
Il ne se trompait pas; car, malgré les légitimes préventions du roi et du cardinal contre tout ce qui portait le nom de d'Epernon, Fabert obtint que le gouvernement de Loches fût accordé au petit-fils du dernier titulaire, au fils du proscrit et du conspirateur. S'occuper avec une telle ardeur d'intérêts si justement compromis n'était pas le fait d'un bon courtisan, mais c'était celui d'un bien fidèle ami.
Peu de mois après, le 12 juin 1642, de Thou est arrêté avec Cinq- Mars et enfermé à Tarascon sous la plus grave des accusations. Ni le danger qu'il court, ni le crime dont il s'est rendu coupable n'empêcheront Fabert de se souvenir qu'il a été son compagnon de vie pendant la campagne de 1638, et qu'une cordiale amitié, fondée sur une mutuelle estime, n'a pas cessé d'exister entre eux depuis cette époque. Les deux lettres suivantes^ adressées à l'abbé de Bonneval , frère de l'infortuné de Thou, servent de témoignage à la courageuse sympathie qu'il ne craint pas de manifester pour son ami.
« Le 29 juin 1642.
« Monsieur, j'avais toujours espéré depuis le malheur de M. de Thou, votre frère, que je pourrais avoir l'hoaneur de le voir, étant parti avec les compagnies du régiment des gardes qui étaient demeurées dans le RoussilMn incontinent après que l'on y sut l'arrêt de M. le Grand et celui de M. de Thou pour venir auprès du roi. Mais Sa Majesté ayant fait dessein de passer plus outre que Monfrin où nous la trouvâmes, nous eûmes ordre de nous avancer jusqu'à Lyon, où j'ai eu commandement de conduire sept desdites compagnies. Cela m'empêcha de pouvoir demeurer à la cour plus d'une heure ou deux, mais non pas de m'informer si je pouvais obtenir de parler à M. de Thou. Je fus à Tarascon, où est Son Éminence, et parlai à l'exempt qui garde monsieur votre frère, lequel m'assura avoir une si étroite défense de le laisser voir à personne que je perdis entièrement l'espérance de lui pouvoir parler. Ainsi, Monsieur, tout ce que je puis vous en dire, c'est qu'il se porte bien, et que de tous ses serviteurs aucun ne ressent sa disgrâce avec plus de douleur que moi , et qu'il
1 Coll. du Puy. Bibl. nat. ms. m, 33.
n'y a rien au monde que je ne fisse pour pouvoir lui témoigner le ressentiment que j'ai de la bonté qu'il a toujours eue pour moi. Pour vous, Monsieur, vous n'aurez jamais personne plus alîectionné à vous rendre très humble service que je suis, étant véritablement. Monsieur, etc. »
« Beaucâire, le 1er août 1642.
« Monsieur, étant arrivé ici, je me suis informé de l'état de la santé de M. de Thou, lequel se porte bien. M. Marsac, capitaine des gardes à pied de Son Éminence, qui le voit, lui a porté des livres d'histoire qu'il lui avait demandés pour s'entretenir dans sa solitude , et l'a entretenu souvent, à ce qu'il m'a dit. Son esprit est dans la prison comme il était dehors. Vous avez su qu'il a été interrogé deux fois, depuis quoi on ne lui a rien dit. J'ai un déplaisir si extrême de son malheur que je ne saurais l'exprimer... Je suis. Monsieur, etc. »
Un peu plus tard, en 1648, le secrétaire d'Etat comte de Ghavigny, son plus intime ami, devenu suspect à Mazarin, est arrêté et mis au château de Vincennes. Malgré le danger d'être considéré comme un factieux en prenant son parti, Fabert n'hésite pas à déclarer hautement combien il l'aime ; rien n'arrête l'expression de son intérêt affectueux. Sa correspondance avec lui prend une nouvelle activité. Il ne craint pas d'écrire à Mazarin pour lui recommander son ami disgracié, à l'égard duquel il redoute de voir prendre des mesures contraires à la justice relativement à sa fortune privée. Le cardinal lui répond « qu'il n'est pas homme à lui faire du tort en touchant à ses revenus. M. de Ghavigny, ajoute-t-il, m'en donnerait pourtant assez de sujet, puisqu'il fait toujours paraître une grande animosité contre moi et ne perd pas une occasion de suggérer et fomenter des choses qui me peuvent nuire ».
L'orage qui gronde contre le ministre disgracié devient plus menaçant. Il a la pensée de sortir du royaume pour s'y soustraire. Fabert l'en détourne et le presse de venir chercher près de lui, à Sedan, un asile qu'il promet de rendre sûr*. Il écrit de nouveau à Mazarin pour disculper son ami, et, en même temps, reproche à ce dernier, sur un ton amical mais sérieux, « d'être en trop fréquente communication avec des gens mal intentionnés, et qui par leur caractère et leurs mœurs ne sont pas dignes d'être en rapports avec lui. » Il se charge de la direction des intérêts financiers de Ghavigny et apporte une extrême ardeur à soutenir pour lui un procès d'où dépend une partie de sa fortune.
Mazarin lui laisse entendre que ce zèle si grand pour un homme qui
1 Lettre du 6 mai 1850.
a été l'objet de ses rigueurs lui pourrait donner à penser qu'il y a plus que de l'amitié personnelle dans les sentiments qui l'inspirent. Il lui répond avec une brièveté pleine de noblesse « quil ne tient pas Chavigny pour coupable parce qu'il est accusé' ».
Cette ardeur amicale ne se dément ni ne se refroidit. A plusieurs reprises il invite son ami à venir se mettre à Sedan sous sa protection. Il le traite pendant toute la durée de sa disgrâce comme s'il était encore à la tète des affaires de l'État, le renseignant sur tout ce qui se passe sur la frontière : mouvements de troupes, situation des approvisionnements, chances de succès diplomatiques, état des esprits. Il ne pouvait pas avoir une plus délicate inspiration que de donner cette consolation, cette illusion peut-être, à celui qui n'était plus rien après avoir joué un rôle si important.
A partir de 1651 il se livre avec activité à des tentatives de réconciliation de son ami avec la cour. Il lui en rend compte à mots couverts dans des rapports très étendus, où, par crainte d'indiscrétion, les noms des personnages sont étrangement transformés : le canard, c'est luimême ; le faucon, c'est Chavigny ; le pinson, le cardinal ; le pigeon, le roi ; la colombe , la reine. Le mouton , c'est le duc d'Orléans ; Boulogne, c'est Sedan; Rome, la cour; le bois, Paris.
Il se fait fort de réussir dans ses projets ; mais en toute occasion et par-dessus tout il supplie Chavigny de rester fidèle au roi et à la reine, et de travailler à l'accommodement de M. le prince.
Au commencement de 1652, il devient tout à fait pressant ; il lui offre ses services auprès du cardinal, le prie de venir à la cour, veut y recevoir et faire avec lui toutes les démarches qui doivent lui rendre la faveur dont il a joui autrefois. Chavigny, plus engagé que ne le savait Fabert, et plus peut-être qu'il ne l'aurait voulu lui-même, dans le parti de l'opposition, résiste, atermoie, recule. Il rentre enfin à la cour; mais c'est pour en disparaître bientôt, et, retombé en disgrâce, il meurt à la fleur de l'âge.
Son ami restera fidèle à sa mémoire comme il l'a été à sa personne. Quelques années plus tard, un très beau parti est proposé à Fabert par le cardinal pour sa fille aînée; il dit ne pouvoir l'accepter parce qu'il a formé autrefois avec Chavigny le projet d'unir leurs enfants. Et s'il donne ensuite son assentiment au mariage proposé, c'est que M"*® de Chavigny a manifesté, au sujet de la dot, des exigences auxquelles il se trouve dans l'impossibilité de satisfaire.
Prenons enfin un dernier exemple de la fidélité que Fabert garde à ses amis malheureux. C'est Fouquet qui nous le fournira. Certes, un cœur moins grand que celui de notre héros eût été en droit de garder rancune au surintendant de la légèreté avec laquelle il l'avait com-
1 Lettre du 26 juin 1650.
promis, au point d'exciter sur sa loyauté les doutes les plus injurieux. Mais il est dans l'infortune : Fabert a tout pardonné.
Dans une lettre de le Tellier relative à cette affaire il a lu le passage suivant : « M. Fouquet a dit que s'il plaisait au roi de lui accorder sa liberté, il se persuadait que vous voudriez bien être caution envers Sa Majesté de la conduite qu'il tiendrait. » Il n'hésite pas à répondre qu'il est en effet tout prêt à fournir cette caution. « M. Fouquet, écrit-il au ministre, m'a rendu de grands services; je ne puis donc sans ingratitude lui refuser quelque reconnaissance ; j'ose même l'assurer que je lui suis encore obligé de ce qu'il me propose pour être sa caution. »
Dans une autre lettre écrite au comte de Givry, « ma constance, dit-il , fera connaître qu'un homme peut essayer de servir ses amis accablés à la cour sans blesser le respect et la fidélité que l'on doit au roi. »
Sous le rapport de sa vie privée et de l'emploi qu'il faisait de son temps, Fabert était un modèle de vertus domestiques. Tous ceux qui ont été les témoins de l'existence qui se menait au château de Sedan sont unanimes dans l'expression de leur admiration. Depuis l'heure la plus matinale jusqu'à celle oi^i finissait la journée, pas un moment n'était perdu pour le travail. Jamais il ne connut d'autre goût que celui-là. Ni le jeu, ni la chasse, ni ces plaisirs faciles vers lesquels les hommes de guerre se laissent souvent glisser n'avaient le moindre charme à ses yeux. Sobre dans ses habitudes, il ne permit jamais le plus petit luxe à sa table, à moins que ce ne fût en l'honneur de quelque étranger reçu dans sa maison ; et dans ce cas la magnificence était extrême. Ni les chevaux de prix ni les beaux habits ne le séduisaient ; un des rares sujets de dépenses qui lui fussent personnels était sa bibliothèque, que son ami, l'académicien Conrard, avait la mission d'entretenir, en lui envoyant tous les livres intéressants, notamment sur l'histoire et les sciences militaires , qui venaient à paraître tant en France qu'à l'étranger. Car les langues italienne et espagnole lui étaient très familières, et il les lisait avec la plus grande facilité. En somme, comme l'a dit quelqu'un de son intimité , il était « économe par tempérament et ennemi de toute dépense dont on pouvait se passer, mais il était libéral par raison ». Il hésitait bien un peu lorsque, comme il fit une fois, il avait occasion de donner mille pistoles à deux gentilshommes de sa maison ; mais il les donnait, et son hésitation même ne faisait qu'augmenter le mérite de sa libéralité. Avec ses domestiques il était si bon, qu'un jour l'un d'eux l'ayant volé, il crut devoir lui créer une situation avantageuse pour lui épargner à l'avenir les suggestions funestes de la misère.
Arrivés au terme de cette longue étude, et en en embrassant d'un
coup d'œil les éléments si divers, nous pouvons dire que pendant une carrière de cinquante ans, où nous avons suivi Fabert pas à pas, carrière dont les documents les plus authentiques nous ont permis de mettre en lumière tous les actes, nous n'avons pas rencontré une seule défaillance.
Si quelques défauts de caractère, desquels nous n'avons rien dissimulé, nous ont prouvé qu'il était homme après tout, et soumis comme les autres aux imperfections de notre nature, nous sommes en droit de dire que ces défauts n'ont été que l'exagération de qualités poussées au delà des bornes normales par l'ardeur d'un sang trop généreux. C'est ainsi qu'en plus d'une occasion nous avons vu sa fermeté aller jusqu'à l'entêtement, son énergie jusqu'à l'emportement, son sentiment de l'honneur dégénérer en susceptibilité, et son courage se laisser emporter jusqu'à la plus téméraire audace. Mais, tout en faisant cet aveu, nous croyons que, parmi les grands hommes qui figurent dans notre histoire, il en est bien peu qui aient présenté à un égal degré cet assemblage de hautes vertus et de précieuses qualités qu'on admirait en lui. Aussi n'hésitons-nous pas à le dire, dans notre profonde conviction, un homme tel que Fabert n'honore pas seulement sa ville natale et sa grande patrie : il honore toute l'humanité.
Mais nous ne voulons pas que ce soit notre profession de foi personnelle qui serve ainsi de résumé et d'épilogue à cet ouvrage. On pourrait suspecter, non pas, nous l'espérons, la sincérité, mais du moins l'indépendance d'idées d'un biographe passionnément épris de son sujet. Nous aimons mieux donner la parole à un des témoins de cette noble vie, et cette parole aura plus d'autorité que la nôtre ; car ce témoin, c'est Arnauld d'Andilly. Mieux qu'aucun autre il fut en situation de bien connaître et de bien juger les hommes et les choses de son temps. Il a connu Fabert arux armées, il l'a vu à la cour, il l'a suivi dans tous les détails de sa vie au moyen d'une longue et intime correspondance. Or voici comment il parle de lui :
«... Je regarde M. de Fabert comme une personne qui fait grand honneur à un siècle comme le nôtre. On ira au-devant de lui comme au-devant d'un homme de l'autre monde , qui vit dans la guerre avec plus d'ordre que les autres ne font dans la paix, qui reçoit plus de bénédictions des peuples que les autres n'en reçoivent de malédictions , et qui, pour tout dire en un mot, montre qu'on peut faire son salut dans Une profession qui n'est aujourd'hui qu'une source trop féconde de toutes sortes de crimes... »
A un tel témoignage nous ne voulons rien ajouter. Dans ces nobles paroles l'homme moral est représenté tout entier ; quant à l'homme de guerre, nous résumerons sa carrière dans ses états de services. Ce
simple tableau en dira plus que toutes les périodes les plus laudatives. Il apprendra à quel prix exceptionnel il était possible à un soldat, dès le XVII® siècle, d'acquérir, à force de courage, de dévouement et de vertus, ce glorieux bâton de maréchal de France, que personne alors n'avait encore pensé à mettre « dans la giberne de tout conscrit ».