‹ Le Maréchal FabertChapitre 49 sur 54 · III. — RÉPUTATION DE SORCELLERIE DE FABERT · texte numérisé non relu

III. — RÉPUTATION DE SORCELLERIE DE FABERT

Nous avons parlé, à la fin de nos derniers chapitres , du bruit qu'avaient fait courir de méchants envieux sur les prétendues intelligences qu'aurait eues Fabert avec le monde infernal, et au moyen desquelles il serait parvenu, ainsi qu'il l'a fait, au comble de la fortune et des honneurs. Ce bruit, en effet, courut beaucoup de son vivant et encore après sa mort.

Une note intéressante, qui y est relative, se trouve écrite de la main du marquis de Paulmy, sur la feuille de garde d'un exemplaire de la Vie de Fabert du P. Barre, reliée à ses armes, qui est conservé à la bibliothèque de l'Arsenal,Aan% le numéro G840. En voici la teneur :

(c J'ai entendu dans mon enfance des vieillards dont les pères avaient connu le maréchal Fabert, et qui répétaient encore qu'il avait commencé à être soldat, et que, s'étant donné au diable peur devenir maréchal de France, le diable, après avoir tenu parole, s'était payé par ses mains en l'étranglant sur son lit de mort.

« Ce sont deux sottises...

1 Le nom de Fabert a été également imposé, par décret impérial du 24 aoùl 1804 , à celle des rues de Paris qui longe à l'ouest l'esplanade des Invalides.

« Ce qui a persuadé que le maréchal Fabert donnait dans la magie est facile à expliquer. C'est : 1° l'audace extraordinaire avec laquelle il se présentait aux dangers, sa sécurité pour lui-même, ses pressentiments pour d'autres, dont il a prédit les malheurs. Le soldat se figurait que Fabert savait charmer les armes (préjugé commun alors et qui n'est pas encore détruit dans nos provinces).

« 2° La complaisance qu'il avait à laisser subsister cette prévention sur ses connaissances surnaturelles. C'était un des actes de sa politique. Le soldat le suivait avec plus d'assurance,, croyant que son général savait d'avance l'événement du combat. De nos jours, Duguay-Trouin se vantait de ses pressentiments, et, chez les anciens, Sertorius feignait d'en avoir.

u. 3'^ A l'audace et à la politique se joignait chez Fabert le faible pour l'astrologie judiciaire, science justement réprouvée qui, dans l'opinion vulgaire, se confond avec la magie.

« De là naquit l'impertinente fable qu'à sa mort le diable lui tordit le cou. Un écrivain qu'il avait mécontenté inventa ce beau récit, et il se trouva des gens pour le croire. «

Le P. Barre veut bien prendre au sérieux la fable inouïe qu'on a racontée sur son héros. Dans une note assez étendue (t. II, p. 264), il réunit toutes les excellentes raisons qui a font disparaître l'entretien fabuleux du maréchal de Fabert avec son valet de chambre, et l'apparition extravagante du diable, controuvée à Paris par un calomniateur ». Mais pour le P. Barre ce calomniateur n'est pas un écrivain, c'est un officier. « Après avoir réfuté cette fable, ajoute-t-il, on me dispense d'en nommer l'auteur. Elle n'a d'autre cause que le refus d'une lieutenance demandée au maréchal de Fabert par un jeune homme qui en était indigne. Celui qui avait été refusé n'osa d'abord faire éclater son ressentiment. Il ne le fit que plusieurs années après la morj. du maréchal, lorsque M. de Termes proposa à N. d'écrire la vie de ce grand homme. Alors le calomniateur débita sa fable à des esprits crédules qui se sont follement imaginé que M, de Fabert avait eu, pendant sa vie et avant sa mort, des entretiens avec le diable.

<i Telle est l'histoire fabuleuse que l'on raconte de la mort du maréchal de Fabert. »

Celui que le P. Barre appelle N., c'est Sandras de Gourtils. Dans son Histoire de Fabert, parue en 1697, il raconte, en effet, deux incidents extracS'dinaires qui n'ont peut-être pas été sans influence sur la naissance du bruit dont nous parlons ; mais il serait injuste d'en attribuer l'invention à qui que ce fût. C'est le maréchal lui-même qui les raconte dans ses Mémoires avec de grands détails et, on peut le dire, une sorte de complaisance.

La première de ces histoires est celle d'un livre latin , posé dans une enveloppe bien close sur sa table de nuit, dont, tout en dormant, il lut et comprit quelques lignes, lui qui de sa vie n'avait su un mot de latin , tellement qu'à son réveil , et avant que le livre eût été délié, il dit à son frère ce que contenait et signifiait telle note, à telle page qu'il indiqua. La seconde est celle d'une visite mystérieuse qu'il reçut une nuit, étant couché avec M. du Bordet, son camarade, dans un château du duc d'Epernon. Il eut une hallucination qui lui fit voir une apparition venue de l'autre monde, pour lui enseigner les secrets de celui-ci. Il fit asseoir « l'esprit » sur un fauteuil voisin de son lit, et lui posa les questions les plus ardues sur la création du monde et l'exactitude des récits de la Genèse. L'entretien se prolongeait avec un charme et une profondeur indicibles; il était dans une sorte d'extase lorsque son compagnon de lit, qui l'entendait parler seul , le poussa rudement en lui disant : « Hé quoi ! sorcier, ne me laisseras-tu pas dormir? Vas-tu parler au diable toute la nuit? » L'esprit, ôtant sa main de celle de Fabert, disparut, le laissant véritablement désespéré.

Cette aventure, si peu réelle qu'elle pût être, lui laissa une impression si profonde, que trente ans plus tard il en faisait, dans ses Mémoires, le récit, on peut dire le plus ému.

Mais ce n'est pas tout, et M. de Paulmy avait grandement raison de parler de ses pressentiments. Il en avait, à la réalité desquels il croyait avec une conviction entière, et qui , il faut le dire, justifièrent plus d'une fois sa confiance : témoin l'histoire de la blessure de Rambures devant Saluées. A la page 5 de ses Mémoires^ il y a toute une série de songes prophétiques : un, entre autres, à Paris, qui lui annonce un duel qu'il a le même jour; un second devant la Rochelle, qui le fait se lever au moment où les assiégés vont faire une sortie... Voici, en propres termes, ce qu'il pensait sur cette étrange et délicate question.

« 11 inférait de cela que l'âme agissait d'elle-même et sans aucun organe. Elle n'en pouvait avoir besoin pour produire en lui ses effets. Il avait plusieurs fois pensé de toute sa force à des choses importantes et d'honneur, à la guerre et ailleurs, que son esprit ne lui avait jamais rien fourni par lequel il pût, en façon quelconque, deviner ce qui lui devait arriver, et quand la nuit le corps était assoupi, l'âme seule l'avertissait de ce qui lui arriverait le jour suivant. Il était étonné pourquoi, joignant à l'âme tout ce qui dépendait du corps, elle agissait bien moins parfaitement; il a trouvé en dormant des choses en géométrie qu'il n'avait pu trouver en veillant i. »

Nous ne pouvons pas , en faisant ces citations , dissimuler ni à nous ni à nos lecteurs que Fabert était quelque peu illuminé. On sait, du reste, que cette disposition d'esprit était assez répandue à son époque, et, pour ne prendre qu'un seul exemple, nous avons celui du grand cardinal lui-même, dont la croyance dans les influences surnaturelles n'était un mystère pour personne. Mais d'illuminé à sorcier il y a loin.

Les choses les plus insensées, en etTet, quand elles ont une fois trouvé créance, sont celles qui s'effacent le plus difficilement de l'opinion. C'est ainsi que la réputation diabolique de Fabert était restée si profondément ancrée parmi la population d'Esternay, qu'elle servit en quelque chose à sauver d'une ruine absolue, lors des déprédations révolutionnaires, le magnifique château qu'il avait possédé.

« On le regardait comme un lieu public, dit M. l'abbé Boitel 2, et chacun y venait chercher ce qui lui convenait,.. Mais aussitôt que la nuit commençait à étendre son voile sombre, tout le monde s'enfuyait et le château devenait désert, parce que l'on était persuadé que l'ombre du maréchal de Fabert venait s'y promener, parcourait les caves, les salles, les allées du parc et même la chaussée de l'étang de la Hart. On tremblait de le rencontrer en compagnie avec le diable. Celte croyance superstitieuse fut utile au château, en le préservant d'une plus grande dévastation. »

On le voit, Fabert avait, pour ainsi dire, frayé lui-même le chemin que devaient suivre ses calomniateurs^ en parlant avec sa franchise et son abandon accoutumés du rôle qu'il croyait joué par le surnaturel dans les choses humaines. En lui attribuant des relations avec les puissances infernales, on trouvait des complices inconscients dans la masse ignorante et superstitieuse d'un public cherchant en vain à s'expliquer autrement deux choses également étonnantes. La première était une bravoure si exceptionnelle, ou plutôt une si constante et si parfaite indifférence pour le danger, qu'elle semblait ne pouvoir être justifiée que par un pacte contre les balles et les boulets. La seconde c'était ce constant bonheur qui l'avait accompagné dans toutes ses entreprises et cette haute fortune , jusque-là interdite à ses égaux , dont il avait atteint le sommet. Et c'est ainsi que se créa le bruit de ses rapports avec les puissances de l'enfer, et que sa réputation de sorcier se répandit et subsista longtemps après lui.

1 Mém. de Fabert, p. 8.

'^ Hist. du château d'Esternay. Annuaire de la Marne, 1848-1849, p. 95

Page 1