REFUS DU CORDON BLEU
Fabert, maréchal de France, membre du conseil du roi, ayant refusé d'être ministre, était arrivé, on peut le dire, à l'apogée de la grandeur. Une seule distinction lui faisait défaut, c'était le collier de l'ordre du Saint-Esprit. Ce titre était resté en très grand honneur malgré l'abus momentané qui en avait été fait, et du reste nul n'avait été appelé à le porter depuis plusieurs années. Au mois de novembre 1661 , Louis XIV résolut de conférer ses ordres à soixante-trois chevaliers , pris parmi les illustrations les plus éclatantes de son règne. Fabert fut du nombre des élus, et rien ne montra mieux le peu d'impression produite sur le roi par les méchants bruits qui avaient couru à son sujet.
Une lettre du comte de Noailles, son ami, lui fit connaître les intentions de Sa Majesté à son égard. Rien ne pouvait le toucher davantage. Mais il existait un obstacle à ce que ces intentions pussent se réaliser légalement, et, pour son cœur loyal, cet obstacle était infranchissable. Nous nous souvenons qu'en 1653 il l'avait déclaré tel à Mazarin.
Les statuts de l'ordre exigeaient que les chevaliers du Saint-Esprit fussent en possession d'au moins quatre degrés de noblesse. Or, en admettant même que Mengin Fabert eût été anobli par le duc Charles III, et que cette noblesse lorraine eût cours en France, son pelit-fils n'était pas en situation de faire preuve des quatre degrés nécessaires. La bienveillance du roi, ne pouvant aller jusqu'à modifier les statuts de l'ordre, restait forcément pour lui à l'état de lettre morte. Ce fut dans ce sens qu'il écrivit à M. de Noailles, en lui exprimant toute sa gratitude.
310 LE MARECHAL TABERT
«i II y a plusieurs années, lui dit-il, que M. le cardinal Mazarin me fit l'honneur de me dire que le roi avait dessein de faire des chevaliers du Saint-Esprit et qu'il ferait même expédier des brevets de nomination. Son Eminence voulant m'en procurer un, je reçus avec respect ce témoignage de bonté, mais dis que, mon père n'ayant été que le premier gentihomme de sa race, je ne serais jamais reçu au nombre des chevaliers ; qu'autrement il faudrait, dans les preuves, commettre des faussetés si honteuses, qu'elles terniraient l'honneur que le roi croirait me faire, et que ma conscience ne cesserait d'être bourrelée. M. le cardinal me repartit qu'il était vrai que les statuts de l'ordre obligeaient à des preuves, mais que le roi pouvait en dispenser; que l'on ferait demander des dispenses par le pape ou les autres chevaliers, qu'il se chargeait de'faire réussir cette affaire , et qu'il ne souffrirait pas que je fusse exclu d'un ordre que le roi conférait aux officiers qu'il honorait de son estime. Lorsque je fus promu à la dignité de maréchal de France, il me dit que la difficulté était comme levée par ma qualité d'officier de la couronne ; je ne lui fis aucune réponse et je ne lui ai plus parlé de cette affaire. »
Le comte de Noailles exposa au roi la difficulté que faisait naître l'honorable scrupule du récipiendaire. Le roi répondit que « par estime pour les services de M. de Fabert il ne ferait point examiner ses preuves, et qu'il serait content de celles qu'il présenterait ».
Noailles, croyant la difficulté levée par cette condescendance, écrivit, tout joyeux, à son ami pour lui en faire part. Ce n'était pas là ce que voulait Fabert. Il aurait accepté une dispense totale des pièces requises , mais à aucun prix il ne se déciderait à en présenter d'inexactes, avec l'assurance que ces inexactitudes ne seraient pas relevées. Il y avait là, à ses yeux, une tromperie tout à fait méprisable. Aussi répondit-il à M. de Noailles qu'il persistait à considérer comme impossible que le cordon bleu lui fût donné , sans que cette distinction, source d'honneur pour les autres , fût pour lui une cause de déshonneur. Il suppliait, en conséquence , le roi d'effacer son nom de la liste préparée.
Les amis du maréchal, et son gendre en particulier, furent fort peines de le voir se refuser à accepter une faveur si flatteuse. M. de Vervins lui cita l'exemple de gens illustres, mais de race nouvelle, qui, sous Louis XIII, avaient profité d'une pareille indulgence sans queleur considération en souffrît le moins du monde. Fabert , animé par la contradiction, lui répondit avec vivacité :
« Les raisons que l'on me propose ne peuvent me dispenser des lois de la probité; ce que celle-ci blâme comme injuste ne peut être justifié par aucun usage. Il n'y a qu'une justice, qu'une vérité, qu'une raison, et ceux qu'elle condamne sont bien condamnés, fussent-ils absous par tous les politiques. Je me fais gloire d'ignorer les détours
REFUS DU CORDON BLEU 31i
qu'on me propose» Se servir de ces expédients, ce n'est pas faire penser qu'on mérite le cordon bleu , c'est vouloir l'attraper et tromper le roi. »
Des démarches furent faites, avec son aveu, pour obtenir du roi la dispense totale des preuves, parce qu'alors son scrupule n'aurait eu plus de raison d'être. Sa famille, qui se trouvait abaissée par une si extrême modestie, multipliait auprès de lui les instances les plus vives. Il entendait taxer sa conduite d'affectation, de fausse humilité, d'hypocrisie..., que sais-je? Il se défendait contre toutes les attaques avec une inébranlable fermeté.
c< Jamais, répondait-il, je ne souffrirai que mon manteau soit honoré d'une croix et mon âme en même temps déshonorée par une imposture. J'ai été élevé aux charges militaires, jusqu'à celle de maréchal de France, sans avoir importuné Sa Majesté ; je ne commencerai pas à mon âge à flétrir tout l'honneur que j'ai reçu. »
Sur ces entrefaites, on apprit le résultat des dernières démarches tentées près du roi ; ce dernier ne croyait pas pouvoir prendre sur lui de violer les statuts de l'ordre, en dispensant d'une formalité imposée par eux ; mais plus que jamais il acceptait les preuves, quelles qu'elles fussent et sans aucune vérification. A ses yeux les deux solutions étaient identiques. Mais le maréchal avait la conscience plus délicate que son souverain. Il se décida à renoncer d'une manière officielle à l'honneur qui lui était fait, et, le l®"" décembre, écrivit au roi cette lettre, véritable monument de grandeur morale ^
« Sire,
« Je sais qu'un sujet ne peut être obligé à son roi au delà de ce que je suis à Votre Majesté , et néanmoins elle a voulu encore me combler de ses grâces en me nommant pour être chevalier du Saint-Esprit, dans un temps où les plaisirs que l'on prend de médire font dire à bien des gens que je suis dans le cas de craindre sa justice. Un traitement semblable ne peut produire en moi qu'un extrême regret de ne pouvoir m'en rendre digne, comme j'aurais pu le faire, si la guerre eût duré et qu'il eût plu à Votre Majesté m'employer en campagne, ainsi que feu M. le cardinal m'avait dit qu'elle pourrait bien faire. J'aurais servi avec tant de zèle que cela eût fait voir ce qu'en un sujet fidèle peuvent produire les bienfaits d'un bon roi. Mais, Sire, par la paix je me trouve éloigné de cela, qui est pour moi un grand malheur, lequel s'accroît par la difficulté insurmontable que je trouve à recevoir l'honneur que Votre Majesté veut me faire. '
« De deux mauvais partis, Sire, agréez que je prenne celui de re-
1 Bibl. nat. ms. f. fr. 406,
noncer à la grâce que Votre Majesté a la bonté de me faire. On ne saurait sans peine refuser un honneur présenté par son roi. Mais, Sire, pour recevoir celui-ci, il faudrait que je sois un faussaire à Votre Majesté, dont la seule pensée me donne de l'horreur! Si, par quelques services on pouvait suppléer à cet empêchement, j'entreprendrais tout ce qui se peut faire, et les efforts que je ferais montreraient combien j'estime l'honneur qui m'est offert et combien ma vie m'est peu considérable, à comparaison de me rendre digne des grâces dont Votre Majesté a la bonté de vouloir honorer la personne qui est, avec le plus de reconnaissance, do fidélité et de zèle, son très humble sujet.
« A Sedan, le l^r décembre 1661. »
Le lendemain il voulut informer également de sa résolution le secrétaire d'État le Tellier. Il le fit dans les termes suivants :
« Monsieur, je n'aurais pas reçu du roi l'honneur que Sa Majesté vient de me faire si vous ne me l'eussiez procuré, et cela me donne lieu de vous demander une seconde obligation, qui est de lui faire agréer que, demeurant sans recevoir l'ordre du Saint-Esprit, je sois envers Sa Majesté tout de même obligé que si je l'avais reçu. On dit partout, jusque dans Rome, que je suis dans le crime et qu'on attendait de me voir puni. Le roi fait voir, par les grâces qu'il me fait, qu'il me croit innocent et digne de l'honneur qu'il fait à ceux qu'il distingue des autres. C'est, Monsieur, l'avantage que je puis retirer de ma nomination; car pour recevoir l'ordre, il faudrait faire des faussetés dont je suis incapable, qui m'en rendraient indigne, me mettraient dans le mépris du roi et rabattraient l'opinion que vous avez de moi, que je sais véritable.
« Il m'est extrêmement fâcheux de renoncer à la grâce du roi et de lui écrire ainsi qu'à vous. Monsieur, à qui je m'en tiens obligé ; mais je vous confesse que l'horreur que me donnent la pensée de faire une fausseté et celle du repentir qui bourrèlerait ma conscience, le reste de ma vie, m'empêche, en cette rencontre, d'en prendre d'autre parti. J'estime que vous approuverez cette résolution, et qu'en continuant de m'obliger comme vous avez toujours fait vous aurez la bonté de faire connaître au roi que je ne pouvais prendre que celle-là, sous peine de devenir méchant.
« A Sedan, le 2 décembre 1661. »
La réponse du roi est digne de la lettre du serviteur; une véritable magnanimité l'a inspirée. En voici les termes :
« Mon cousin, je ne vous saurais dire si c'est avec plus d'estime ou bien avec plus de déplaisir que j'ai vu par votre lettre du 1'''' de ce
mois l'exclusion que vous vous donnez vous-même pour le cordon bleu, dont j'avais résolu de vous honorer. Ce rare exemple de probité me paraît si admirable que je vous avoue que je le regarde comme un ornement de mon règne ; mais j'ai un regret indicible de voir qu'un homme qui, par sa valeur et par sa fidélité, est parvenu si dignement aux premières charges de ma couronne, se prive lui-même de cette nouvelle marque d'honneur par un obstacle qui me lie les mains. Ne pouvant faire davantage pour rendre justice à votre vertu, je vous as-, surerai au moins par ces lignes que jamais il n'y eut dispense accordée avec plus de joie que celle que je vous enverrais de mon propre mouvement, si je le pouvais sans renverser les fondements de mon ordre, et que ceux à qui j'en vais distribuer le collier ne sauraient jamais en recevoir plus de lustre dans le monde que le refus que vous en faites par un principe si généreux vous en donne auprès de moi.
« Je prie Dieu au surplus qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.
« Écrit à Paris, le 29 décembre 1661. »
Signé : « Louis. »
Ainsi qu'il est bien facile de le prévoir, la conduite de Fabert fut à la cour très diversement appréciée : les uns, comme le roi, en admirèrent la grandeur et la noble simplicité ; les autres dirent que c'était un acte d'orgueil, une manière de se mettre au-dessus de tout le monde.
Le maréchal fut peu sensible aux critiques; sa conscience lui disait que la passion de l'honneur vrai et de la justice l'avait seule guidé en cette affaire; avec cette pensée il se consola du reste.
LU
Depuis son entrée à Sedan , Fabert avait eu une idée qui n'avait fait qu'acquérir toujours chez lui plus de force : rendre à l'unité catholique celte ville, depuis tant d'années devenue une des places fortes de l'hérésie calviniste. Mais à cette idée en était invariablement attachée une autre, c'est qu'il fallait pour y parvenir user de douceur et
de modération, et faire de la charité évangélique le premier des moyens de persuasion. Il ne voulait ni supprimer violemment le protestantisme, ni le dompter par les procédés d'une controverse ardente : un retour libre et spontané était ce qu'il rêvait d'obtenir, et toute sa conduite envers les religionnaires ne s'inspira jamais d'une autre conviction que celle-là.
Nous avons vu qu'au début du rétablissement du culte catholique à Sedan il y fit venir les lazaristes et leur demanda d'entrer dans ses vues : ils y restèrent longtemps fidèles. Les capucins , déjà installés par le prince Frédéric-Maurice et très disposés à controverser plutôt qu'à attirer les cœurs, durent transformer leur méthode et le firent avec succès.
Le religieux gouverneur eut lieu de s'applaudir des résultats de son système. Il les résumait en ces termes dans une lettre à M™® de Fabert datée de 1656 : « Vous présenterez à la reine le dénombrement du peuple de Sedan. Sa Majesté verra que depuis que cette ville est au roi quatre cents huguenots en sont sortis et que seize cents ont embrassé la foi catholique ; cela fera voir à la reine que j'ai plus de soins de la religion dans le fond que je n'en fais paraître extérieurement, et qu'il y a de meilleurs moyens que l'aigreur et la dispute pour ramener les hérétiques à l'Église d'oi^i ils sont sortis. »
Vers 1659, les lazaristes avaient quelque peu dévié à Sedan de la voie simple et charitable ouverte devant eux par leur saint fondateur. Ils se laissaient volontiers aller à la controverse, et les instructions familières uniquement consacrées à l'exposition de la foi catholique et des vertus qu'elle enseigne avaient trop souvent fait place à des discussions animées sur la vanité des principes de l'Église réformée. A ces discours il était répondu dans les autres chaires non sans amertume et sans irritation. C'était là une méthode de procéder absolument antipathique aux convictions et aux principes du maréchal. Il pria l'archevêque de Reims d'intervenir pour ramener les trop zélés religieux à leur première modération. L'éminent prélat apprécia la sagesse de ses idées , et écrivit au clergé de Sedan une lettre pastorale dans laquelle il disait que, s'il fallait s'appliquer à convaincre les esprits, gagner les cœurs était au moins aussi nécessaire.
« Ce n'est pas assez d'avoir raison, y disait-il, il faut la faire goûter et ne pas la présenter d'une manière choquante qui en éloigne ceux que vous entreprendrez de convaincre. »
Mais Fabert voulut avoir plus que des conseils et des exhortations à mettre à la disposition des prêtres catholiques, il tint à placer sous leurs yeux un exemple de la modération et du zèle dont l'union représentait pour lui l'idéal de l'œuvre apostolique. Il demanda un prédicateur extraordinaire, et, sur les avis qui lui avaient été donnés, témoigna le désir qu'on lui envoyât le P. Adam, jésuite, orateur d'un talent
contesté par les uns, élevé aux nues par les autres, controversiste habile, dont la science s'était affirmée dans plusieurs ouvrages fort renommés, et dont la vivacité d'intelligence et l'aménité de caractère donnaient au maréchal la certitude qu'il entrerait dans ses vues.
Grâce à l'intervention de la reine mère, le P. Adam vint prêcher à Sedan l'avent de 1659. Il y fut tel que l'avait espéré Fabert, et pendant les quelques semaines que dura sa mission il déploya tant de sagesse, de grâce et de simplicité, fît un exposé si clair et si saisissant de la vérité de la foi catholique, se montra, en un mot, si franchement évangélique qu'aucun de ses auditeurs ne put lui refuser sa confiance et sa sympathie. Il fit plus en peu de jours pour détruire bien des préjugés, que les prédicateurs ordinaires n'avaient fait par de fréquentes , d'interminables dissertations.
Lorsque le P. Adam quitta Sedan, sa mission terminée, on put dire que, s'il y laissa des impressions favorables, celles qu'il emportait ne l'étaient pas moins. Nous en trouvons la preuve dans la lettre suivante écrite par lui à Mazarin peu de temps après la clôture de sa mission.
« ... Je crois que Dieu dispose ces esprits à Votre^ Éminence afin qu'elle ajoute cette gloire d'une conversion générale aux autres illustres que ses belles actions lui ont acquises. Si elle daigne m'écouter sur ce sujet, j'ose dire que je lui ferai voir que mon espérance n'est pas trop mal fondée. J'ai trouvé ici M. de Fabert, l'homme véritablement du roi et de la reine et de Votre Éminence, qui tient les esprits dans une soumission si générale et avec un empire si aimable, que je puis avouer que les choses que je vois sont infiniment au-dessus de ce que j'en avais ouï dire. » (18 février 1660.)
D'autre part, la lettre suivante du maréchal au prédicateur donne la mesure des sympathies que ce dernier s'était acquises.
« En revenant ici, vous pourrez travailler avec succès. Votre manière d'agir y a donné une forte opinion de votre ardent désir pour la conversion de ceux que vous croyez en danger. Les huguenots sont convaincus que vous n'avez d'autre intention que de leur faire du bien, et la connaissance qu'ils ont de votre capacité et de votre modération est un préjugé favorable que vous ne travaillerez pas en vain à leur conversion. Les ministres de Sedan parlent de vous avec une grande estime et amitié ; vous avez la clef de leurs cœurs. » (10 mai 1660.)
C'était à une conduite inspirée par la plus généreuse tolérance que le P. Adam devait ces sentiments affectueux. Mazarin avait cru aider à l'œuvre de la conversion des Sedanais en supprimant les gages des ministres et des professeurs de l'académie prolestante. Fabert, dont ce procédé choquait les idées, tenaces ainsi qu'on le sait, réclama avec vivacité, et ce fut le P. Adam qui porta sa réclamation à la cour.
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Il l'appuya avec tant de zèle qu'il obtint le maintien des crédits supprimés, et un tel procédé toucha sensiblement les calvinistes, en raison surtout du caractère de la personne à qui ils &n étaient redevables.
Le maréchal lui écrivit pour le remercier de son intervention : « Je vous dois en cette rencontre la meilleure partie de l'obligation que j'ai au roi et à la reine. J'ai fait voir aux religionnaires et aux principaux de Sedan la reconnaissance qu'ils vous doivent. Ils ressentent ce bienfait comme il convient, et je leur ai témoigné ma satisfaction quand j'ai vu qu'ils étaient aussi reconnaissants que moi. Ils m'ont dit là-dessus des choses qui m'ont touché, et qui me font de plus en plus connaître que, éi vous ne faites pas avec eux ce que vous souhaitez pour leur réunion à l'Éghse, c'est que Dieu voudra punir mes péchés en n'accordant pas à votre zèle le succès qu'il se propose. » (18 juillet 1660.)
Il est juste de faire remarquer que le jésuite, en mettant toute son influence au service de la conservation de l'académie calviniste de Sedan, montrait un esprit de désinlére'ssement des plus louables ; car il savait que sa compagnie était sur le point de fonder un collège à Sedan, et la ruine préalable d'un enseignement rival eût été chose conforme aux préceptes de la sagesse vulgaire. Mais la compagnie de Jésus était de force à supporter près d'elle une concurrence, et capable de la vaincre par la supériorité de ses principes et de son enseignement.
On comprend en tous cas la reconnaissance qui fut acquise au P. Adam, et la juste popularité dont son nom fut entouré à Sedan. Dans de telles conditions, une seconde mission, prêchée par lui en cette ville, ne pouvait produire que d'excellents effets. Ses supérieurs ne paraissaient cependant pas disposés à la lui laisser accepter. Au moment de Pavent de 1660, ils l'avaient envoyé au fond du Poitou, et il fallut un ordre exprès de la reine mère pour faire donner satisfaction aux instantes demandes du maréchal.
En 1661, il prêcha encore l'avent; en 1662, le c.arème. Son influence fut des plus salutaires ; il finit par transformer les esprits à un point qu'on n'aurait pas cru possible. Les protestants, entraînés par des raisons que la douceur et l'amabilité de l'orateur faisaient insensiblement pénétrer dans leur cœur, sentirent s'effacer l'antipathie violente qui les éloignait de certains dogmes et de certaines cérémonies de l'Eglise. Le culte des saints, la vénération des images cessèrent d'être pour eux un sujet de scandale. Ils se laissèrent fortement toucher par ce simple raisonnement du missionnaire : « que c'était une fausse délicatesse qiie persister dans l'erreur, sous prétexte qu'il faut rester fidèle à la religion de ses pères, alors que leurs pères n'avaient préci-
sémenl pas craint, en suivant une religion nouvelle, d'abandanner celle de leurs ancêtres. »
Les conversions se multiplièrent, et beaucoup d'autres se préparèrent en silence ; même, parmi les minisires il y en eut plusieurs qui manifestèrent l'intention de revenir à l'unilé catholique. Enfin, en présence de ce mouvement d'opinion qui s'accentuait chaque jour davantage, Fabert et le P. Adam lui-même purent concevoir l'espérance que bientôt il n'y aurait plus à Sedan qu'une foi et qu'une Église.
Au moment où la quatrième station se préparait, le maréchal voyait les dispositions des esprits si favoralDles, que le moment de frapper un grand coup lui paraissait arrivé. Il écrivit au P. Adam que, la mission terminée, il n'hésiterait pas à aborder franchement la question de réunion des deux Églises. Il ajouta, que, « si en cette circonstance il n'obtenait pas le succès complet qu'il espérait, c'est que Dieu voudrait le punir en lui refusant ce qu'il n'avait cessé de désirer depuis son arrivée à Sedan. » La lettre se terminait par cette pieuse invocation : « Je prie le Seigneur que le châtiment tombe sur ma personne plutôt que sur ces frères séparés dont je demande le salut avec tant d'ardeur ! »
A la fin de la mission du carême de 1662 , le maréchal, quoique déjà fort souffrant, se résolut donc à tenter une démarche décisive. Il se disait que l'état de maladie auquel il se trouvait réduit contribuerait peut-être encore à son succès, par l'attendrissement que ne pouvaient manquer d'en ressentir des hommes qui l'aimaient d'une affection presque filiale.
Le 17 avril 1662, il réunit dans ses appartements les principaux religionnaires de Sedan, et particulièrement les ministres, les membres du consistoire et les professeurs de l'académie. Ayant à ses côtés le président Morel et le P. Adam, il posa franchement devant eux la question de la réunion de l'Église réformée à l'Église catholique, en faisant valoir les avantages de toutes sortes qui devaient en résulter pour eux , la joie qu'elle causerait au roi et les marques que Sa Majesté ne manquerait pas de leur en faire tenir. Fort sagement, il se renferma dans le développement de cet ordre d'idées, laissant au P. Adam le soin de traiter la question au point de vue du dogme.
Alors l'éloquent jésuite, prenant la parole après lui, fît une récapitulation nette et rapide de la doctrine chrétienne sur tous les points contestés, s'appuyant particulièrement sur des preuves empruntées aux écrits de Luther et de Calvin eux-mêmes, ainsi qu'aux articles du synode de Charenton , tenu par les protestants en 1631. 11 fit cet exposé sommaire avec une telle lucidité, une telle précision ; la doctrine parut dans sa bouche si raisonnable, si conforme à la lettre et à l'esprit des saintes Écritures, que « tous ceux qui étaient de bonne foi
convinrent qu'ils ne trouvaient presque plus de difficultés à se réunir avec les catholiques, et promirent, sur leur parole d'honneur, de travailler de tout leur pouvoir à porter le peuple à cette réunion si désirée et si avantageuse d'ailleurs' ».
Tout semblait donc marcher au gré des pieux souhaits du maréchal. Mais la Providence ne lui avait pas destiné le bonheur de les voir s'accomplir. La mort s'apprêtait à l'arrêter en chemin.